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Le lendemain, en poussant les persiennes de sa chambre, Armande aperçut Ernest sur la lisière du parc, épiant son réveil. Un soleil radieux brillait au-dessus des futaies et faisait reluire le. toit d'ardoises du petit pavillon qu'on voyait à l'extrémité de la terrasse. Presque aussitôt Ernest s'enfonça sous le couvert des arbres et s'arrêta dans un endroit sombre comme pour lui dire qu'il l'attendait. Un Hot de jeunesse et de passion envahit le cœur d' Armande, et, sans rien calculer, jetant une mante sur ses épaules, elle courut jusqu'à cette place^et, tombant à son côté sur le tronc d'un arbre renversé , les cheveux couverts des perles de la rosée, les pieds dans la mousse :
— A présent crois-tu que je t'aime? s*écria-t-elle.
La véhémence de sa nature faisait explosion. Du premier élan elle entra dans une vie de tendresse et d'abnégation» EII9 ne se disputait pas, elle n« d««
1 3 8 tjÇS ÇROIÇ. GRACjBS
mandait rien. Il lui suffisait d'aimer et d*être aimée. Le bonheur d'Ernest lui tenait lieu de tout. Lorsqu'à force de patience et de ruse elle était parvenue à lui donner une heure» la nuit, dans le même pavillon qui les avait une première fois réunis, rentrée dans sa chambre^ elle se répétait à elle-même toutes les choses qu'il lui avait dites dans son ivresse et y trouvait; sa récompefise..
Un çufiemi intéressé à \a. perdre,^ pu quelque domestique appelé dehors par un travail matinal, aurait pu la yoiiÇf éperdue, se gUçi^ex ^vec la légèreté d'une ombre le long de la terrasse, et se jeter dans une porte entr'ouverte comme un oiseau qui regagne son nid. Elle n'avait froid qu'au retour; mais alors une feuille chassée sous ses pieds ou le jappement d'un chien la faisait tressaillir. Elle était emportée ainsi que par un tourbillon. Comme un coup de sonde fait jaillir du sol une eau abondante qui se répand de tous cOtés, l'ai^our entré dans son cœur eu ayaix. fait sortir le dévouement, l'abnégation^ le s^crifice. Point de calcul ; i^q abandon sans réserve. Pour se garder à lui elle composait son visagç çt semblait préoccupée de mille choses, lorsqu'une seule pensée la dominait tout entièrç. EUç. ce pliait à la ruse et au niensonge. Da^s cç ç}iâtçfiu rempli de monde, pouii conquérir une heure d^ $ol;tude et de liberté il fallait des prodiges de patience, des miracles d'habileté. ]^lle marchait entre des abîmes,
Un matin, et tandis qu'elle suivait, à la lueur pâle d'une aube incertaine» le bord d'une serre, le passage d'un garde, qui traversait la cour en battantson briquet, la fit devenir toute blanche. Elle n'eut que le tçjppipa de s'aplatir contre ^q n|ur, dans un coin.
L^S, TROI& GRACES iSg
Uo chien qu^e ce garde avait en laisse huma l'air de son côté et poussa ui^ léger aboiement. Son maître tourna les yeux dans toutes les directions et chercha au fond du crépuscule.
— Eh bien ! qu'est-ce? dit-il.,
Le chien aiboya de nouveau ; mais la Iprme indé* cise d'Armande s'effaçait dans ces lueurs douteuses. Le garde tira sui* ^a corde et passa. Quand elle ne le vit plus, Armande s'échappa plus morte que vive.
cm
IJn soir, aH çaucher 4u $çileU, çn trdvei^sant up. yiUage voisin de Maule, ellç aperçut au bord de la route, et descendant d'une carriole, une religieuse qui se dirigeait vers une maisçin de pauvre appa^ rence doiit on avait fait une école pour les petites filles. Elle était suivie d'un valet de charrue qui portait un coffrç. Quelque chose dans la tournure de cette religieuse çt sa robe noire firent qu' Armande songea tout ^, coup à Paulipe { elle se pencha en dehors de la voiture où elle était avec M™» de la Fauvière pour la mieux voir, mais Féloignement ne lui permitpas de reconnaître les traitS; de son visage,
— Que regarde:^- vpuç ? lui demanda la châtelaine.
— Cette religieuse qu^ n^arçhe là-rbaa.
-* C'est une sœur qu'on qqus envoie pour aider celle qu'on a mise à la tête de Técole. Sœur Sainte- Apollinaire est un peu vieille pour un si dur métier. Et puis deux religieuses, cela fait bien dans le voisinage d'un château... Il n'est pas de grande
famille qui n'en acclimate quelques-unes dans ses terres... D'ailleurs on peut être malade, et c'est trèscommode.
— Vous ne savez pas le nom de celle-ci, madame?
— Je crois bien que oui... attendez... Cela vous intéresse donc? Elle s'appelle... Voyons, mon cher comte, comment s'appelle-t-elle?
— Sœur Sainte- Modeste, répondit le comte Bernetti.
Ce nom ne disait rien à Armande. Le lendemain le hasard d'une promenade la ramena dans le même village. La journée était fraîche. Une grande fourrure d'ours fauve qui tenait toute la largeur de la calèche la couvrait, ainsi que M*'* de la Fauvière et Victorine. Devant l'école, une religieuse, les mains cachées dans ses manches de laine, la coiffe blanche sur les joues, immobile et silencieuse, regardait avec une grâce aisée défiler un troupeau de petites filles rangées en bon ordre sur deux lignes.
Comme la voiture passait .sur le chemin, la religieuse leva les yeux et salua. Armande retint un cri. Pauline, car c^était elle, porta un doigt à sa bouche.
— N'est-ce pas sœur Sainte-Modeste? dit M"« de la Fauvière, qui inclina la tête légèrement,
— Oui, madame, et elle est vraiment fort bien, ajouta le comte Bernetti... On dirait une fille du monde... N'est-ce point votre avis, mademoiselle ?
Armande, qui regardait toujours du côté de Pauline, ne répondit pas ; mais déjà la religieuse rentrait dans la maison, lentement.
Avant la nuit Armande prit prétexte d'une emplette à faire pour retourner au village. Elle courut à récole ; l'ombre s y faisait, la classe était finie. Elle trouva Pauline qui mettait tout en ordre dans la pièce où se tenaient les petites filles, rangeant les cahiers et les ardoises, nettoyant les écritoires, ramassant les crayons. Son premier mouvement fut de se jeter dans les bras de sa sœur. Pauline regarda furtivement autour d'elle, et, ne voyant personne, ïj retint avec passion.
— Viens 1 dit-elle bientôt après , et elle l'entraîna du côté du jardin qui s'étendait derrière la maison.
Mille questions se pressaient sur les lèvres d' Armande.
— Pourquoi ici? dit-elle ; qui fy envoie? Y doistu rester? Pourquoi ne m'as-tu pas prévenue de ton arrivée ?
— Laisse-moi d'abord pleurer... me soulager, répondit Pauline.
Elles s'assirent à l'écart sur un banc autour duquel croissaient quelques groseilliers et des pommiers en quenouille.
— Comme tu es pâle! tes joues sont couleur d'ivoire, reprit Armande... Est-ce que tu es malade?
— Non, répondit Pauline, qui s'essuya les yeux. Cette couleur, c'est le teint de mon ordre, ne t'inquiète pas. Que me demandais- tu tout àTheure? Pourquoi je suis ici ?
— Oui.
— Parce qu'on m'a dit d'y venir, et j'y resterai 'aussi longtemps qu'on m'y laissera.
— T'y trouves-tu bien, Seulement?
— On est bien partout quand il importe peu d'être d'un côté ou d'un autre.
— Savais-tu que tu devais m*y rencontrer?...
— Non. Je suis partie comme un soldat à <|Ui son capitaine dit : « Marche I » «t qui marche.
— Es-tu lieureussè 'au moins ?
— Il ne%'agit pas d'être heureuse, ma sœur, mais de remplir sa tâche.
Armande se serra contre Pauline.
— Mais, dis-moi, pourquoi m'as-tU fait signe de me taire quand j'allais t'appelef tout à l'heure? Tu ne veux donc pas qu'on te cotinaicse ici sous ton vrai môtti ?
*- Peut«être% Si l'on «avait qôe des liens étroits de parenté nous unissent on viendrait me voir ; peutêtre chercherait-on à m'attîrer au château; je reverrais un coin du monde, et quand on a fait vdsu d'obéissance et de pauvreté ce n'est pas sain !
•>- La i-ègie de ton ordre tie te défendre i>as d'accepter toute invitation ?
— Oui ; mais il ne faut pas èiêttre la règle aux prises avec la tehdresseou la cmi<^ité. Si j'y cédais^ je serais blâmée par la supérieure et rappelée. Si, par impossible, on tolérait cet oubli de mes devoirs, j'y puiserais des regrets, et peut-être y perdraisi-je une part de ce calme profond et de cette indifférence absolue à laquelle je dois tendre. On n'y arrive pas sans des luttes.
Elle étouffa un soupir et, pc^nt sa âaain ^effilée sur celle d'Armande :
— La toilette que tu portes peut me faire croire qu'il y a une sorte d'égalité entre toi et la maîtresse de Maule.
— Toutes les livrées sont belles à Maule, dit Armande avec un accent singulier.
— Ah! fit Pauline.
— Les femmes de chambre bilt des bonnets coquets^ les valets de pied portent delapoudire dans les cheveux, et les petits chienà de la Havane sont ornés de rosettes bleues pouées autour du cou. Il est donc juste que Tinstitutrice ait des robes garnies de dentelle ou dé guipure.
— Soit. Mais cette apparence suffit pout qtie, mô sachant ta sœur, les hôtes du château viennent par désoeuvrement, par intérêt si tu veux, me rendre visite dans cette pauvre maison. On me questionnera, on tournera autour de moi, et cet empressement, même affectueux, taie gênera. Je n'ai pas rompu avec le monde pour y rentrer. Laisse-moi donc, je f en prié, dans tnoù obscurité*
il y eut une paùsè. Pauliilë regardait le soleil qùî se couchait derrière une longue file de peupliers, dont l'ombre grêle rayait une prairie; Elle avait le front pâle, les contours du visage amincis, quelque chose de tendu dans la physionomie^ dans les yeux une tristesse que n'éclairait pas le sentiment du devoir accompli : tout "un ensemble, enfin, qui paraissait indiquer qu'il y avait chez la jeune religieuse plus de soumission que de résigfiation. Elle se tourna Mbitement vers Armande.
— Toi, tu es en vie; moi, je suis morte... Parlons de toi, reprit-elle.
Une vive rougeur monta au visage d'Armande.
