‹ Les trois grâcesChapitre 3 sur 11 · LVI · texte numérisé non relu

LVI

t Par exemple, son mari^ M. de la Fauvière, reste Jusserand quand même. Il est banquier. Et à la Banque et à la Bourse on ne connaît que Prosper Jusserand, qui fait partie du conseil d'administra-* tion de trois ou quatre chemins de fer. Dans cette as« sociation de deux noms, il me paraît que c'est le Jusserand qui nourrit le de la Fauvière. L'un tra« vaille, l'autre consomme.

« J'ai beau voir M"« de la Fauvière — je veux prendre avec moi-même l'habitude d'oublier le J -et la voir à toute heure, je n'entre pas dans son intimité. La pensée et la parole vous repoussent également, sans parti pris, sans efforts, comme ces ballons de caoutchouc avec lesquels jouent les enfants repoussent le doigt qui presse leur surface arrondie. Elle est bonne par caprice ; mais sa bonté ne réchauffe pas. Ces racines, ces racines vivaces qui s'enfoncent dans les entrailles, lui manquent. Je me connais en bonté depuis que fai vu M. Herbin à l'oeuvre I

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(( L'autre soir, après une réception, étant dans sa chambre :

« — A propos, ma chère Armande, m*a-t-elle dit en étouffant un bâillement, on s'habille beaucoup chez moi, c'est ruineux.. . Cherchez donc dans mes armoires... il y a trois ou quatre vieilles robes qui ne font plus rien... Vous les arrangerez pour vous.

c Une poignée de main, un sourire, un je ne sais quoi, et j'aurais été touchée de cette attention. C'est un art que de gâter ainsi la bienfaisance. Tai remercié M^* de la Fauvière, mais j'étais glacée.

— Ohl ne me remerciez pas, a-t-elle ajouté; qu'aurais- je fait de tout cela?

a Un homme circule dans la maison, dont je ne comprends pas la situation. Il me semble de la famille tant on l'y voit. Il se nomme le comte Bernetti. Il n'est pas Italien, comme ce nom pourrait le faire croire, mais Parisien, et vieux Parisien même. A-t-il quarante ans ou soixante? Je ne sais pas. Cela dépend de l'heure. Il grisonne cependant autour des tempes, et sans chercher on découvre des milliers de rides au coin de ses yeux. Il est d'une distinction parfaite, j'allais presque dire insupportable tant elle est uniforme et s'oublie peu. Aux Italiens, quand chante un grand artiste, devant une belle œuvre d'art, dans le feu d'une discussion politique ou littéraire, son enthousiasme est distingué. Il n'en dérange pas un pli de sa cravate. On assure que c'est le modèle parfait d'un homme du monde; pauvre

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monde ! Il digère les concerts les plus longs sans perdre un sourire et sans paraître s^ennuyer. Aucune surprise ne met sa politesse en défaut. Il a une provision de phrases toutes faites, dont les formules varient suivant les personnes auxquelles il s'adresse. On en parle comme d'un homme qui a eu des succès. Le comte Bernetti soigne ses mains avec amour, — il les a belles, — et sa maigreur aristocratique avec mille précautions; c'est un lion conservé dans de l'eau de Cologne.

a M. Jusserand — avec le banquier je supprime le de la Fauvière — bombarde ce personnage d'épigrammes et de railleries que notre comte supporte sans sourciller. Pourquoi? L'un — celui-ci — est toujours poli, souriant, aimable, empressé, avec une exagération de complaisance qui va peut-être un peu loin ; celui-là au contraire est tout hérissé de sarcasmes qui s'acharnent à le piquer. Il y a làdessous quelque chose dont le sens m'échappe.

