DEUXIEME PARTIE
Un an s'est écoulé. Les deux sœurs ne se sont pas revues. Etiennette occupe, dans une vieille maison de la rue du Mail^ un appartement sombre qui se corn* pose de cinq petites pièces. Un enfant lui est venu qui est en nourrice du côté de Livry. M. Rodier a pensé que les soins à donner à un nouveau-né , en le privant du concours de sa femme , dans laquelle il trouve un commis actif et intelligent, qui tour à tour tient la caisse et fait la correspondance, représenteraient et au delà les petites dépenses qu'entraîne ce déplacement. Il y a donc eu économie à se séparer du petit Jacques, et l'économie, c*est la grande loi ; Etiennette a dû s'y résigner, mais non sans peine. Sa pensée est souvent dans la maisonnette oti son garçon est allaité par la femme d'un tailleur de pierre.
Depuis qu'elle vit en ménage Etiennette a pu descendre plus avant dans le cœur de son mari; elle n y
a point fait de découvertes qui aient pu l'égayer. Il se révèle, maïs avec plus d'accent, tel qu'il s'est montré dans le jardin de Belleville.
C'est un caractère probe, actif, fidèle, mais dur, âpre, violent. Il aime, mais sans tendresse; il peut se dévouer, mais sans chaleur et sans élan. Il y a des chiffres dans tout ce qu'il dit, dans tout ce qu'il fait. Dans les entretiens qu'il a quelquefois le soir avec^ sa femme, point d'épanchements, mais des combinaisons. Il passe des heures entières auprès d'elle, absorbé dans des additions. Il a l'énergie régulière et froide d'une, machine. Avec cela , une ambition sourde, mais profonde , dont Étiennette a le secret, une ambition d'argent qui ne laisse pas place à des idées élevées d^honneur ou d'influence. Il ne vise pas plus à la mairie qu'à la députation. M. Rodier veut dans l'avenir rivaliser avec les grosses maisons de la rue du Sentier et de la rue des Bourdonnais. Mais le grand levier, le capital lui manque. Il espère y suppléer par l'activité, l'ordre, l'adresse, l'économie.
Le plaisir, les distractions n'entrent donc jamais dans la maison de la xue du Mail. Mais s'il arrive un correspondant de Thann, quelque manufacturier de Mulhouse, M. Rodier l'invite à dîner. Alors il n'épargne rien ; il y a du gibier sur sa table et des vins fins. Les jours suivants on vivra de bœuf bouilli et de pommes de terre, on boira de la bière ou de l'eau pure. Etiennette a deux robes de soie
qu*elle ne met que dans ces circonstances solennelles et qu'elle a taillées elle-même. Ceux qui la voient emportent le souvenir de sa grâce. Elle a une élégance native qu'un rien pare et fait briller. Autour de sa taille souple le mérinos se drape comme du velours. Une fleur dans les cheveux, et elle est en toilette. Les personnes les plus graves, celles que leurs occupations quotidiennes éloignent le plus du commerce des femmes, subissent Tempire de ce charme inné. Quand les manufacturiers de l'Alsace traitent d'affaires à la table de M. Rodier, en sa présence ils se montrent plus coulants, ne chicanent pas. Théophile s'en est aperçu, et, multipliant ses dîners, en profite.
Cela gène un peu Etiennette ; mais on ne discute pas avec le marchand de tulle et de mousseline de la rue du Mail.
Pour ces repas, qu'il faut rendre abondants et délicats avec de maigres ressources, Etiennette déploie des prodiges d'habileté. Le lendemain elle rogne, gratte, s'ingénie et arrive à des résultats qui surprennent la vieille M"** Rodier ; Théophile oublie souvent de la remercier.
Ces petites réunions, oîi le prix de revient des tissus, la main-d'œuvre, les tarifs dififérentiels sont les les seules questions qu'on discute, constituent néanmoins les seuls agréments de sa vie. Il y a alors autour d'elle du mouvement et de l'animation. Parfois iin jeune fabricant lui parle de la comédie nouvelle ou de l'événement du jour; parfois encore un correspondant, émoustillé par sa grâce, et en retour de Thospitalité reçue, la prie d'accepter une loge dans quelque théâtre. Ce sont les beaux jours. Le reste
du temps appartient au travail. Tout le linge de la maison passe par ses mains. Elle surveille, compte, range, écrit. Son existence a la régularité laborieuse et monotone d'une meule qui broie du grain. On peut dire à la lettre qu'elle fait de la farine pour la maison. Elle commence à être fatiguée.
Théophile ne le remarque pas.
ni
Dans Tariditédesa vie Etiennette cependant avait trouvé une consolation. La sympathie, on peut même dire la tendresse et le respect de M"* Rodier la mère lui étaient acquis.
M"* Alphonse Rodier, amenée de sa petite ville à Paris par la maladie de son fils, avait été quelque temps à examiner sa bru.
Calviniste d'origine, provinciale par la naissance et les habitudes, bourgeoise par l'éducation, pieuse, rangée, méthodique, renfermée en elle-même, Mn»« Rodier éprouvait une sorte de répugnance d'instinct contre Pans et les choses de Paris. Elle n'en exceptait pas les Parisiennes. Quand Théophile lui avait demandé son consentement pour épouser M*'« Etiennette Thévenaux, elle avait été un peu lente à le lui donner. Vaincue enfin par ses instances, quand elle vint à Paris pour le soigner, la première impression ne fut point favorable à la lingère de la rue de la Paix. Sa méfiance s'éveilla à la vue de cette charmante fille, toujours tirée à quatre épingles dès le matin ; si bien faite, si avenante, qui avait trente-deux perles dans la bouche , des mains
mignonnes et blanches, et Pair d'une grande dame. Il lui paraissait impossible que cette beauté née dans Fair du boulevard se pliât aux dures exigences du ménage et s'y dévouât.
M™» Rodier se mit donc à l'étudier patiemment, épiant les gestes, mesurant les mots, analysant les pensées, scrutant la conduite comme un juge d'instruction qui cherche à voir clair dans l'âme d'un prévenu. Cette enquête, commencée avec la sagacité silencieuse d^un esprit contenu , et poursuivie en toute occasion, amena des premières découvertes qui qui parurent d'un bon augure, mais elle ne se laissa pas aller à cette surprise heureuse, qui pouvait n'être qu'une apparence, et attendit pour asseoir son jugement.
M™* Alphonse Rodier appartenait à cette forte race de ménagères que les habitudes et le décousu de la vie moderne tendent à faire disparaître, même en province. Sa maison avait été son empire. Son ambition était de la tenir propre, bien ordonnée, res« pectable, et n'allait pas au delà. Elle se faisait de petits bonheurs des moindres économies, et leurs retours quotidiens la rendait heureuse. Elle prêchait d'exemple et ne s'épargnait pas. On la voyait debout dès l'aurore et la dernière couchée; qui ne travaillait que mollement ne restait pas sous son toit. Mais si quelque servante tombait malade^ elle s'installait à son chevet. L'espèce humaine était pour elle renfermée dans le cercle de la famille. Quand Théophile dut tirer à la conscription elle sortit d'un vieux coffret une somme amassée sou à sou qui lui permit de braver impunément la chance d'un mauvais numéro. Plus tard, lorsqu'il dut partir pour Paris, où
le poussait le désir de faire fortune, ce fut elle encore qui trouva dans ce même coffret des ressources pour lui venir en aide dans les frais de premier établissement. Le père mort, elle vécut d'une pension de deux mille francs à laquelle lui donnaient droit les bons services du défunt, gratta dessus , vendit quelques bijoux qui avaient chacun leur date, ne garda que son anneau et une montre d'or avec sa chaîne, qui lui venaient de son jour de noces, se défit des meubles inutiles et des nippes de soie, acheta des obligations, et, vêtue de laine, enfermée dans une maisonnette qu'elle avait de son chef, se crut riche.
Théophile guéri, à sa prière, M"» Rodier consentit à rester auprès de lui ; mais, guidée par un tact sûr, qui avait sa source dans un sentiment élevé du devoir, M™» Rodier n'empiéta pas sur l'autorité de sa belle-fille, qu'elle laissa maîtresse absolue de diriger la maison à son gré. Froide, silencieuse, toujours l'aiguille ou les ciseaux à la main, les cheveux pris dans une coiffe blanche à petits bords plissés, propre et soignée, elle reprisait bravement ses robes, vivait le matin d'un sou de lait, et ne faisait presque jamais de feu dans sa chambre en hiver.
Pieuse, et régulière dans sa piété , chaque dimanche elle allait au prêche rue Saint^Honoré, dans le temple de l'Oratoire. Elle en revenait recueillie et sereine. Ce jour-là — le jour du Seigneur, comme elle l'appelait d'un voix grave — appartenait- à la prière et à la méditation; ses mains ne touchaient
pas Taiguille, mais elle accompagnait volontiers Etiennette à Livry. Dans la semaine, lasse quelquefois de travailler, oU ramenée vers les années lointaines par une pensée austère, pour alléger son cœur et le réconforter, elle ouvrait une vieille bible de famille et lisait un chapitre de l'Ancien et du Nouveau Testament. Souvent saisie et comme enlevée par cette lecture, elle lisait à haute voix lentement, d'un accent ferme et sonore, qui perçait les cloisons et se répandait dans Tappartement. Souvent aussi Etiennette, attirée par ce bruit qui avait une sorte de majesté dans son épanchement , s'approchait de la chambre de M"» Rodier et l'écoutait. Alors le langage sublime des prophètes ou les douces paraboles des évangélistes pénétraient son âme comme une liqueur saine et forte, et quand la voix s'éteignait^ elle entrait chez sa belle-mère avec un sentiment de vénération et la trouvait, ses vieilles mains croisées sur le livre saint, le regard tranquille et profond, le visage rayonnant, comme en extase.
A la vue de sa bru M«»e Alphonse Rodier fermait sa bible, souriait, et se levant :
— Avez-vous besoin de moi, ma fille? disaitelle.
Elle était prête aux plus humbles devoirs, et c'était pour Etiennelte l'image même de la raison et de la vertu.
Quand M"»' Rodier vit Etiennette, enceinte, continuer sa besogne avec la même activité, insensible à son malaise et à sa fatigue, sa méfiance se dissipa. Bientôt elle reconnut à sa patience et à son courage qu'elle était de ce même san^ généreux et pur d'oti sortent les honnêtes femmes et les solides ouvrières.
Sa voix devînt douce et maternelle. Elle eut même des mots tendres en lui parlant.
Un soir, après une journée de fatigue, la voyant près de défaillir, elle laissa Théophile au salon dans ses comptes, et, entraînant Etiennette dans sa chambre, elle la déshabilla elle-même et la coucha. Alors, Tembrassant sur le front :
— Vous vous reposerez demain jusqu'à midi , ma fille, lui dit-elle; je vous suppléerai si vous voulez.
— Merci, dit Etiennette, qui attira sous ses lèvres les mains ridées de M"»' Rodier.
Des deux parts l'adoption était faite.
Quand Jacques vint au monde. M"* Rodier se montra véritablement la mère d'Etiennette. Dès son premier vagissement ce petit être eut deux cœurs pour oreiller. Non moins que l'accouchée. M™* Alphonse Rodier, qui se sentait renaître en lui^ eût voulu le garder dans la maison. On sait comment l'enfant passa aux bras d^une nourrice saine et ro« buste. Dès cette époque Etiennette prit l'habitude de>e rendre, dans l'après-midi, chaque dimanche à Livry, où elle faisait provision de joie pour la semaine.
Mais si les choses, avaient intérieurement, dans le ménage de la rue du Mail, une apparence de bienêtrejet de calme suffisant, les affaires de Théophile ne prospéraient pas. Il se multipliait vainement. Les premiers bénéfices , après une année heureuse, avaient été emportés par une crise commerciale. Il
fallut redoubler d'efforts et rogner sur le nécessaire, Etiennette se priva de tout, excepté de ses promenades à Livry. Les deux mille francs de M"»' Rodier passèrent dansla maison, alors qu'elle eût vécu aisément avec sept ou huit cents dans sa petite ville.
Les commerçants pauvres savent à quels obstacles ils se heurtent dans leurs débuts. Théophile les connut tous : les crédits se resserraient, les faillites l'atteignaient; il fallait pourvoir aux échéances. Les difficultés surgissaient de toutes parts ; son caractère s'en ressentait. Il avait Thumeur quinteuse, inégale et se fâchait pour une misère. Sa voix grondeuse retentissait dans tout Tappartement. Quand une soirée se passait sans orage Etiennette respirait. Elle ne lui présentait jamais les comptes de la semaine, car il voulait tout voir, sans une sourde appréhension qui lui donnait des battements de cœur. Il chicanait sur des centimes. Dans ces tristes moments elle faisait un retour en arrière, se rappelait la maison de son père et Tabondance aimable qu'il y faisait régner. Avait-il eu tort? Avait- il eu raison? Certes, il ne l'avait pas élevée en prévision des dures circonstances qu'elle traversait ; mais elle avait eu une riante aurore, un matin sans larmes, etc'était quelque chose. Puis les mauvais jours étaient venus, et elle avait dû arracher de son cœur l'insouciance, la gaieté, le rire imprévoyant, comme on arrache d'un jardin les herbes folles que le soleil y fait pousser.