— Oh I moi, dit-elle en s'efforçant de rire, je suis un peu institutrice, un peu demoiselle de compagnie, un peu intendante, un peu modiste, un peu comédienne, un peu tout. Je donne des leçons à une petite fille qui n'en prend guère, je joue des charades, je tiens les comptes, je fais danser, je chante à l'occasion, toutes les romances passent par ma bouche et toutes les valses par mes mains, je griffonne des lettres par douzaine, je déchiffre les opéras nouveaux, je fais des lectures à haute voix, mêlant le roman du jour aux conférences du prédicateur à la mode, et j'arrive ainsi du matin au soir et du soir au matin.
— C'est beaucoup de choses... Est-ce tout?
— Et que veux-tu qu'il y ait encore? répliqua Armande d^une voix hésitante.
— Tant mieux ! s'il n'y a que la fatigue du corps, sans les peines du cœur, ce n'est rien.
Armande détourna la tête et ne répondit pas.
— Ainsi, poursuivit Pauline, tu arrives à. la fin du jour sans regret, et tu attends le lendemain sans crainte ?
— Presque...
— Je remercierai Dieu qui t'a fait cette paix, et je lui demanderai qu'il te la continue.
Armande voulut se lever. Tout à coup un tressaillement la prit et sa main trembla dans celle de Pauline.
— Qu'as- tu? dit la religieuse.
— Rien... un frisson subit qui m'a saisie... je ne sais quoi...
Elle s'était assise de nouveau ; Tombre, qui s'était épaissie, ne permettait pas de voir Tanxiété qui venait de se répandre sur sa physionomie, ni son regard fixe qui semblait interroger le vide. Un flot de sang remonta de son cœur à ses joues, une pâleur mortelle lui succéda, et sa main, qui venait de quitter celle de Pauline, glissa le long de son flanc.
— Adieu, reprit-elle.
— Tu ne souffres plus? ce n'est rien, n'est-ce pas? dit la religieuse, qui la retenait doucement.
— Non, rien... sois tranquille... demain je te reverrai.
Et elle prit sa course du côté de Maule. Mais au premier coude du chemin, épuisée par l'émotion plus encore que par la rapidité de sa marche, elle s'arrêta le dos contre un arbre. Ses deux mains se rejoignirent sur sa ceinture. La tête inclinée , le regard tendu, elle semblait chercher en elle-même la solution d'un problème effrayant.
— r Oh ! ouil... c'est cela!... murmura-t-elle.,. toujours les mêmes tressaillements... toujours!... Est-ce que je pourrai cacher cela?... Bientôt tout le monde s'en apercevra... que faire à présent? que devenir... Perdue! je suis perdue !
Elle se redressa avec effort, la respiration opressée, le corps tout tremblant, et se remit à marcher, plongée dans des abîmes de tristesse.
Mais, au moment d'arriver au château , secouant sa tête fiévreuse :
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— Eh non! qu'ai-je à craindre, puisque Ernest est là et qu'il m*aime?
Comme elle traversait le grand vestibule qui faisait suite au perron^ elle rencontra celui dont elle venait de prononcer le nom.
Passant alors rapidement auprès de lui :
— Il faut absolument que je vous parle ce soir, dit-elle.
Le premier coup de cloche du dîner retentit, et elle se précipita chez elle pour s'habiller.
La soirée se prolongea fort tard. On chanta et Ârmande chanta n on dansa et elle dansa. Elle avait les yeux brillants, iine gaieté agissante et une envie folle de pleurer. On la trouva charmante. Une bonne vieille damç du voisinage qui Tavait prise en affection lui donna une petite tape sur la joue au moment oti elle passait auprès d'elle, les deux mains chargées d'assiettes pleines de gâteaux.
— Avec vous, dit-elle, un salon tout peuplé de momies se mettrait en branle.
Victorine, qu'on laissait quelquefois veiller fort tard, s'approcha d'elle après un tour de cotillon et se serrant contre ses genoux :
— Tu ne te ressembles pas ce soir... Qu'as-tu ? lui dit-elle, je t'aime mieux quand tu es moins gaie.
Armande Tembrassa et disparut.
GVIII
Une heure après, lorsque tout fut endormi dans le château, elle se glissa avec la souplesse silencieuse d'un félin dans une serre oii elle avait dit à Ernest de l'attendre. La clarté de la lune qui perçait le vitrage y répandait une lueur douce tamisée par les feuilles des arbustes exotiques.
Ernest vint au-devant d'elle ; Armande prit sa main, et l'appuyant sur son cœur :
— Regarde-moi, je suis mère^ dit-elle.'
Le premier mouvement d'Ernest fut un mouvement de joie.
— Toi ! toi ! mon Armande, s'écria- 1- il ; ah ! rien ne nous séparera plus maintenant !
-:- En êtes- vous bien sûr ? reprit-elle.
Ce mot le fit tressaillir ; il l'attira sur un fauteuil qu'on voyait à Textrémité de la serre, et se plaçant auprès d'elle, d'une voix plus faible :
— Doutez-vous de mon amour, Armande ? 4it-il.
— De votre amour, nqn ; de vous, oui.
— Je ne vous comprends pas... Qu'ai-je donc fait pour mériter ce reproche ?
— Ecoutez, mon ami, vous savez si je vous appartiens*.. Jamais je n'ai rien demandé pour moi... Je sentais que vous m'aimiez... ma pensée n'allait pas au-delà de ce bonheur... Mais à présent je ne suis plus seule... ce petit être, que j'ai senti palpiter en moi, il est à vous... Je ne puis pas l'oublier.. . L'oublierez-vous . . . '^ ites ? .
l48 LES TROIS GRACES
— Jamais !
— Vous savez à quoi vous vous engagez.
— Mais n'est-ce pas mon^ bonheur comme le tîea que je veux assurer !
Armande fondit en larmes, et lui jetant les bras autour du cou :
— Ah I tu m'aimes, je le vois bien... Pauvre petit enfant, tu Taimeras aussi, n'est-ce pas? Ainsi, tu parleras à M"' de la Fauvière ?
— A ma mère ?oui... tu as raison.
Ernest mordit ses lèvres deux ou trois fois; puis d'une voix hésitante :
— Pourquoi pas à mon père d'abord ?
— Mais tu le sais bien, l'autorité, c'est M°^' de la Fauvière qui l'exerce, ton père ne décide rien.
— C'est qu'avec lui j'aurais parlé plus librement.
— Ce que tu diras à l'un, l'autre ne le saura-t-il pas aussitôt ? Pourquoi donc passer par le chemin le plus long ?
— C'est juste... Je parlerai à ma mère.
— Demain alors ?
— Pourquoi demain ?
— Parce que ce sera plus tôt. Si tu savais ce qui se passe en moi depuis quelques heures, tu me comprendrais.
— Jeté comprends... mais demain nous avons monseigneur au château... il y dîne... et je connais ma mère... quand l'évêque est là elle n'a d'oreilles que pour lui.
— Après-demain alors ?
— Oui, après-demain, s'il est parti. Je choisirai le jour et le moment. Tout dépend de l'occasion quelquefois.
Armande le regarda tristement.
— Et si Toccasion tarde trop ?
— Oh ! je la ferai naître I.. Mais notre intérêt n'estii pas de ne rien compromettre par trop d'empressement? Laisse-moi faire... je t'aime, et tu peux te fier à moi.
Armande quitta la serre le cœur lourd. Ernest avait-il bien tenu le langage qu'elle espérait? Comme à sa place elle eût senti son âme s exalter 1 Comme à la première pointe du jour elle eût couru I Quelle convenance, quelle crainte Teussent empêchée déparier!
— J'attendrai cependant, puisqu'il le faut, se ditelle.
Monseigneur passa, en effet, la journée au château, et Ernest ne parla pas, ni le jour suivant non plus, M"« de la Fauvière ayant reçu la visite du préfet. Armande, déçue chaque jour, entra plus avant dans cette âme tendre, mais faible, qui avait des élans et point de consistance, et avec le sentiment et l'amour du bien pouvait faire le mal. Les bonnes intentions ne lui manquaient pas plus que les promesses, et toutes avaient une égale sincérité ; mais chaque matin apportait son obstacle, chaque jour son empêchement né d'un hasard, et il fallait remettre l'explication au lendemain. Armande ne se lassait pas d'attendre ; cependant l'inquiétude la gagnait et sa santé s'altérait.
On commençait à remarquer la fatigue de ses traits et on la questionnait, quelquefois avec intérêt, parfois aussi avec un étonnement qui efSeurait la mal**
l5o LES TROIS GRACES
veillance. Elle ne savait que répondre. Quand ces conversations se passaient devant Ernest, il s'agitait, baissait la tête. Il s'adressait mentalement les plus vifs reproches et prenait de mâles résolutions, qu'il appuyait de serments irrévocables. Sa conscience et son amour combattaient pour Armande. Puis, cette invincible timidité dont il portait le poids depuis le berceau le dominait, et, poussé dans la chambre.de M"' de la Fauvière pour lui parler, il en sortait sans avoir ouvert la bouche. Que de prétextes pour se taire ! Un jour sa mère avait la tiîigraine, uii jour elle avait mal dormi, un jour il l'avait trouvée inquiète de Victorine, qui toussait, uti jour eticore le vent de bise soufflait^ et elle avait ks ntrb malades^ Il fallait une Occasion exceptionnelle^ une ôecasioti oïl elle fût de bonne humeur, en belle santé, biéh coiffée, charmée du monde qu'elle avait chez elle, et libre de son temps, car encore Ernest voulait-il être bien sûr qu'on ne le dérangerait point, une Fois l'eiitretien commencé.
Un soir il avait hasardé le mot de confidence, sa mère étant au coin du feu, seule^ dans sa chambre.
— Quelque folie ? dit-elle ; on n'est jamais tran*quiUe avec les jeunes gens aujourd'hui..* une porte au jeu ou peut-être quelque amourette !
— Oh ! non ! fit Ernest.
— Bah I tu as rougi jusqu'aux oreilles f on se doute de ce que vous faites à Paris quand vous y allez^ messieurs. Mais, ces choses-là^ tu me feras le plaisir de les raconter à ton père... Il a été jeune lui aussi, et avec quelque argent il arrangera cette affaire... Veux-tu me préparer un verred'eau sucrée?
noyen de faire un aveu complet et de dire i
LES TROIS GRACES l5l
t J'aime M^^' Thévenaux et je vous la demande pour femme » à une personne qui vous parle d'une amourette dont on vient à bout avec une petite somme!
— J'avais pourtant bien commencé I se dit Ernest tandis qu'il agitait la cuiller dans le verre d'eau.
Ce qu'il souffrait dans ces moments-là, nul ne le savait que lui-même. C'était une angoisse affreuse, que rendait plus amère un sentiment intérieur d'indignation. Il se sentait amoindri à ses propres yeux, en quelque sorte dégradé. Mais les raisonnements et les admonestations intimes n'y pouvaient rien. Certains défauts s'effacent ou se corrigent, on ne dompte pas la timidité.