« Je vois le comte Bernetti tous les jours, et deux ou trois fois par jour. M"" de la Fauvière le charge volontiers de ses menues commissions. C'est lui qui retient les coupons de loge et la met au courant du spectacle qu'elle doit voir; il apporte le livre à la mode, la brochure dont on parle, la romance qui traîne sur tous les pianos ; il a le monopole des petits bouquets, va chez le fleuriste et le confiseur; le ministère des soirées rentre dans ses attributions; Je lui sais gré des prévenances qu'il a pour moi. M, Er-

nest ne Taime pas, ni Victorine non plus qu*iraccable de caresses. Deux ou trois fois j'ai eu Tidée de demander ce qu'il était; un je ne sais quoi m'en a empêchée.

e C'est une singulière femme que M»' de la Fau« vière. Elle est du monde, on peut même dire qu'elle est mondaine, mais elle a le goût de mêler les œuvres pies aux dentelles. Elle est membre de cinq ou six sociétés cliaritables dans lesquelles il y a des marquises, et postule pour entrer dans quelques autres oti Ton compte des princesses. Ces jours-ci elle était fort en peine d'un sermon à la suite duquel elle devait quêter. J'ai lancé sous sa surveillance directe quelques centaines de circulaires oti son nom brillait dans une auréole de personnes titrées et qu'elle annotait à la suite de petits mots gracieux. La grande affaire est de ne pas récolter moins que les comtesses ses amies qui quêtent avec elle. S'il y a un déficit, M. Jusserand est là pour le combler.

< On commence à penser au départ. La saison est proche où une femme qui a des relations ne saurait décemment rester à Paris. Le comte Bernetti est parti en courrier pour visiter de fond en comble le château de Maule, et bien voir s'il est en état de recevoir ses hôtes. M»* de la Fauvière y passera deux mois : après quoi elle ira aux bains de mer ou aux Pyrénées, selon que la mode désignera Trouville ou Cauterets. Au temps des chasses nous reviendrons à iMaule, où se réunit nombreuse compagnie.

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a Cette existence me plaît, je m'y laisse entraîner. J'ai tort sans doute ; mais comment résister à la contagion. En vingt-quatre heures on ne dit pas un mot qui ait une apparence de sérieux. Je m'efibrce de rentrer dans la voie étroite de la raison en m'occupent de Victorine et de son éducation; j'en suis détournée k toute minute par M»* de la Fauvière, qui m'appelle pour des riens, un billet à griffonner, une valse nouvelle à déchiffrer, quelque bijou à placer sur l'épaule ou sur la tête. Je m'habitue ainsi à grignoter les miettes du luxe. Et, cependant, je ne tiens à cette maison que par un lien fragile. Un caprice peut m'en fermer les portes, et alors que deviendrai-je?

c Quand cette idée me prend, j'ai dés insomnies, et je vois la petite villa de Saint«Mandé, oti nous avons tant ri, et des larmes baignent mon oreiller. Puis l'espoir me revient. J'ai toujours eu un fond solide de confiance. Pourquoi n'aurais-je pas mes jours de bonheur? Pourquoi ne m'adopterait-on pas dans cette maison? On m'y fait bon visage ; je me plie à tout ce qu'on veut de moi. Victorine ne se mariera pas avant huit ou dix ans. Et qui sait alors si quelqu'un n'aura pas deviné que j'ai le cœur bon?... Je suis jeune, et au réveil le soleil qui rit par la fenêtre m'égaye, et je chante après avoir pleuré! »

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Au premier moment de leur séparation Etiennette et Armande se voyaient quelquefois le dimanche; c'étaient les bons jours. On se donnait rendez-vous, et on allait de compagnie chez M. Herbin, trottant le long du boulevard sans se presser et parlant toujours. On avait tant de choses à se dire ! Depuis que M"'* Baudrier n'avait plus la crainte de les garder à Belleville, elle les recevait presque bien : plus de mots cruels, mais un air de protection. D'autres fois M. Herbin allait à leur rencontre et les menait à la campagne, où Ton dînait dans quelque restaurant. Etiennette respirait l'air libre avec une sorte de passion. Dans ses conversations avec leur vieil ami elle paraissait toujours contente et ne désirait rien.

Avec sa sœur elle s'ouvrait; son cœur, comprimé et meurtri, débordait. Le courage ne lui manquait pas, mais bien l'espérance, et c'est une sève sans laquelle rien ne semble plus facile. Armande la réconfortait.

