‹ Les trois grâcesChapitre 7 sur 11 · CXXXVIII · texte numérisé non relu

CXXXVIII

En ce moment la vie d'Etiennette traversait une crise. M. Théophile Rodier, remis sur pied, n'avait pas tardé à s'apercevoir de la préoccupation où vivait sa fiancée. L'expression de sa physionomie n'était plus la même. Il la trouvait distraite et songeuse, attristée souvent. Il la pressa de questions auz« quelles elle répondit par monosyllabes, disant que ce n'était rien, et que cela passerait. Théophile avait le caractère ombrageux, difficile. Il observa mieux Etiennette, et apprit qu'elle s'absentait assez souvent du magasin, qu'elle sortait presque tous les soirs, qu'elle rentrait tard. Son travail, toutefois, n*en souffrait pas; elle redoublait de zèle, au contraire, mais il arrivait parfois qu'on ne tirait pas de sa bouche quatre paroles en un jour. Ces révélations

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achevèrent de le troubler. Il voulut savoir à quoi s'en tenir.

Un soir qu'Etiennette était arrivée en retard chez sa mère, où elle dînait, il la prit à part :

— Ecoutez, lui dit-il, cela ne peut pas durer... il faut me dire tout.

— Quoi tout?

— Ce que vous faites.

— Ne le savez- vous pas?

— Non, je ne le sais pas. Vous n*ôtes plus la même depuis deux ou trois mois. Il y a quelque chose que vous me cachez et qui me tourmente. Pourquoi sortez-vous le soir? Où. allez- vous si vite?

— Comment savez-vous cela ? ^

— Je le sais parce que je vous ai suivie.

— Vous I

— ^Oui, moi; est-ce que vous ne devez pas être ma femme ?

— Si je dois être votre femme vous devez avoir confiance en moi.

— Vous ne répondez pas.

— Je n'ai rien à répondre, puisque vous m'avez suivie.

Théophile frappa du pied.

— Certes oui, deux fois, reprît-il ; mais je n'ai rien pu savoir... une première fois, au coin de la rue de Grammont, un flot de promeneurs s'est jeté entre nous, et je vous ai perdue de vue... Une autre fois, tout à coup, la pluie s'étant mise à tomber à torrents, vous êtes montée dans un fiacre qui passait sur la chaussée, et comme il n'y en avait pas d'autres, je n'ai pas pu vous rattraper. Vous étiez donc bien pressée ce soir-là?

Etiennette se tut.

— Ah! tenez! s'écria Théophile, si je savais que vous avez un amant!...

— Vous me soupçonnez? Et bien! venez! ditelle.

Elle lui prit le bras vivement et l'entraînant :

— Vous me faites trahir un secret, reprit-elle ; sî vous en parliez jamais, je ne vous verrais plus.

Il comprit qu'elle était blessée et voulut poursuivre l'entretien, espérant trouver un biais pour s'excuser. Etiennette ne répondit rien et pressa le pas.

Bientôt ils arrivèrent devant la maison du Faubourg-Montmartre.

— C'est ici que je vais tous les jours, dit-elle, en s^engageant dans un escalier sombre et raide.

Quand elle fut au troisième étage, Etiennette ouvrit doucement une porte qui donnait sur une espèce d'antichambre.

— J'ai toujours cette clé sur moi, reprit-elle. A présent ne faites pas de bruit... il y a dans la pièce voisine une personne malade qui dort peut-être.

Elle poussa une porte intérieure et avança la tête avec précaution. Alors, attirant Théophile par la main silencieusement, elle lui fit voir une jeune femme allongée sur un fauteuil auprès d'un berceau où dormait un petit enfant.

— C'est ma sœur, dit-elle.

Cette chambre, que Théophile embrassait d' seul coup d'œil, avait cet aspect sordide de certai

un certains

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appartements garnis où la misère, Tabandon , la honte se réfugient. Un lit de noyer dans un coin, des rideaux de cotonnade devant la fenêtre, une commode, un vieux divan en damas de laine éraillé; sur une table mal équilibrée un verre d'eau ébréché ; des lambeaux de papier gras tapissaient les murs.

— De quoi vit-elle? dit M. Rodier.