Celle que subissait Ernest était d'une nature par* ticulière. Il eût bravé sans pâlir les hasards meur-triers d'une bataille, affronté la mort dans une tenipête et sauté le premier dans une maison en flammes pour en tirer un ami ; mais soutenir le regard de sa mère, entamer froidement et résolument une discussion, vouloir une chose et k vouloir bien, la dire et emporter tous les résistances, c'était plus qu'il ne pouvait. Dès le premier choc sa langue se séchait, son cœur battait à coups pressés, sa pensée s'embarrassait, il avait comme un voile devant les yeux. Ce mystère, qu'on remarque chea certains hommes braves, la physiologie le constate sans l'expliquer.
GX
On approchait du moment oîi M™» de la Fauvière allait regagner Paris. La froidure était venue^ là neige couvrait les champs. Armande se sentait en-
l52 LES TROIS GR/ICBS
vahie par la tristesse. Le visage contre les vitres de sa chambre, elle s'oubliait à regarder le linceul blanc qui s'étendait sur la terre à perte de vue ; quelques buissons en gerçaient la surface unie et des corbeaux lourds voletaient çà et là, s*abattant sur les sillons durcis. Puis, si une voix rappelait, elle s'arrachait de ce spectacle morne avec des soupirs.
— Elle n'est plus amusante du tout, disait M^ de la Fauvière.
Une fois encore Ârmande causa avec Ernest.
— S'il ne s'agissait que de moi, je n'insisterais pas, crois-le bien... dit-elle; je mo suis donnée librement, et je n'exagère pas mes droits... Mais il y a lui!... Que deviendra-t-il s'il n'a pour aide et pour protection dans l'avenir qu'une femme déshonorée qui n'aura qu'un nom misérable à lui donner?
Puis s'exaltant :
— Ne me fais pas ce mal de m'abandonner dans .n!^a détresse... Tu ne sais pas quelles pensées horribles me torturent l'esprit quand j'y songe... Elles me donnent le frisson... Comprends donc! tu as charge d'âmes à présent. . . Tu ne réponds pas de moi seulement, mais d'une malheureuse créature qui entrera dans la vie par la porte mauvaise... Si je reste seule et flétrie, que veux-tu que je lui réponde plus tard, et de quel exemple lui serai-je? Mille hasards peuvent me pousser vers je ne sais quelles résolutions désespérées, et j'aurai devant moi tout un avenir abominable parce qu^un jour tu auras manqué de courage I Ah I si tu ne m'aimes plus, dis-le, et tu me verras disparaître. Je ne veux rien t'imposer : si ton cœur n'est pas de moitié dans ma tris-
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tesse et mon espoir, que t'importe alors ce que la mère et Tenfant deviendront?
Un flot de larmes l'interrompit. Ernest se jeta à ses pieds.
— Ne plus t'aimerl s'écria- t-il ; mais je ne vis que pour toi. Toutes mes pensés t'appartiennent. Je ne conçois pas une existence oti tu ne serais pas... Oui, j'ai tardé à parler... j'ai trop cherché l'occasion peutêtre... mais, ne crains rien... tu es ma femme, et si l'on tenait de nous séparer, c'est moi qui disparaîtrais avec toi I
Ce jour-là Armande fut rassurée : mais elle avait affaire à une âme molle, qui pliait sous le poids des résolutions viriles comme on voit la branche flexible d'un arbuste ployer sous les serres d'un faucon qui s'y vient reposer. Ernest s'était éloigné d' Armande plein des plus énergiques résolutions, appelant le matin pour courir chez sa mère et s'attristant de la longueur pesante de la nuit. Le matin vint, le comte Bernetti se trouva sur son passage, il hésita, tergiversa, recula, laissa passer l'heure, rôda dans le château, partit pour la chasse, espérant qu'au retour les circonstances lui seraient propices, et, toujours craintif, agité, irrésolu, il atteignit le soir sans parler.
Aux fêtes de Noël, et avant de rentrer à Paris^ où il ne lui paraissait pas séant de se faire voir, alors que quelques-unes de ses belles connaissances demeuraient encore dans leurs terres, M°^® de la Fauvière organisa une sauterie pour laquelle, et afin de
l54 LSS TROIS ORAGES
clore dignement la saison , elle convoqua toutes les châtelaines du voisinage et quelques personnes de Paris et de Melun. Elle avdt chargé Ârmande de s'occuper des préparatifs de cette petite fête , étant elle-même absorbée par la rédaction d'une circulaire qu'elle voulait adresser aux dames patronesses d'une œuvre de charité où une savante élection venait de rélever à la présidence. C'était un morceau d'éloquence pour lequel elle s'inspirait des meilleurs modèles et dont la première ébauche avait été soumise à l'admiration du comte Bernetti. La châtelaine n'était donc pas dans un état d'esprit à vaquer aux soins vulgaires d'un bal et d'un souper. Elle désirait seulement que tout [fût exquis et 4u meilleur goût.
Le jour même Armànde conjura Ernest de ne plus attendre et de presser l'instant des dernières explications»
— Oh ! non, pas aujourd'hui, dit-iL
Armande sourit tristement^ et d'un accent navré :
-* Et cependant vous m'aimes. Ah I pauvre ami I . . . dit^elle,
Elle eut la fièvre tout le jour, avec des mouvements nerveux et des tressaillements profonds qui la faisaient changer de couleur. Ernest, confus, pâle, mécontent de lui-même, tournait autour d'elle ; Armande ne se plaignait pas. Ce silence et cette dou->ceur de colombe le rendaient plus honteux que des larmes ou des reproches. Quelquefois il se relevait comme un arbre que le vent a courbé et qui se re« dresse. Demain elle verrait ce qu'il pouvait, demain elle lui rendrait justice.
LES TROIS GRÂCES l55
CXÎI
Armâtide se para pour le bal. Il vint à Maule beaucoup de monde. Les danses recommencèrent après le souper. Au moment du cotillon elle pâlit tout à coup et s'évanouit. Ôa s'empressa autour d'elle. Ernest» tout tremblant, changea de visage. Il y avait un médecin dans 1q salon. On lappela, tan* dis qu'on transportait Armande dans une pièce voi- ' sine.
— Mon Dieu 1 que c'est ridicule... une fille de rien qui a des accidents de grande damel s'écria M™* de la Fauvière.
On apporta des sels et de l'eau de Cologne, et pendant que l'une des danseuses lui faisait respirer un Hacon, qu'une autre frictionnait ses tempes, le docteur posa un doigt sur le pouls d' Armande. Une vive surprise, bientôt effacée , puis un sourire se peignirent sur sa physionomie. Alors d'une voix tranquille :
^ Ce ne sera rien» dit-il, mademoiselle doit être ramenée dans sa chambre; le repos la remettra.
Debout» entre deux portes, le dos au mur, Ernest était pâle comme un mort.
— Oh I oh ! murmura le docteur qui l'aperçut. Cet incident termina le cotillon. Au moment oti
les dernières voitures emmenaient ses invités,- M°^* de la Fauvière envoya prendre des nouvelles d'Armande. Ce qui la chagrinait le plus, c'était de ne pas l'avoir auprès d'elle pour mettre au net le commencement de la circulaire, qui lui paraissait bien tournée.
— Enfin, qu'est-ce que cela? dit-elle. On ne perd pas connaissance pour rien. Je ne me suis évanouie que trois ou quatre fois dans ma jeunesse; et moi j'étais du monde !
Le docteur sourit.
— Laissons dormir M"« Thévenaux ; demain nous causerons de tout cela, dit-il.
— Vous en parlea fort à votre aise, reprit M"°o de la Fauvière, qui soupira... Ces gens-là sont d'une ingratitude révoltante... Ils choisissent pour être malades le moment précis où Ton a le plus besoin d'eux!
Comme M™* de la Fauvière se retirait, le comte Bernetti la prit à part :
— Vraiment, dit-il, avec ses malaises inexplicables, M"« Thévenaux n'a point pitié de vous... Ne pouvait-elle pas remettre son indisposition à un autre jour ? •
— C'est justement ce que je disais au bon docteur.
— Et peut-être ne sera-ce pas l'affaire d'une nuit.. • On chuchotte déjà... Cet évanouissement ne paraît pas naturel à tout le monde. On a remaqué la pâleur de M"® Thévenaux, son air d'agitation. On fait des suppositions...
— Vous allez voir qu'il faudra que j'éclaircisse tout cela moi-même I elle prend bien son temps pour me donner tous ces ennuis, la petite sotte I
— C'est qu'elle n'ignore pas qu'on peut abuser de votre bonté, répliqua le comte, qui lui baisa la main.
LES TROIS GRACES iSj
M«n* de la Fauvière, cependant, dormit mal; des réflexions lui passèrent par l'esprit. Elle sonna dès le matin. On lui apprit qu*Armande reposait encore. Un mouvement d'impatience la saisit ; elle vit en imagination ses malles inachevées, et se rendit chez sa demoiselle de compagnie. Elle la trouva qui jetait un peignoir sur ses épaules, après une nuit d'insomnie qui l'avait bouleversée. Ses traits portaient la marque d'une grande fatigue. A l'aspect de M°»' de la Fauvière, qu'elle n'était pas accoutumée à voir chez elle, à pareille heure surtout, elle devint blême.
— Çà ! mademoiselle, que se passe-t-il? J'ai besoin de tout savoir, dit M»»' de la Fauvière. Des propos circulent, et je n'en veux pas dans ma maison... Répondez.
— Vous auriez tout appris si vous m'aviez interrogée plus tôt, dit Armande résolument.
— Eh Men 1 j'attends.
— Mais d'abord laissez-moi vous demander si vous n'avez pas vu M. Ernest de la Fauvière ce ma^ tin, s'il ne vous a point parlé?
— Mon fils? Et qu'a-t-il à voir, s'il vous plaît, dans vos évanouissements?
— C'est qu'il en est cause, madame, et seul cause.
— Ernest?
— Oui, madame. Et si vous croyez que je mens, interrogez-le.
Un grand tremblement la saisit et elle chancela.
lS8 J.ES TROIS ORAGf»
— Mais enfin... qu'est-ce que tout cela signifie? s'écria M"" de la Fauvière.
— Cela signifie que JQ fuis enceinte et que votre fils est mon amant,
— Luil... Malheureuse!... mais alQrs vpu§ Tavez donc séduit I
CXIY
Elle sortit sur ce mpt, sans vouloir rien entendre, et passa chez M. de la Fauvière, qu'elle mit au courant des choses.
— Vous savez si je suis bonne, dit-elle; mais cette péronnelle m'a mise hors de moi par ses impertinences... Comprenez-vous cela! payer 4'unç si noir^ ingratitude les faiblesses que j'avais pour e}le ! C'est à dégoûter de faire du bien... Quand je Tai prise elle n'avait ni sou ni maille, et à présent que je (ne suis dépouillée pour elle^ voilà qu'elle détourne mon fils du respect qu'il nous doit... Mais il faut un exemple!