A cette époque Lucien était revenu depuis un assez long temps; il avait été accueilli chez Etiennette comme un ami des anciens jours. M™* Alphonse Rodier, qui, on lésait, ne se livrait pas du premier coup, avait fini par l'adopter à cause de sa réserve et de sa
douceur. Théophile le savait homme de bon conseil. A toute heure il était donc le bienvenu dans la maison de la rue du Mail. Rien d'ailleurs ne semblait changé dans son attitude. Il avait duprès d*Etiennette le même langage, et, sans qu'il eût parlé, elle sentait qu'elle pouvait, en toute occasion, compter sur son dévouement. Elle avait en lui une pleine confiance, et cependant lui tenait cacfiée la part endolorie de son cœur.
Ce qui la faisait le plus souffrir, c'était une absence d'éducation première, dont son mari ne s'apercevait pas, mais qui dans les détails de la vie commune la choquait à toute heure. C'étaient le langage et les manières d'un homme qui n'a pas vu le monde et qui décore la brusquerie du beau nom de franchise ; ce n'était même pas un parvenu, c'était presque un contre-maître qui vient de quitter la veste pour endosser un habit. Elle n'avait pas pu l'accoutumer à porter des gants, ni à se défaire de certaines locutions vulgaires qui la mettaient mal à l'aise quand ilVen servait devant des étrangers. - On ne se plaint pas de ces coups d'épingle, on n'en peut même pas parler,mais ils déchirent. Combien de natures délicates qui préféreraient des tortures infligées secrètement à des humiliations subies devant les yeux de tous I
Etiennette regrettait presque alors d'avoir connu les raffinements d'une éducation soignée dans ses moindres parties. Ils la désarmaient contre lesoffenses de la vie, ils la rendaient sensible- aux plus frêles
atteintes, comme au sortir d'une serre chaude on frissonne aux plus légers souffles de vent. La musique et le dessin ne lui étaient d*aucun secours^ et si, par hasard, un piano eût été introduit dans la maison, Théophile eût certainement interrompu une sonate de Mozart en disant que ce bruit le dérangeait dans ses calculs.
A cette même époque Armande habitait une maison de campagne située à mi-côte, entre Bougival et Marly. C'était une de ces villas modernes dont les constructions prétentieuses ne réussissent pas à gâter l'un des plus charmants paysages du monde. La terrasse dominait le cours de la Seine, et tout à l'entour elle avait Tombre des bois. Le visage d' Armande ne gardait plus aucune trace des souffrances endurées dans la maison du Faubourg-Montmartre ; il avait la fraîcheur des premiers jours passés à Maule, mais avec une expression plus grave et plus profonde, plus amère en quelque sorte. Un peintre qui Teût aperçue autrefois* n'eût retrouvé sa ressemblance que lorsqu'elle riait. L'être intérieur envoyait son reflet sur la physionomie, et l'être intérieur souffrait d'une blessure qui ne devait pas guérir.
M. Gaubert venait voir Armande tous les jours. Ce qui avait été une fantaisie était devenu une passion violente auquel le médecin sacrifiait son temps et sa clientèle. Armande ne faisait rien pour l'attirer, rien pour le retenir. Elle l'acceptait, et c'était tout. Les efforts qu'il tentait pour vaincre cette indifférence ne parvenaient pas à l'amoindrir. Il priait^
suppliait, se fâchait ; autant de paroles perdues. Elle éprouvait même un sentiment de rancune dont la source inépuisable s'épanchait au plus profond de son cœur. Il ne Tavait pas aidée, mais marchandée; ce n'était pas la main qu'il lui avait tendue, mais un portefeuille. Armande en avait conscience, et ce sentiment, qui avait Tâcreté d'un acide, tuait en elle tout germe de reconnaissance. Et puis elle avait aimé, et cette prise de possession, où sa libre volonté n'était pour rien, la révoltait. Elle y faisait l'apprentissage du mal ; mais, par une de ces contradictions particulières aux femmes, et qui font so,urire la philosophie, ce n'était pas Ernest de la Fauvière qu'elle en rendait responsable, mais bien M. Gaubert.
Il y avait donc entre eux une lutte latente, qui avait ses heures d'explosion. Armande était irritée, M. Gaubert jaloux. La femme s'obstinait dans sa réserve et sa froideur, l'homme dans son amour. La vue même de son enfant sauvé ne poussait pas la maîtresse vers Tamant.
Un soir^ vers la fin d'une belle journée d'été qui remplissait de vapeurs dorées le val de la Seine, At^ mande était assise sur la terrasse, regardant l'horizon fauve que couronne Taqueduc de Marly. Pas un soufBe de vent n'agitait le feuillage des forêts répandues sur le versant des collines. On entendait au loin les cris des mariniers dont les lourds bateaux descendaient ou remontaient le fleuve. La plaine immenser entrait dans l'ombre. Armande restait immo^
bile, les yeux perdus dans le vide, comme si elle eût demandé à l'espace le secret de sa destinée.
— A quoi pensez-vous? lui dit M. Gaubert tout à coup.
Ârmande tressaillit comme si on Teût tirée d'un rêve.
— Je ne pense pas, répondit-jelle, j'attends.
— Et qu'attendez-vous?
— Que sais-je?
— Mais encore?
— SI je le savais je vous le dirais peut-être; peutêtre aussi ne vous le dirai-je pas.
— Armande!
— Quoi donc?
— Il faut que vous ne compreniez pas le sens de vos paroles, mais vous répondez de manière à lasser la patience la plus complaisante, et la mienne n'est pas éternelle.
— Je n'ai point fait appel à votre curiosité; je ne sollicite pas votre patience.
— Ah! tenez, Armande, vous ne m*aimez pas.
— Vous ai-jc jamais dit le contraire?
M. Gaubert se leva.
— Je vous ai vue pleurer, reprit-il, et maintenant vous êtes plus dure que la pierre sur laquelle vous vous appuyez I
— De quoi vous plaignez- vous?... ne m'avez-vous pas?
Le médecin réprima un mouvement de colère, et se mettant aux pieds d' Armande :
— Voyons, parle, que veux-tu? Je t'aime comme un insensé, je t'adore ! Ce que tu ordonneras, je le ferai. Te plait-il que nous quittions cette maison?
2l6 LES TROIS GRACES
Nous irons en Italie... Je renoncerai à tout ce que la vie me promet de fortune et de renom... Ce que j'ai est à toi... Quand je n'aurai plus rien je serai heureux si tu me restes^.. Je t'en prie, Armande, chère Armande, donne-moi ta main, donne-moi ton cœur. Si tu m'aimais, que ne pourrais-je pasl
Un pâle sourire passa sur les lèvres d* Armande, et regardant M. Gaubert au fond des yeux :
• — Moi aussi, j'ai tenu ce langage, dit-elle, et j'aimais de toute la' force de mon âme, et j'aurais donné mon sang pour celui que j'aimais! Vous savez cependant où vous m'avez trouvée; un miracle m'a arrachée à la mort. Mais je crois bien que ce qu'il y avait de bon en moi est parti.
— Non, ne le crois pas, ne le dis pas! Parce qu'un misérable qui ne te méritait pas s'est trouvé sur ta route... est-ce à dire que d'autres lui ressemblent!.,. Est-ce que je ne t'aime pas avec toute la puissance, toute la sincérité d'un cœur qui dans Tunivers entier ne voit que toi ! Laisse-moi panser la blessure qu'on t'a faite, et tu redeviendras aimante et jeune.
— Moi?... Ah! je vous écoute et ne vous comprends pas. Il me semble que vous parlez une langue que moi aussi )'ai parlée autrefois; les syllabes en étaient douces*.. A présent, j'ai tout oublié... Un jour la mémoire me reviendra-t-elle, et pour qui? Et combien de temps faudra-t-il pour cela... Je 11gnore. Voilà pourquoi je vous dis que j'attends... mais si vous avez espéré que quelque chose m'attacherait à vous et que je vous étais acquise, n'y comptez pas... Je suis trop franche pour ne pas vous dire que je me sens libre et quitte envers vous.
— Ah! taisez-vous, je vous en prie!
-^ Qu'est-ce? Voulez-vous donc que je mente? Je suis trop fière encore pour descendre jusque-là.
— Si je croyais véritablement que vous pensez ce que vous dites, dans une heure je serais loin de vous et vous ne me reverriez jamais.
— Partez donc! Vous m'avez appris comment on retrouve ce qu'on a perdu.
On a dit de la passion qu'elle était la source et comme la nourrice divine de toutes les actions nobles, de tous les superbes dévouements ; mais la passion est semblable à cette boîte de Pandore dont la mythologie nous raconte Thistoire symbolique, et qui contenait sous son couvercle toutes les choses bonnes et mauvaises. Il n'est point de lâchetés que la passion ne puisse faire commettre, point d'humiliations qu'elle n'accepte, point de bassesses qu^elle n'explique. Quand elle s'empare de certaines âmes, elle les ploie et les tord comme des brins d'osier, et le sentiment de la dignité et du respect de soi-même n'y résiste pas plus qu'un flocon d*étoupe sèche ne résiste à la flamme qui le dévore.
M. Gaubert fit un mouvement comme pour s'éloigner, mais il regarda Armande. Immobile à sa place, elle était illuminée par les feux' du soleil couchant; sa forme svelte, sa tête fine, son cou blanc, tout entourés d'un nimbe d'or, brillaient d'une grâce exquise et provocante; la jupe de mousseline à demi relevée laissait voir son pied d'enfant et la rondeur nerveuse de ses chevilles; ses épaules, d'un grain éclatant et
poli, avaient des tons de rose sous la transparence de l'étofFe; sa pose alanguie mettait en relief les courbes harmonieuses de sa taille et les fermes contours de son corsage. Quelque chose de chaud passa dans les veines du médecin et précipita le cours de son sang. Soudain le souvenir de tout ce qu'il avait possédé lui fît voir comme dans un éclair, et sans voiles, ces charmes qui lui avaient fait connaître toutes les ivresses de la volupté. En une seconde il fut vaincu. La poitrine gonflée, il s'approcha d'Armande, et, lui prenant la main, d'une voix caressante et triste :
— Vous avez la fièvre dit*il ; j'ai eu tort de vous parler comme je l'ai fait... mais, cette humidité qui monte de la rivière vous fait du mal... donnez-moi le bras et rentrons.
— • Comme il vous plaira, dit Armande.
Il y avait dans une villa, voisine de celle qu'occu* paient M. Gaubert et sa maîtresse, un étranger qui de son balcon pouvait voir à peu près tout ce qui se passait dans le jardin d* Armande. Le prince Odo-» linski n'avait pas tardé à remarquer cette jeune femme qui n'avait pour unique distraction qu'un petit en* fant dont les premiers pas foulaient à peine le gazon. Par désœuvrement, il prit des informations, et ce qu'on lui raconta lui permit de deviner le reste ; c'était un roman qui donnait carrière à l'imagination.
Il eut cette pensée que gardée par un médecin la villa od son regard se promenait n'était pas une citadelle. Très-rompu aux choses du monde, très-
blasé, et peut-être par contre-coup très-perspicace, le Russe eut le sentiment que sa voisine s^ennuyait. Il s'en réjouit : Tennui est une route toujours ouverte par où passe la galanterie. Lui-même s'ennuyait à ses heures, bien qu'il eut une existence agitée et embrouillée.
— Si nous mêlions nos deux ennuis, se dit-il, peutêtre en ferions-nous un amusement.
Unechose, cependant, étonnaitle princeOdolinski. II n'avait jamais rencontré Armande, ni aux courses du printemps, ni sur la pelouse internationale de Bade, ni aux avant-scènes des petits théâtres, ni derrière la rampe, ni dans aucun bal, ni dans les salons interlopes où son oisiveté perdait une heure ou deux de temps à autre. Etait-ce donc une perle inconnue qui attendait un orfèvre habile pour être sertie dans TorPCe mystère constituait un attrait nouveau, dont il sentait sa convoitise aiguisée.
Un soir, étant à fumer sur son balcon, il entendit chanter. La voix montait par les fenêtres ouvertes de la villa. Celle qui Thabitait essayait une romance fort à la mode, qui se tenait à Taffût au bord de tous les pianos. Le prince en était exaspéré; mais Armande la disait avec un sentiment si vif et si fin qu'elle lui parut toute nouvelle.
— Eh ! eh ! dit-il, voilà une femme qui a le diable dans le gosier !
Armande, qui était en verve ce soir-là, chanta longtemps. Peut-être avait-elle aperçu le prince à son balcon, peut-être aussi ne Tavait-elle pas vu. Tout est possible en ces sortes d'affaires. Le Russe récouta, fumant toujours, et il estima que sa première impression était bonne.
— Décidément c'est une artiste, reprit-il, et, par amour de l'art, il faut que je le lui dise.
Solliciter un moment d'entretien, c'était bête ; se faire présenter, ce pouvait être long. Le prince Odolinski se souvint à propos que sa voisine s*amusait quelquefois à jeter du grain à de jolis pigeons à pattes roses, dont la gourmandise égayait son enfant. Dès le jour même, vers midi, à l'heure où M. Gaubert était à Paris, il appela son valet de chambre.
