‹ Les trois grâcesChapitre 5 sur 11 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

t Quand j'arrivai à Belleville j'étais indécise, émue, mais non pas de l'émotion qui faisait passer tant de roses sur les joues de notre chère Pauline quand elle attendait Emile. M,^* Baudrier avait arboré pour la circonstance un bonnet prétentieux dont les fleurs jonquilles s'épanouissaient d'un air triomphal. La vue de ce bonnet me fit comprendre qu'elle était au courant de la situation, et qu'elle n'admettait pas que je pusse dire non. Elle applau* dissait à tout ce que disait M. Rodier et me regardait d'un air qui semblait dire : « Etes-vous heureuse! » Ces exclamations, cette manière muette de me complimenter me donnaient envie de trouver M. Rodier plus laid qu'il ne l'est en réalité.

< Après le déjeuner, qui se termina par un gâteau surmonté d'un bouquet symbolique en âeursartifi-

Il6 LES TROIS GRACES

cielles, M. Théophile Rodier me pria de lui accorder un moment d'entretien. Je descendis au jardin, où il me suivit. J'affectais un air de tranquillité qui était bien loin de mon cœur.

<c — Mademoiselle, me dit-il, votre tuteur, M. Herbin, vous a-t-il touché un mot- de la conversation que nous avons eue ensemble à votre sujet?

« — Non, monsieur.

« — Alors je m'expliquerai moi-même* Je désire me marier, et ce que j'ai pu voir de votre modestie, de vos bonnes habitudes de travail, de votre retenue, le bien que M™» Lhéritierm'a dit de vous, tout m'a donné l'envie de vous avoir pour femme.

« — Vous savez que je n'ai rien?

« — C'est un inconvénient, un tort même, quand on veut faire du commerce; mais Tordre et l'économie que vous introduirez dans ma maison y suppléeront. Moi, j'ai quelque chose. Voilà quinze ans que je travaille, amassant sou sur sou, dans Pespérance de m'établir. Est-ce que vous n'avez pas d'am-^ bition, mademoiselle?

a — Je puis en avoir, mais elle est bien humble si je la mesure à mes ressources.

« — J'en aurai pour deux..'. .. Grâce au ciel, je ne m'embarque pas sans biscuits... Et puis je connais ma partie et je suis dur à la peine. Nous arriverons, mademoiselle, nous arriverons, mais dans les commencements il n'y aura pas grands régals... J'ai tout combiné : nous aurons un appartement à Fentresol, rue du Mail, avec les magasins et les bureaux au rezde-chaussée ; vous tiendrez la caisse et la correspondance, moi, je m'occuperai de l'achat et de la vente.... Je voyagerai une partie de l'année pour voir les fa-

bricants; l'un deux m'a offert une commandite... Si vous aviez seulement une vingtaine de mille francs je pourrais m'en passer.

« — Vous les trouveriez facilement en cherchant une autre femme...

c --. Je le sais, mais, je vous l'ai dit^ telle que vous êtes vous me convenez. Le sérieux de votre caractère compense ce qui vous manque du côté de la dot.

c L'entretien continua sur ce ton. Rien de ma personne. Nous causions comme, deux hommes d'affaires qui élaborent un projet d'association. J'observais M. Théophile Rodier tandis qu'il parlait. Je t'ai dit qu'il n'est ni beau ni laid. Il a le type vulgaire, avec des sourcils gros et mobiles qui donnent à son visage un certain air de dureté. Sa parole est brève, un peu cassante. Evidemment l'éducation première lui fait défaut. Il est sûr dans ses relations peut-être, et je dois le croire, puisque M. Herbin me l'a présenté, mais certainement il n'est pas aimable. J'admirais avec quelle certitude il disposait de moi : avant même de m'avoir demandé mon consentement il agissait comme s'il l'avait obtenu. Le nou5 supprimait le je. J'étais sa femme, presque sa chose. Si modeste qu'on soit, on n'est pas de mon sexe pour n'être pas un peu froissée par cette attitude. Mon activité, mon économie, mes habitudes d'ordre, c'était bien: mais enfin j'avais un visage, un cœur, des sentiments! On pouvait leur faire l'honneur d'y penser !

t Au plus fort de mes réflexions, M. Rodier m'interpella.

Il8 LES TROIS GRACES

(c — A propos, dit-il, ne vous semblc-t-il pa$ que nous pourrions dès à présent fixer le jour de la publication des bans?