— Certainement! s'écria le banquier.
— Je vais congédier cette intrigante.
— Très-bien !
— Mais il ne faut pas qu'elle puisse revoir Ernest. Ces femmes sans pudeur sont capables de tout pour s'attacher les fils de famille. Vous emmènerez votre fils.
— Sur-le-champ !
— Nous pouvons même profiter de cette circonstance pour obtenir du ministre qu'on l'attache à l'ambassade de Saint-Pétersbourg ou de Madrid.
— C'est une idée que vous avez là, ma chère amie ; je verrai Son Excellence aujourd'hui même.
LES TROIS ORAGES ' iSq
— Bien ! foites prévenir Esnest ; moi, je vais signifier à M"o Thénevaux qu'elle ait à faire ses malles sans plus tarder 1... Et si je ne me mets pas au lit avec une bonne âèvre, ce ne sera pas sa fauté!
Sans perdre une minute, M. de la Fauvière passa chez son fils et l'engagea à se préparer à le suivre :
— Une voiture est à la porte.. . Je vous emmène à Paris, dit-il; chemin faisant, nous causerons.
Ernest se troubla :
— Est-ce pressé? balbutia-t-il.
-^ Très-pressé.
Un certain sourire qu'il voyait flotter sur les lèvres de son père^ et cette pensée qu'il allait peut-être subir un interrogatoire, achevèrent de le déconcerter. Il endossa rapidement un paletot et suivit le banquier,
Au fond du cœur M. de la Fauvière n^én voulait pas extraordinairement à son fils. Ne faut-il pas que jeunesse se passe ? La sienne, malgré le temps, durait encore. En fouillant même dans les replis les plus secrets de cet être intérieur qui ne se confesse jamais entièrement, peut-être aurait-il trouvé un regret égoïstie de n'avoir pas l'entière responsabilité de cette faute. Il pensait à la grâce d' Armande, à sa beauté, au charme particulier de toute sa personne, et il estimait qu'Ernest avait eu le goût bon.
— C'est un morceau de roi ! se disait-il. Quand on fut en voiture, et déjà à quelque distance
de Maule, il se tourna vers son fils.
— Je ne vous ferai pas de sermons, dit-il ; je suis
homme et je n'ai pas sur certaines peccadilles les idées que des femmes peuvent avoir... Donc, ne crai«gnez ni remontrances ni longs discours.
Ernesty tout ahurie, releva la tête.
— Vous êtes bon, mon père, et si, comme je le crois, il s'agit de M"« Thévenaux...
— Cest d'elle, en efiFet, que j*aî à vous parler... Vous avez été bien étourdi, et, malgré mon indulgence, j'ajouterai bien coupable. Mais vous êtes un Jusserand de la Fauvière , et vous savez comment il convient de réparer cette faute.
Ernest crut que le ciel s'ouvrait.
— J'y suis prêt, et c'est même mon vœu le plus ardent, s'écria-t-il.
— Je n'en doute pas. M*** Thévenaux est pauvre; elle va se trouver dans une position difficile; il ne faut pas lésiner quand on porte votre nom. Vous savez d'ailleurs quelles sont mes habitudes dans les questions d'argent. Je tiens donc à votre disposition telle somme que vous voudrez.
Un coup de massue en plein crâne n'eût pas produit un effet plus immédiat et plus terrible. Ernest était écrasé. Il cherchait une réponse et n'en trouvait point; des mots sans suite lui venaient aux lèvres et il se taisait. M. de la Fauvière prit ce silence pour un témoignage de reconnaissance et d'admiration. .Disposé déjà à l'indulgence, il sourit et d'un air de lonhomie :
— Cela vous étonne? mais, je vous l'ai dit, l'expé-
LES TROIS GRÂCES l6l
rience et la pratique de la vie m'ont fait comprendre qu'il ne faut pas se montrer trop sévère pour les écarts de jeunesse... Je blâme votre conduite cependanty et j'espère que ce sera une leçon pour vous... Que vous ayez cédé une première fois aux entraînements d'une situation qui n'était pas sans péril, je l'excuse... Peut-être à votre âge n'eussé-je pas été plus fort ; mais vous êtes appelé à vivre dans un monde qui n'a pas le goût des imprudences répétées ; elles donneraient de votre caractère une opinion fâcheuse.'On y verrait le signe d'une déplorable légèreté. Soyez jeune tant qu'il vous plaira, amusez- Yous ; mais point d'embarras, mon fils, rien qui puisse vous créer des entraves et nuire à votre avenir. Ne visez qu'au mariage et ne vous engagez qu'avec une personne titrée, qui ait une dot ; on reconnaîtra alors que vous êtes un homme sérieux. A ce prix, j'oublierai votre aventure avec M"« Thévenaux. Quant à elle, vous veillerez à ce qu'elle ne manque de rien, et si sa conduite est convenable, eh bien I plus tard on fera quelque chose pour Tenfant...
M. de la Fauvière reprit haleine après ce petit discours; sa péroraison achevée, il regarda son âls d'un air de contentement. Cela lui paraissait un modèle de philosophie paternelle ; il s'attendait à des remerciements, presque à de la reconnaissance... mais tout à coup, après de longs et pénibles efforts, secouant la torpeirr sous laquelle il restait courbé, Ernest releva le tête.
— Cependant si je l'aime, dit-il , si j'avais pensé à vous demander la permission d'épouser M"* Thévenaux ^
M. de la Fauvière éclata de rire, et laissant son fils essuyer son front trempé de sueur :
— Eh ! eh ! reprit-il, la donzelle est plus madrée que je ne le supposais ! Peste ! M^* Ernest de la Fauvière! rien que cela! Est-ce qu'elle ne vous a point parlé d'acheter un hôtel aux Champs-Elysées , entre cour et jardin , avec dix chevaux dans les écuries et trois voitures sous la remise I
— Elle, Armande ! ah I vous ne la connaissez pas 1
— Alors, c'est une autre gamme, la chanson du désintéressement ; elle est plus dangereuse parce qu'on a l'air plus attendri quand on la chante. Apprenez, mon fils, que lorsqu'on vient me parler d'une afiaire ma méfiance croît à mesure qu'on fait étalage dé moins de prétentions, et qu'elle devient absolue quand on parle de vertu et de probité. Mais on ne se moquera pas de voua à côté de moi. Nous ne reparlerons plus de ce sot mariage, n'est-ce pas ? Je vous aime assez pour n'en rien dire à votre mère.
Le banquier se renversa au fond de la voiture, et, allumant un cigare :
— - Que vous rirez un jour de cette folie ! ajouta-t-il.
Pendant que M. de la P'auvière avait avec Ernest Tentretien qu'on vient de reproduire, M** de la Fauvière écrivait à l'adresse d' Armande trois ou quatre lignes qu'elle lui faisait remettre par une femme de chambre. Ce billet laconique était ainsi conçu :
« Vous comprenez, mademoiselle, qu'après l'é-
LES TROIS GRACES l63
trange explication que vous m'avez fait subir vous ne pouvez rester un jour de plus dans ce château... Veuillez donc vous mettre en mesure de le quitter avant ce soir, b
Après qu'elle Teût cacheté, M"' de la Fauvière fureta parmi les papiers épars sur son petit bureau.
— L'impertinente I murmura-t-elle, me distraire de mes occupations favorites I... Je touchais au dernier paragraphe et j'étais en verve... Voyons, que je relise cela.
La camériste reparuté
— Eh bien ? demanda nonchalemment M"® de la Fauvière.
— Eh bien! madame, j*ai remis à M"* Thévenaux la lettre que madame m'avait confiée pour elle.
— Qu'a-t-elle répondu ?
— M"« Thévenaux a pris le billet, Ta ouvert, et, après l'avoir lu, elle l'a posé sur le coin d'un meuble»
— Des airs de princesse!... une fille qu'on jette à la porte! Voilà des façons dont je me souviendrai I
On cogna à la porte, et le comte Bernetti entra.
— Ahl cher comte, vous êtes le bienvenu. Personne n'arrive à propos comme vous I
— Qu'est-ce donc ?
— Mettez-vous là... Je suis brisée... Une péronnelle qui détourne mon fils de ses devoirs... Je vous conterai cela plus tard...
— Ohl je devine... et si vous voulez bien vous rappeler...
— C'est vrai... vous aviez vu quelque chose... Les hommes ont le flair de toutes les perversités.. . Mais laissons cela. Vous savez,, je m'occupais d'une circulaire*..
— Pour l'Œuvre des filles abandonnées, je m*cn souviens.
— En voici le brouillon, là, sous votre main/ Vous écrirez sous ma dictée, voulez- vous?...
— Mais le secrétaire du premier ministre sera jaloux de moi.
Mni« de la Fauvière sourit, et passant sa main sur son front, dans l'attitude inspirée d'une muse :
— Y êtes-vous ?
— J'y suis.
— Bien I Ecrivez à présent; c*est le dernier alinéa : a Vous savez à présent quelles sont les misères de
CES malheureuses filles, tristes victimes des viles passions de l'homme... Elles ont servi de distraction à leurs désirs, et, délaissées, perdues, elles disparaîtraient dans la honte si des mains compatissantes, des mains chrétiennes ne leur venaient en aide. Vous imiterez le Bon Pasteur qui chargeait la brebis égarée sur ses épaules... »
— Ah 1 madame, quel style ! quelle âme 1 s'écria le comte Bernetti, qui s'essuya les yeux.
— Je prends cela dans mon cœur, répondit M«»' de la Fauvière doucement. Vous plaît-il de continuer, mon ami?
— Certes! j'aurai les prémices de ce chef-d'œuvre. Il reprit la plume, et M»»® de la Fauvière, soupirant, poursuivit :
«...La brebis sur ses épaules et la rapportait au bercail... Vous serez compatissantes... vous serez miséricordieuses, et, loin de repousser les infortunées que la maternité vient de consacrer, vous les ramènerez par la prière et la charité dans le sentier dô la vertu... »
LES TROIS GRACES l65
Tandis que le comte Bernetti faisait éclater son enthousiasme, dans une chambre voisine de celle oU M"o de la Fauvière dictait, Tune de ces brebis égarées dont parlait la circulaire descendait d'un seul coup jusqu'au fond de son malheur.
Après avoir lu le billet de M"*® de la Fauvière, Armande, presque folle, avait quitté l'appartement. Le premier domestique qu'elle rencontra lui apprit qu'Ernest était parti avec son père.
— Est-ce pour une promenade ? reprit-elle tout effarée.
— Non, mademoiselle; ces messieurs sont partis pour Paris. Je crois même avoir entendu dire qu'ils ne reviendraient pas.