— Écoute, lui dit-il, tu vas prendre le fusil que tu vois accroché là, et tu assassineras les beaux pigeons qui roucoulent au bord de ce toit.
— Ces jolis pigeons qui lissent leurs plumes tranquillement et font la roue?
— G)mme je n'çn vois point d'autres dans les environs, c'est d'eux certainement qu'il s'agit.
— Pauvres bêtes !
— Attends de les avoir tuées pour les plaindre. Si maintenant tu ne fais pas coup double, je t'assomme.
— Mais ces beaux oiseaux appartiennent à cette jeune dame qui lit sous cet arbre... là, au pied de la terrasse!
— C'est bien pour cela I Va et tirel
Le valet de chambre s'empara du fusil que la main du prince lui indiquait, le chargea consciencieusement, fit feu et tua raide deux pigeons. Le reste de la bande partit à tire-d'aile. Trois minutes après le prince sonnait à la grille de sa voisine, qui regardait, tout émue, les corps sanglants des deux ramiers.
•^ Madame, dit le Russe, je ne sais vraiment corn*
ment vous faire agréer mes excuses. J'ai un valet de chambre, un bélître qui se grise abominablement... C'est lui qui vient d'assassiner vos pigeons... Voulezvous que je le prenne par le collet et que je le jette ù, vos pieds après Tavoir roué de coups?
— Ohl monsieur... -
— En Russie, madame, ce serait déjà fait... il périrait sous le bâton... Mais en France on a des habitudes conciliantes qui perdent tout... Puisqu'il ne vous plaît pas que je tue cet imbécile, je le chasserai... Cest un père de famille, un excellent serviteur qui ne mérite aucun reproche aussi longtemps que le vin de son maître ne le tente pas... Mais ses pleurs n'y feront rien... je serai sans pitié!
— Eh bien! monsieur, si vous croyez me devoir quelque chose, je vous demande la grâce du coupable,
— Quoi! madame, tant de bonté! Le talent ne vous suffit donc pas ?
— Mon talent, dites-vous? et lequel, s'il vous plaît ?^
— Pardonnez-moi, madame; mais si le^drôledont vous venez d'obtenir le pardon a commis une faute par maladresse, moi, par curiosité, j'en ai commis une autre hier. J'ai passé deux heures à vous écouter au clair de lune.
— Ah!
— J'adore la musique, vous chantiez : voilà mon crime .
Armande sourit de Tair d'une reine en belle humeur; le Moscovite s'inclina, et se nommant :
— Le prince Michel Odolinski, madame, qui a l'honneur d'être votre voisin... Vous l'ignoriez sans doute?
— Presque, répondit Armande.
Elle écarta le pan de sa robe, et du doigt montra au Russe une chaise voisine de la sienne.
— Cest le malheur des hommes de passer inaperçus partout où ils se montrent, poursuivit le prince en s*asseyant. Une femme, même dans les ténèbres, a quelque chose en elle qui fait qu'on la voit. Je parle des femmes qui vous ressemblent... Oui, madame, avant d* être curieux j'avais été indiscret; je ne m*en repens pas, non vraiment, puisqu'au plaisir des yeux s'est ajouté le charme des oreilles. Et je ne suis pas l'ennemi du trop en ces sortes de matière. Figurez- vous donc ma surprise et ma joie : oti il n'y avait qu'une gracieuse et jolie personne, ce qui n'est pas rare à Paris, je découvre une artiste.
— Oh! une artiste...
— Mon Dieu, madame, je suis têtu... Quand j'ai une opinion, je la garde... On veut bien dans mon pays barbare assurer que j'ai le goût bon... Que voulez- vous! on n'a pas traversé les premières scènes de l'Europe impunément... On s'y forme. .. Ce n'est rien que cette romance que vous avez chantée hier, la Sérénade de Gounod^ je crois, et c'est tout. Un sentiment musical très-vif, le ton juste, de l'expression... Vous ne vous en êtes pas tenue là; d'autres romances et de petits airs ont suivi ce premier morceau... J'ai savouré ce régal en gourmet... Vous n'avez jamais paru sur aucun théâtre, madame?
— Jamais !
— Pardonnez-moi l'impertinence de cette ques-
tîon. M"« Sontag, une ambassadrice, s'y est fait voir. Votre inclination ne vous pousse pas de ce côté?
— Mon inclination peut-être... Cependant je n'y ai jamais songé.
— C'est dommage !,.. vous y réussiriez d'emblée.
— Vous croyez?
— Je le jure.
— Un serment n'est pas une preuve.
— Voulez-vous en tâter l'aventure?
— Où donc, je vous prie?
— Dans une représentation que j'organiserai pour vous, au clair d'une rampe, devant un véritable orchestre.
— * Et en face d'un vrai public ?
— Oui.
Ârmande se mit à badiner avec le bout de sa ceinture, et se mordant les lèvres :
— Hum! c'est tentant! reprit-elle.
— Laissez-vous tenter.
— Et après ?
— Vous continuerez.
— Et ainsi de suite, à perpétuité ?
-^ Non pas, mais tant que ça vous amusera,
— Et si l'on siffle?
— Quand on vous aura vue! Ah I j'en mets tous les Parisiens au défi !
— Eh! ixionsieur, tous les Parisiens n'ont pas des domestiques pareils au vôtre, des domestiques qui du premier coup tuent adroitement Içs pigeons de leurs voisins !
— Ah ! vous avez deviné cela, vous ! s'écria le prince, qui éclata de rire; eh bien! un aveu me mettra plus à Taise... Oui, madame, ce meurtre, c*es< moi qui Tai commis par le bras d*un mercenaire, et je Tai commis avec préméditation, dans le seul but de savoir si je ne me trompais pas, et si vous étiez bien telle que je le supposais après vous avoir examinée et entendue du haut de mon observatoire. Mes prévisions s'arrêtaient à la cheville de la réalité, et si cette franchise brutale vous déplaît, j'en suis fort au désespoir, mais un Cosaque ne dit que ce qu*ilpt;nse.
— Eh ! eh ! voilà un homiQe qui ne ressemble pas au docteur Gaubert ! se dit Àrmande.
Le prince, alors, d'un air de courtoisie joyeuse :
— Vous plaît-il , madame , de me choisir pour votre imprésario provisoire, quelque chose comme un humble Mécène qui cherche une étoile?
Armande sourit, regarda de côté comme un oiseau gourmand que tente ane cerise, prit une fleur dans une corbeille, en déchira les pétales du bout des dents, secoua la tête d*un air d'hésitation coquette, et tout à coup :
— J'y consens, dit-elle.
Odolinski s'inclina sur sa main,, qu'il baisa :
— Me permettez-vous de m'occuper de vos affaires aujourd'hui même et de venir vous en parler demain?
— Je le veux bien.
— A quelle heure ?
— A la même; c'est la plus commode, on peut causer.
Cela dit, le prince s'éloigna après l'avoir profon- -«-«•^ent saluée.
— Parbleu I je m'en doutais, murmura-t-il, c'est Manon Lescaut habillée; à la mode du jour!
Il laissait Armande un peu troublée et surprise du ton qu'avait pris l'entretien. Cet entretien avait été plus vite et plus loin qu'elle ne l'avait supposé. Dans la visite imprévue de son voisin, elle n'avait vu tout d'abord qu'une distraction, bien qu'un instinct secret l'avertît du but réel de cette visite, et dans la situation d'esprit où elle se troqvait une distraction est toujours la bienvenue. Malheureusement, certains hasards disposent des conversations. Lorsqù' Armande avait reçu le prince, elle n'avait aucun projet, et eût été bien étonnée si on lui avait prédit qu'elle serait presque engagée au moment où il la quitterait. Mais bien des routes mènent à un cœur d'où l'amour est sorti et où l'ennui est entré, et cette perspective de théâtre et de triomphes qu'elle avait entrevue était celle par où la fantaisie du prince s'était glissée.
Un autre sentiment que Tennui lui était venu en aide. Armande jie pouvait se défendre d'une haine indéfinissable et profonde contre Thomme qui l'avait tirée de sa détresse. Cette haine, que ceux qui en auraient reçu confidence auraient pu flétrir du nom d'ingratitude, avait sa logique dans un ordre de sentiments dont le cœur est seul juge. Elle en voulait au docteur de l'avoir violentée moralement, d'avoir accepté pour complices son isolement et sa misère.
S'il l'avait disputée à la mort, c'était à son profit et
non par pitié. Dans ses soins de la dernière heure la charité avait eu moins de part que la convoitise. Plus tard il Tavait aimée, ardemment aimée, c'est vrai, mais la tache ineffaçable était au fond de cet amour et en corrompait tous les élans. En briser les liens, c'était donc pour Armande une revanche; elle était tentée de se la donner.
Ce n'était pas tout encore; un vague espoir d'indépendance l'excitait. Le théâtre ne pourrait- il pas la lui procurer? Au fond de tout cela, ce qu'elle sentait le mieux, c'était l'impérieux désir de ne pas vivre éternellement dans l'ombre de M. Gaubert. Elle n'avait peut-être plus la possibilité d'aimer, et en éprouvait Tinvincible besoin.
Le lendemain, le Russe sonna à la porte de sa voisine, à l'heure convenue. Il n'avait pas perdu son temps. D'un air oti la reconnaissance prenait le sourire du triomphe :
— Je pourrais presque m'écrier : « Ville gagnée! » comme autrefois les preux qui venaient d'emporter une citadelle d'assaut, dit-il; mais j'attends que vous ayez disparu sous une pluie de bouquets pour vous demander modestement si je n'avais pas raison.
— Expliquez- vous, répondit vivement Armande.
— La représentation que je vous ai promise aura lieu le jour que vous choisirez... Le théâtre est à vos ordres, l'affiche prête: il ne s'agit plus que de savoir par quel rôle vous désirez débuter...
— Comment! déjà?
— J'arais vingt-quatre heures, et il s'agissait de vous.
— Eh bien! voilà que la peur méprend.
— C'est bon signe. Les meilleurs soldats ont un frisson quand ils vont au feu, puis ils fondent sur l'ennemi, tête baissée.
— Mais c'est que je ne sais rien I
— Vous apprendrez plus vite \
— Et les répétitions ?
— Est-ce que le chemin de fer ne irittrche p«s pour tout le monde .^ Au besoin, je mets à votre disposition tout ce qu'il y a chez moi, les chevaux, la voiture et le cocher.
— C'est donc une affaire résolue?
— En doutez-vous? Est-ce qu€ je ne suis pas votre directeur en chef?
— Je me résigne, dit coquettement Armande. Elle se dressa, secoua les plis de sa robe, ébouriffa
ses cheveux, dans lesquels elle piqua deux roses, et, se plantant devant le prince :
— A présent, que me conseillez-vous ?
— Il faut prendre cette brochure que j'ai apportée à tout hasard, — les Espiègleries d'une pan toufle^ — la lire soudain, et m'en dire une scène ou deux.
— Rien que cela?
— Oui, pour commencer... Après quoi;vous chanterez, s'il vous plaît, la romance que voici.
— Est-ce encore une espièglerie de la pantoufle dont vous parlez ?
— Précisément. Vous déchiffrez la musique à livre ouvert, n'est-ce pas?
— Un peu.
— C'est tout ce qu*il faut... Maintenant... lisez. Le public n'attend jamais^ et le public, aujourd'hui, c'est moi.
Ârmande, on le sait, avait joué la comédie au château de Maule, et quelquefois au pied levé. Elle eut bientôt fait de pajrcourir la brochure pour saisir le caractère du rôle qu'elle avait à traduire; alors, regardant le prince et saluant à la façon des soubrettes :
— C'est fait, dit-elle.
Le Russe frappa trois coups dans ses mains, comme on fait au théâtre, et s'asseyant :
— Au rideau ! cria-t-il.
Armande entra en scène subitement.
En un clin d'œil elle ne se ressemblait plus. C'était une autre femme. Le prince, tout surpris, récouta. Elle avait l'accent juste, la voix bien posée, le geste aisé, la démarche libre, beaucoup de naturel, de Tentrain, de la finesse, de la gaieté. L'auditoire, qui s'apprêtait à manifester une approbation complaisante, fut enlevé; il applaudit des deux mains et cria : < Bravai »
— Eh bien? dit Armande quand elle eut fini. Ses lèvres remuaient encore que déjà Michel l'avait
embrassée sur les deux joues. Elle se rejeta en arrière en rougissant.
— Madame, dit tranquillement le prince, ce sont des feux que votre directeur vous accorde. On ne calcule pas avec Tenthousiasme.
tES TROIS GRACES 229
-^ Alors VOUS êtes content de moi? dit-elle sans pouvoir s'empêcher de rire.
— Si content que je suis prêt à vous signer un engagement.
— Que vous ferez commencer?
~ D'hier.
— Et qui finira?
— Quand vous voudrez; je laisserai le chiffre des appointements en blanc.
— Eh bien! mon cher directeur, laissez-moi la romance et la brochure, et quand j'aurai bien saisi Fesprit de mon rôle j'aurai l'honneur d'en causer avec vous.
Le prince Odolinski se retira satisfait, comme un homme qui n'a pas perdu sa journée.
— Il est clair que la fine mouche comprend à demi-mot, se dit-il; elle ira loin, j'imagine.... Où diable le talent va-t-il se nicher !... L'aventure débute bien, comment finira-t-elle?