« — Vous me donnerez bien quelques Jours? répliquai-je.

« — Il parut surpris, maiâ de sa même voix tranquille : — A votre aisel j'ai moi-même uhe affaire à terminer.;. Nous en . reparlerons vers la fin de la semaine.

« M. Herbin nous rejoignit. M. Rodier tira sa montre, et nous quitta pour rendre visite à un correspondant qui traversait Paris.

« — Eh bien ? mç dit mon tuteur

« Je lui répétai mot pour mot notre conversation. Il comprit à l'expression de mon visage qu'elle m'avait laissée sous une impression désagréable.

« — Oui, j'en conviehs^ reprit-il, la forme est rugueuse ; il n'a peut-être pas àsse2 de souplesse et de liant dans le caractère* Théophile n'a pas eu le temps de voir le monde ; il n'en à point les manières ; mais il est solide et il fera son chemin. C'est quelque chose d'être la femme d'un honnête homme*

u Ramenée rue de la Paix, j'ai beaucoup pensé à M. Rodier, sans enthousiasme, hélas I et sans élan. Je vois bien que ce mariage comblerait les vœux de M. Herbin , Mort devoir est de ne pas persister dans une situation oti je suis une charge, ou tout au moins, un embarras pour lui. Que puis-je espérer de mieux d'ailleurs?... Je me suis froidement décidée à m' appeler un jour M"* Rodier.

qM. Raynald est arrivé le lendemain; il s'est placé près de moi, et, me regardant, du premier mot :

a — Qu'avez- vous? m'a-t-il dit.

« Voilà une chose que M. Rodier n'aurait pas remarquée.

« — Ah! j'ai bien sujet d'être préoccupée.., ai-je répondu. On veut me marier.

< Il a fait un mouvement.

« -«■ Mais vous-même, ai-je ajouté, vous avez le visage de quelqu'un qui relève de maladie... Je n'y avais pas pris garde quand vous êtes entré... Pourquoi?

« — J'ai été un peu souffrant hier... ce ne sera rien... Parlons de vous. Quemedisiez-vous donc?;.. On veut vous marier?

« — Oui.

« — Qui on?

t — M. Herbin. Et il a fait choix de M. RodierJ

« — Mais vous? car, enfin, il s'agit de vous?

0 — Oh! moi, que voulez-vous que je fasse?... Je suis seule, sans fortune, sans espérance... M. Herbin répond de M. Rodier; M™' Baudrier prétend queVest un parti superbe pour une orpheline... Quand on n'a rien, a-t-on bien le droit d'avoir une préférence? J'épouserai donc M. Rodier.

0 — Vous ne l'aimez pas cependant!

« M. Raynald parlait très-bas, mais avec un accent qui me pénétrait. L'amitié la plus vive et la plus sympathique n'en a pas de plus doux. Mes yeux s'arrêtèrent sur les siens. Que M. Rodier lui ressemble peu, et que je l'épouserais avec confiance s'il lui ressemblait!

« — Vous ne savez rien, ai-je repris, qui soît de nature à modifier ma résolution ?

« — Entendez-vous par là quelque chose qui touche à Thonneur?

« — Justement.

« Il a soupiré, et avec efiFort :

a — Je ne sais rien, a-t-ildit.

« — Alors je ferai entièrement ce que mon tuteur voudra.

« Il se leva là-dessus. J'étais. int][uiète de sa pâleur.

«— Je vous verrai demain? ajoutai-je.

« — Je ne crois pas... On m*a parlé d'un petit voyage... Je le ferai peut-être si je ne me sens pas mieux demain... Le mouvement me remettra... j'en ai besoin.

« — Votre mère et votre sœur doivent bien vous aimer.

« — Oui, mais une mère et une sœur ce n'est pas tout !

a Et il est sorti. J'étais émue; lui aussi a sa peine. Je la connais; mais peut-être n'est-ce pas seulement cela, peut-être a-t-il autre chose dont il ne parle point. Que d'êtres qui ont une épine au fond du cœurl... Ce qu'on voit n'est rien souvent auprès de ce qu'on ne voit pas.