Armande ouvrit la porte qui donnait sur le perron et sortit sans bien savoir ce qu'elle allait faire. Le gravier de la cour gardait les marques du passage de la voiture qui avait emmené Ernest et le banquier. Le sillon des roues gagnait la route par laquelle on se rendait au chemin de fer. Armande s'y engagea, puis l'idée lui vint de voir Pauline. Elle avait besoin de pleurer dans les bras de quelqu'un qui l'aimât. Il lui semblait que son cœur allait se fendre. Elle prit à travers champs, par le plus court. Il faisait une matinée froide et brumeuse ; un grand voile gris, uniforme et sans limite, estompait le paysage, enveloppant la terre et le ciel de ses masses vaporeuses ; le squelette des arbres dépouillés s'y dessinait vaguement* Elle apercevait
au bord de la route, sur les ormeaux et dans Pherbe des fossés durcie par la gelée blanche, des bandes d'oiseaux ébouriffés ; quelquefois le vol d'un corbeau animait la solitude de l'espace, un autre venait après, puis un autre encore, et la troupe entière traversait pesamment le brouillard pour se perdre dans le brouillard.
Dans réloignement, à l'extrémité du village, il y avait une maison accroupie entre des ppmmiers. Une prairie s'étendait au-delà du petit jardin fermé par une haie. On n'y voyait personne en ce moment, si ce n'est une pauvre vieille qui ramassait des brindilles de bois mort pour en faire des fagots. Armande poussa une porte à claire- voie qui s'ouvrait dans la haie et se dirigea vers la maison. Elle y entra et se trouva dans un couloir étroit pavé de briques.
Au moment oti elle posait la main sur le loquet d'une porte intérieure qui la séparait de la pièce oti se tenait Pauline quand elle faisait la classe des petites filles, elle entendit une voix douce, et s'arrêta en reconnaissant la voix de sa sœur qui lisait. Elle se pencha et tendit Toreilte :
a Ruth s'en alla donc, disait la voix, et elle recueillait les épis derrière les moissonneurs. Or il se trouva que le champ où elle était appartenait à Booz, proche parent d'Elimelech.
ce En ce même temps il arriva que Booz venait de Bethléem, et qu'il dit à ses moissonneurs : « Le Seigneur soit avec vous 1 » Et ils lui répondirent : « Le Seigneur vous bénisse 1
a Alors Booz dit au jeune homme qui veillait sur les moissonneurs : « Qui est cette jeune fille? »
« Il lui répondit : c C'est cette Moabite qui est venue avec Noémi du pays de Moab. »
Et Armande, qui restait immobile derrière la mince cloison, se mit à pleurer silencieusement. Elle aussi était une étrangère dans ce pays, et personne à présent ne veillait plus sur elle, comme le jeune homme du livre saint veillait sur les moissonneurs. Et tandis qu'elle écoutait, la voix douce continua :
a Elle nous a prié de trouver bon qu'elle suivît les moissonneurs pour recueillir les épis qui seraient restés, et elle est dans les champs depuis le matin jusqu'à cette heure sans être retournée un moment chez elle.
« Booz dit à Ruth : a Écoutez, ma fille, n allez point dans un autre champ pour glaner, et ne bougez point de ce lieu ; mais joignez- vous à mes filles.
ce Or, suivez partout oti Ton aura fait la moisson, car j'ai recommandé à mes gens que nul ne vous fasse de peine, et même si vous avez soif allez oti sQnt les vaisseaux et buvez de l'eau dont m s gens boivent... »
Les larmes tombaient toujours des yeux. d'Armande et coulaient le long de ses joues. Elle n'était point semblable à Ruth ; on la chassait de l'endroit oti elle s'était reposée, et personne n'allait à elle pour la protéger. Alors, par une fente de la porte disloquée, elle aperçut Pauline, qui, posant le livre saint sur un pupitre, embrassait et réchauffait entre les siennes les mains d'une petite fille qui toussait. Bientôt, sur un signe qu'elle fit en prenant cette enfant sur ses genoux, toutes les autres petites filles se mirent à chanter. Elle, d'une main caressante, berçait la malade, qui fermait les yeux^ et de l'autre
l68 LES TROIS GRACES
battait la mesure. Sa voix douce donnait au cantique son rhythme et son accent.
Armande s'éloigna. Qu'irait-elle faire dans cette chambre, et pourquoi y porterait-elle le trouble de son esprit, son angoisse, son noir chagrin? Pourquoi mélerait-elle à cette paix Tagitation d'un désespoir qui n'avait plus de remède? Que raconterait-elle à sa sœur, et quel secours en tirerait-elle? N'était-ce donc pas assez de ses larmes sans en faire couler d'autres ?
Elle traversa de ncruveau le jardin lentement, sans regarder derrière elle, et, poursuivie par le cantique , dont le murmure lui arrivait à travers la brume, elle reprit le chemin de Maule.
En y arrivant elle trouva sa chambre en désordre, les armoires où elle serrait ses affaires vides, et tout son linge ainsi que ses robes dans des caisses. Deux servantes achevaient de les fermer. Au regard qu'elle leur jeta, ces femmes répondirent insolemment qu'elles agissaient par ordre de Mp* de la Fauvière.
— Du reste, mademoiselle doit bien savoir pour* quoi, ajouta l'une d'elles.
Il y avait une espèce de carriole attelée dans la cour. On y .transporta les malles et les caisses, et M^i® Thévenaux y monta. Une heure après, un trainomnibus qui montait vers Paris la prit au passage.
Armande possédait quelque argent qu'elle avait économisé sur ses gages. Elle se fit conduire dans un hôtel garni, et bientôt, installée dans une modeste chambre, elle écrivit à la hâte quelques mots à Ernest pour lui apprendre son arrivée et lui donner son adresse. Elle ne pouvait plus douter à présent que le départ d*Ernest n'eût été combiné entre M. et M™* de la Fauvière ; mais il était impossible qu'il l'abandonnât, sa faiblesse ne pouvait aller jusqu'à la lâcheté.
Le commissionnaire parti; elle attendit, calculant la distance qui séparait l'hôtel oîi elle était descendue de celui qu'occupait Ernest. S'il était chez lui il accourrait certainement. Cette chambre qu'elle habitait lui semblait froide, malgré le feu qui brûlait dans la cheminée, et nue, malgré les 'meubles qui la garnissaient. Elle donnait sur une cour intérieure, triste et profonde. Point de soleil, mais autour du carré que cette cour formait, de grands murs, et plus haut, des toits d'ardoises, hérissés de longs tuyaux de cheminées grêles et noirs. Que cela ressemblait peu à rhorizon de Maulel Sur le parquet, un tapis fané dont les bords efliloqués n'atteignaient pas la muraille ; dans une angle, un lit d'acajou avec sa courte-pointe et ses rideaux de percaline rouge à bordures jaunes; çà et là deux fauteuils, un canapé et deux chaises en velours d'Utrecht éraillé. Sur le marbre gris de la cheminée, une pendule figurant an Amour debout, auprès d'un autel couronné de
deux cœurs en cuivre doré, et une paire de Ram-^ beaux dépareillés en métal blanc. Deux gravures au mur : un Bélisaire avec Antigone et Chactas avec Âtala. Tout cela ne disait rien à son esprit.
Armande regardait chaque objet tour à tour pour tuer le temps. Elle pensa ensuite à défaire ses malles ; iiais à quoi bon ! Ernest la tirerait de là bien vite. Jamais elle n'avait senti à un tel degré le poids de risolement. Les quatre murs de cette chambre TétoufFaient. Puis il lui survenait des tressaillements qui la faisaient pâlir. Quelquefois £lle ouvrait la porte, faisait deux pas sur le carré, écoutait, la tête penchée sur la cage de l'escalier : rien que des pas indifférents, des garçons d'hôtel ou des voyageurs qui allaient et venaient. Elle rentrait tristement; il lui semblait qu'elle aurait eu le temps de faire trois fois la route. Certainement il n'était pas chez lui, et il n'y était point parce qu'il ignorait qu'elle eût quitté Maule. Un enchaînement d'idées, réveillées par des mots qu'elle se disait tout bas, ramenait sa pensée vers la petite maison où elle avait vu sa sœur Pauline entourée de petites filles qui écoutaient l'histoire de Ruth. Que penserait la religieuse en ne la voyant plus? Un jour apprendrait-elle la vérité? Elle-même devrait-elle écrire à Étiennette? Non ; elle lui ferait la surprise d'aller la chercher au bras d'Ernest... Mais aurait-elle jamais le droit de paraître à son bras? Tout à coup on cogna contre la porte. Elle ne fit qu'un bond et l'ouvrit. C'était le commissionnaire.
— Voilà ce qu'on m'a donné pour vous, dit cet homme en lui présentant un billet.
—Mais lui, M. de la Fauvièrè? fit-elle en pâlissant.
— Dame I je ne sais pas. . . J'ai vu un jeune homme, et il m*a remis ce papier. La course pour aller et venir, c'est un franc
Restée seule^ Ârmande tomba sur un fauteuil^ la lettre à la main; elle n'osait pas l'ouvrir. Pourquoi une lettre et non pas lui? Elle avait les yeux pleins de larmes et sentait que le cœur lui manquait. Mais peut-être était-il malade. Brusquement elle déchira l'enveloppe.
€ Toi à Paris, ma pauvre chère Armande! toi aussi ! Ah ! que nous sommes malheureux ! Je voudrais courir vers toi, mais mon père est là. Il me conduit ce soir chez le ministre... mais demain je serai libre, demain matin... attends-moi. »
Ces quelques lignes étaient tracées au crayon d'une écriture hâtive, l'écriture d'une personne qui a peur d'être surprise et qui se presse. Armande laissa tomber ses deux mains sur ses genoux^ anéantie. Comment! lui, Ernest, le père de cet enfant qu'elle sentait vivre dans son sein, chez un ministre ce soir» quand elle l'appelait !
— Ah! les hommes sont lâches! dit-elle. Et elle éclata en sanglots, accroupie dans son fauteuil.
La nuit se faisait; bientôt l'ombre envahit la chambre mal éclairée par les lueurs vacillantes du foyer. Perdue dans cette obscurité, Armande sentait
que la fièvre la gagnait. De nouvea . x cogna à I;. porte. Cette fois, c'était lui certain iiient. Elle se dressa.
— Madame n*a besoin de rien? Madame ne prend rien? dit un garçon d*hôtel qui entra.
Armande retomba sur son fauteuil.
— On a sonné les deux coups pour le dîner de la table d'hôte... mais si madame veut, on la servira chez elle, reprit cet homme.
— Merci ; .j'appellerai si je veux quelque chose. Le garçon alluma deux bougies, tira les rideaux
devant les fenêtres noires et sortit.
— Une femme qui a du chagrin... mauvaise affaire, se dit-il.