— Elle avait un peu d'argent quand elle est arrivée, répondit Étiennette. *

— Mais à présent?

Etiennette, qui tenait la main sur le bouton de la porte, la tira doucement pour la fermer, les gonds grincèrent et Armande ouvrit les yeux. Elle crut entrevoir sa sœur, et elle allait l'appeler quand le son d'une voix inconnue frappa son oreille. Elle écouta. La même voix reprit :

— Si elle n'a plus rien, voyons, de quoi vît-elle?

— Est-ce que je ne suis pas là? répondit Étiennette.

— Comment, c'est vous?

— Et qui voulez- vous que ce soit? M. Herbin ne sait rien.

— Donc, point de mari?

— Hélas !

— Ahl

Armande pencha la tête du côté de la porte pour mieux entendre. La même voix qu'elle ne connais- , sait pas s'éleva de nouveau.

— C'est donc pour cela que vous n'avez plus votre montre? dit M. Rodier.

— Je n'en avais pas besoin; il y a des horloges partout.

*i-Tout y passera, bien sûr 1.. . Ça ne peut pas durer.

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— Écoutez, monsieur Rodier, si ça rq vous convient pas... rien n'est conclu.., mais jamais, sachezle, je n'abandonnerai Armande.

— Et qui vous parle de l'abandonner?... Mais ce n*est pas une raison de se ruiner parce qu'on a une sœuri Est-ce qu'elle ne peut pas travailler ayant dix doigts ?

— C'est bien ce qu'elle compte faire dès qu'elle pourra sortir,

Théophile voulut répliquer, Étiennctte le poussa hors de l'antichamdre.

— Armande pourrait se réveiller et nous entendre, éloignez-vous, dit-elle. Vous savez à présent ce que vous vouliez savoir... Vous réfléchirez... Moi, je vais voir si elle n'a pas besoin de moi pour cette nuit.

Armande entendit un bruit de pas dans l'escalier, puis la porte de sa chambre livra passage à Étiennette, qui d'un pas léger s'approcha d'elle.

— Ah ! tu es réveillée? dit-elle,

— Oui ; il m'a semblé tout àl'heure que tu parlais.

— C'est une voisine qui me demandait de tes nouvelles.

Armande jeta ses mains autour du cou d'Étiennette et Tembrassa à pleines lèvres. Le nouveau-né cria dans son berceau; Armande le prit et lui présenta le sein. Le pauvre petit [être le saisit, puis s'agita et cria plus fort. Armande, effarée, le pressa contre sa poitrine. Après une nouvelle tentative son ' nourrisson jeta la tête en arrière, geignant et pleurant.

— Dieul je n'ai plus de lait, fît-elle.

— Ne t'effraye pas, lui dit Étienhette, une nuit

est bientôt passée... Nous aurons du lait chaud dans la maison, et demain nous aviserons.

— Oui, demain I fit Armande.

Elle passa la nuit à verser du lait tiède par petites cuillerées dans la bouche de son enfant. Quand il sommeillait elle laissait tomber sa tête entre ses mains et pensait. Il n'y avait devant elle que Tincertitude, un vide effrayant. Comme une béte fauve dans sa cage va et vient, interrogeant les parois de chêne et les grilles de fer pour trouver une issue, elle cherchait une voie pour sortir de l'impasse oîi elle était prise ; la vérité se faisait voir implacable et nue. Un enfant, et rien pour le nourrir! Elle se souvint des billets de banque qu'elle avait renvoyés. Cétait là tout au moins Texistence assurée pour quelque temps.

— Âh! des instincts de fierté, quelle folie I se dit-elle.

Qu'avait-on fait de ses meilleures qualités, les plus pures, les plus saintes, la droiture, la sincérité, la confiance? Elle sentait, lentement, quelque chose se dissoudre en elle et elle en pleurait l'évanouissement. Sa veillée se prolongea comme une agonie. Le sentiment amer de la réalité la pénétrait, et son cœur endolori l'accueillait comme un maître implacable et dur. Parfois elle avait des révoltes subites. Elle pouvait se jeter aux pieds de M. Herbin et lui tout avouer. Certes, il ne la repousserait pas, lui; mais de quel air M"« Baudrier l'accueillerait-elle?