Il haussa les épaules.
— Comme beaucoup d'autres que j'ai connues, sans doute!... Un temps couleur de rose, un temps couleur de fumée. . En attendant, j'y gagne de ne plus m'ennuyer.
Armande, de son côté, restait songeuse. Elle venait de mordre à la grappe, et pour rien au monde elle n'eût renoncé à l'idée de débuter. Mais elle ne se faisait aucune illusion sur les résultats de cette tentative. Elle avait subi deux épreuves dont sa con-
23o . LES TA(HS GRACES
fiance ne s'était pas relevée, et jugait de ravenir par le passé.
Assise à la même place où l'avait laissée le prince, elle regardait sa fille, qui se roulait dans l'herbe et, ' par intervalles, arrivait en trébuchant jusqu^à ses genoux pour lui faire admirer une fleurette ou quelque petit caillou brillant ramassé dans le gazon. Elle l'embrassait et son cœur se serrait. Quand elle sentait sur ses joues le contact de ces lèvres enfantines, une expression de douceur descendait en elle et la rafraîchissait. Mais que deviendrait cette enfant dont le père avait disparu? Au prix des efforts les plus constants, parviendrait-elle à lui assurer l'existence? Elle l'avait vue presque morte dans ses bras. La nuit, quelquefois, ce souvenir la réveillait en sursaut. Fallait-il l'exposer de nouveau à de telles misères, et pourquoi? Un soir n'avait-elle pas fait l'abandon d'elle-même? N'était-elle pas, d'un seul élan, tombée jusqu'au fond de l'abîme? Espérait-elle en remonter la pente, et comment? Et puis Armande ne s'y trompait pas. Dans cet examen d'elle-même auquel son esprit ^e livrait, elle reconnaissait qu'elle avait des habitudes qui dataient de son enfance , et auxquelles il lui devenait chaque jour plus difficile de renoncer. Commencées à Saint-Mandé, développées au château de Maule, continuées dans la viUa de Bougival, elles avaient enfoncé leurs racines si profondément dans son cœur que l'élan d'un amour sincère aurait eu seul la puissance de les en arracher. Elle avait le goût du bien-être, du luxe, et peut-être plus que le goût, le besoin. Le virus était dans ses veines. Il y fermentait avec la rancune, la honte, la colère , et la poussait toujours plus avant, comme
LB8 TROIS GRACB8 23 1
l'aiguillon du bouvier chasse le bœuf dans le sillon . Mise en lumière par le théâtre, elle était assurée de ne rien changer aux conditions exceptionnelles de sa vie. Qui sait même si elle n'en trouverait pas de plus larges et de plus brillantes?
En ce moment elle entendit sur le sable d'une ailée voisine le pas de M. Gaubert, que l'omnibus du chemin de fer de Bougival venait de déposer au pied de la côte. Il marchait lentement^ accompagné du jardinier qu*il semblait interroger. Armande sourit, et, ramassant la brochure que le prince lui avait laissée, se mit à Tétudier d'un air de tranquillité. En un instant le médecin fut auprès d'elle. Elle ne remua pas.
— Eh! mon Dieu I quelle attention ! vous ne m'apercevez donc pas ? fit-il d'une voix brève
Armande le regarda; il était fort pâle.
— C'est clair, le jardinier a parlé, pensa-t-elle. Eh bien ! tant mieux !
— Que lisez-vous là? reprit M. Gaubert presque aussitôt.
— Voyez... un livret d'opérette... les Espiègleries d* une pantoufle. C'est fort drôle.
— Et qui vous Ta donné, s'il vous plaît, ce livret?-
— Le prince Michel Odolinski.
— C'est donc vrai ?
— Quoi?
— Que le prince soit venu vous voir?
— Vous interrogez donc vos gens?
— Que je les interroge ou non, la question n'ect pas là... répondez.
— Oui, il est venu.
— Aujourd'hui?
— Aujourd'hui, et hier aussi.
— Mais à quel propos, pourquoi ?
— Simplement parce qu'il m'a entendue, qu'il lui a paru que j'avais la voix jolie et des dispositions pour le théâtre, et qu'il m'a proposé de me faire débuter.
— Voilà, par exemple, quelque chose qui n'arrivera jamais I
— Vous vous trompez... Cela arrivera dans quelques jours...
. — Vous comptez donc revoir le prince?
— Sans doute.
— Quand ?
— Demain, je crois.
— Alors je vais dès ce soir prendre mes précautions et donner des ordres pour demain...
Armande posa la main sur le bras de M. Gaubert, et d'une voix douce :
— Ne prenez pas cette peine, vous m'obligeriez à vous quitter tout à l'heure, et vous ne voudriez pas m'exposer à frapper à la porte d'un voisin pour lui demander l'hospitalité.
— Vous feriez cela, vous I
— Oui, moi.
M. Gaubert frappa du pied par terre avec violence.
— Ecoutez , poursuivit Armande froidement , je crois qu'en me conduisant ici vous avez négligé de passer chez le maire et chez le curé; donc, entre' nous aucun lien. Un matin vous m'avez prise, un soir je puis vous^quitter. Vous pâlissez et vos yeux lancent des éclairs ! Cette maison n'est pas le Château de Barbe-Bleue, et je n'y vois point de tour oîi vous puissiez m'enfermer. Ainsi le plus simple est de vivre en paix. Je ne vous taquine pas sur vos idées, ne me chicanez pas sur mes projets.
— Un tel langage après ce que j'ai fait pour vous!
— Je ne l'avais pas oublié ; c'est donc une maladresse que de me le rappeler. Vous plaît-il de compter ? J'y consens. Vous m'avez tout donné, la robe que je porte, le toit qui m'abrite, le pain que je mange, le valet qui me sert. Je vous dois tout... mais j'étais jeune et belle, et vous ne m'avez pas dit : a M'aimezvous ? » Tout cela , c'est donc moins une aumône qu'un marché. Vous vous êtes payé, il n'y a plus ici ni créancier ni débiteur.
Elle croisa ses deux jambes l'une sur l'autre, et, posant le coude sur son genou, le menton dans sa main :
— Il y a des mois qui vieillissent plus que des années, reprit-elle avec amertume; j'ai beaucoup réfléchi, comme vous m'en aviez donné le conseil autrefois. Voyons ! si demain la fantaisie vous prenait de faire vendre les meubles de cette maison et de disparaître en me laissant ^seule avec mon enfant sur la grande route, à quel tribunal m'adresserais-je pour faire reconnaître mes droits, dites?
234 ^^ TROIS GHàCBS
— Mais tu sais bien que je t'adore et que jamais tu ne seras seule.
— Je sais qu'un autre a tenu le même langage et qu'il court le monde, peut-être même avec une autre femme.
-*- Est-ce que je lui ressemble, moill
— Oh! moi non plus, je ne me ressembla pas! L'Armande d'aujourd'hui n'est pas l'Armande d'à* lors... Et la seule chose que je sache bien, c'est que je veux être comédienne.
— Eh bien! tu le seras, s'écria M. Gaubert, qui se jeta à ses pieds, et le premier je t'aiderai à le devenir, et le premier je t'applaudirai et je serai fier de tes triomphes! Mais ne parle plus de t'enfuir... ne dis pas que tu veux me quitter... tu me brises le cœur... Ce que tu voudras, je le voudrai... Je n'ai de bonheur que par toi, d'intelligence que par toi, de courage que par toi... Je ne sais ce que c*est que l'amour que depuis que je te connais ; c'est une fièvre et une ivresse I... Sans toi la vie me semblerait déserte... Va! j'étais insensé tout à l'heure,.. Ne serai-je pas éternellement ton obligé ? Ai-je rien fait qui vaille un de tes baisers ?... Je suis à toi corps et âme... dispose de ma fortune et de mon être, mais reste auprès de moi et laisse-moi croire qu'un jour tu m'aimeras !
Armande réprima un geste de dégoût.
— Voilà donc ce que sont les hommes! pensa-telle; on les frappe, ils s'aplatissent; on les aime, ils vous écrasent !
Puis avec grâce, et lui tendant la main :
— Ainsi, demain je vous présenterai aa prince Michel? reprit-elle.
LBS TROIS 6RAGBS 235
— - Puisque cela te plaît, soit.
— Alors offrez-moi le bras; il ine semble que la pluie va tomber.
La présentation se fit comme le voulait Armande, et les répétitions commencèrent sur-le-champ. Lorsque M. Gaubert ne pouvait pas accompagner sa maîtresse au théâtre, le prince mettait sa voiture à la disposition de sa voisine. Les complaisances du médecin, ou, pour mieux dire, sa lâcheté, l'avait perdu dans l'esprit d'Armande. Violent, âpre, dédaigneux, il aurait pu lutter ; fou de tendresse et d'amour, elle n'attendait plus qu'une occasion pour lui laisser ,voir toute l'étendue du mépris qu'il lui inspirait.
On avait organisé pour ses débuts une représentation à la salle des Jeunes Élèves de la rue de la Tour-d'Auvergne. Par ses nombreuses relations dans le monde de Paris, il n'avait pas été difficile au prince Odolinski de grouper sous le lustre un grand nombre de ces personnes qui fondent les réputations; on voyait dans les loges et aux stalles d'orchestre des journalistes , des auteurs dramatiques, des membres du Jockej'^lub, quelques diplomates, des femmes à la mode, et même deux ou trois directeurs à l'affût des étoiles. C'était le public du Gymnase et du Vaudeville un soir de première représentation. On s'attendait à un événement. Le prince occupait avec deux ou trois amis une loge d'avant-scène ; M. Gaubert se cachait à l'orchestre.
Dès les premières scènes le succès de la 4ébutante
justifia pleinement les prévisions du Moscovite. Elle enleva les applaudissements. Il y avait dans son jeu, dans la manière dont elle attaquait un couplet, dans son rire argentin^ dans sa grâce piquante une saveur de jeunesse qui ne la faisait ressembler à personne. Rien ne sentait Técole et le convenu. Elle eut des témérités heureuses ; un courant magnétique s'établit entre la scène et la salle. Armande en sentit le feu et s'abandonna à son instinct. A son dernier morceau ce fut une explosion. Des bouquets tombèrent à ses pieds ; elle eut les honneurs du rappel. Le corps hors de sa loge, Odolinski applaudissait des deux mains et mettait ses gants en pièces. Armande le paya d'un sourire. En suivant du regard ce sourire et le coup d'oeil qui l'envoyait à son adresse, M. Gaubert eut un serrement de cœur. Au lieu de l'enivrer, ces applaudissements qui retentissaient de tous côtés le désespéraient ; il sentait confusément que ce triomphe éclatant le séparait d' Armande.
Il sortit la tête en feu et se promena d'un pas nerveux sur le trottoir. Une minute après le prince entrait dans la loge de la comédienne.
— Premières armes! premières victoires ! lui dit-il.
— Est-ce bien vrai ? cria-t-elle, moi , je ne m'entendais plus.
— La joie des hommes et leur enthousiasme, c'est quelque chose ; mais le dépit des femmes, voilà le beau 1 Elles enragent, ma chère !
— Alors embrassez-moi ...
— Et deux fois plutôt qu'une, s'il vous plaît ! Armande s^aperçut seulement alors qu'elle avait
les épaules et les bras nus ; elle jeta vivement un peignoir autour d'elle, et rougissant ;
— Vous voyez, j'avais déjà la livrée des arts.
— Il n'en faut pas changer, dit le prince d'un air de regret.
Mais déjà, avec cette souplesse vive qui n'appartient qu'aux femmes et à certains hommes d'Etat, Ârmande s'était remise de son émotion première, et, de Tair d'aisance d'une maîtresse de iQaison qui reçoit une visite :
— Comment 1 vous venez saluer ma royauté naissante, et vous arrivez les mains nettes ! reprit-elle. Pas une rose I pas un brin de lilas !
— J'ai mieux que cela à offrir à la souveraine de mon invention.
— Et quoi ?
— Ceci.
Michel tira de sa poche deux feuilles de papier pliées en quatre, qu'il présenta à sa protégée.
— Qu'est-ce que .cela ? demanda-t-elle.
— Deux projets d'engagement.
Armande les ouvrit avec la vivacité d'un écureuil qui épluche une noix.
— Ah I je vais vous adorer ! s'écria-t-ellc.
— Je l'espère bien !... Cependant, lisez d'abord.
— C'est fait.
— Eh bien! qu'en pensez- vous?
— Voilà que je commence à connaître l'embarras des richesses I Mais vous^ mon cher Mécène, que me conseillez- vous?
— L'un de ces engagements vous offre trois ans;
l'autre n'en propose qu'un. Il faut accepter celui qui vous lie pour le temps le plus court.
— Parce que?.,.
— Parce que si vous avez le succès sur lequel je compte, c'est vous qui dicterez vos conditions.
— Et si je n'en ai pas?
— Alors les trois ans de l'autre ne dureront pas six mois.
— Ahl
— Ma chère, en matière de théâtre il n'y a que les applaullissements, c'est-à-dire les recettes, qui engagent... Les signatures ne sont qu'une formalité.
— J'opte donc pour les Variétés I
— Et tout le boulevard des Italiens vous y suivra;
— A propos! reprit Armande, qui enlevait son rouge avec un bout de serviette tfempé dans du cold-cream, et M. Gaubert?