Armande resta longtemps immobile, les yeux sur les tisons, la lettre d'Ernest ouverte sur les genoux; la tête lui faisait mal, elle ne pensait pas, son cœur battait lourdement. Il y avait en elle un tourbillon de réflexions mornes, de souvenirs poignants, de désolantes incertitudes, de chagrins amers entre lesquels des jets d'espérance se faisaient jour, comme on voit des lames de feu courir parmi la mer sombre dans les nuits d'orage. La confiance, en s'en allant de son cœur, y faisait un vide béant, comme un arbre qu'on^ arrache laisse un trou sous ses racines. Quelquefois le tintement des heures la tirait de son accablement, puis elle y rentrait comme un malade fatigué par un cauchemar y retombe après avoir un instant ouvert les yeux et roulé sa tête sur l'oreiller. Le froid la saisit enfin, et elle se traîna vers le lit, oîi elle s'étendit dans un état d'épuisement profond.
LES TROIS GRACES lyS
Trois fois cependant elle se leva pour consulter Li pendule. La nuit ne finissait pas. L'insomnie la dévorait; quand elle n'était pas harcelée de rêves douloureux, les larines baignaient son visage. Enfin une clarté pâle filtra entre les fentes des rideaux. Armande sauta à bas du lit et les écarta; c'était le matin, un matin blafard, dont les lueurs grises sem-< blaient descendre à regret d'un ciel humide. Elle s'habilla en toute hâte; Ernest ne pouvait pas tarder. La fièvre durait encore, mais la clarté du jour dissipait en partie ses inquiétudes. Elle avait eu tort de s'abandonner à Tin mouvement de tristesse; que sa-vait-elle de ce qui s'était passé entre M. de la Fauvière et son fils? N'était-il pas naturel de penser qu'il avait voulu vaincre la première résistance paternelle, et ce n'était pas une mince entreprise que de faire accepter une orpheline pauvre dans une famille riche !
Armande en était là de ses réflexions, lorsqu'un bruit de pas précipités se fit entendre dans l'escalier. Pour le coup, elle ne s'y trompa point, c'était luil Un élan la porta au-devant d'Ernest, qui montait les degrés deux à deux. Il parut et elle tomba dans ses bras.
— Ahl dit-elle pâmée, je ne croyais plus te revoir !
Il ne répondit rien et l'entraîna dans la chambre.
— Tu viens me chercher, n'est-ce pas? reprit-elle. Je ne veux pas rester ici une minute de plus.
— Certes* ! nous trouverons un autre appartement.
Elle le regarda. Quelque chose de contraint se glissa dans son cœur.
— Tu es avec ton père... tu lui as parlé, certaiment?... tu lui as tout dit? Est-ce que ce n'est pas chez toi que tu vas me conduire? reprit-elle.,
— Chez moi I non pas encore, dit-il en hésitant. Armande eut un mouvement de désespoir, et, se
tordant les mains :
— Toujours pas encore I Ce sera donc ici comme à Maule ! s'écria-t-elle. Mais où veux-tu que j'aille?
— Ecoute-moi, je t'en supplie... Mon père est bon... mais ce n'est pas en une seule fois que je puis le gagner... j'y réussirai petit à petit. Quand il verra que je t'aime sérieusement, il cédera... Les pères ne croient jamais à ces choses-là. .. Ils ont oublié leur jeunesse... Et puis, il y a ma mère qu'il faut vaincre... c'est le plus difficile.,. Elle arrive dans trois jours, je me jetterai à ses pieds... Que t'impoi-te d'attendre encore une semaine... un mois au plus?... En attendant^ tu seras chez toi, dans un appartement que nous choisirons ensemble... Mon père ne m'a rien refusé, et tu ne manqueras de rien.
Aces derniers mots, Armande fut saisie d'indignation :
— De l'argent à présent! s'écria-t-elle, qui donc vous en demande?
Ernest fut effrayé de Tétat dans lequel il là vit, et, se jetant à ses pieds, lui jura qu'il n'avait pas eu Tintention de Tofifenser, qu'il l'aimait par-dessus tout et qu'il avait cru que tout était commun entre eux. Est-ce qu'un jour elle ne devait pas être sa femme, sa chère femme, ettout partager avec lui? Qu'étaitce donc que cela! Il ajouta mille choses tendres tandis qu'elle sanglotait sur son épaule.
Armande n'était pas convaincue, mais se laissa persuader, et bientôt après elle suivit Ernest dans un petit appartement qu'il avait loué dans une maison meublée de la rue Saint-Lazare. On ne devait y rester que quelques jours à peine, en attendant qu'un tapissier eût arrangé celui qu41 lui destinait. Le bonheur l'y viendrait trouver.
Armande n'avait presque plus la force de comprendre et de vouloir. De son passé il ne restait rien que son amour, mais flétri et découragé, et allant à la dérive comme son espoir. Au moment oîi Ernest la quittait et comme il lui faisait mille promesses et mille serments :
— A la grâce de Dieu ! dit-elle avec accablement.
Des jours se passèrent. C'était une solitude plus ornée, mais toujours la solitude. Une fièvre lente consumait Armande. Ernest paraissait inquiet quand
elle le questionnait, et ne précisait rien. Il lui avait dit seulement que M"^® de la Fauvière était revenue. Armande prit le parti de ne plus Tinterroger. Quand elle se montrait dans Tescalier de la maison qu'elle habitait, des airs de raillerie Taccueillaient. Bientôt elle n'osa plus sortir. Il y a des natures qui ont besoin du rire et de la gaieté, comme d'autres de Tair chaud du Midi. Armande ne riant plus, le chagrin la rongeait.
M. de la Fauvière, qui connaissait par le menu les moindres actions d'Ernest, et qui était au courant de ses visites à la rue Saint- Lazare, calmait les impatiences de sa femme, qui regrettait qu'il n'y eût plus de Fort-l'Évêque pour avoir raison des aventurières.
— Ne brusquons rien, lui disait-il, laissons à sa fantaisie le temps de s'user d'elle-même. N'oublions pas qu'Ernest est majeur et que M"® Thévenaux est jolie... En de telles circonstances, un coup de tête est bientôt fait... Quand le fruit sera mûr, je me chargerai de secouer la branche.
M"" de la Faurvière se fiait certainement au bon vouloir de son mari, mais elle avait encore plus de confiance en elle-même.
Dès le jour suivant elle s'arrangea de manière à ne laisser à son fils qu'une mince dose de liberté. Elle eut besoin de son bras le matin, et le soir il raccompagna au théâtre et dans le monde. Une seule fois, et à propos d'un objet qui appartenait à M"® Thévenaux et qu'on avait trouvé dans sa chambre, le nom d'Armande fut prononcé entre eux.
— A propos, dit M*« de la Fauvière en arrangeant le nœud de sa ceinture, est-ce qu'on ne m'a pas dit
que vous aviez formé le projet d'épouser cette personne?
Ernest se troubla.
— Je ne m'arrêterai pas à vous dire que c'est impossible, reprit- elle, c'est tout simplement ridicule. Mais si par hasard vous aviez compté sur mon consentement pour cette belle équipée, sachez une bonne fois que je mourrais plutôt que de vous le donner.
Et ayant chiffonné avec grâce les brides de son chapeau :
— Veuillez sonner, mon enfant, et dites qu'on fasse avancer ma voiture.
M"® de la Fauvière ne daigna plus s'informer d'Armande; mais elle avait l'art d'en parler sans avoir l'air d'y toucher, et toutes les occasions lui étaient bonnes pour cela. Un jour , ayant été saluée, aux Champs-Elysées, par un homme à che-> veux gris qui se promenait à pas lents dans la contreallée :
— Regardez bien cette personne, mon fils, ditelle; M. de Gerbier était jeune encore il y a une douzaine d'années... Il s'est avisé de s'afibler d'une fleuriste qu'il a épousée..;. Elle a croqué son patrimoine; après quoi, un matin, elle a suivi un méchant ténor de province qui traversait Paris. Elle voyage encore...
Une autre fois , un soir de première représentation,'dans un théâtre du boulevard, elle tourna sa
la
lorgnette vers une loge d'avant-scène oîi Ton voyait, dans tout l'attiraîl d'une toilette éclatante, une jeune femme qui avait le visage d'un pastel et qui croquait des tranches d*oranges glacées.
— Comment trouvez-vous cette péronnelle? demanda M°® de la Fauvière à son fils.
— Assez jolie.
— Oui, avec des sourcils trop noirs, des yeux trop grands, des lèvres trop rouges... mais elle est à la mode. Je l'ai rencontrée il y a quatre ans chez la baronne de Pingry; elle y était institutrice.
Plus tard elle crut remarquer dans un bal qu'Er* nest se plaisait dans la compagnie d'une jeune Américaine qui était dans ses relations depuis peu de temps.
— Miss Murray est charmante, dit- elle; je lui sais de l'esprit, et une belle dot... Son fiancé a trouvé original de l'oublier pour s'éprendre d'une coureuse de cachets qui le ruine et le trompe. Un homme de goût parviendrait peut-être à consoler miss Murray.
Ernest n'apportait plus qu'un visage attristé chez Armande. Il ne la soupçonnait pas de ressembler aux personnes dont M"® de la Fauvière lui avait fait le portrait ; mais le souvenir lui en restait, et cela suffisait pour empoisonner son bonheur, comme il suffit d'un filet de vinaigre pour altérer la pureté d'une tasse de lait. Gêné auprès d'elle, il y courait moins volontiers. Armande le sentait, mais elle ne faisait rien pour réagir contre cette disposU
tîon. Une fierté secrète, une fierté outragée ne lui permettait plus de recourir à des prières dont elle avait éprouvé Tinutilité; peut-être aussi espérait-elle qu'en laissant Ernest à lui-même un mouvement spontané l'amènerait à faire ce que ses larmes n'avaient point obtenu. Cependant les semaines remplaçaient les jours et n'apportaient aucun changement à sa position. Une sourde irritation la pénétrait lentement.
Sur ces entrefaites, un matin M"' de la Fauvière fit appeler son fils auprès d'elle, et l'embrassant avec un élan qui n'était pas dans ses habitudes :
— Bonne nouvelle I s'écria-t-elle. Vous partez ce soir pour Vienne... Le ministre, à ma sollicitation, vous nomme attaché d'ambassade; et pour vos débuts il vous charge de porter des dépêches. Vous avez le pied à Tétrier...
— Ah 1 fit Ernest qui pâlit.
— C'est une résidence charmante que Vienne; la sipciété la plus aristocratique de l'Europe. On y a la religion du plaisir. J'irai peut-être vous y voir au premier empruht, et en Autriche on emprunte toujours... Donnez ordre qu'on prépare vos malles : nous n'avons que le temps juste d'essayer votre costume et de remercier Son E^^cellence, qui vous attend ce matin pour vous donner vos instructions. Vous m'écrirez des détails sur la cour de Schœnbrûnn. Je compte bien que vous n'en reviendrez que chamarré de croix.
