‹ Les trois grâcesChapitre 4 sur 11 · LXX · texte numérisé non relu

LXX

Entre son père, pareil à un Jupiter Tonnant, et sa mère, qui avait des allures de Junon sortant de TEmpyrée, Ernest apparaissait avec la physionomie pâle et la tournure grêle d'un arbuste étouffé par deux chênes. On ne voyait de lui que sa timidité. Sa valeur intellectuelle — et il en avait «-<* ne se décou* vrait que plus tard. Comprimée, il était à craindre qu'elle ne finît par périr; mais il inspirait un sentiment de sympathie par sa bonté cachée, la finesse voilée de son esprit, son naturel obligeant et doux.

Armande ne se sentait à Taise qu'avec lui,

Le rêve de M°^* de la Fauvière était de pousser Ernest dans la diplomatie, ce qui eût fait sortir son nom des billets de banque et des comptes courants, pour le faire entrer dans les protocoles. Quand elle arrêtait sa pensée sur le temps oti elle vieillirait, elle se voyait entre un gendre ministre et un fils ambassadeur, tous deux chamarrés de cordons et cuirassés de plaques. De là ce salon qui avait tant étonné Armande, et composé d'éléments si peu fondus. Elle s'y ménageait des appuis pour l'avenir et des relations pour l'époque oti Ernest irait à Vienne, à Berlin, à Saint-Pétersbourg. La pensée des habits

brodés qu'on lui réservait épouvantait ce jeune homme; mais il se serait fait tuer avant de parler de son effroi à M«« de la Fauvière.

M. Jusserand de la Fauvière, membre du conseil de surveillance de la Banque et administrateur de deux ou trois compagnies de chemins de fer, piaffait et hennissait dans son salon comme un cheval au pacage quand souffle le vent. Il était non moins prodigue que serré. Avec des suffisances de Turcaret, ce qui lui donnait à croire qu'il avait-desairs de gentilhomme, personne n^était plus âpre en affaires. S'il donnait des perles et des rubis à sa protégée, qui le payait en ingratitude et en trahisons, il était sobre de gratifications envers ses employés, et savait, à un centime près, ce qu'une pièce de cinq francs bien maniée peut rapporter en un an. Ses voitures^ ses chevaux, ses dîners, sa loge à l'Opéra, son château, ses chasses, ses réceptions, le luxe de sa maison, sa femme aussi — qui lui ménageait des relations dans l'aristocratie — lui servaient de prospectus et augmentaient sa clientèle. Il touchait à cette hauteur où l'on rêve de soumissionner un emprunt.

— Et alors, moi aussi je serai comte, se disait-il, comte, comme le comte Bernetti I

Ce qui manquait dans ce milieu où Armande avait été si brusquement transplantée, c'était la tendresse, l'effusion, cette chaleur de vie qui vient du cœur, cet éclat vif qui a sa source dans l'intelligence. Tout le monde s'en passait.

Prise dans ce tourbillon comme un fil de soie dans un engrenage, Armande, un peu ahurie, un peu fascinée, vivait alors dans une sorte d'étourdissement.

On sait qu'elle entretenait avec sa sœur Etiennette une correspondance suivie qui leur permettait de pénétrer Tune et l'autre dans l'intimité- de leur existence et de leur pensée. Celle-ci n'avait pas quitté la maison de M™® Lhéritier. Quelques extraits de ses lettres au retour d'une saison qu'Armande avait passée à Trouville, indiqueront l'état de son esprit et vers quelles épreuves elle courait.

« Je suis toujours la belle lingère de la rue de la Paix^ comme le disait cet imbécile dont je t'ai parlé, ma chère Armande. Une guirlande de cœurs enflammés fait la roue autour de moi, ceux-ci parlant le langage des cours, ceux-là le simple idiome des étudiants. Quelques-unes de mes compagnes s'étonnent naïvement de ma résistance.