— Il est dans la rue.
Alors, riant d'un rire aigu :
•^ Il est à sa place..» laissons-le, dit-elle.
Quand elle eut achevé lentement de changer de toilette, elle descendit, et le trouva devant le théâtre, qui battait le pavé du bout de sa canne.
-^ Enfin ? s'écrîa-t-il.
— Est-ce qu'il y a longtemps que vous êtes là? répondit-elle.
-^ On voit bien que vous n'étiez pas seule I... Vous me défendez de paraître dans les coulisses, et j'ai vu dix personnes monter dans votre loge.
— C'est que ces personnes sont du monde, repritelle d'un air de naïveté.
M. Gaubert, qui lui avait pris le bras, tressaillit et la regarda, mais la voyant tranquille et souriante,
il courba la tête. Elle comprit qu'il était entré dans cette période effroyable où Ton feint de croire à l'innocence pour éviter une explication d*où la rupture peut sortir.
— Allons! se dit-elle, j'enfoncerai le dard plus avant... v
Peu de jours après cette première soirée une affiche annonça les prochains débuts de M^'* Armandine — c'était le nom qu'elle avait pris — au théâtre des Variétés. M. Gaubert sentait qu'un malheur le menaçait. S'il s'obstinait à garder la comédienne, tout croulait autour de lui ; sa clientèle, qu'il négligeait, lui échappait, et, avec elle, la fortune qu'il était près de saisir* Déjà il touchait à l'heure des expédients. Mais quand sa raison lui criait qu'il fallait rompre avec cette aventure et n'y plus songer, son cœur déchiré éprouvait de telles angoisses qu'il n'avait plus ni force ni courage. Armande n'était pas fâchée de prolonger cette situation, qui la faisait pénétrer dans des bas-fonds qu'elle ignorait. Elle y trouvait, en outre, cette volupté malsaine de rembourser à M * Gau. bert la monnaie de ce qu'elle avait reçu d'Ernest de la Fauvière;
Le jour de la répétition générale elle resta comme éblouie en apercevant sur le devant de sa loge des costumes dont la magnificence était telle que ceux qui lui avaient été fournis par l'administration du théâtre ne lui semblèrent plus que des guenilles. Elle s'arrêta sur le seuil et poussa un cri d'admi-
ration. Le prince, qui raccompagnait, lui baisa la main :
— Voilà un cri pour lequel je vous dois des remerciements, dit-il.
— Ainsi, c'est encore vous?
— Ohl une simple carte de visite... j'espère faire mieux une autre fois.
— Mieux, c'est de l'audace I
— Eh bien I vous plaît-il de me donner une heure après la répétition ? nous ferons une petite promenade, et j'ai la prétention de croire que mon audace ne vous paraîtra plus que de la franchise.
Armunde s'habilla et joua de manière à mériter les suffrages de son directeur. Il y avait une trentaine de personnes dans la salle qui portèrent' dans tous les coins de Paris la nouvelle de son succès, non plus sur un théâtre d'élèves, mais sur une scène qui avait vu Jenny Colon et Jenny Vertpré. Bientôt après il n'y eut plus une stalle au bureau de location. Quant à Armande, se dérobant à la phalange de ses admirateurs, elle rejoignit le prince, qui l'attendait dans son coupé à la porte du théâtre.
— Me voici, dit-elle, et prête à vous suivre oîi vous voudrez.
Michel jeta une adresse au cocher, et au bout de cinq minutes, la voiture s'arrêta devant une maison de belle apparence, la rue Neuve-des-Mathurins. Le prince offrit son bras à Armande, traversa la cour et l'introduisit dans un pavillon composé d'un rez-de-
LES TROIS GRACES 2/^i
chaussée, surmonté d'un premier étage couronné de mansardes. On y arrivait par un perron de cinq marches garni de vases de fleurs et protégé par une marquise. Par la porte vitrée on apercevait un vestibule pavé de marbre, au bout duquel, derrière des rideaux de tapisserie soulevés par de lourdes embrasses, se dressait la rampe d'un escalier. Le guide d'Ârmande, en homme qui connaît les êtres, tourna le bouton d'ivoire d'uûe porte intérieure et la conduisit dans un salon dont les fenêtres cintrées ouvraient sur un jardin illuminé par les rayons du soleil cou-< chant. Alors, la saluant :
— Vous êtes chez vous, dit-il.
— Peste! fit-elle en promenant son regard sur les magnificences qui l'entouraient.
— Ce n'est qu'une bonbonnière : trois ou quatre pièces au rez-de-chaussée pour grignoter et causer avec les amis qu'on peut avoir. Votre appartement est au-dessus, il tiendrait dans la main... : une chambre à coucher, un cabinet de toilette, une salle de bains, un boudoir. . . Il faut peu de place pour dormir.
— Peut-on voir?
Le prince agita le cordon d'une sonnette. Une femme de chambre se présenta.
— Anna , conduisez votre maîtresse dit-il.
Sans témoigner aucune surprise, Armande suivit la soubrette, qui, trottant d'un pied leste, grimpa l'escalier, sur lequel se tordait un tapis,' et parcourut avec elle le premier étage. Rien n'y manquait de ce qu'avait annoncé le prince : la chambre était rouge, le boudoir poudre d'or, le cabinet de toilette tenté de vieilles toiles de Jouy à ramages. La camériste
242 l'Es TROIS GRACES
poussa une porte drapée cachée dans un angle, et fit voir une chambrette gaie, exposée au midi.
— Le chambre de mademoisselle, fit-elle. Lorsqu'elle redescendit, Armande avisa sur une
table, au milieu du salon, une feuille de papier qu'elle n'avait pas remarquée d'abord.
— Faut-il que je lise? demanda-t-elle,
— Ce n'est qu'un griffonnage au bas duquel il faut mettre votre signature. Les propriétaires sont des gens méticuleux... Quand ils louent leurs im« meubles, comme ils disent, ils veulent être eu règle... Celui qui vous a pour locataiit a signé le bail, et il désire que votre nom figure à côté du sien.
Armande prit la plume que lui présentait Odolinski et signa :
— A présent, si vous ne voulez pas que je reste, vos gens sont là pour me mettre à la porte, dit Iq prince.
— Eh ! eh ! savez- vous bien, répliqua-elle en faisant une jolie moue, que je ne pourrais jamais m'acquitter que par l'ingratitude !
— Oh ! de ce côté-là les femmes sont toujours en fonds !
Une heure après Armande et sa fille étaient installées dans le pavillon de la rue Neuve-des Mathurins, et, dans la soirée, M. Gaubert recevait un billet ainsi conçu :
« Vous comprenez, mon cher docteur, que mes occupations nouvelles ne me permettent plus d'ha-
biter la campagne ; ne m'attendez donc ni ce soir ni jamais. Vous m'avez donné un peu de votre science, je vous ai donné un peu de mon temps.,, partant quittes.
« ArMANPINE. 9
La représentation annoncée par les journaux eut lieu en présence de ce public particulier qu'on rencontre dans tous les théâtres, lorsque certaines cir* constances piquent la curiosité des oisifs^
On fit à la débutante une ovation qui dépassa de cent coudées le triomphe qui avait marqué son apparition sur la scène de la rue de la Tour-d' Auvergne. Les mains les mieux gantées applaudirent à toute outrance; les voix les plus autorisées crièrent bist à dtuj. ou trois reprises. On l'écrasa soùs une avalanche de bouquets. Un auteur à qui trente succès donnaient le droit d'imposer son opinion jura qu'Armandine n'avait pas moins de verve et d'esprit que M"e Déjazet, et qu'elle méritait en outre la première place entre les plus jolies actrices de Paris.
— Messieurs, dit-il à un groupe de jeunes beaux qui renchérissaient sur ses louanges, prenez garde! avec ce talent et ce visage elle vous mènera loin i
— Mais si elle veut bien s'en occuper, répondit Fun d'eux, j'irai volontiers pour elle jusqu'à la rue deClichyl
Comme le prince quittait sa loge après la chute du rideau, une ouvreuse lui remit une lettre dont l'écriture rapide et leste le fit sourire. Elle ne contenait que ces mots :
« M^*' Armandine a l'honneur d'inviter le prince
Michel Odolinski à souper ce soir, chez elle. On se réunira à minuit. »
Michel mit la lettre dans sa poche en homme que ces sortes d'invitation ne surprennent pas. Au moment où il suivait la contre-allée du boulevard pour rejoindre sa voiture qui l'attendait au coin de la rue Vivienne, il fut heurté par un passant; il se détourna, mais un nouveau choc l'obligea de lever les yeux. Il avait devant lui le visage pâle et décomposé de M. Gaubert.
— Pardon! monsieur, que désirez -vous? dit le prince, qui d'un geste poli ôta son chapeau.
— Il faut que je vous tue ou que vous me tuiez!... Le prince haussa les épaules :
— Cela se fait donc encore! reprit-il. Eh bien! soit... Demain alors, à la grille de Ville-d'Avray, à neuf heures... Ça me dérangera peut-être un peu, mais il n'est rien que je ne fasse pour vous...
Au premier coup de minuit Michel sonnait à la porte du pavillon de la rue Neuve-des-Mathurins.
Il remarqua qu'il n'y avait point de voiture dans la cour.
— C'est bon signe, pensa-t-îl.
La chambrière qu'il avait choisie l'introduisit dans un petit salon où elle le pria d'attendre un instant. Bientôt après Armande parut en peignoir de mousseline , les bras nus sous des manches amples et flottantes, les cheveux simplement relevés et tordus sur la tête , sans ornements, sans bijoux.
tout en blanc. Une porte s'ouvrit, elle lui prit le bras et le conduisit dans une petite salle à manger où il y avait une table dressée. On n'y voyait que deux couverts.
— Est-ce assez comme cela? dit*elle sans le regarder.
— Vous êtes un ange !
— Oh! uft ange en n^Iigé...
Elle s'assit d'un air de nonchalance.
— A propos, reprit-elle, j'ai fait dire à votre cocher de se retirer.
Le lendemain, un peu après le réveil du jour, Armande, accoudée sur Toreiiler, prenait une tasse de chocolat; le prince, assis près d'un feu clair, devant un guéridon, l'imitait.
— Sans reproche aucun, dit la comédienne, savezvous bien que vous traitez les anges un peu cavalièrement. La matinée commence à peine, et vous me quittez!...
— C'est la vertu qui me pousse à cette bêtise... et il en faut par ce temps maussade !
— Expliquez-moi cela.
— J'ai donné parole... Une affaire m'appelle à l'autre bout du monde, et je ne vois aucun moyen de n'y pas être dans une heure.
— Si j'étais homme, moi, je n'aurais d'affaires que celles qui me plairaient.
— Oui, parce que vous êtes femme, et que vous vous en souvenez.
Michel se leva et embrassa Armande sur l'épaule.
— Décidément , reprit-il en la regardant , j'en veux à rimbécile qui me dérange 1
— Je vous crois sans peine, répliqua-t*elle. Puis, posant la tête sur l'oreiller :
— Me ferez-vous l'honneur de déjeuner avec moi?
— JeTespère... mais il y a le chapitre des accidents imprévus qu'il faut toujours prévoir... Si j'avais la maladresse de n'être pas de retour au pre-: mier coup de midi, croquez une aile de perdreau à ma santé.
A neuf heures le prince arriva à la grille de Villed'Avray avec ses témoins; il y trouva M. Gaubert, qui se promenait, mâchant un cigare, hâve^ les joues creuses, le regard fiévreux.
Le prince sourit en le saluant.
— Voilà un homme qui est dans de mauvaises conditions pour se battre, pensa«t-il; il est capable de n'avoir pas dormi, et sa main tremblera.
On s'enfonça dans le bois. M. Gaubert marchait d'un air rogue. Arrivé dans un endroit clair, entre des arbres, sur un terrain tapissé de mousse, il frappa du pied :
— Si nous nous arrêtions... N'est-on pas bien ici ? dit-il.
— Très-bien, répondit Michel.
On mit habit bas, on croisa le fer, et M. Gaubert se jeta sur le prince comme un furieux.
— Ah! il y tient! pensa Michel.
Un peu avant midi il parut chez Armande, qui
était assise au coin du feu, une brochure à la main. Elle glissa vers lui un regard souriant*
— Je savais bien que vous reviendriez , dit-elle ; Faile de perdreau attend, modestement couchée à côté d'une aile de faisan.
— Ma chère, remerciez-moi ; je vous apporte des nouvelles de votre médecin.
— M. GaubertI
— Lui-même. Il a le caractère fort mal fait, cet Esculape. Croiriez-vous qu'il m'a fait courir les bois par ce vilain brouillard, sous prétexte qu'il voulait mourir?...
— Ah ! mon Dieu 1
— Voilà où vous menés tes gens que vous n'aimez plus... Ça fait trembler!... Moi j'ai eu pitié de sa clientèle et l'ai piqué au bras. Il ne saignera plus personne d'un grand mois.». Et comme les bonnes actions portent toujours bonheur^ j'ai grand appétit.
— Servez ! dit Armande,qui frappa sur un timbre.