— Est-ce que tu ne comptes pas remplacer M"»« LhéritierPlui dit-elle un jour.

— Eh I bon Dieu l avec quoi ?

— Est-ce que je sais! Mais on viendrait me dire tout à rheure qu'un temps arrivera où ye roulerai carrosse que je n'en serais point surprise !

— Tu es folle.

— Non, j'ai vingt ans, et je crois toujours que quelque chose éclatera qui nous tirera d'affaire.

— Un miracle?

— Pourquoi pas, si c'est un miracle que de ren-

contrer un homme intelligent qui s'apercevra que nous ne sommes ni plus laides ni plus mal tournées que d'autres, et qui nous épousera ?

— Sans dot?

— Sans dot!

Etiennette sourit, et fouillant dans sa poche, en tira un papier qu'elle présenta à Armande, tout ouvert. Dès les premiers mots Armande rougit.

— Et c'est à toi qu'on écrit de pareilles choses! s'écria-t-elle.

— A moi, et souvent. Un jour, comme à présent, il s'agit d'un voyage en Italie, une autre fois d'un petit appartement rue Taitbout ou rue de Navarin. Et ainsi du reste. On me croit plus sotte que je ne suis. Le voyage en Italie finirait peut-être à Fontainebleau, l'appartement tout meublé se réduirait à une chambre avec une couchette en noyer et quatre chaises de paille. C'est mon air honnête qui me vaut tout cela. Mais crois-tu qu'on m'adresserait dételles propositions si j'avais une dot?

— Ah! pauvre chérie, que je te plains!

— Je commence à m'y faire. Les premières lettres m'ont arraché des larmes de honte et d'indignation. Les dernières frappent sur mon cœur comme des grêlons sur une ardoise. Celle-ci m'a presque amusée. Elle est spirituellement tournée, leste, fine et galante.

— Déchire- la bien vite.

— Volontiers, reprit Etiennette, qui sema les morceaux de papier sur les pavés.

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— Ecoute, poursuivit Armande, doatla confiance ne pouvait être ébranlée par un premier choc, une autre lettre viendra qui te mettra à la tête d'un mari.

— Un vrai? Est-ce que pour ta part tu as quelque idée d'en trouver un?

-— Moi, non... J'attends, répliqua Armande d'une voix un peu troublée.

— Eh bienl ma chère, Dieu veuille qu'un jour nous nous retrouvions dans quelque mansarde, au coin d'un petit feu oti nous puissions réchauffer notre vieillesse! Tu sauras alors ce qu'il faut d'années de travail pour assurer le repos des dernières heures!

Les deux sœurs allaient quelquefois rendre visite à la maison des dames de Saint-Maur pour y voir Pauline. Celle-ci se préparait dans la retraite à prendre le voile. En présence d'Etiennette et d' Armande, elle retrouvait le sourire, mais il s'effaçait vite. La pratique du couvent l'avait affermie dans sa résolution. Elle y trouvait la chose dont elle avait le plus besoin, la sécurité, mais l'élan lui manquait.

Un matin elle annonça à ses sœurs qu'elle avait obtenu de la supérieure de Tordre la permission d'abréger son temps de noviciat, et qu'elle ne tarderait pas à prononcer ses vœux.

— ^t tu ne regrettes rien? lui dit Etiennette, qui se pressa contre elle.

Pauline hésita; puis d'une voix basse :

— Avec toi je ne mentirai pas... Je regrette tout..

— Alors, quitte cet habit^ firaaçhis cette porte

— Et oîi iraî-je ?

— Près de moi, dit Armande; une parente de M"® de la Fauvière a justement besoin d'une institutrice pour une nièce qu'elle adopte... A ma recommandation elle te prendra auprès d'elle et nous nous verrons presque tous les jours...

-— Et ne verrai-je pas aussi des robes de satin, des rivières de diamants, les théâtres, les bals, le spectacle de mille plaisirs s'épanouissant dans le luxe?

^ J'en conviens, mais qu'est-ce que cela fait?