Unefemme de chambre entra, portant un manteau.
l8o LES TROIS GRACES
— Je VOUS accompagne chez Son Excellence, reprit M™* de la Fauvière. Voyez votre père, qui a à vous parler, et revenez me prendre.
Ernest, étourdi, passa chez M. de la Fauvière.
— Je vous attendais, dit celui-ci ; je vois à votre air que vous avez connaissance de la faveur inespérée qu'on a demandée et obtenue pour vous... Le ministre a été parfait.... Quant à votre mère, vous ne sauriez reconnaître par trop de respect et de dévouement ce qu'elle a fait pour votre avenir.
— Je pars donc ce soir? dit Ernest.
— Oui, je viens de signer une lettre de crédit qui vous permettra de vivre sur un pied convenable à Vienne. La voici.
Ernest prit la lettre sans répondre.
— Il faut que vous fassiez honneur au nom que vous portez, continua le banquier... Vous aurez une voiture et des chevaux. Le fils de la maison Jusserand et O^ ne marche pas à pied.
Tout en parlant, M. de la Fauvière glissait une liasse de billets de banque dans une enveloppe qu'il présentait à Ernest.
— Vous savez, reprit-il, que vous avez un compte à régler... il ne faut rien laisser traîner derrière soi... Ceci vous aidera à liquider votre passé... La chose faite, vous quitterez Paris en gentilhomme...
M°»* de la Fauvière parut :
— Mais venez doncl Theure s'écoule; il ne serait pas convenable de faire attendre le ministre.
LES TROIS GRÂCES i8j
La journée se passa en courses. Ernest pensa bien à se rendre chez Armande : il en trouva même le moment ; mais, arrivé à sa porte, le courage lui manqua. De quel air soutiendrait-il sa vue ? Que lui dirait-il ? Le croirait-elle, quand il lui jurerait que son intention n'était pas de rester à Vienne et qu'il reviendrait avant la fin du mois? Toute réflexion faite, mieux valait lui écrire.
En rentrant au logis, Ernest trouva sa mère radieuse, qui lui fit admirer un nécessaire de voyage en vermeil dans sa gaine de cuir de Russj^e.
— Voilà qui vous rappellera vos débuts dans la carrière diplomatique. Je Tai choisi moi-même.
— Quelle mère ! murmura M. de la Fauvière.
— Ne me remerciez pas... c'est une bagatelle... J'ai autre chose à vous dire... La journée est vraiment heureuse^. Savez- vous qui vous retrouverez à Vienne ?
— Je ne m'en doute pas.
■ — Miss Murray 1 Son père est nommé ministre des Etats-Unis en Autriche.
— Bonne chance, mon fils ! s'écria le banquier, qui se frotta les mains.
Faible, Ernest fut cruel. Au moment de son départ il envoya une lettre à Armande par un commissionnaire. La lettre contenait les billets de ban-
l82 LES TROIS GRACES
que que lui avait remis M. de la Fauvière et quatre pages de protestations.
Armande était au coin du feu, seule, renversée dans un fauteuil, quand cette lettre lui parvint. Elle eut un saisissement en voyant cette large enveloppe fermée d'un cachet de cire rouge. Elle Fouvrit et en tira un paquet de billets, que d'un geste violant elle éparpilla autour d*elle.
— De l*argent 1 toujours de l'argent I murmuraitelle.
Ses yeux parcoururent la lettre. Ernest lui jurait qu'il cédait à des circonstances impérieuses, mais que bientôt il serait auprès d'elle. Tout cela était dit en phrases entortillées, mal venues, d'où suintait rembarras.
— Le misérable ! fit-elle.
D'un pied nerveux elle poussa vers le feu les billets épars ça et là ; mais tout à coup les ramassant :
— Non, dit-elle ; il pourrait croire, que je les ai acceptés !
Alors, les entassant dans une petite boîte qui lui tomba sous la main, et qu'elle entoura de ficelle et de papier, elle sonna pour qu'un domestique portât le paquet sur-le-champ à l'hôtel de M. de la Fauvière.
— Et faites vite 1 dit-elle en lui remettant une pièce d'or. .
En revenant du cercle où il s^était fait conduire après avoir accompagné son fils au chemin de fer de l'Est, M. de la Fauvière trouva la boîte sur sa table. Elle était à l'adresse d'Ernest ; mais du premier coup d'œil il en reconnut l'écriture. Un instant il hésita, la roulant entre ses doigts.
LES TROIS GRACES l83
— Bah ! dit-il enfin, si M"»*» de la Fauvière Tavait reçue, elle rouvrirait tout net...
Il coupa les ficelles, et trouva dans la boîte les billets de banque roulés et froissés. Il comprit tout.
— La sotte ! dit-il entre ses dents.
Puis, éclatant de rire :
— Ma foi I c*est autant d'économie : la petite Chalumeau en profitera f
Et il renferma les billets dans un tiroir.
cxxxï
Armande, cependant, ne pouvait tenir en place. Elle allait et venait dans la chambre comme une louve, le visage en feu, les yeux secs. La lettre d'Ernest était sur la cheminé tout ouverte. De temps à autre elle y jetait un regard en passant.
— Lui! c'est lui! disait-elle. Et j'ai pu Taimerl.. et jeTai serré dans mes bras!...
Et elle marchait toujours, d'un pas inégal, fiévreux, saccadé. Par intervalles, des secousses l'arrêtaient brusquement. Alors il lui passait des lames de feu dans le corps.
— Et cet enfant que portent mes entrailles, c'est le sien! reprenait-elle.
Un instant elle dressa ses deux bras en l'air, violemment.
— Si je le tuais, et si Je me tuais après, où serait le mal? dit-elle.
Elle eut peur de devenir folle dans cette chambre oU elle voyait passer comme un fantôme sa silhouette
pâle dans une glace. Elle jeta une pelisse sur ses épaules, ouvrit la porte et descendit. Un domestique, celui-là même qui avait fait la course, la Rencontra au bas de l'escalier.
— Madame sait qu'il pleut? lui dit-il.
Elle passa sans répondre.
Armande fut dans la rue en un instant. La pluie tombait à flots. Elle marcha au hasard dans la direction du boulevard. Elle ne sentait pas Teau qui ruisselait sur ses vêtements. Quelques femmes qu'elle frôlait en passant sur le trottoir la regardaient avec surprise. Elle arriva ainsi sur le boulevard des Italiens. Des voitures roulaient sur la chaussée parmi les flaques d'eau. Il n'y avait presque personne sur les contre-allées ; les lumières des cafés et des becs de gaz couvraient de luisants la surface humide et polie de l'asphalte. En ce moment la pensée de sa sœur Étiennette lui revint.
— Elle doit me croire morte ! pensa-t-elle. Soudain elle traversa la chaussée boueuse où les
lanternes des fiacres faisaient passer des traînées de feu et arriva rue de la Paix. Bientôt elle se trouva devant le magasin de la Fiancée, Elle n'aperçut pas Etiennette derrière la vitrine, hésita, puis, Voyant qu'on allait fermer le magasin, entra.
— M"« Thévenaux? dit-elle.
— Elle est dans sa chambre; elle doit être couchée ù présent, lui répondit-on.
— Puis-je la voir?
LES TROIS GRACES l85
La demoiselle de boutique qui lui avait répondu la regarda. L'eau qui coulait de la robe d*Armande faisait une mare autour d'elle.
— Je suis sa sœur, reprit Armande, qui compritla signification de ce regard.
— Attendez alors, je vais vous conduire.
La jeune fille à qui Armande s'était adressée l'introduisit par une porte intérieure dans une cour au fond de laquelle s'ouvrait un escalier de service.
— C'est tout en haut, la troisième porte à gauche, dit-elle.
Armande grimpa les cinq étages rapidement, laissant derrière elle la trace humide de ses jupes mouillées, et, arrivée au sommet de l'escalier, dans le corridor mal éclairé, elle frappa à la troisième porte.
— Qui est là? demanda une voix timide.
— C'est moi, Armande; ouvre vitel
Armande entendit le frottement d'une allumette, et presque aussitôt la porte s'ouvrit. Étiennette, qui tenait une bougie à la main, recula à la vue de ce visage tout blanc qui respirait l'angoisse et la fièvre. Les cheveux collés sur les joues, ses vêtements alourdis plaqués le long de ses hanches, Armande avait dans' la physionomie quelque chose de hâve et d'effaré qui ajoutait à Tétrangeté de son aspect.
— Mais d'oti viens-tu? qu'y a-t-il? dit la lingère.
Armande fit tomber sa pelisse et découvrit sa taille ronde. Etiennette poussa un cri.
— Eh bien ! oui, tu sais tout à présent... C'en est fait de moi!
Etiennette fut prise d'une immense pitié; elle alluma du feu rapidement, dépouilla sa sœur de ses vêtements imbibés d'eau , Tenveloppa d'un tartan et lui prépara une boisson chaude. Tout en allant et venant, active comme une abeille, elle lui prodiguait cent caresses. . . i
— Ah I pauvre chère petite, dit-elle en la poussant vers le foyer qui flamblait, tu as les mains glacées... tout ton corps tremble. As-tu maigri, bon Dieu ! Et moi qui croyais que tu étais en voyage. Ahl si j'avais su, je n'aurais pas eu une heure de repos I... C'est M. Ernest de la Fauvière, n'est-ce pas?
Armande fit de la tête un signe afiirmatif.
— Mais lui ? poursuivit Etiennette.
— • Lui ? voilà trois ou quatre heures qu'un wagon remporte. Il est en route pour TAllemagne.
— Mais il reviendra ?
— On voit bien que tu ne le connais pas I Tiens ! on viendrait me dire qu'il est mort que je ne verserais pas une larme.
— Oh!
— Non. Je dirais : « C'est bien fait f d Tu ne peux pas savoir ce que j'ai souffert ! et il y a des mois que cela dure I Croirais-tu qu'il m'a envoyé une poignée de billets de banque?... Maintenant me voilà seule.
— Et moi donc? s'écria Etiennette qui l'entoura de ses bras.
Nous aurons ton enfant à nous deux, reprit-elle ;
nous raimerons, nous rélèverons... Et puis, qui sait ! le temps arrange bien des choses ; les cœurs les plus durs se fondent, les cœurs les plus lâches ont leur réveil... Espère, ma pauvre Armande... Espère!
Elle lui parla sur ce ton doucement, mêlant à ses consolations des baisers qui la ranimaient. Les paupières d' Armande se gonflèrent, quelques larmes parurent au bord des cils, et, les nerfs détendus , elle se mit à sangloter sur le cœurd'Etiennette.