« — Un coupé, c'est bien joli cependant, me disait Tune d'elles, et Ton va au bois de Boulogne comme ces dames.

c Comme ces dames 1 c'est là justement ce qui me froisse et me blesse. Serais-je vraiment une sotte cependant, et aujourd'hui que le prisme de l'ignorance où nous maintenait notre éducation s'est brisé entre mes mains, n'est-ce pas à moi une folie que de lutter contre le courant qui emporte tout un monde ?

« Que de confidences n'ai-Je pas reçues! Que d'é-

gS LES TROIS GRACES

tranges récits ne m'a-t-on pas faits ! Et comme je manifestais ma surprise : — Bah! je m'amuse 1 m'a répondu Tune; et l'autre continuant : — Ma sagesse m'assurerait-ell^ Sainte -Perrine seulement ?

<x Cela fait frémir, mais il y a en moi un fond de fierté farouche que rien ne fera fléchir. Je mourrai seule, dans un coin peut-être, maïs je mourrai debout, et regardant en face tout le monde.

« Il y a plus d'un an déjà qu'un matin M. Herbiii m'a conduite à la Fiancée; t'en souviens-tu ? Je n'ai épargné ni mes doigts, ni mes yeux, ni mon temps, ni ma peine, et au bout de ces quinze mois j'ai en tout deux cents francs d'économie, dix pièces d'or rangées'dans un tiroir. Vienne une maladie, et elles s'en iront en fumée !

« — Ne serai-je pas là ? me dit notre ami.

(( Ainsi, toujours les autres \ et c'est là justenlent ce que je ne veux pas»

tt L*autre joUf un magnifique fàndâU s'arrête â notre porte ; une femme en descend, promenant sur le trottoir la longue queue d'une robe insolente, et entre. Je la reconnais alors. Sophie était ma compagne il y a six mois. Elle a demandé des peignoirs et des robes du matin — ce qu'il y a de plus cher — et comme je la regardais :

« — Ah î j'ai fait du chemin ! m'a-t-elle dit en souriant.

« Après qu'elle eut fait choix de quelques objets et demandé qu'on, lui en préparât d'autres, elle pria

M"** Lhéritier de me confier le tout, et me donna rendez-vous pour le lendemain, dans la matinée. Une prière adressée par une personne qui ne marchande pas, c'est un ordre.

€ Le lendemain M»* Lhéritier, qui avait feint de ne pas reconnaître Sophie, qui s'appelle aujourd'hui M"' de Laval, me fit monter en voiture avec ses cartons, et vers midi j'arrivai chez mon ancienne compagne. Je fus reçue dans un magnifique appartement situé au premier étage d'une des plus belles maisons de la rue de Clichy. Un valet de pied se tenait dans l'antichambre. Du bout de mes bottines je foulais de somptueux tapis, et derrière une enfilade de portières qui glissaient sans bruit sur leurs anneaux, je trouvai mon infante dans un boudoir dont le luxe de fraîche date n'était pas sans élégance et sans harmonie. Je m'y connais, à présent que j'ai vu tant d'hôtels ! Sophie sortit son bras rose des longues manches d'une robe de chambre en cachemire bleu, et me tendant la main :

a — Laisse là tes cartons, assieds'^toi et causons, me dit-elle.

« J'étais un peu surprise, froissée même, bien qu'il fClt aisé de comprendre à son geste et à son accent qu'elle n'avait aucune intention blessante ; mais elle ne m'avait pas habituée, même au temps où nous nous voyions tous les jours, à tant de familiarité. Elle vit mon hésitation.

a Écoute, reprit-elle, je ne suis plus ce que j'étais, mais, dans le fond, je suis bonne ; je t'ai toujours

lOO LES TROIS GRACES

aimée, bien que tu fusses froide et guindée comme une personne qui est embarrassée de se trouver où elle est. Tu as quelque chose en toi qui m'attire... Si une femme pouvait avoir une amie, je serais volontiers la tienne. Mais je veux tout au moins te donner une preuve de ma sympathie.

c Et comme je la remerciais :

€ — Bah I poursuivit-elle, cela ne regarde que moi et ne t'engage à rien.