Vers ce même temps Etiennette commençait à s'apercevoir que l'ordre, le travail, l'économie ne suffisent pas toujours à gravir la pente. Pour toucher à ce but, que Théophile ambitionnait de plus en plus, à mesure qu'il s'en éloignait davantage -^ la fortune — il fallait un je ne sais quoi dont elle avait un sentiment vague. Elle en parlait quelquefois à la vieille M"' Rodier, qui hochait la tête. Cétait peut-être une certaine audace. Qui sait! peut-être cette témérité qui est l'âme du commerce, s et oui consiste souvent à emprunter sans savoir si
Ton pourra rendre. A ce point de vue, la probité nuit. En somme, le crédit est une foripe de Témprunt, il en vit. Lorsqu'Etiennette développait ces idées à sa belle-mère, celle-ci laissait tomber ses longues aiguilles à tricoter, et les mains sur ses genoux :
— Prends garde, ma fille I ces idées-là me font peur! disait-elle.
— Ohl reprenait Etiennette, ce ne sont que des théories ; mais quand on ne les applique pas on n'a que le pain de chaque jour; on n'a pas l'épargne; et cependant jamais, quoi qu'il arrive, je n'en conseillerai la pratique à mon mari.
— Et vous aurez raison... Mon pauvre mari et moi, nous ne pensions pas à ces choses-là. On nous avait dit que chaque jour suffit à sa peine, et nous travaillions courageusement, laissant à Dieu le soin de bénir nos efforts. Il ne nous a point abandonnés, et nous avions des nuits tranquilles et des jours paisibles.
— Vous n'habitiez point Paris, ma mère!
— Oui, je commence à comprendre. Paris est dur aux pauvres et aux timides, malsain aux faibles. Il broie ou il corrompt. Ce n'est pas la place des simples et des petits. J'en avais peur de loin; de près il m'épouvante.
Etiennette entrait alors dans cette période dure et sinistre que connaissent les athlètes de la vie pris entre des obstacles infranchissables. Le découragement la gagnait sans que son énergie en fût diminuée. Comme un naufragé qui voit le rivage au loin et qui fend le fiot implacable, elle luttait sans espoir de l'atteindre jamais. Il lui arrivait quelquefois de faire en esprit un retour sur le passé.
LES tttOlS ÔRACE8 ^49
Elle ne s'était pas épargnée et rien ne Tavait lassée. A ce rude labeur que sa robuste santé lui avait permis de continuer sans en être brisée, elle avait gagné d'être estimée... Et puis?
— Eh bien! disait-elle en se raidissant, j'irai jusqu'au bout I
Un matin on vint l'avertir qu'un commissionnaire demandait à lui parler. Elle le fit entrer. Cet homme, qui tenait une lettre à la main^ regarda de tous côtés d'un air de mystère.
— C'est bien à M""« Rodier que j'ai l'avantage de parler? dit-il.
— Oui.
— Non pas à M"^^ Rodier la mère, mais à M°»' Théophile Rodier?
— C'est moi-même.
— Alors, voici quelque chose qu'on m*a chargé de Yous remettre, mais à vous seule et en mains propres.
— Qui? demanda Étiennette, qui hésitait à prendre la lettre.
— Une dame, et une belle dame encore, qui est descendue tout exprès de voiture au coin de la rue des Fossés-^Montmartre, où je stationne... Elle m'a dit qu'il y avait une réponse, et elle attend.
Étiennette, qui venait de jeter les yeux sur l'enveloppe, tressaillit; elle avait reconnu l'écriture d'Armande. D'une main tremblante elle rompit le cachet de cire parfumée :
c Je n y tiens plus, disait la lettre, il faut que je t'embrasse... Viens ce soir au théâtre des Yariétés^
OÙ je joue. Mais viens-y seule; voici une baignoire... Qu'il y a longtemps que je ne t'ai vue! C'est depuis cette horrible soirée où tu as conduit ton fiancé chez moi... Et que d'événements depuis !... N'est-ce pas que tu viendras?... J'ai tant besoin de pleurer!... » — Dites que j'irai! s'écria Etiennette.
Ces trois mots lui étaient sortis du cœur avant la réflexion. Restée seule, et la lettre entre ses mains, elle réfléchit. Comment faire? Certes, son mari ne consentirait jamais à l'accompagner, après la défense qu'il lui avait faite de revoir sa sœur. Quant à y aller seule, il n'y fallait pas penser. Les habitudes de la maison ne le lui permettaient pas. Cependant elle était résolue à tenir la promesse qu'elle venait de faire à Armande. C'était donc elle qui jouait sous le nom d'Armandine? Elle avait vu ce nom en gros caractères sur une affiche de spectacle. Comment ne Tavait-il pas frappée? Amïande comédienne! Pourquoi? Comment?
— Et elle pleure? répétait-elle.
Etiennette se souvint tout à coup que ce soir-là Théophile avait un rendez-vous d'affaires qui devait le retenir très-tard hors de la maison.
— Tout de suite après dîner je partirai, et il ne se doutera de rien! se dit-elle.
Sa belle-mère entra ; Etiennette se jeta au-devant d'elle, et lui pressant les mains, tout d'un élan :
— J'ai un service à vous demander, dit-elle, ne me refusez pas.
— Qu'as-tu donc?
— Dites-moi d'abord que vous consentez, je vous en prie... Si vous saviez comme je vous aimerai!... Depuis une heure je suis folle... tenez, lisez.
Elle lui tendit la lettre d' Armande.
— Bon Dieu lune comédienne, votre sœur! ex^ clama la pauvre M"* Rodier,
— Voilà bien longtemps que je Tai perdue... je la retrouve, et vous ne voulez pas que je Tembrassel... Ah ! Dieu! j'en aurais le cœur crevé I ... Ne dites pas nonl Est-cedonc un si grand crime que de voir une sœur qui vous appelle?...
— Mais Théophile?
— Il n'en saura rien... Nous dirons que nous avons été faire une visite, que sais-je, une promenade. ••
-— Un mensonge !
— Chère mère, je vous en conjure, venez. Songez, il y a presque deux ansi et deux ans c'est si long!... ^lle n'a que moi... Elle me supplie de lui accorder
une heure c'est une aumône Nous rentrerons
ensemble... Je ne vous ai jamais rien demandé, et ça me tient làl... Est-ce que vous voulez me réduire au désespoir?...
Et elle embrassait M"'* Rodier sur les mains, qu'elle trempait de larmes, et sa poitrine était soulevée comme par des sanglots. Hors d'elle, et prise de pitié :
— Eh bien, nous irons! dit la pauvre vieille.
252 LBS TROIS GRACBS
Les choses se passèrent comme Etiennette Tâvait espéré. Théophile, pressé de courir à son rendezvous, jeta sa serviette avant la fin du dîner.
En un instant les deux femmes furent dehors. Il n'y a pas loin de la rue du Mail au théâtre des Variétés. Quand elles entrèrent dans leur baignoire on venait de commencer une première pièce.
— Ce sera pour tout à l'heure^ dit Etiennette, qui s'était procuré un programme.
Bientôt le rideau s'abaissa^ puis se releva. Le cœur d' Etiennette se mita battre; elle ne quittait plus la scène des yeux, et pressait la main de M"« Rodier par petits mouvements convulsifs. Tout . à coup elle entendit une voix à la cantonade :
— C'est Armande ! dit-elle. Subitement elle devint toute pâle.
La voix qu'elle venait d'entendre filait comme une fusée. On aurait dit le chant d'une alouette, tant elle avait d'éclat et de gaieté. Armande entra; une volée d'applaudissements la salua. Etiennette eut un ébloui^ement. M°** Rodier se pencha vers elle :
— Est-ce que c'est vraiment votre sœur ? demandât-elle.
Etiennette ne put lui répondre que par un signe de tête. Armande portait un costume de fantaisie éblouissant. Elle était court vêtue , avec des souliers à paillettes, des bas de soie roses, les épaules à demi découvertes dans un corsage de taffetas gris de perle très«*échancré où couraient mille broderies d'or, des
rubans dans ses cheveux épars en boucles, les bras nus jusqu'au coude, et la taille serrée dans une jupe bouffante de couleur cerise qui chatoyait à chacun de ses pas. Un mouvement un peu vif laissait voir le genou. Cent lorgnettes s*étaient levées. D*un bond, et toujours chantant, une rose à la main qu'elle effeuillait, Armande arriva jusqu'à la rampe. M^^ Rodier crut voir un feu follet, un tourbillon, une grappe d'étincelles d'où s'échappait un chant d'oiseau. Etiennette n'avait plus de respiration.
Etait-ce donc la même femme qu'elle avait vue blême, à demi morte sur un lit de misère 1 Mais Armande, dans sa parure de papillon, avait beau chanter et rire, Etiennette avait les paupières baignées de larmes.
Pendant Tentr'acte une habilleuse du théâtre vint la chercher.
— Bonne mère, attendez-moi, dit Etiennette, qui embrassa vivement M»* Rodier et suivit l'habilleuse.
Elle traversa le théâtre au milieu des machinistes qui démolissaient les décors, longea un couloir étroit, grimpa un escalie/ raide qu'éclairaient des becs de gaz sortant des murs, et, surprise par cette odeur particulière qu'on ne respire que dans les coulisses, arriva dans un corridor le long duquel dix portes étaient percées portant des numéros.
— C'est ici, dit Thabilleuse en s'arrétant devant la première qu'elle rencontra au sommet de l'escalier.
Elle cogna du doigt. La porte s'ouvrit. Une grande
^^4 LBS TROIS ORÀGBS
lumière frappa les ytux d'Étiennette, et elle se sentit enveloppée dans un tourbillon de soie qui l'entraînait vers le fond de la loge en la criblant de baisers.
«>- Laissez-nous, mère Cliquet 1 cria la voix d'Ar«mande* Et la porte se referma.
Seè bras nus serraient toujours le cou d*Etiennette.
— Toi! c'est toi! dit*elle. Ahl que je suia heureuse t . . • Embrasse-moi ! . .,
Et elle se mit à sangloter.
— Tiens! reprit-elle, fai bien cru d'abord que je ne te reverrais jamais. •. Il y a des aveux qui décbi-* rent^ mais le chagrin a été le plus fort. Je ne vivais plus de ne pas te voir! Mon pauvre cœur est en morceaux, mais tu es au fond.
Elle s'interrompit , et la regardant les yeux tout mouillés :
-^ Tu m'aimes toujours, n'est-ce pas?... Gaie ou triste, je pense à toi.. • Gaie ! je ne le suis plus guère. . • Je fais du bruit et on croit que je m'amuse... Ah! que je voudrais être dans un coin, être pauvre, être aimée, manger du pain honnête I... Cest fini à pré* sent, tout cela est un rêve... Je m'appelle Arman-* dine, et Dieu sait ce que je fais !
Elle eut un frisson,
— Tiens! ajouta-t-elle en poussant du doigt un bracelet qui étincelait sur sa toilette entre un pot de rouge et une patte de lièvre, voilà ce que je viens de recevoir... Ça vaut bien vingt mille francs. Je vais le renvoyer à qui me l'adresse... Le nom est là, sur cette carte... C'est leur manière de nous faire la cour, àces messieurs... Mais donnant, donnant, voilà ma devise, et je ne veux rien donner. Ah! la vie I j'ai
appris à la connaître entre ces planches... 6*est sale et c'est laid!
Étiennette l'écoutait tout étourdie. Elle l'embrassait de temps en temps, devinant mille choses qu'elle n'osait pas comprendre.
— Pauvre Arraajide! murmurait-elle à demivoix.
— Ah! oui, pauvre Armande! Et on m'envie cependant... Mais je m'y ferai peut-être!... Mes camarades s'y sont bien habituées!... J'ai fait des choses dont la pensée me rend toute blanche la nuit quand le souvenir m'en revient... Et je ne puis plus m'arréter!,.. Il faut que j'aille... Je suis comme une pierre que le pied d'un passant a fait glisser sur une pente... elle roule. J'ai rencontré ce passant sur mon chemin. ..
— Et ta fille? lui dit Étiennette tout à coup,
— Marie? Ah! ne m'en parle pas!...
~ Est-ce qu'elle est malade?
— Non, Dieu merci I Mais , comprends donc , je l'jadore; mais elle, m'aimera-t-elle un jour? Elle est toute petite à présent, elle est rose, elle est gaie... elle joue... je la serre sur mon cœur, je l'embrasse et elle rit... Mais plus tard, quand elle sera grande, que lui dirai-je? Et si elle devine, comment supporter s'a présence! Je n'aurai plus d'enfant... j'aurai un jugel...
Elle cacha sa tête entre ses mains; les pleurs la gagnaient.
— Madame, dit une voix derrière la porte, Ten* tr'acte touche à sa fin.
— Merci, mère Cliquet, vous savez que je ne suis que delà dernière scène... j'ai le temps.
Armande s'essuya les yeux.
— Je ne te parle que de moi... je suis une égoïste, reprit-elle... Il ne faut pas croire que je pleure tou*^ jours, j'ai des heures où je ris. En outre, il y a des choses auxquelles on reste des semaines sans penser... quand elles reviennent on les écarte... Et puis ce soir les nerfs s'en mêlent... Les cGonédiennes savent cela!... elles ont toutes des nerfs!... Toi, en as-tu? '
— : Je n'ai pas le temps.