« La pensée de M. Raynald et de sa tristesse m'a poursuivie plus que le souvenir de M. Rodier... Le lendemain il n'est pas venu. »

Un voyage que dut faire M. Rodîer et qui le tînt éloigné de Paris plus longtemps qu'il ne le supposait retarda le mariage d'Etiennette. Pendant ces quelques mois des événements se passaient au château de Maule qui intéressaient l'avenir d*Armande, et dont la trace première se retrouve dans sa correspondance.

« Je suis heureuse, ma chère Etiennette et je ne sais pas pourquoi. Ce n*est pas que M"« de la Fauvière soit plus tendre ou moins tracassière, ni que M. Jusserand me laisse croire qu'il découvre en moi autre chose qu'un instrument qui sert à sa femme pour diriger sa maison. Mais je me plais dans ce vaet-vient continuel de personnages qui croquent nos truffes et tirent les faisans de nos bois, — remarque avec quelle aisance j'écris nos^ — ou simjrtement tournent une valse dans nos salons. Tout roule à peu près sur moi : « Mademoiselle Ârmande par-ci, mademoiselle Ârmande par-là. — Mademoiselle Armande, avez-vous écrit cette lettre? — Mademoiselle Armande, songez donc à notre menu pour dimanche... nous avons l'évéque! » Came rappelle un peu le fameux couplet de Figaro I Ce qui n'empêche pas M^o de la Fauvière de me répéter de temps à autre :

« — Quand je vous le disais, qu'on n'a presque rien à faire chez moi I

« Lorsque j'aperçois dans une glace la grande robe de soie ornée de fanfreluches qui traîne sur mes ta<*

Ions, il ne tient qu'à moi de me prendre pour une belle demoiselle du voisinage qui est en visite au château. Mais quand il faut être debout dès six heures du matin, ça me rappelle ce que je suis. .

« Par exemple, M. Ernest est très-bon pour moi. Il se plaît en ma compagnie, il aime à me rencontrer. L'autre jouf on avait parlé en ma présence d'un livre qui ne se trouve pas dans la bibliothèque de Maule; étourdiment je manifestai le désir de le lire. Le lendemain M. Ernest, sous un prétexte quelconque, se rendit à Paris et me l'apporta dans la soirée. C'est un rien^ mais cela touche, parce que cela prouve qu'oti est dans là pensée de quelqu'un.

« Il nous arrite parfois de causer a^sez longue^ metit ensemble. M. Ernest n'est pas heureUx. Celft paraît Surprenant avec la fortune qui l'attend, sa jeunesse, l'affection de ses parents, leé situations qui lui sont ptônliàeâ et entre lesquellëi il n'a qu'à choisir. En creusant j'ai compris qu'il n'avait aucun point dis ressemblance morale avec 6on père et sa mère. Ce qu'il voudrait, c'est une vie ft l'écart, dans l'ombre. Tout ce brUit le fatigué. Il h'fest point fl l'aise parmi cinquante personnes. Il lit beaucoup, il s'exalte, et tandis que les jeunes gens de son âge, ses camarades, montent à cheval, soupent et font grand tapage, il recherche les petits coihs. Sa grande peur est qu'on ne le marié contre son gré.

c — Il y a tant d'héritières d Maule ! me disait-il l'autre jour.

« — Si la fiancée qu'on vous offre ne vous plaît pas, il faut refuser, lui ai-je répondu.

« Il m'a regardée d*un air d'effroi.

« — Si vous croyez que c'est facile avec une mère comme la mifennfe I s'est-il écrié.

a Le fait est que rien ou presque rien n'existe pour M"* de la Fauvière en dehors d'elle-même. C'est un égolsme naïf qui s'étale complaisamment comme un large nénuphar sur une eau dormante. La pente naturelle de son caractère) la servitude absolue dil comte Bernettl Ty ont aidée. Comme elle pense toujours ft elle^ elle s'étonnerait qu'autour d'elle on n'y pensât pas sans cesse. Un beau matin à l'heure du réveil elle dira à son fils en le poussant vers une inconnue :

« — Voilà ta femme!

« Et elle ne comprendra pas qu'il puisse hésiter« Pauvre garçon !

a On peut dire littéralement qu'il y a un tournoi de mères autour de cet héritier. Les plus fières jettent en avant leurs filles; il en est certainement qui voudraient arriver à le compromettre. Et tout cela parce qu'il aura un million le jour de la signature du contrat I M»« delà Fauvière ne l'a point caché. Tous les appétits sont en éveil; que de vilenies dans les cœurs les mieux élevés I II est clair qu'un jour on l'emportera d'assaut, et après il sera malheureux en ménage. Me voilà forcée, moi qui n'ai rien, de plain* dre quelqu'un qui a tout.