« Elle sonna, se fit apporter un déjeuner délicat sur un guéridon, et après avoir renvoyé le valet de pied qui l'avait servie :

« — Si tu as déjà brouté chez M»® Lhéritier, reprit-elle en riant, tu peux toujours croquer une friandise, cela se mange sans appétit... Mets-toi seulement bien en face de moi, ton visage me plaît et j'ai du plaisir à te regarder.

a Pour me donner une contenance je pris une mandarine, dont je me mis à enlever Técorce odorante sur une assiette. Elle y ajouta une poignée de bonbons.

« — Tu as des dents qui donneront à bien des gens Tenvie de te mordre, me dit-elle, tout en dégustant une aile de perdreau. *"

a Et presque aussitôt :

« — Que fais-tu chez M"*® Lhéritier ?

« — Toujours la même chose.

« — Ah ! oui, des broderies et des ajustements que tu vends à de grandes dames, ou à de petites dames comme moi. Et ça ne t'ennuie pas?

« — Je n'ai guère le temps d'y penser.

« — Moi, ça m'enrageait de travailler sans cesse à des objets que je ne portais pas.

LES TROIS GRACES lOI

« — Ça ne me désole guère de passer devant des hôtels que je ne dois jamais habiter.

« — Bah ! on en trouve dont on peut enfoncer les portes,

a Elle avala une gorgée de vin de Tokai, et m*9n offrant :

« — Quelquefois songes-tu à Tavenir ?

« — Oui, quelquefois.

a — C'est parce que j'y pensais souvent que je me suis décidée un jour à tirer ma révérence à la Fiancée. Tu me blâmes peut-être?

« — Je n'ai pas le droit de rien juger.

« — Oh I ne te gêne pas I... J*ai*senti en moi quelque chose qui a murmuré le premier jour; à présent, c'e^t fini.

<r II y eut un silence; alors, épluchant une écre^ visse du bout de ses doigts roses :

a — Voyons ! as-tu des projets ?

a — J'ai des intentions tout au plus.

« — Lesquelles ?

a — Mais celle de m'établir un jour, de me marier.

€ — Ce qui te permettra d'avoir des enfants qui feront connaissance avec la misère... Tu es folle! Tu prends le chemin le plus long et le plus semé de cailloux... Moi^ j'ai pris le plus court et le plus semé de ôeurs...

c — Es-tu heureuse?

a — Est-ce que je saisi

« — Tu vois donc bien !

c — Je vois qu'en attendant je ne manque de rien.

« — Et après?

a — Après est le lot de tout le monde. Demain peut-être je n'aurai pour asile qu'un galetas. Mais demain s'appelle aujourd'hui pour toi.

« — Alors?

« — - Alors, ma chère, il faut s'appliquer à rendre la souffrance courte et le plaisir long.

a — Et c'est pour cela que tu t'appelles M"« de Laval ?

« Elle éclata de rire.

« — J'ai pris le nom de la première rue oti l'on m'a conduite quand j'ai déserté le magasin. Le prince Branowski — un Polonais, ma chère — y avait un pied-à-terre, un appartement meublé, je crois, qui ne lui semblait pas suffisamment garni... Mais il ne savait pas à qui il avait affaire ! J'avais, comme disent les romanciers, l'intuition de tous les raffinements, et le germe de tous les défauts qui permettent d'y prétendre... Un mois après je déménageais,

« — Avec ou sans lui?