Armande passa le bras sous la taille d'Étiennette :
— Parle-moi de toi... Tu as dit ces derniers mots d'un air que je n'aime pas... Es-tu heureuse?
— J'ai un mari, un enfant.
— Toi aussi?... et je ne le savais pas!... Tout petit?
— Quinze mois... Il est en nourrice à la campagne... Je vais le voir le dimanche... Le resleda temps je travaille. . .
— Toujours?
— Toujours.
— Ton mari t'aime, cependant ?
— Oui, beaucoup, à sa manière...
— C'est comme le prince avec moi !
— Quel prince?
Armande tressaillit.
— Rien, reprit-elle, passons, nous parlerons de toi... Ainsi, si je comprends bien, les choses ne vont pas comme tu le voudrais?
— Non, le présent est dur, l'avenir incertain,
— Ah ! pauvre chère sœur!
Elle Tembrassa, et lui parlant à Foreille :
— Mais si tu es gênée je suis là...
— Y penses-tu?...
— Ah! oui... tu as un mari, et ton mari ne voudrait pas...
— Armande I
— Cependant je gagne de l'argent.. ^ l'argent de mes appointements, et celui-là est bien à moi... je puis donc...
— N'insiste pas, je t'en prie.
Armande laissa tomber ses bras avec découragement :
— Voilà encore une de mes misères... te savoir malheureuse et ne rien pouvoir !
— Je ne suis pas malheureuse au point que tu crois...* Des embarras momentanés... Les commencements sont toujours difSciles... Ça s'arrangera. . .
— Promets-moi cependant que si un jour...
— Oui, oui, je te le promets.
— Tu as dit cela trop vite, tu ne le penses pas... Tu ne sais pas le mal que tu me fais. ..
— Eh bien! je te le jure.
On frappa de nouveau à la porte.
— Mademoiselle, vous n'avez plus que cinq minutes, cria la mère Cliquet.
— C'est trois de plus qu'il ne m'en faut... Embrasse-moi vite. Je te reverrai, n'est-ce pas?
— Mais je ne sais...
— Ne me dis pas non... tu me ferais pleurer. Tiens... voilà que c'est déjà fait. Quels yeuxl tout gros et tout rouges ! Allons, un peu de blanc, et il n'y parsditra plus.
Elle prit des pots et des brosses sur sa toilette et barbouilla son visage.
■— Cest fini!... reprit-elle. La mère Cliquet va te reconduire.. \ Aime^moi bien toujours...
Elle ouvrit la porte; Étiennette gagna Tescalier, précédée de la mère Cliquet. Une vocalise éclata derrière elle.
«— La voilà qui rattrape sa serinette... dit la nière Cliquet... Ahl dame» faut pas badiner avec ça!
Presque aussitôt» Étiennette entendit la voix d' Armande, qui descendait sur ses talons, et criait à l'avertisseur t
— Me voilà ! me voilà!
Un moment après, assise dans sa baignoire, tout ahurie encore de ce qu'elle avait entendu, elle Taperçut de nouveau derrière la rampe, dans la soie et les paillons, illuminée, brillante et comme affolée par la musique. Il lui fallut presque Un eSort pour se bien persuader que ce qu'elle voyait c'était la réalité, et que cette femme qui allait et venait sous les feux du gaz, chantant et riant, et faisant voltiger sa jupe aux reflets changeants, c'était cette même Armande qui tout à l'heure pleurait dans ses bras.
Étiennette rentra toute pensive et toute triste dans son appartement de la rue du Mail, hâtant le pas. Théophile n'y avait point encore reparu.
— Vous avez été bonne, merci, ma mère, dit-elle à M°»« Alphonse Rodier en l'embrassant-
LES TROIS GRACES 25û
La bonae vieille la retint doucement par la main.
— Vous avez le cœur gros, ma fille,
— Cest vrai.
— Je ne sais pas ce que vous a dit votre sœur... vous penserez à votre enfant... moi, je vais prier pour elle.
Le prince Odolinski, cependant, avait fait sa petite maison du pavillon de la rue Neuve-des-Mathurins. Il en était la providence visible et Thôte quo* tidien; mais Armande commençait à connaître le revers de cette élégance qui avait la prétention de ressembler aux types les plus purs de Tancienne aristocratie. Le prince ne se gênait plus. Le visage du fils de rUkraine perçait sous le masque du gentilhomme.
Ainsi qu'un grand nombre de ses compatriotes, Michel Odolinski avait pris de la civilisation occidentale un vernis éclatant. Aucun professeur ne lui avait manqué, et, après les professeurs, auc un voyage pour rendre cette surface plus brillante. Dans les salons, sur les champs de courses, un beau langage^ émaillé d'esprit un peu cherché, une affectation d'impertinence et de gaieté, toutes les apparences de la prodigalité, ce qui ne veut pas dire qu'on soit généreux toujours, et une politesse inépuisable dont l'ironie faisait le fonds; mais il ne fallait pas donner un coup de talon dans cette surface ; elle se fût brisée comme ce mince rideau de glace qu'un matin d'avril répand sur un ruisseau et que rompt le pied léger d'un che-
26o LES TROIS GRACES
vreuil. Animé par un souper trop bruyant ou par une veille trop prolongée autour d'une table de jeu, le prince avait des éclats subits de colère, des intempéries farouches d'humeur, des vivacités de paroles qui frisaient la grossièreté : l'Asiatique faisait expie* sion et Ton retrouvait le Tartare sous le Parisien.
Il y avait eu des heures où Armande avait vu le caractère du prince en déshabillé, et F homme face à face sous le maquillage de l'éducation. Elle n'avait pas plié, et devant la révolte de ses instincts sauvages le prince avait trouvé la révolte de la fierté. Des luttes s'étaient engagées où il n'avait pas remporté la victoire. Il lui en restait une certaine rancune. Mais à ce moment-là l'actrice des Variétés était dans la première fleur de la mode, et il ne rompait pas.
Un soir, après un dîner copieux, suivi d'une partie de baccarat meurtrière, Michel arriva chez Armande à l'improviste. On lui répondit qu'elle n'y était pas. Il appela. Anna parut.
— Et ta maîtresse ? dit le Russe.
— Madame est à son théâtre... il y a répétition générale...
— Ah I oui... je l'avais oublié. Si j'allais la chercher?
— Le prince est le maître et ça fera certainement plaisir à madame.
— Mais il fait un temps à ne pas mettre un laquais dehors ! Et puis, j'ai soif. As-tu du rhum ? •
— Tout ce que le prince voudra.
La soubrette prit un flacon qu'elle posa avec un verre sur un plateau de cristal; le prince remplit le verre et le vida coup sur coup deux ou trois fois.
— Sais-tu ce que je viens de faire ? J 'ai perdu deux cent mille francs en deux heures.
— Deux cent mille francs ! répéta Anna, qui ouvrit des yeux tout grands.
— Ma foi, oui; c'est du guignon. Tout cela raflé eu dix coups. As-tu des cartes ?
— En voici, dit Anna, qui ouvrit un tiroir.
Le prince les battit, et s'asseyant devant une tablé :
— Mets- toi là.
— Oh! prince l
— Veux-tu bien te mettre là ?... Bien I tu vas comprendre... c'est un baccarat... je taille et tu pontes...
— Oh! je sais...
— Ah I tu sais... Tu dois savoir bien des choses, en effet, avec ce minois-là...
Anna sourit.
— Oh I un minois d'antichambre I fit-elle en minaudant.
— Peste 1 il aurait sa place dans un boudoir !
Le prince remplit son verre, le vida de nouveau, distribua les cartes et abattit le jeu :
— Tu vois... je perds encore.,. Toujours la même veine I...
— Mais moi je gagne. ., Qu'est-ce que je gagne ? Le prince fouillait déjà dans sa poche, lorsqu'on
entendit dans la cour le roulement d'une voiture.
— Madame I dit Anna, qui se leva.
Presque au même instant le frôlement d'une robe de soie glissa dans la pièce voisine. Anna disparut. La porte s'ouvrit. Les yeux d'Armande firent le tour de la chambre.
— Vous, prince!... Que faisiez- vous donc là? ditelle en jetant son manteau.
— Vous le voyez... je vous attendais.
— En jouant? »
— Il faut bien tuer le temps!... Vous n'arriviez pas.4. Mais c'est ici comme au Club, je perdais!
— Contre qui?
— Contre Anna.. . et j'allais payer quand vous êtes entré. La pauvre fille a eu peur... Par exemple, je ne sais pas ce qu'elle m'aurait donné si elle avait perdu.
— Moi, je sais qu'elle a perdu sa place à ce jeu4à.
— Vous vous fâchez? Ma foi, tant mieux! la colère vous va fort bien ; vous êtes tout à fait charmante ce soir.
Odolinski se leva un peu chancelant. Il était tout parfumé et sentait l'alcool. Les bras ouverts, il voulut prendre Armande par la taille. Le dégoût la saisit, elle le repoussa.
— Des manières! dit-il en trébuchant.,. Est-ce que ça va durer, ma chatte?... Ah! je comprends,... je vous avais promis un collier, ce me semble, et vous ne le voyez pas!...
— Prince!...
— Tenez... le voilà.., Il était dans ma poche... ramassez.
Ainsi parlant, Michel, qui tenait un écrin de ve-^ lours dans sa main, le jeta sur le tapis. Uécrin s'ouvrit, et le bijou s'en échappa. Armande tira violem* ment le cordon d'une sonnette. Anna souleva une portière.
— Voilà ce que le prince vous donne pour vos peines... Prenez, dit Armande en lui montrant le collier, qui brillait par terre entre elles deux.
— Ab ! c'est comme ça 1 Alors prends aussi ce baiser, dit le prince à la soubrette, qui saluait
Un baiser sonna sur son col incliné.
— Merci, dit Anna.
— Sortez! s'écria Armande.
— Et qui donc, s'il vous plaît? demanda Odolinski.
— Vous d'abord, elle ensuite.
Michel devint pourpre. D'une main rude il saisit un coffret sur la console, et, fou de colère, le lan^a contre le mur, oti il vola en éclats :
— Tout est à moi ici ! s'écria-t-il, tout I meubleSi bétes et gens, et je le prouve !
Il s'avança vers Armande les mains levées. La comédienne s'empara d'un lourd couteau d'ivoire qui traînait sur une table entre un livre et un buvard^ et en frappa Michel avec une telle violence qu'il roula par terre. Alors, sautant par-dessus son corp$ et s'éloignant:
— Anna, du thé pour le prince t... Il est grisl Aussitôt qu'elle fut seule, Anna se pencha sur le
Russe qui, d'une main incertaine, s'accrochait à un meuble, et le souleva. Il s^élança vers la porte par laquelle Armande venait de sortir, comme s'il eût voulu l'enfoncer.
— Prince ! s'écria la soubrette qui le retint,
La vivacité de son mouvement lit qu'il se trouva dans ses bras. Se retournant alors :
— Tu es jolie, balbutia-t-il... il n*y a que toi que j'aime... Viens!
Ârmande t}nt parole. La porte resta fermée pour Michel, qui, le lendemain, sonna vainement chez elle. Ce fut l'événement du jour ; on en parla au foyer des Variétés, oîi les camarades d'Armandine se réjouirent de cette rupture, qui ouvrait une succession. Mais la semaine n'était pas écoulée que déjà vinirt pers onnes qui avaient un rang considérable dcns le monde de Paris s'étaient fait présenter chez la comédienne. On remarqua bientôt après que le coupé d'un grand d'Espagne, celui du comte de Campo-Rubbio, s'arrêtait volontiers devant le pavillon de la rue Neuve-des-Mathurins.
Le prince Michel eut un éclair d'esprit; il posa sa carte chez le docteur Gaubert, avec ces quatre mots écrits au crayon : Du même au même.
Mais un grain de rancune fermentait sous cette apparence d'indifférence philosophique. Il cherchait à se venger et voulait le faire d'une façon originale. D'un homme à une femme ce n'est point aisé; cependant un moment vint où, comme Archimède, le Russe crut pouvoir dire : « J'ai trouvé! »
Un soir de représentation à bénéfice bîi Armandine remplissait un rôle «nouveau, on vit Anna, en grande toilette, paraître tout à coup dans une loge d'avant-scène ; elle portait les mêmes perles et cro-
quaît les mêmes bonbons qu'autrefois sa maîtresse; elle donna la première le signal des applaudissements avec une vivacité qui attira sur elle Tattentîon de tout le monde. Quelques personnes, et parmi elles des actrices du théâtre qui l'avaient aperçue dans la loge de leur camarade, la reconnurent. Son nom circula de bouche en bouche ; on chuchota , et Armande fut bien obligéede remarquer son ancienne femme de chambre. Elte pâlit un peu. C'était comme une insulte publique, une insulte en chair et en os qu'on lui infligeait sous la lumière du lustre. Le plus terrible était que cette insulte avait un côté comique qui prêtait au rire. Après un couplet de facture enlevé brillamment, un bouquet magnifique lancé par Anna tomba aux pieds d' Armande. Une de ses camarades le ramassa lestement pour le lui présenter; un bout de papier retenu par une épingle au cœur d'un gardénia appela son regard, et en un clin d'œil elle lut ces quatre vers :
J'ai gagné la soubrette et perdu la maîtresse; Jouer à qui perd gagne au doux jeu de l'amour, C'est avoir de la chance, Àrmande, et je m'empresse, De vous dire : Combien vous dois- je de retour?