« J'ai été un peu fatiguée ces temps-ci; on m'avait surmenée ; j'ai eu trois ou quatre jours de fièvre qui m*ont pâlie. J'ai dû garder le lit pendant quarantehuit heures.

« — Je ne vous savais pas la santé si délicate, m'a dit M^« de la Fauvière tranquillement.

« J'ai repris ma besogne; mais il m'a fallu un ef*fort de bonne volonté pour ne pas m'évanouir deux ou trois fois dans la même journée. M. Ernest avait fait prendre de mes nouvelles chaque matin et chaque soir. Je lui sais gré de cette attention. Je l'ai rencontré dans le jardin, où j'étais descendue pour humer l'air au soleil. Après quelques pas je me suis traînée vers un banc, oti* je me suis affaissée presque sans connaissance. Il s'est approché vivement de moi, et me prenant la main:

« — Pauvre chère Armande! a-t-ildit. .

« Cette appellation familière ne m'a pas choquée. La voix était attendrie, le regard ému. Un instant j'ai fermé les yeux, soutenue par lui.

« — - Ça va mieux, lui ai-)e dit bientôt après ; fai sons un tour.

« Il s'est levé et m'a offert son bras. Je marchais à son côté, regardant la lumière pâle dans le feuillage rouillé.

« — Il y a deux ans à pareille époque, j'étais heureux, me dit-il; comme aujourd'hui, de petites feuilles mortes tombaient autour de moi et je sentais, comme aujourd'hui, un bras s'appuyer sur le mien.

« Il me raconta qu'à cette époque il voyait fréquemment une jeune fille qui était un peu de sa famille et plus jeune que lui seulement de deux ou trois ans. Ils s'aimaient sans se l'être dit. Ernest grandissait avec la pensée qu'Henriette serait un jour sa femme. Un moment ^vint oti elle toussa; la poitrine se prit, et la maladie, qui semblaitd'abord ne devoir être qu'un accident passager, fit en peu de temps les progrès les plus rapides. Quand on reconnut le danger, déjà on ne pouvait plus le conjurer. La dernière fois qu^ Henriette sortit, ce fut avec Ernest. Le ciel avait la même couleur douce, et le souffle d'un vent léger enlevait des feuilles jaunes de la cime des arbres dépouillés. Elle regardait autour d*elle les objets épars dans la campagne, comme si elle ne devait plus les revpir. Elle partit mourante pour le Midi et n'en revint pas.

« J'écoutai ce récit comme on écoute une musique d'un rhythme mélancolique. Il me remplissait d'une tristesse vague. Mes yeux, perdus dans la profondeur claire des avenues, y voyaient passer la forme diaphane d'une inconnue qui disparaissait dans une lumière tiède. Ses pieds avaient foulé cette même place où je marchais. Un jour, comme elle, ne disparaîtrais-jepas dans ma jeunesse? Mais: quelqu'un me regretterait-il comme elle était regrettée?

t — J'éprouve je ne sais quel soulagement à vous parler d'Henriette, poursuivit Ernest; vous avez presque le même âge, et, vous parlant d'elle, il me semble qu'elle revit en vous.

« Ses yeux se remplirent de larmes.

« — Ah! pauvre ami, pauvre cher ami ! lui dis-je.

<c Son visage changea d'expression ; ce fut comme si un rayon Teût éclairé.

« — Je pleure encorç, mais je ne suis plus malheureux, reprit-il,

« M»* de la Fauviôre a eu Fidée d'organiser des charades. Un poète de salon, qui a de la gaieté, a broché un canevas sur lequel nous improviserons une pièce. Je dis nouSj parce que j'en suis. Mon ta-» lent de chanteuse et de musicienne m'y condamne. Et puis, il parait que je dis juste, c*est notre poète qui rassure. Des charades on est passé à la comédie et de la comédie à l'opérette. Tout se fait à Maule comme au théâtre : le matin on répète, le soir on joue. C'est un grand remue-ménage. Je ne sais pas comment j'y tiens. M. Ernest a pris un ou deux rôles. Malgré sa timidité il s'en tire à son avantage. Il tremble bien un peu avant qu'on n'écarte les rideaux, mais aussitôt qu'il est en scène il marche. Moi, je ne me croyais pas si artiste. Je souligne le mot parce qu'on me l'a dit et qu'il me semble qu'on n'a pas tort. Je chante à la clarté de cent bougies et devant cinquante personnes mieux que toute seule au fond d'une chambre. Le plus curieux est que je ne m'eii doutais pas avant d'avoir commencé. Comme on se connaît peu I