« — Tu railles ! avec lui, ma chère. Va, les défauts ont du boni ils attachent... Je ne sais pas, par exemple, si ce sont des liens ou des chaînes I

« Le cœur me battait; j'étais, non pas grisée, mais étourdie par ce vin de Tokai, dont j'avais bu quelques gouttes. Le parfum des fleurs, Féclat du satin, le scintillement des porcelaines et des cuivres, la mignardise des peintures étalées sur les dessus de porte me montaient à la tête. Deux ans d'aiguille n'auraient pas suffi à payer un des colifichets entassés sur

LES TROIS GIUCES I03

les étagères. Un jeune homme de belle mine entra et baisa la main de Sophie galamment. Alors d'un air d'aisance, et comme si elle eût vécu depuis Fenfance dans la soie et le vçlours :

c — Le prince Branowski, dit-elle en me le présentant.

a Je m'inclinai ; elle continuant :

« — Ma meilleure amie, M^i« Thévenaux, reprit-

elle,

« Ce nom, le mien, que i'çntendajs prononcer dans ce boudoir, augmenta mon malaise; mais lui, du ton de la bonne compagnie :

« J'ai souvent entendu parler de vous ici, made* moiselle,et dans des termes qui m'ont donné le désir de vous voir auprès de Sophie.

a — Vous ne vous asseyez pas î lui dit-elle/

tt — Non, je craindrais de déranger deux amies qui causent. Je passe et viens prendre vos ordres pour ce soir.

% — Eh bieni je vous attendrai à àiner... Ahl nous irons au Vaudeville.

« -— Bonne soirée alors 1 .. . Merci.

ç Le prince baisa de nouveau la main de mon an*cienne compagne, me salua et sortit.

a *- Voilà comment on les élève l reprit Sophie.

0 Elle fit enlever le guéridon, et se rapprochant du feu après m'avoir attirée auprès, d'elle par un geste mignon :

« — Veux-tu qu'on mette ton couvert ce soir ? reprit-elle ; nous serons quatre.

« — Quatre !

« — Oui; le prince Branowski a un ami, le comte Milanowich, un Croate, celui-là, qui trotte et soupe

avec nous. C'est un homme d'esprit, il t'aime et te trouve charmante.

« — Moi ?

« — Toi ! D'ailleurs une conversation n'engage à rien.

« J'avais Tesprit dans les espaces. Sans répondre à ce que Sophie me disait :

« — Ainsi tu crois qu'avec de Tordre, de Téconomie, du travail, on ne pourrait pas arriver à fonder un établissement comme celui de M«o Lhéritier ?

« — Tu crois donc, à ton tour, que c'est avec ces denrées-là seulement que cette excellente M"** Lhéritier est devenue maîtresse de la Fiancée?

€ Je la regardais.

a — Ah! ma pauvre Étiennette, que tu es jeune! reprit-elle. M"" Lhéritier n'était point laide en son temps, vers i85o, et il y a un certain M. Verduret qui avait une grosse part dans une charge d'agent de change, qui s'en est aperçu, et, le pauvre diable aidanty la bonne dame est descendue tout doucement du cinquième étage d'une maison de la rue Cadet, où elle exerçait la profession de veuve d'un sous* intendant militaire qu'on n'a jamais connu, au rezde-chaussée d'une belle maison de la rue de la Paix. Compte les étapes ! Et de chute en chute elle a fait la boule de neige.

« — Quoi ! M»* Lhéritier aussi?

« — Ma chère, il suffit d'avoir un joli pied pour que les Verduret poussent entre les pavés de Paris... Il s'agit seulement de marcher d'une certaine façon*

« J*étais ahurie. Sophie me prît la main.

« — Faut-il mettre ton couvert ? reprit-elle.

'c Un flot de sang me monta au visage.

« — Non ! m'écriai-je.

d Sa main quitta la mienne. Elle me regarda d'un air de tristesse et de commisération.

« — Tu vaux mieux que moi, ajouta-t-elle. C'est que peut-être tu as eu une famille autour de toi, quand tu étais petite... J'ai bien vu à ton air et à ton langage, quand tu es entrée chez M^* Lhéritier, que tu n'étais pas comme nous... Â présent il ne faut pas m'en vouloir, j'ai cru bien faire... Qui sait où tu vas !