— Tu n'as pas été la seule à souffrir, reprit celleci; quand ta dernière lettre m'est arrivée de Maule, M. Rodier venait de tomber malade. Ce n'était rien d'abord, puis le mal s'aggrava subitement, et on put croire qu'il n'en reviendrait pas. J'obtins de M™« Lhéritier la permission de quitter le magasin après sept heures chaque soir, et chaque soir j'allais m'établir à son chevet. Je ne le quittais qu'à minuit, et encore pas toujours. Il me semblait que je lui devais cette preuve d'affection et de confiance.
-^ Moi aussi, j'avais donné toute mon affection et toute ma confiance à un autre... Dieu veuille que tu en sois mieux récompensée !
— M. Rodier n'a pas la séduction que M. de la Fauvière peut avoir, et je n'ai pas, moi, les illusions qui te berçaient. Tu aimais, et je n'aime pas dans le sens que tu attaches à ce mot.
— Continue, reprit Armande, qui soupira.
— M. Herbin me relayait auprès de Théophile. Il m'approuvait entièrement. Sa mère, que nous avions
l88 LES TROIS GRACES
dû prévenir, arriva du fond de sa province. Elle me plut du premier coup d'œil. Plaire n'est pas le mot ; elle m'inspira un grand respect et une véritable tendresse. C'est la bonté même. On se sent à l'aise auprès de ses cheveux blancs. Enfin, au bout d'un longtemps, la crise fut conjurée. Théophile entra en convalescence. Il fallut employer tous mes efforts pour qu'il se ménageât. Il est dévoré d'une ardeur extraordinaire de travail. Notre mariage a été retardé, naturellement. Les soins que j'ai donnés à M. Rodier, Textréme danger où je l'ai vu m'ont attachée à lui plus que je ne l'étais auparavant. Je serai presque heureuse de porter son nom et de l'aider dans ce qu'il veut entreprendre, peut-être surtout heureuse d'avoir sa mère.
— Et Lucien, M. Lucien RaynaldPdit Armande.
— Il a fait un voyage, puis il est revenu et je Taî revu. Il parle de s'établir à l'étranger. J'ai quelquefois l'idée qu'il a un grand chagrin. Quand j'interroge M^eXhéritier, sa parente, elle hausse les épaules. — Que voulez-vousqu'ilait? dit-elle, c'est l'ambition de gagner un peu plus d'argent qui le tourmente... Elle a peut-être raison... cependant je ne suis pas convaincue.
— J'ai froid, dit tout à coup Armande, qui venait d'être saisie d'un grand frisson.
Etiennette, effrayée, la coucha dans son lit , et passa la nuit à la veiller.
Dès la première heure une violente fièvre s'était déclarée. Au matin elle n'était pas calmée.
— Écoute, lui dit Etiennette, je vais faire prévenir M. Herbin.
— Non, pas lui 1 s'écria Armande, qui se cram-
LES TROIS GRACES l86
ponna à sa jupe. Songe donc; s'il me voyait dans l'état où je suis je mourrais de honte...
— Mais alors que faire ?
— Je nepeuxpas rester ici. . . Tu as besoin de ton temps, et puis M«ne Lhéritier ne le permettrait pas... J*ai encore quelque argent... Tu vas prendre une voiture... Je réglerai mes dépenses à mon appartement de la rue Saint-Lazare, après quoi je me ferai con< duiredans une maison oîi j'attendrai ma délivrance... Tiens, j'ai vu justement l'enseigne d'une sage-femme rue du Faubourg-Montmartre.... C'est là que j'irai.
— Quoi ! tu veux?
— Il le faut bien. Ne perds pas de temps. Qui sait si j'aurai la force de me lever ce soir !
Deux heures après, Armande prenait possession d'une chambre qu'elle venait de louer pour un mois dans une maison de vilaine apparence, sur la porte de laquelle pendait une enseigne oîi l'on voyait, représentée par un peintre de hasard, une femme en robe noire balançant entre ses bras un nouveau-né. Elle n'avait pas voulu donner sa nouvelle adresse à la maison de la rue Saint-Lazare ; mais Etiennette se chargea d'y passer quelquefois pour demander les lettres qui pouvaient lui arriver.
Armande tomba sérieusement malade. Etiennette courut chez un médecin dont elle avait entendu vanter la science par une cliente de la Fiancée, M. Gaubert ne dissimula pas ses inquiétudes à Etiennette^ qui, désespérée, parlait toujours de faire
venir M. Herbin. Mais chaque fois qu'elle manifestait cette intention, Armande était prise d'un tel tremblement qu'elle y renonçait.
— Ne la contrariez plus, lui dit enfin M. Gaubert, une crise pourrait l'emporter,
Armande passait alors de longues heures immobile, la tête sur Toreiller, les yeux au plafond. On lisait sur son visage amaigri l'impression d'un âpre désir de la mort. Elle acceptait les médicaments qu'on lui présentait, se montrait soumise à tout ce qu'on exigeait d'elle, mais laissait voir un tel détachement d'elle-même que le médecin que la visitait désespérait presque de sa guérison, si une réaction morale ne lui venait pas en aide. Elle n'avait de sourire que lorsqu'elle apercevait Etiennette. Depuis le jour de sa confession le nom d'Ernest n'avait pas été prononcé entre elles. Une seule fois, et dans un moment où elle semblait épuisée, Armande, se tournant vers sa sœur, lui demanda si elle avait eu soin de passer rue Saint-Lazare.
— J'y suis allée hier encore, répondit Etiennette,
— Et tu n'y as rien trouvé ?
Etiennette l'embrassa.
— Aurais-tu besoin de me parler s'il y avait eu quelque chose ? reprit-elle.
— Ah ! dit Armande, que Dieu me pardonne de l'avoir aimé I
Ce fut la dernière fois qu'elle parut se rappeler que quelqu'un avait traversé sa vie. Cependant M. Gaubert semblait s'intéresser à elle de plus en
plus. Il la regardait avec attention, se montrait surpris de l'abandon où elle se trouvait, flairait un mystère, une aventure tout au moins, et ne manquait pas de la venir voir chaque soir, ses visites achevées. D'abord assez sarcastique dans son langage, il en adoucit les formes, et, voyant l'embarras d'Etiennette, qui ne lui avait pas dissimula leur pauvreté, il la pria de ne pas se tourmenter.
— Quelques louis de plus ou de moins, ce n*est pas une affaire, dit-il.
Et en riant il ajouta :
— Est-ce qu'on perd jamais rien avec les femmes ? Une crise éclata, qui pouvait emporter Armande
et qui la sauva* Sa robuste jeunesse triompha du mal, et le docteur, qui l'avait soignée avec un zèle que la philanthropie ne suffisait pas à expliquer, put répondre d'elle à Etiennette.
Bientôt après, les premières douleurs de l'enfantement éclatèrent, et un matin, pâle, inanimée, aux lueurs incertaines de l'aube qui blanchissait derrière la vitre, elle mit au monde un enfant qui faillit lui arracher un reste de vie. Un vagissement la tira de son épuisement. Elle releva sa tête alanguie.
— C'est une fille ! dit Etiennette, qui la lui (présenta.
— Ahl pauvre petite! pourquoi n'est-elle pas morte? dit Armande,
La convalescence commença, longue et pénible. Le médecin voulait porter l'enfant dans un établissement de charité.
— Oh ! non I s'écria la mère en le serrant contre sa poitrine, je sais trop ce que c'est que l'abandon!
Malgré son état de faiblesse, Armande essaya de l'allaiter. Cependant ses maigres ressouces allaient s'épuisant. Ce qu'elle possédait de petits bijoux avait disparu. Ses nippes les avaient suivis. Sans le lui dire, Etiennette avait vidé sa bourse, et chaque jour c'était un problème de savoir comment on arriverait au lendemain.
Ses forces à demi revenues, Armande pensa à chercher un emploi qui lui permît de gagner son pain. Le médecin qui l'avait tirée d'affaire la voyait toujours et semblait l'étudier.
— Mon cher monsieur Gaubert, lui dit-elle un soir, me voilà, grâce à vous, en état de travailler; ne pouvez- vous pas m'y aider?
— Vous, avec des mains comme celles-là!
— Les mains n'y font rien, il faut vivre.
— Cherchez, répliqua M. Gaubert, qui devint sérieux.
— Je sais bien des choses I... J'ai été institutrice, ne pourrai-je l'être encore ?
— Avec cette enfant? Votre premier devoir sera de vous en séparer. Et puis on vous demandera de quelle maison vous sortez et pourquoi vous en êtes sortie... Ces renseignements, les donnerez- vous?
— Non. Des leçons alors, des leçons en ville?
— On commence à croire généralement qu'il y a plus de professeurs que d'élèves, et ce seront bientôt ceux-là qui payeront ceux-ci pour se faire connaître. Mais en admettant cette chose miraculeuse, qu'à force de démarches on vous obtienne quelques leçons
LES TROIS GRACES igi
avant de recevoir le prix du premier cacnet vous aurez eu le temps de mourir de faim trente fois.
— Je puis coudre, broder, faire de la tapisserie...
— Ohl ce n'est pas l'ouvrage qui vous manquera! Mais en travaillant douze ou quatorze heures par jour, peut-être arriverez-vous à gagner trente ou quarante sous ! C'est une ressource... Par exemple, vous y perdrez les yeux, sans parler de la santé.
— Ah! vous êtes cruel!... Je croyais que vous m^aimiez un peu.
— Vous vous trompez; je vous aime beaucoup.
— Alors, pourquoi me décourager?
— Faut-il donc pour vous témoigner mon attachement renoncer à être sincère?
— Eh bien! je puis être femme de chambre. Il m'en coûtera certainement de vivre dans cette condition... mais pour cette pauvre petite créature qui dort là, je suis résignée à tout.
— C'est fort bien, répondit le médecin ; mais le plus terrible embarras viendra de cette petite créature que vous chérissez. Vous n'espérez pas, j'imagine, la garder avec vous dans la maison où vous entrerez, et vous ne réussirez pas mieux à dissimuler son existence..» Ce sera la pierre d'achoppement, et vous serez renvoyée aussitôt qu'on saura la vérité.
— Parce que j'ai un enfant?
— Parce que vous avez un enfant !
■*- Et que je travaille pour le nourrir et l'élever au lieu de l'abandonner?
— Oui, parce que vous travaillez pour le nouriret rélever.
— Je ne vous comprends plus.
M. Gaubert prit doucement les mains de la convalescente.
— Pardonnez-moi si je vpus parle franchement, reprit-il,' cet enfant qui dort là, c'est un premier enfant, et les prévisions du monde regardent loin dans Tavenir.
— Que faire alors?
M. Gaubert serra les mains d*Armande entre les siennes, et, les embrassant, d'une voix profonde :
— Si vous vouliez, vous ne manqueriez de rien, dit-il^ et me rendriez le plus heureux des hommes!
Armande retira ses mains et se leva toute rouge. M. Gaubert salua, et se retirant :
— Vous y réfléchirez, reprit*iL