c Ilm'arrive des aventures comme à toi. L'autre jour, après m'étre acquittée de mon mieux d'un rôle de marquise en falbalas égarée dans un moulin^ un

grand seigneur étranger m'a juré que je ferais fortune dans son pays, oti ma voix et ma tournure seraient appréciées des plus fins connaisseurs.

« — Si le cœur vous en dit, a-t-il ajouté d'un air dégagé, faites un signe et je me mets à vos ordres. Le général qui dirige le théâtre de S. M. Impériale à Saint-Pétersbourg n'a rien à me refuser.

« J'ai remercié cet ami des arts sans vouloir regar-* der au fond de son enthousiasme.

€ Tu me demanderas peut-être ce que devient l'éducation de Victorineau milieu de tout cela. Je m'en occupe le plus que je peux, mais, franchement, ce n'est point assez. Une heure par-ci, une heure par-là, un peu de tout, sans suite et mêlé. M™' de la Fauvière ne s'en inquiète pas pourvu qu'on soit à ses ordres toujours.

« Elle ne tient sérieusement qu'aux rubans, à la coiffure et aux robes de sa fille, qui sort de ses mains bonne à être remise dans les cartons d'un marchand de poupées. On aurait pu faire quelque chose de Victorine; j'ai bien peur à présent que ce ne soit jamais qu'une linotte. Son instruction comme sa tendresse, tout est à fleur de peau. Elle me saute au cou dès qu'elle me voit, mais je ne sais pas si, ne m'apercevantplus, elle penserait huit jours de suite à moi. Il en est de cela comme des fables qu'on lui fait réciter devant le monde. Tout coule de source et rien n'y manque. Le dos tourné, tout est oublié.

c L'habitude de m'occuper des autres et de sonder

leurs travers m*a fait contracter celle de regarder au dedans de moi. J*ai bien positivement deux natures. Comment se logent-elles dans la même âme? Je l'ignore. Je vis à Taise dans le bruit d'une répétition illuminée par Téclat des lustres, attifée d'oripeaux, sous le feu de mille regards, comme un poisson qui frétille dans l'eau claire d'une fontaine. Et, tirée de ce tumulte, je sens très-bien que je pourrais vivre dans une retraite, pliée à des occupations régulières et faisant mon bonheur des choses les plus humbles, pourvu toutefois qu'elles fussent baignées et récbauf* fées d'un rayon de tendresse.

ii Quand je regarde devant moi je ne sais pas vers laquelle de ces deux routes le sort voudra que je me dirige; mais si j'étais libre, je sais bien laquelle je choisirais : c'est bien bon un coin plein d'ombre quand on y est pas seule!

a Depuis le jour où, chancelante, j'ai fait cette promenade dans le parc avec M. Ernest, il me témoigne une confiance qui m'attache à lui. Nous revenons ensemble sur le passé. Je pénètre en lui. Il a de bonnes qualités, qu'il cache comme d'autres qui ne les ont pas en font parade. Il me questionne sur ma vie, sur ce que j'espère, sur ce que j'attends. Là-dessus mes réponses sont courtes

« — Je n'attends rien, lui ai-je dit encore hier, mais j'ai un si grand fond de confiance que j'espère tout.

« — Et vous avez raison, a-t-il répondu avec viva-

dté. Il est impossible que les événements ne vous viennent pas en aide.

• — Oh ! impossible 1 II n'y faut pas regarder de trop près! Ma confiance ne repose sur rien. Elle est parce qu'elle est.