« Elle était émue. Je l'embrassai subitement.

« — Je voulais t'offrir quelque chose... tiens, cette montre, reprit-elle en touchant du doigt un bijou de prix qu'elle avait à la ceinture ; je n'ose plus... Mais si jamais tu as besoin de quelqu'un... pense à Sophie... je ne serai jamais M°^* de Laval pour toi.

« Quand je me retrouvai dans la rue je marchai fort vite, comme une personne qui s'éloigne d'un endroit où elle a couru un danger. J'avais chaud, j'avais froid, j'avais la fièvre.

« — Non, je ne sais pas où je vais, me disais-je : mais si j'arrive à l'hôpital, au moins je pourrai tenir la tête haute, sans rien laisser derrière moi qui me Êisse rougir... Elle aura peut-être toute une vie d'ai-. sance, cette pauvre Sophie, moi, j'aurai la mort tranquille : chacun sa parti Et je n'échangerai pas la mienne contre l' autre «

< J'avais Tesprit trop agité ppur ne pas réfléchir beaucoup. J'ai passé la nuit à me retourner dans mon lit* Quelle singulière éducation on nous a donnée ! et que veut-on que deviennent de pauvres filles qu'on n*a préparées à rien? Ce n'est pas tout que de ne savoir que dçs choses inutiles ; chanter une romance, jouer une valse, broder un chiffre sur le coin d'un mouchoir, et lire da^s sa langue le Vicaire ie Wakefiçld, on nç nous enseigne rien de la viel nous y entrons désarmées, c'est-à-dire ignorantes. Que des filles à qui la fortune réserve des millions pour dots soient élevées dans des cellules blanches, à Tabri de toute révélation, je puis le concevoir ; la richesse, ^a famille, les conventions du monde, l'avenir qui lesatten4, tracent autour d'elles une ceinture de remparts. Mais nous, leç pauvres, les délaissées, ^celles qui ont l'incertitude pour apanage, le travail pour refuge, à quoi bon nous tenir dans ces ténèbres ? Un malheur vient, et une foule de vérités nous pénètrent tout d'un coup avec une violence et un éclat qui nous laissent effarées. Point de transition. On était dans une obscurité chaste, on entre d'un bond dans une lumière sinistre et crue. .. S'il ne m'avait paç révoltée, cet homme de la rue de Pondy,qui sait!

a Et puis, quelle place nous a-t-oa faite dans le monde? La vie est aisée aux mères, aux femmes, aux filles des classes opulentes, et peut-être, comparativement, la leur est-elle plus heureuse que celle de l'homme qui les guide et qui est appelé à combattre;

LES TROIS GRACES lOJ

mais celles d'en bas, les filles sans hérits^ges, à quoi peuvent-elles prétendre ? De misérables fonctions, en petit nombre et mal rétribuées, leur sont abandonnées çà et là ; elles connaissent toutes les misères de la lutte à outrance sans avoir aucune arme pour vaincre. Il me paraît que \^ société est marâtre envers les femmes. Elles ne sont protégées ni par les lois ni par les mœurs, et si elles succombent, ce sont des cris d'indignation ou de ir^Ulerie.

« L'aube m'a trouvée dans ces méditations. Que j'y songeais peu à Saint-M^ndé, quand nous faisions de gros bouquets de lilas pour no^ f^tes du dimanche! J'ai repris ma robe noire et mon aiguille, et le jour passera comme celui d'hier a passé.

c T'ai-je parlé de Lucien Raynald? Non, je ne crois pas. Lucien est un parent de M"^*^ Lhéritier, plus âgé que moi de cinq ou six ans; il n'a point de fortune et travaille dans un grand établissement industriel des environs de Paris. Il sort de l'école centrale des arts et manufactures. Dès ses débuts dans la carrière il s'est trouvé, par une complication maiheureuse de circonstances, à la tête d'une famille composée d'une mère, d'une sœur et d'un jeune frère, qui n'avaient pour vivre qu'une misérable pension de douze cents francs. C'était juste de quoi ne pas mourir de faim. Lucien a bravement accepté l'héritage pesant que lui laissait son père. Il a couru au travail comme d'autres courent au plaisir, et grâce à lui maintenant tout ce petit monde vit.