—-Je brûlerais dans cette fournaise... Val je me connais! Je serais dans cette maison comme de la paille sur un brasier. • . Est-ce dans le magasin d'Etiennette que je me réfugierai?

— Je te l'ouvrirai quand tu voudras... M"« Lhéritier a une confiance absolue en moi.

•* Ehl pauvre chère sœur, regarde tes yeux fati« gués par le travail, brûlés par le gaz, creusés par riasomnie! Tu n'écoutes, je le sais, ni la fatigue ni l'inquiétude ; mais ai-je tes nerfs solides, ta volonté persévérante, et, pour tout dire, cette horreur du mal, cette fierté dédaigneuse qui te soutiennent? Ici je m'engage par un serment, c'est un lien... j'accoutume mon esprit à la règle, à la discipline... et ce qu'on fait tous les jours peut-être finit-on par Taimerl

Bientôt après Etiennette et Armande, conduites par M. Herbin, se rendirent à la maison des dames de Saint-Maur. On les introduisit dans une chapelle

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de petite dimension et toute blanche, oti il y avait déjà un certain nombre de personnes. Des religieuses vêtues de robes nojres avec la guimpe et le voile noir, le crucifix de bois tombant dû cou, étaient rangées aux deux côtés du choeur, sur des stalles.

Après la messe un vicaire désigné par l'archevêque de Paris prit place devant l'autel, sur un fauteuil. Une porte s'ouvrit dans le fond, et un troupeau de jeunes filles tout en blanc entra portant à la main des cierges allumés, et précédé de deux petites filles qui tenaient par les anses une corbeille symbolique, la corbeille qui représente l'union de la vierge chrétienne avec Jésus-Christ. Armande compta vingt novices; elle poussa du coude Etiennette. Toutes deux venaient de reconnaître Pauline. Les cierges, dont la lumière tremblait au fond du sanctuaire, s^arrétèrent devant le prêtre. Un grand silence se fit partout. La supérieure était debout auprès de lui, guidant les novices et les professes.

— Que demandez-vous, mes sœurs? dit alors le prêtre d'une voix forte et douce.

Chacune des jeunes filles répondit qu'elle voulait se consacrer à Dieu et à l'éducation des âmes. On entendait les syllables claires dans le silence de la chapelle. Quand ce fut au tour de Pauline, Etiennette et Armande se prirent la main sans parler. Pauline répondit comme les autres. Sa voix, dont elles connaissaient les moindres modulations, était faible et monta comme un souffle; mais chaque parole de la formule qui devait l'enchaîner s'entendait distinctement.

Bientôt après Pauline sortit avec ses compagnes, et reparut au bout d'un instant dépouillée de sa robe

blanche et vêtue de noir. Un long frémissement parcourut l'assemblée. Etiennette et Armande y voyaient à peine à travers les larmes qui baignaient leurs paupières. Le dernier sacrifice allait s'accomplir. On n'entendait plus qu'un bruit de respirations haletantes. Chaque novice, lentement, s'approcha du prêtre, qui leur remit à toutes le voile au pied de l'autel, et elles l'abaissèrent sur leur visage à tour de rôle, tandis qu'il leur disait que c'était pour ne plus voir le inonde et n'en être plus vues. Des sanglots éclataient çà et là; seules les novices et les professes; à qui l'on présentait le crucifix de bois, ne pleuraient pas. M. Herbin, qui avait fait sauter Pauline sur ses genoux^ s'essuyait les yeux.

Quelques minutes s'écoulèrent; puis, après avoir embrassé les sœurs assises dans les stalles du chœur et s'être inclinées devant l'autel oti, dans une auréole d'étoiles vacillantes,, leur divin époux ouvrait ses bras sanglants, les nouvelles religieuses disparurent dans le même ordre. Quand la petite porte du sanc* tuaire se fut refermée, il sembla à Etiennette et à Armande qu'elles avaient eu une vision et que Pau* line s'était effacée dans la nuit. .

A quelque temps de là, Armande partit avec M''* delaFauvièrepour le château de Maule. Cétait une résidence de construction moderne, ample, commode, avec une large cour flanquée de communs spacieux, un vaste parc entouré d'un saut de loup et des appartements merveilleusement distribués pour un monde d'invités et d'amis.