« — Est-ce que je ne suis pas là? S'il vous arrivait malheur, est-ce que je ne suis pas votre ami?

c Ça, je le crois; pourquoi me parlerait-il ainsi, si ce n'était pas vrai? Et puis ça me rend heureuse de le croire. Je ne suis plus isolée dans ce grand château. Il y a quelqu'un pour qui je ne suis pas une institutrice seulement, une demoiselle de compagnie. Il ne se souvient pas que je touche un salaire. Il ne fait aucune différence entre les belles personnes qui sont à Maule et moi, et, s'il y a une différence, elle est toute à mon avantage. Il n'ignore plus rien de ma vie et des circonstances qui m'ont amenée dans sa famille. Il te connaît aussi, ma chère Etiennette. . . »

Le nom d^Ernest ne revint presque plus dans la correspondance d'Armande. Elle en parla moins à mesure qu'elle y pensa davantage. Sa nature expansive, en quelque sorte véhémente, ne lui permettait pas de lutter contre le sentiment qui s'infiltrait en elle comme la chaleur d'un rayon pénètre une plante. Il n'y avait aucun calcul en elle, aucun éveil d'ambition. Elle aimait parce qu'elle était jeune et que son cœur s'ouvrait à tous les souffles de la vie. Ernest lui parlait encore d'Henriette et de l'amour qu'elle lui avait inspiré, mais il lui semblait que le

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fontôme de la morte s'effaçait dans un lointain confusy et qu'à sa place une image nouvelle, en laquelle elle se reconnaissait, se levait dans un jour radieux. Armande entrait en plein dans cette phase heureuse où un mot remplit le cœur, où tout un jour s'éclaire d'un sourire, où Ton ne demande plus rien à la vie parce qu'une promenade de cinq minutes vous a réunis sur le même sentier.

On approchait alors d'une fête de famille dont chaque année M™e de la t'auvière célébrait l'anniversaire. Il y avait beaucoup de monde à Maule ; le château était coMmé une ruche d'où sortait un bruit de rire et de chansons. tTùè comédie devait commencer la soirée, un bàl et un souper la terminer. Armande remplissait dans la comédie un rôle de bohétiiienne, mêlé de dahse et de musique. Pour là circonstance, M"*^ de la ÎFaùvière lui avait fait présent d'un ravissant costume de 'fantaisie qui commençait par un collier de sequins et finissait par des bottines de satin rouge. Comme la jeune institutrice se récriait sur la grâce des ajustements et la magnificence des étoffes, Mme de la Fauvière, avec un sourire d'instdence qui gâtait tout, jusqu'à ses caresses :

'— Laissez, 'dit-ellèt, j'âî ramassé ces guenilles au fô'nd de mes. tîroîrs.

— Eh i eh ! répliqua Armande, c^ue ces façons ne désarçonnaient plus , parée de ces guenilles , la bohémienne que je suis atira l'air d'une infante I

LES TROIS GRACES lîl

Dans cette même comédie un rôle de gentilhomme amoureux était réservé à Ernest. Quand la toile se leva sur un joli théâtre bâti tout exprès dans la plus grande pièce du château par un machiniste de Paris, les applaudissements éclatèrent de tous côtés. On avttit sous les yeux Un beau jardin, pour lequel on avait utilisé tous les arbustes de la serre. Le regard se perdait dans un fond de verdure illuminée. Soudain Armande sortit d'un bosquet, une mandoline à la main.

Bientôt après parut Erîlest dans un costume qui n'eût point déparé un éventail peint par Boucher. Il y avait dans cette comédie de cape et d*épée une scène où le marquis deSanta-Fiore, vainqueur d'un traître qui menaçait Thonneur et la liberté de Casilda, tombait aux pieds de la bohémienne, en laquelle on finissait par découvrit une princesse de Murcie enlevée par des corsaires barbaresques. Etnest joua cette scène avec un feu qui n'eut d'égal que le charme attrayant d' Armande. Toute l'assemblée, électrisée, battit des mains.

Le comte Bernetti se pencha à l'oreille de M™« de la Fauvière.

— Ne vous semble-t-il pas, dît-îl , que M"' Thévenaux est plus émue qu'il ne conviendrait?. Quant à notre cher Ernest, il prend son rôle au sérieux. VéritaMement éprrs, il ne serait pas autrement.

M^ de la Fauvière '^'etnpâra de son lorgnon et regarda les deux jeunes gens.

l32 LES TROIS GRACES

— MWe Thévenaux, cela se peut ; quant à mon fils, c'est un la Fauvière, et vous n imaginez pas qu'il puisse oublier ce qu'il est.

— L'oublier, non, certes, mais on peut avoir des distractions.

Un coup d'œil empreint de sévérité l'interrompit.