« — Par exemple, m'a-t-il dit, j'appartiens au hasard; qu'une maladie passe et tout est perdu.

« — Il n'en passera pas, lui ai-je répondu vivement, comme si j'en étais sûre.

« — Notre commune infortune nous a rapprochés. Il vient quelquefois voir M"^' Lhéritier le soir, à l'heure où personne n'entre plus au magasin. Il lui rend compte de ce qu'il fait. Quand elle est trop occupée de ses calculs ou à la poursuite d'une erreur, elle le laisse causer avec l'une de nous. Comme elle lui sait l'humeur modeste et réservée, ces entretiens ne l'inquiètent pas. M. Raynald parait se plaire avec moi; je lui inspire une confiance qu'il ne témoigne pas facilement. Je suis la confidente de ses petits chagrins et de ses grosses préoccupations. Peu à peu et par l'effet d'une mutuelle sympathie, j'ai été amenée à lui parler de moi comme il me parlait de lui.

« Quelquefois la jeunesse l'emporte, et, malgré les incertitudes de l'avenir, nous avons des quarts d'heure de gaieté qui me le font voir sous un jour aimable et riant. Il est comme un buisson fleuri que le caprice d'un matin boudeur a refroidi d'une légère couche de neige. Un rayon de soleil brille, la neige fond, et l'on voit tout aussitôt le feuillage vert et les fleurs roses.

« L'autre soir il m'a raconté qu'on lui avait offert, en Espagne, une place importante dans un établissement métallurgique.

LES TROIS GRACES lOg

« — Dix mille francs par an, et peut-être une part dans les bénéfices, m*a-t-il dit.

« — C'est fort beau! me suis-je écriée.

« — Chut! plus bas! a-t-il fait.

(( Je Tai regardé.

« — On n'en sait rien ici, a-t-il repris. D'ailleurs j'ai refusé.

« — Pourquoi î

« — C'est si loin 1

« — Eh bien! votre mère et votre sœur peuvent vous accompagner... Quant à votre petit frère, vous le laisserez dans une pension.

c Lucien a secoué la tête.

€ — Non ! a-t-il ajouté, je ne veux pas quitter Paris.

« Il a changé de conversation. Ça m'aurait fait de la peine de ne plus le voir; cependant il me semble qu'il a tort.

c Je viens d'éprouver un écrasement! J'étais danâ cette pièce oti nos clientes essayent quelquefois de riches peignoirs; on ne m'y savait pas. M. Herbin causait près de la porte avec M™« Lhéritier.

« — Eh bien! comment va-t-elle? lui dit-il.

a — M*i* Thévenaux? très-bien! Du zèle^ de la vigilance, de l'exactitude, beaucoup de douceur et de politesse, qu'on apprécie fort dans cette maison, où ces qualités sont de règle.

« — Et le travail?

a — Point mauvais , bien qu'il laisse encore à désirer.

« — Alors je puis considérer Tannée d'apprentissage comme terminée?

« — A peu près. M"« Thévenaux est au pair. C'est-à-dire que vous ne me donnerez plus rien pour son logement et sa nourriture.

« — Et son entretien?

« — Ceci vous regarde. Dans quelques mois seulement je songerai à lui compter un salaire... Mais elle n'aura pas lieu de regretter d'avoir passé par la Fiancée.

« — Eh bien! continuez, je vous prie, à lui donner trente francs par mois avec de petites gratifications que je vous apporterai pour elle de temps à autre... et^que vous lui remettrez pour l'encourager.

« — Comptez sur moi.