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Au rez-de-chaussée', ouvrant par trois grandes portes cintrées, d'un côté sur la cour, de Tautre sur un jardin anglais, dont les pelouses reliaient une terrasse aux futaies du parc , d'immenses pièces qui dans leur enfilade ojBTraient une salle de billard, trois salons, une bibliothèque, un cabinet de travail et Tappartement de M^^ de la Fauvière, faisant face dans un pavillon à celui de M. Jusserand. Au-dessus une trentaine de chambres dispersées le long d'un corridor qui occupait toute la longueurdu bâtiment» Chaque fenêtre avait ses stores et chaque pièce sa bouche de chaleur. Des tapis grimpaient les escaliers et couraient jusqu'au bout des corridors. Le confortable régnait en maître dans cette habitation. Il y avait même des livres dans la bibliothèque^ et quelques objets d'art (à et là.

A son arrivée à Maule, Armande fut émerveillée de la profusion et de l'éclat des fleurs, de la finesse soyeuse des gazons, de l'étendue des serres, dont Tune des portes correspondait avec les^ appartements de réception. Elle y entrevoyait comme une forêt extraordinaire d'arbustes exotiques au feuillage luisant ou dentelé. Deux pavillons de garde qui fermaient la cour aux extrémités d'une belle grille disparaissaient sous un rideau coquetde vigne vierge, de jasmin d'Es* pagne et de rosiers blancs. Des paons, traînant leurs longues queues aux reflets d'émeraude, se prome« naient dans les pelouses, et de jolis canards de la Caroline, qui semblaient fraîchement habillés par le$

pinceaux d'un artiste, s'ébattaient dans des pièces d'eau, où Ton aurait vainement cherché un vestige de feuille morte. On pouvait croire que les neiges et les pluies de l'hiver se détournaient galamment du château pour n'en pas ternir Télégance, et qu^on y rentrait après une promenade de quelques heures. M. Jusserand se tourna vers le comte Bernettl.

— Moucher comte, dit-il, je suis content de vous..* Et, brusquement, avec un gros rire, s'adressant à

M"« de la Fauvière :

— - Est-ce que vous ne le remerciesE pas, ma chère amie?

— Mais si 1 . . . répliqua la châtelaine, ce cher comte nous gâte.

Le comte Bernetti sourit, et, s'inclinant, lui pré' senta une ombrelle.

— Le soleil est un peu chaud... Une migraine est bientôt prise, dit-il.

M™* de la Fauvière ouvrit l'ombrelle et fit le tour du jardin ; le comte la suivit, portant sur le bras un châle légerpour le cas où le vent viendrait à souffler.

Il y avait des bouquets dans tous les vases et des jardinières en pleine floraison entre les fenêtres. La chambre de M°^®dela Fauvière^ son boudoir, son cabinet de toilette avaient l'air de trois corbeilles.

— Prenez garde, dit M. Jusserand au comte Bernetti, le succès vous perdra. . . Je finirai par vous mettre à la tête de ma faisanderie.

Le château de Maule était situé non loin de Melun, dans l'une des parties les plus giboyeuses du dépar-

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tement de Seine-et-Marne. On pouvait aller en se promenant à travers bois jusqu'à la forêt de Fontainebleau. De la terrasse, entre les massifs de hêtres et de chênes, on apercevait le fleuve et la vallée dans laquelle il se répand. Les yeux avaient de l'espace et de la lumière. Le parc offrait des points de vue habilement ménagés; beaucoup de belles futaies l'ombrageaient. On y entendait le soir le chant sonore des faisans qui se branchaient pour passer la nuit.

On sait qu'il entre dans les habitudes d^un grand nombre de Parisiens de ne pouvoir quitter Paris sans traîner Paris à leur suite ; ils ne veulent et ne cherchent qu'une solitude peuplée. Ainsi était M"« de la Fauvière. Elle n'avait cependant lancé, pour les débuts, qu'une douzaine d'invitations. Il est vrai que le dimanche, et une fois ou deux par semaine, on avait des visites, ce qui permettait de rester dans le grand courant de la vie mondaine.