M. Jusserand, qui n'avait pas sur la noblesse des la Fauvière les mêmes idées que sa femme, s'esquiva pour aller dans les coulisses complimenter Armande. Il se trouva pris dans un chœur de bergères qui dansaient le menuet. Ce divertissement pastoral lui plut, et il n'en sortit pas.

Armande avait disparu. On n'apercevait pas non plus celui qui avait joué auprès d'elle le rôle amoureux du marquis de Santa-Fiore. En ce moment Armande, saisie de cette fièvre que connaissent les comédiennes, cherchait l'air firais de la nuit pour calmer ses nerfs excités. Elle avait dans les oreilles la voix d'Ernest, dans les yeux.ses regards, au fond du cœur le retentissement de ses paroles.

En suivant le bord de la terrasse elle arriva à une espèce de pavillon qui terminait le parc et oîi parfois on se réunissait pendant les belles soirées. Par les fenêtres ouvertes on découvrait la vallée de la Seine, que baignait une lumière d'argent. Elle s'accouda à un balcon et regarda devant elle ; son cœur battait sous ses bras nus. La lune éclatante nageait dans la transparence du ciel et remplissait l'espace de clartés limpides qui reculaient les bornes confuses

LES TROIS GRACES l33

de rhorizon. Çà et là, dans un lointain vaporeux, quelques étoiles. Les teintes plus ou moins vives de ces grandes lueurs blanches répandues partout indiquaient sur les reliefs du paysage les ondulations des bois, le mouvement incertain des lignes, et en augmentaient la grâce par le mystère des contours. Il sortait des rumeurs de cette ombre lumineuse, et par intervalles inégaux, une note mélancolique et douce dont la sonorité traversait Tair. Armande livra son front brûlant aux haleines fraîches de la nuit; elles calmaient son sang , mais rien ne pouvait diminuer l'agitation qui s'était emparée de son cœur. Dans ce trouble délicieux, qui avait des excitations perfides et des langueurs enivrantes, elle entendait encore, comme si une voix les eût murmurées à son oreille, les paroles qu'Ernest lui avait dites dans l'entraînement d'une comédie. Mais était-ce bien une comédie? Une action qui n'aurait pas de vérité eût-elle eu ce feu? Chaque mot l'avait pénétrée comme une flèche. Pourquoi cet accent, pourquoi ces yeux pleins de flammes et mouillés de larmes ? Elle aurait voulu que cette heure n'eût pas de fin. En ce moment un bruit de pas légers résonna derrière elle. Armande se retourna et aperçut Ernest debout dans une zone de lumière.

Subitement il tomba à ses pieds, et joignant les mains :

— Ah ! dit-il, Armande, chère Armande, vous ne savez pas combien je vous aime t

Elle devint toute pâle, et en chancelant appuya ses deux mains sur les épaules de celui qui était à genoux devant elle :

'^ Ecoutez, reprit-il, voilà bien des jours que je

voulais vous le dire... Il me semble que si vous m'étiez enlevée je ne vivrais plus... Dans cette maison je ne vois que vous. .. Ce soir j'ai senti que mon cœur se fondait. Je crois bien que du premier jour que je vous ai vue il ne m'appartenait plus... Vous vous êtes eniparée de mo4, doucement et tendrement, je ne sais par quelle charme ; à mesure que je vous, parlais d'une autre, c'est à vous que je pensais et ç'çst vous qui la remplaçiezv* Vous l'ave? bien com-r. pris, n'est-ce pas, tout à l'heure? et j'aurais voulu que tout le monde le comprît aussi, et que c'éts^it vous et non pas un faAtôme que j'aimais. Toute i^on âme se donnait, et je cherchais à voir dans vosr yt\\x. si Ifi vôtre venait à moi... Quand vous voi^s ^tes avancée sur la terrasse je vous ai suivie de loin; le. i;nouvçment de votre robe me donnait; 1^ vertige... J'avais pçur et j'étais ivre, et» marchant derrière vous, je me disais : « Sait-elle seulement que je l'aime et que je mourrais à ses pieds si elle le voulait, et que mon seul désir, mon unique espoir est de lui consacrer ma vie et de Tavoir à moi comme je suis à eUe aujourd'hui, demain, toujours ? %

l\ l'enlaça de ses bras, elle plia comme un roseau. Alors, l'entraînant vers un diyan qu*p^ voyait sur Tun des côtés du pavillon :