« Si je lie m'étais paè appuyée contre le mur, je croîs que je sefais tombée. Quelle révélation ! Je n'étais même pas payéel... rien!.., et c'était M. Herbin qui payait pour moi I A présent je gagne de quoi manger et dormir, mais non point assez pour m'habiller ! Il faut à mon travail le suppléaient de la compassion! On appela M«»e Lhéritier dans le magasin. M. Herbin la suivit. Je me sauvai dans ma chambre, où j'éclatai en sanglots. Ce n'était pas la honte qui me faisait pleurer, mais la pensée que tant d'eflforts n'eussent amené qu'un si petit résultat. Le tiroir oli je serrais mon trésor se trouva sous ma main. Ainsi ces quelques pièces d'or lentement àtiassées, la pitié me les avait données et non les veilles I II faut avoir

LES TROIS ÔRÀCES 1 1 1

passé par là pour savoir ce qu'il s'agite au fond d'un cœur d'amertume et de chagrin!

« Dans la journée^ me voyant pâle et décomposée, M™* Lhéritier me permit de sortir pour prendre l'air. Tu n'étais pas à Paris, ma pauvre Armande, je pris par les boulevards le chemin de Belleville. La marche et le grand air me remirent un peu. Je ne savais ce que j'allais dire à M. Herbin. J'éprouvais le besoin de l'embrasser.

à II était dans le petit jardin où il cultive des carrés de Beurs.

t — Tiens I c'est toi I me dit-il eil jetant les pinces avec lesquelles il émondait ses rûsierà.

0 Je tombai dans ses bras avant d'avoir pu parler.

t — Eh bieni quoi? qu'y a-t-il? qu'est-ce? repritil... Est-ce qu'il y a eu quelque chose entre toi et M"« Lhéritier?

« — Ahl c'est vousl... m*écriaî-je.

« Et tout en pleurs je lui racontai ce que j'avais entendu. Il devint tout rouge.

« — Plus bas! plus bas! me dit-il. Songe donc! si M"' Baudrier savait cela!

a Et puis, soudain, comme s'il se fût blâmé d'avoir ainsi parlé de sa sœur :

« — Ce n'est pas au moins qu'elle trouvât mauvais ce que je fais; oh non! mais tu comprends, il faudrait des explications, et ces bétises-là doivent rester entre nous.

« J'avais la tête appuyée sur son épaule; le cœur me sautait dans la poitrine.

« — Voyons ! voyons ! reprit-il d'une voix attendrie, qu'est-ce que ça fait? ce n'est rien... Tu ne vas pas te faire du chagrin pour cela?

<c Moi, je pleurais toujours.

« — Ah! que c'est difficile J murmurai-je enfin.

« — Difficile, quoi?

ce — De vivre!

a II passa tendrement la main sur mes cheveux, comme un père.

« — Cela viendra, me dit-il. J*ai eu mes jours mauvais autrefois ; je ne déjeunais pas chaque matin autant que je l'aurais voulu, et le «oir je ne dînais guère mieux... J'étais expéditionnaire en ce temps-là, et petit à petit je suis devenu ce que tu vois, un honnête homme qui a une bonne pension de retraite, ce qui lui permet, sans se gêner, de venir en aide aux personnes qu'il aime. Ça ne f humilie pas, au moins, ce que je fais P

«—Ah! Dieu!

« — Voilà une bonne réponse... Le contraire m'eût fait de la peine... ça m'aurait fait croire que tu n'as pas le cœur bien placé... Aie du courage, mon enfant; marche tout droit... Il est impossible qu'un homme, quelque jour, ne comprenne pas que sous ces jolis yeux il y a un cœur ferme et bon, et ne s'estime heureux d'associer sa vie à la tienne... Alors tu auras un coin à toi, une existence, une affection, et tu ne penseras pas plus à tes peines d'aujourd'hui que tu ne penses en ce moment à tes chagrins du temps que tu pleurais pour une poupée.