Faudraît-îl supporter son mépris? La trace de sa honte serait-elle effacée? Et puis avait-elle bien le droit de peser sans cesse sur la vie de cet ami fidèle, de lui être un sujet éternel d'angoisse et de sacrifice? Déjà elle était cause que sa sœur Étiennette avait des nuits sans sommeil et des jours inquiets. Elle avait vu, elle avait entendu. Les moindres mots de cette conversation échangée à voix basse lui revenaient à la mémoire. Il était clair que le mariage de sa sœur était remis en question. S'il venait à se rompre n'en serait-elle pas responsable ! En attendant, le travail d'un autre payait le pain qu'elle mangeait, le toit qui l'abritait. Et après, quand il n'y aurait plus rien?.*..

— C'est à devenir folle! se dit-elle.

La pensée du suicide germa dans son esprit. Pourquoi non? Qu'avait-elle à espérer? D'oU vient cependant qu'elle en était glacée? Et puis elle morte, restait l'enfant. Aurait-îl donc un hospice pour asile, ou faudrait-il en charger l'avenir d'Etiennette? Le suicide même ne finissait rien.

Le vertige s'empara d'elle, quand elle se rappela soudain les dernières paroles de M, Gaubert. Est-ce qu^il ne lui avait pas conseillé de réfléchir?

— A quoi bon réfléchir! qu'ai-je à perdre? murmura-t-elle.

En un instant sa résolution fut prise. Elle sauta sur une plume, et, à la clarté d'un jour pâle qui filtrait à travers les persiennes, elle écrivit au médecin,

appela, et fit porter la lettre. Cela fait, elle s'assit, tournant le dos à son enfant.

La matinée n*était pas commencée que déjà M. Gaubert était près d'elle. Armande se leva toute droite à son aspect, et blanche comme un marbre :

— J'ai réfléchi, dit-elle... regardez ma fille... je n'ai plus la force de la nourrir... Que voulez- vous que je fasse?

M. Gaubert examina l'enfant, qui s'agitait dans ses langes.

— Elle est bien faible votre fille , répliqua-t-il ; encore quelques jours de cette existence et elle est morte; le grand air, une nourrice saine et robuste, voilà mes prescriptons... confiez-la-moi et je la sauverai.

— Faites, je vous suis.

Une heure après Étiennette recevait une lettre oU il n'y avait que ces mots :

« Ne reviens plus... ne me cherche pas... Je roule sur la pente... J'ai pleuré toute la nuit... Plains-moi de tout ton cœur, et si nous nous revoyons un jour, ne me laisse pas croire que tu ne m'aimes plus !

«ÂRMâNDE. 9

— Ah! fit Étiennette, bien sûre elle m'aura entendue pendant que je parlais avec M. Rodierl

Malgré l'avis que lui donnait Armande, elle courut à la maison du Faubourg-Montmartre. Là on lui apprit que la personne qu'elle demandait était partie le matin de très-bonne heure avec son enfant et le médecin qui la soignait*

— On ne sait pas où elle est allée, ajouta-t-on avec un sourire.

Dès le jour même Théophile demanda à Étîennette des nouvelles de sa sœur. Celle-ci ne put pas lui cacher qu'elle était partie subitement sans laisser d'adresse.

— J'espère à présent que vous ne penserez plus à elle? dit Théophile.

Quinze jours après, Étiennette se mari aif modestement à la chapelle de Saint- André. Elle avait eu la veille encore des nouvelles de M. Lucien Raynald, qui, en s*excusant de ne pas être auprès d'elle dans le moment qui décidait de l'existence d'une femme, la priait d'accepter le souvenir d'un ami absent : c'était un petit collier d'or ouvragé, oîi pendait un médaillon d'émail d'un travail curieux .

— Ma pensée, demain, ne vous quittera pas, disaitil en finissant, et je demanderai à Dieu de vous donner un bonheur que pour moi je n'espère plus.

Étiennette passa le médaillon à son cou sponta* nément.

Aucune de ses sœurs n'assistait à la bénédiction nuptiale. M. Herbin représentait sa famille disparue. Étiennette pleura beaucoup sous son voile.

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