T- Mets ta main sur mon cœur, reprit-il, ti^ verras comme il bat ; regarde au fond de mes yeux, et tu y découvriras ton image adorée ! J'étais triste, et tu m'as rendu la joie ; j'étais seul, et ta pensée me suit... La nuit mes lèvres répètent ton nom, et à mon réveil c'est encore toi que j'appelle... Vois ce ciel brillant dont la lumière nous enveloppe ; les jours succéderont aux jours, et d'autreç viendront,

et de^ années passeront, et mon cœur, qui tremble et qui brûle sous ta main, ne cessera pas de t'aimer !. . • Ne cache pas ta tête entre mes bras... laissemoi voir ton sourire... et si tu pleures ne me dérobe pas tes iarniesl... Hiçr encore je n'osais pas croire que je te parlerais jan^ais comme je le fais en ce moment. . • C'est ce silence et cettç nuit; qui m'en donnent le courage... M'as-tu seulement aperçu tandis que tu marchais le long des arbres^ à cette même place où je t'ai dit tout ce que j'ai souffert?... Quelle pensée t'y ramenait?... J'ai baisé l'herbe que tes pi^ avaient foulée... et j'ai dit à ton ombre que je t'aimais... Tu ne m'as pasçntendu, tu ne t'es pas retournée,^ et msiintenant encore ta bouche est muette. Et cependant ma vie entière y reste suspendue. •• et d'i^n mot t\i peux la perdre ou la sauver !

U la serra dans ses bras avec plus de force. Éperdue, Armande s'y laissa tOjEnt>er^ et d'une voix brisée :

-— Et que te dirai^*-)e que tu i^ saches pas ! mur-r mura-t-elle.

Il poussa un cri, et '\\ leur s^ombla que tout s'évanouissait autour çl'evi^-

U>rsqu' Armande se retrouva sur la terrasse, dans la pleine lumière, entre les fenêtres rouges du château et les clartés blanches de l'horizon, un frisson la saisit. Il y avait dans son cœur de l'ivresse et du désespoir. Elle adorait Ernest, elle n'eût pas rendu à cette nuit brillante une des minutes qui venaient de

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s'écouler, et dans ce premier délire de l'amour une tristesse amère la remplissait. Cependant on la cherchait partout. Elle se montra subitement, et protégée par l'ombre d'une vérandah sous laquelle elle s'était jetée, elle raconta qu'elle avait demandé à la fraîcheur de la nuit de dissiper la fièvre que cette représentation avait excitée dans ses veines. Ce récit n'étonna personne, et on la ramena en triomphe dans les salons, où Ernest, qui s'était éclipsé, venait de rentrer par un autre côté.

Armande dansa jusqu'au matin. Il lui paraissait par instants qu'elle était folle, ou qu'un rêve la tourmentait. Etait-ce vrai qu'une heure eût décidé de sa vie? Puis le souvenir d'Etiennette lui revenait, et elle sentait une sueur glacée mouiller ses épaules. Il y eut un moment oti elle s'arrêta devant un miroir pour voir si c'était bien elle dont l'image lui était reflétée. C'était bien son visage, mais avec une autre expression. D'autres fois elle rencontrait les yeux d'Ernest; et ils l'enveloppaient d'un tel rayonnement qu'elle était subitement inondée de joie. La valse qui l'emportait semblait la conduire dans la région céleste où l'éternel bonheur habite. Une autre Armande, avec des sensations plus vives, des facultés plus aiguës s'agitait en elle, et l'étrangeté du costume qu'elle portait ajoutait encore à cette illusion.

Elle eut un vrai triomphe qui eut son explosion pendant le souper. Quelque temps dédaigneuse, Mme de la Fauvière, à la fin, s'en irrita. Pendant que Tun des acteurs de la comédie portait un toast à l'héroïne :

— Mademoiselle, dit tout à coup la voix impérieuse de la châtelaine, veuillez donner uncoup d'œil

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chez M"* Victorine et vous assurer qu'elle repose. N'oubliez pas non plus que c'est à huit heures ce matin, qu'elle prend sa première leçon.

Armande, se levant, fit deux pas vers la porte.

— Puisque vous montez, mademoiselle, pensez, je vous prie, à me rapporter un burnous : il me semble que j'ai froid.

Le verre qu'Ernest tenait à la main tomba sur la table et s'y brisa. Déjà il repoussait sa chaise pour courir.

— Laissez, poursuivit la châtelaine, Armande est habituée à ces choses-là.

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