Un collier, celui-là même qu'elle avait refusé, en^ tourait le bouquet.
Il y a des circonstances oti la mémoire des femmes est implacable. L'amie d' Armande n'eut garde d'oublier une syllabe de ces quatre méchants vers; ils firent le tour du théâtre en un instant. Chacun se mit à les répéter en sourdine. Le rideau baissé, on affecta de se taire tandis qu'Armandç sortait de scène. Tous les compliments du comte de Campo- Rubbio ne purent lui arracher un sourire.
— Ah l du pain noir, et vivre seule ! murmura-t-i elle en entrant dans sa loge.
Mais si ce cri partait de ses entrailles, la comédienne n'avait plus assez de force pour en accepter les dures conditions. Armandine Tavait définitivement emporté sur M^^® Thévenaux.
Tandis que F Espagne remplaçait la Russie dans le pavillon de la rue Neuve-des-Matburins , Etien* nette, qui suivait son rude sentier, reçut un matin une lettre qui la fit partir en toute hâte pour Livry. La nourrice lui mandait que son fils, qu'on avait laissé en sevrage chez elle à cause du grand air, était malade depuis deux ou trois jours. Elle le trouva alité et pris de fièvre, la bouche aride, les yeux ternes , la peau sèche. Elle Tenleva dans ses bras; la tête de Tenfant roula inerte sur ses épaules. Pas un cri, quelques faibles gémissements.
— Mon Dieu! qu'a-t-il donc? s*écrîa-t-elle.
— Je ne sais pas, dit la nourrice, qui pleurait. Ça lui a pris il y a quelques jours. Quand j'ai vu qu'il ne guérissait pas, je vous ai écrit.
-- Ah 1 malheureuse ! que ne le faisiez-vous plus tôt!
Etiennette embrassa l'enfant coup sur coup, le pressant contre elle.
— Au moins, avez-vous vu un médecin? repritelle aussitôt.
— Oh ! oui ; mais il faut croire que c'est quelque chose de bien extraordinaire... il n'y comprend rien.
Il dit comme ça qu'il faudrait un grand médecin de Paris.
Etiennette enveloppa Tenfant d'une couverture, et se leva comme pour remporter.
— Y pensez-vous, madame ! s'écria la nourrice ; rhomme qui Ta vu a déclaré qu'il mourrait subitement s'il prenait un refroidissement... Ici il a chaud et je ne le quitte pas... Cette tisane qui est là, de* vant le feu, c'est pour lui.
Etiennette coucha Fenfant dans son berceau avec mille précautions.
— Je vais à Paris, mais avant ce soir je serai de retour avec un médecin... Veillez bien sur lui, ditelle d'une voix étranglée. • '
Le nom d'un fameux médecin qui s'était fait une spécialité des maladies de l'enfance lui était subi* tement venu à la mémoire. Elle avait entendu parler de M. Nieber par un manufacturier de Mulhouse qui dînait un soir chez son mari. M. Nieber n'avait dans sa clientèle que le faubourg Saint-Germain, la banque, la diplomatie, et il ne répondait pas à tout le monde. Comment l'avoir?
— Je ne sais pas ; mais je l'aurai ! se dit-elle,
La locomotive qui l'emportait lui semblait morte. Elle arriva enfin à Paris et sauta dans une voiture. Il lui fallait de l'argent, et beaucoup. Théophile n'en avait pas. M'»'' Alphonse Rodier possédait bien quelques valeurs, mais av^nt qu'on eût vendu ses titres de rentes et qu'on en eût touché le prix l'enfant serait mort, et il fallait emmener M. Niebert coûte
268 LES TROIS GRilCES
que coûte. Il y avait bien encore Lucien Reynald? Mais aurait- il une somme assez forte à sa disposition ? Et puis , quelque chose d'indéfinissable ne permettait pas à Etiennette de recourir à lui. Le nom évoqué, elle le chassa aussitôt de son esprit. Soudain elle pensa à sa sœur.
— Vite! rue Neuve-des-Mathurins! dit-elle au cocher.
En la voyant entrer, Armande sauta de joie.
— Ahî je ne t'attendais plus! s'écria-t-elle.
Puis elle recula efifrayée, à Taspect de ce visage oîi la désolation était peinte.
— Est-ce que tu es ruinée? s'écria-t-elle.
— Ah ! si ce n'était que ça, dit Etiennette... lAon pauvre enfant!...
Les larmes Tétouffèrent. Elle fit un effort.
— Il est en danger, de mort, reprit-elle. Il faut un grand médecin, M. Nieber; il' fait des miracles... mais tu comprends, il s'agit d'aller à la campagne... Je n'ai point d'argent...
~ Et tu as pensé a moi ?
— Oui!
— Viens, que je t'embrasse! Tie^ns... prends... Tout ce que j'ai est à toi...
Armande ouvrit un meuble, et mit, sans compter, dans les mains d' Etiennette une poignée d'or et de billets de banque.
— Livry, c'est à quatre lieues d'ici, n'est-ce pas? reprit-elle,
— Oui, je crois.
— Eh bien! mes chevaux te conduiront chez M. Nieber, qui demeure ici près, rue Caumartin, puis au grand galop à Livry.
C'était l'heure oU elle allait au bois de Boulogne ; son landau était tout attelé ; elle y fit monter sa sœur.
— Faites tout ce que M"« Rodier vous dira, ditelle au cocher, et s'il faut crever les chevaux , crevez-les .
La voiture partît comme une flèche.
— C'est la première fois que l'argent m'est bon ! dit Armande, qui s'essuyait les yeux.
Etiennette fut bientôt chez M. Nieber. Il revenait d'une consultation et travaillait dans son cabinet. Etiennette interrompit le domestique qui voulait l'arrêter et força la porte.
— Monsieur, dit-elle à M. Nieber, qui écrivait, mon fils se meurt, il faut laisser tout cela... Vous seul pouvez le sauver... J'ai une voiture à la porte... venez.
— Mais, madame, est-ce loin ?
— A la campagne... Nous y serons dans une heure.
— A la campagne! c'est impossible... J'ai prit rendez- vous...
— Monsieur, s'écria Etiennette, voilà deux mille francs... si vous me rendez mon fils vous en aurez le double, le triple... N'ayez pas peur... je Décompterai pas...
— Mais...
— Et si vous avez des entrailles vous aurez pitié d'une malheureuse mère qui n'a que cet enfant, et
VOUS le lui rendrez... Pour l'amour de Dieu, venez, je VOUS en prie... Qui sait s'il ne rend pas le dernier soupir tandis que vous attendez I
— Eh bien î je vous suis, répondit M. Nieber, qui serra les deux mille francs dans un tiroir. . . L'argent, ce n'est rien... C'est pour vous... pour une mère. . .
Bientôt la voiture roula comme un tourbillon sur la route .de Livry. Les chevaux étaient blancs d'écume ; Etiennette pressait le cocher. Chemin faisant M. Nieber l'interrogea sur les symptômes de la maladie.
— Sauf qu'il respire, c'est un cadavre, dit Etiennette.
On arriva chez la nourrice. L'enfant vivait encore. M. Nieber le prit dans son berceau et le coucha sur ses genoux. Ses mains sûres le retournaient en tous sens avec adresse et douceur. C'était déjà un autre homme : ses yeux brillaient du feu de l'intel- Hgence. Il sentait la mort devant lui, et il voulait arracher une proie à cette ennemie si souvent combattue.
— Il était temps, madame ! dit-il à demi-voix.
Il pencha la tête de l'enfant en arrière et lui ouvrit délicatement la bouche. Etiennette, qui ne perdait pas des yeux un seul de ses mouvements, regarda au fond de la gorge tuméfiée du petit Jacques des taches blanches assez épaisses qui s'étendaient au milieu de olaaues rouges.
une angine... reprit M. Nieber.
Il s'arrêta. Étiennette le regarda avec l'expression d'une horrible anxiété.
— Eh bien! oui, ajouta M. Nieber, c'est une an gine couenneuse... Peut-être puis-je le sauver encore. Vous sentez- vous la force de m'aider?
— Moi? ordonnez!
— Bien!... prenez l'enfant sur vos genoux. Obéissant alors aux prescriptions de M. Nieber,
elle maintint ouverte la petite bouche qui salivait^ et le docteur passa à plusieurs reprises un crayon de nitrate d'argent sur les parties malades.
— Vous savez, dit-il après, qu'il y va de la mort pour vous?
— Qu'est-ce que cela fait? répliqua-t-eile avec un l^er mouvement d'épaules. . . Mais vous, alors ?
•^Ohî moi... c'est mon métier... Seulement, ne l'embrassez pas... c'est inutile.
Il écrivit rapidement une ordonnance sur un bout de papier, et le passant à la nourrice :
— Il y a bien un pharmacien par ici?
— Oh! oui, deux même.
— Eh bien! courez chez le plus voisin et rapportez Tite ce qu'il vous donnera.
La nourrice revint haletante au bout de cinq minutes, qui avaient eu pour la mère la durée d'un jour. M. Nieber sauta sur le paquet qu'elle tenait à la main et commença des insufflations d'alun.
— C'est une bataille, dit-il ; nous sommes arrives tard, c'est pourquoi il faut frapper coup sur coup.
Étiennette lui embrassa les mains doucement.
— Ecoutez, reprit M. Nieber attendri, si j'avais avec moi un interne je le laisserais ici avec l'enfant, mais comme )e suis seul, nous allons l'emmener
EnveloppeZ'le de couvertures.*, nous fermerons la voiture, et, couché sur vos genoux, il sera comme dans son berceau. Chemin faisant, je continuerai le traitement... J*ai maintenant tout ce qu^il faut...
Peu d'instants après le landau roulait de nouveau sur la route qui s^allongeait entre deux rangées de vieux ormes; de temps à autre M. Nieber trempait un pinceau dans une fiole et, ouvrant la bouche de Tenfant, le lui promenait dans Farrière-gorge.
— C'est de Tacide hydrochlorique, disait-il.. ••• toujours la bataille... il ne faut pas lâcher pied.
Des lambeaux de peau blanche arrachés par la toux parurent bientôt sur les lèvres du petit Jacques. Étiennette pâlit afifreusement.
— Ne vous effrayez pas... reprît M. Nieber, c'est le travail qui s*opère... nous avons attaqué la fausse membrane.
Et il continua tranquillement, Tœil clair, la main sûre, comme s'il avait été chez lui, dans un fauteuil. Quand on fut rue du Mail il prescrivit un vomitif et promit de revenir dans la soirée.
Théophile apprit alors seulement ce qui s'était passé. M"* Alphonse Rodier, tout émue, s'installa avec Étiennette au chevet de l'enfant.
— Elle vous Ta donné deux fois, dit-elle à son fils. M. Nieber passa la nuit auprès de Jacques. Au
petit jour il eut un soupir de contentement.
— Ah! dit-il, je crois que j'ai vaincu 1
Pendant les premiers jours Étiennette ne pensa qu'à son fils; puis quand elle fut rassurée elle se sou-
vînt d'Armande, à laquelle elle n'avait pas écrit depuis qu'elle était sortie du pavillon de la rue Neuvedes-Mathurins les mains pleines d'of. Elle s*y rendit sur-le-champ.
— Madame n'est pas visible, dit un domestique qui la reçut dans Tantichambre.
Étiennette griffonna son petit nom sur un bout de papier.
— Mais^ dit cet homme, qui d'un coup d'oeil lut ce nom, j'ai des ordres, et...
— Ârmande vous chassera si vous ne vous pressez pas, répliqua Étiennette. Allez!
Deux minutes après Étiennette entendit un pas précipité sur l'escalier; sa sœur parut, et l'entraîna dans un petit salon.
— Il y a du monde dans tous les coins ici : mon directeur d'un côté, un fournisseur d'un autre et une troisième personne ailleurs. Mais tous ces gens-là attendront... je n'ai pas si souvent Toccasion de te voir... Que tu as bien fait de venir!... j'étais sur les épines... Et le bonhomme?
— Sauvé !
— Il n'y a qu'à te regarder... tu rayonnes! Pauvre Étiennette! ainsi te voilà tranquille?
— pM. Nieber en répond. Sans lui..» je puis dire sans toi, il était perdu. C'est un homme étonnant que M. Nieber, mais je ne sais pas s'il se serait dérangé si je n'avais eu les mains pleines...
— Que tu me rends heureuse en me parlant ainsi.. Je suis donc bonne à quelque chose?
— Je voulais venir avec Théophile pour te rcmcrcier...
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— Ne me remercie pas... tu gâterais tout. Fais mieux... amène- moi ton fils...
— Jacques !
— Ah! il s'appelle Jacques... Je Tembrasserai commes'ilétait â moi... etje Taimerai... va! Cest entendu, n'est-ce pas ?
— Oui, dilÉtiennette avec une certaine hésitation; mais il faut attendre qu'il soit tout à fait bien... et ce ne sera pas avant quinze jours ou trois semaines.
— Et dire que je ne le connais pas, lui, ton enfant I Est-ce triste! Mais tu ne connais pas non plus ma fille. .. Veux-tu la voir?
— Si je le veuxl