Avec l'inexpérience d'une jeune fille pour qui la vie a mille secrets, Armande, en pénétrant dans l'intimité de la famille, n'en avait d'abord vu que la surface.

Ce qui l'avait du premier coup frappée chez Mme de la Fauvière, c'était une grande austérité de langage qui'allait jusqu'à des affectations de pruderie. Armande ne mettait donc point en doute la solidité de ses principes. Les personnes accoutumées à regarder sous les mots ne partageaient peut-être pas cette conviction . Quelques-unes même, rom-

pues à tous les manèges du monde, assuraient qu'elle montrait trop de sévérité pour n'avoir rien à ' se faire pardonner. Si Ton écoutait^ en efifet^ les chuchotements des salons, on arrivait à supposer tout au moins que la châtelaine avait eu ses heures de jeunesseï et que de ses promenades galantes, il lui restait une épave qu'on appelait le comte Bernetti. On commençait à croire cependant qu'elle ne ten« terait plus aucune nouvelle découverte dans le royaume de Tendre.

Le comte Bernetti était de ces amis qui font partie du mobilier d'une maison. On les y voit sans cesse, et ils s'y incrustent comme le coquillage au rocher. M"*' de la Fauvière n'allait pas sans lui au spectacle, à la campagne, aux courses^ on aurait presque pu dire à la messe. Il avait son couvert mis à la table. Il savait découvrir les artistes en vogue pour les présenter à son idole et animer ses réu* nions ; grâce à lui, elle avait toujours sous la main Téveatail, les fleurs, les bonbons, la mantille, la lorgnette ou le programme dont elle avait besoin. Il possédait à merveille l'art d'ouvrir et de fermer une porte, de lever ou d'abaisser un vasistas, selon que l'air était ou trop frais ou trop chaud, de pousser un coussin sous ses pieds, et d'offrir à sa gourmandise les fruits glacés et les tranches d'orange au moment précis oti elle en éprouvait le désir. Il était tout confit en paroles mielleuses, et avait auprès d'elle, dans sa loge à l'Opéra cpmme dans sa calèche au bois de Boulogne, des attitudes oti la tendresse se mariait au respect. La tendresse était un peu fade^ le respect sentait la vanille; mais c'était constant, inaltérable, indestructible. Toute question d'afiection mise à

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part, M»* de la Fauvière avait une telle habitude de le voir autour d'elle que si quelque pleurésie eut emporté le comte Bernetti il lui aurait manqué pour le moins tout autant que la tasse de chocolat qu'elle prenait au réveil.

M* Jusserand de la Fauvière était fait de longue date à cette situation, dont l'origine se perdait dans l'obscurité des rencontres parisiennes. Il eût été fort difficile de savoir au juste s'il regardait bien au fond. La vigueur de ses sarcasmes et certaines politesses trop accusées pour être franches pouvaient le faire croire ; mais il s'en accommodait. Cette situation le servait même, en ce qu'elle lui assurait une pleine et entière liberté, dont il usait en millionnaire jaloux de continuer en plein progrès constitutionnel les traditions des fermiers généraux du xviu' siècle. On le connaissait dans les coulisses de l'Opéra, oti il passait une heure ou deux chaque fois qu'on allumait la rampe, et oti il avait des bontés pour Mil* Chalumeau, qui appartenait au corps de ballet.

Le banquier ne chicanait jamais sa femme sur ses dépenses; elle ne le tourmentait pas sur sa conduite; ils avaient même l'un pour l'autre les procédés les plus aimables. Des diamants ou quelque dentelle de prix constataient les anniversaires. On prétendait en outre que l'amour ou quelque chose d'approchant n'avait pas été étranger à leur union. Victorine avait été comme un regain de cette tendresse expirante. Le comte Bernetti, qui, dès l'époque de sa nais-

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sanœ, comptait parmi les amis de la maison, aimait beaucoup cette enfant.

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