« M. Herbîn me parla longtemps sur ce ton, d'une voix douce, çn me caressant, et les larmes

que je versais me soulageaient. Les hommes ne comprennent pas la douceur des larmes : ils les étouffent, ils les sèchent en eux-mêmes : mais nous autres femmes, nous avons besoin d'en répandre; il y a des heures oti notre cœur éclaterait si nous ne les laissions pas librement couler; loin de nous amollir, elles nous réconfortent et portent avec elles une vertu qui retrempe notre courage. M. Herbin, par son extrême bonté, avait des côtés de tendresse féminine, qui lui permettaient de comprendre ce que j'éprouvais. Je dînai avec lui, et nous reprîmes ensemble le chemin de la rue de la Paix. Je marchais plus légère et ne me croyais plus si malheureuse. »

LXiCXVII

A ces lettres oti Étiennette racontait les menus événements de sa vie uniforme une autre succéda qui fit tressaillir Armande :

. « Grande nouvelle! disait Étiennette. Cette fois, ce n'est plus à mon cœur seulement qu'on vise, c'est à ma main ! Je vois d'ici ta surprise et ta joie. Ma surprise est grande aussi; ma joie l'est peut-être moins. Ce n'est pas un roman, comme tant de jeunes filles, et moi peut-être — toi, je ne sais pas — en font en rêvant. C'est une histoire, la plus simple du monde. La voici telle qu'elle m'est arrivée, et tu vas voir qu'il n'y a pas de quoi gonfler ma vanité.

« Parmi les personnes qui fréquentent notre magasin pour les affaires de leur commerce il y a un certain M. Théophile Rodier qui a un petit intérêt dansune maison qui faitle commerce des tulleset de

114 l^S TROIS GRACES

la mousseline. C'est presque un jeune homme — trente-quatre ans — et il a un de ces visages qui ne peuvent ni séduire ni déplaire; on en voit par centaine de cette physionomie-là. Pendant les visites assez rares qu41 nous fait j*avais échangé quelques paroles avec lui, toutes relatives aux objets qu'il nous fournit. Il me semblait vaguement qu'il ne me parlait pas comme aux autres. Je ne m'y arrêtai pas dans les commencements. Plus tard je crus remarquer qu'il me regardait avec une particulière attention; mais ses manières étaient toujours réservées et polies. Sur ses entrefaites, un dimanche, M. Herbin vint me prendre au moment oti Ton fermait le magasin.

a — Apprête-toi vite et viens déjeuner Quelqu'un t'attend chez nous, me dit-il.

« — Armande! m'écriai-je.

« — Non, un jeune homme que tu connais.

«J'étais à cent lieues de penser à mon marchand de tulle et de mousseline.

0 — Et qui? lui dis-je.

fL — M. Théophile Rodier.

a L'air de mystère de ce bon M. Herbin m'intriguait.

a -rr Et que me veut-il ?

<K «^ Il saura bien te le dire lui-même... Montons en voiture. M"^^ Baudrier a mis les petits plats dans les grands.

« M, Herbin ne se tenait pas d'aise; il pressait le cocher et s'agitait sur les coussins.

« — Tu verras si j'étais mauvais prophète ! reprit-il.

« Ce dernier mot acheva de m'éclairer. Bien cer-

LE8 TROIS GRACES Il5

tainement il s'agissait de mon mariage. Je me sentis froissée de la joie de mon ami. Mon établissement était donc une chose bien difficile pour qu'il éprouvât une telle satisfaction à la pensée que M. Théo* phile Rodier recherchait ma main?

« -* Laisse-moi te regarder, reprit-il presque aussitôt. Ce chapeau te va très-bien... tu es charmante aujourd'hui. Tant mieux.

« Je me reprochais le vilain sentiment qui m'avait saisie et m'efforçais de sourire. La figure de M. Rodier me revint à la mémoire ; il faudrait donc l'avoir à mon côté toujours? Que disait-elle? Rien, si je m'en souvenais bien. Était-ce assez?

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