LES INTERPRÈTES DE LA LÉGENDE 249 PRÉDICATEURS ET PANÉGYRISTES
Ecrire de sainte Anne est encore assez facile, surtout si l’on se borne à répéter ce que d'autres et cent autres ont dit et redit,— mais parler d'elle ne l’est pas. La parole parlée exige, pour être écoutée, le mouvement, l'entrain, l'élan, quelque chose de cette chaleur qui animait, comme nous l'avons vu, les Pères de l'Eglise d'Orient ; elle exige avant tout cela le sentiment vif des choses —des choses sacrées, et peut-être, pour cette raison, faudra-t-il toujours un saint pour parler vrai d’un saint.
Aussi bien, la plupart des sermons ou panégyriques de sainte Anne que nous avons pu lire, nous ont-ils laissé froid, Sans doute, une parole faite pour être parlée n’est pas faite pour être lue, mais on avouera aussi que là où l’idée, la phrase, le mot ne vibrent pas, la parole n’a pas dû vibrer très fort non plus, ou bien alors, c'était, —si vous permettez le mot,—l'emballement à faux et à froid, fait assez ordinaire du reste.
Toutefois, comme les chefs-d'œuvre sont très rares en tout ordre de choses, et qu'on n’a pas raison d’être plus sévère ici qu'on ne le serait ailleurs, il y a lieu d’être content si seulement la chaire chrétienne des derniers siècles, —nous ne parlons maintenant que de celle-là, —a pu honorer sainte Anne de quelques travaux sérieux. Et puis, somme toute, il se peut que l’éloquence ne fasse pas partout défaut, mais qu’on la sente au contraire inspirer tel passage d’un saint Vincent Ferrier, par exemple, d'un Lansperge, ou d’un bon saint François de Sales, comme rous avons pu en juger haut.
Chronologiquement, après les Pères de l'Eglise, ie premier panégyriste que nous devrions mentionner serait peut-être Pierre de la Palud, un dominicain du treizième siècle, d'abord professeur de théologie à Paris, et devenu ensuite patriarche de Jérusalem. On lui prêtait trois sermons sur sainte Anne, et il va sans dire que, les circonstances nous favorisant, nous nous somines fait un devoir de les chercher, Recherche inutile, même le jour où nous avons pu
feuilleter les Sermones Thesauri novi, deux in-folio de l'an 1508, où cependant nous avions pensé faire la découverte !,
Même insuccès et plus complet encore, quant à un discours d'un certain Théodore l'Hyrtacénien, conservé en manuscrit à la Bibliothèque nationale et portant titre: Description du jardin de sainte Anne. En vérité, nous aurions voulu voir cette curiosité littéraire *, mais si tout le monde peut entrer dans ce palais de la science, ne fât-ce que pour s'y chauffer en hiver, n'obtient pas là qui veut tout ce qu’il veut en fait de livres et surtout de manuscrits
Saint VINCENT FERRIER (1347 ?-1519) est plus abordable, et làbas, en Corse, dans notre couvent d’études, notre couvent d'exil, puisque c'était après l'expulsion, —il s'est trouvé un jour sous notre main un volume de lui, ou soi-disant de lui, intitulé: Serswones de Sanctis. Saint Vincent Ferrier, le grand apôtre, le prodigieux orateur du quatorzième siècle, pour qui les églises étaient trop étroites et qui prêchait en plein air, lui-même, une de nos gloires à nous, avait-il une fois au moins prêché sainte Anne ?
Naïveté, et folle question d’un homme qui ne cherche et ne voit jamais qu’une chose !--Quoi qu'il en soit, à la page 277 du dit volume, nous trouvions cet intitulé en propres termes : De sancta Anna, matre
beate Virginis Marie, Sermo,—ce qui, peut-être, se passe de traduction.
L'entrée en matière était très simple: ‘“ Puisque la messe d’aujourd’hui, aussi bien que la fête, est de SAINTE ANNE, le sermon sera également de sainte Anne; ” preuve, pour noter la chose en passant, q:e, à l’époque de saint Vincent Ferrier, c’est-à-dire dans la seconde moitié du quatorzième siècle, la fête de notre Sainte se célébrait déjà en Occident, c'est-à-dire bien antérieurement au décret de Grégoire XIII (1584), lequel d’ailleurs n’a fait que la reconnaitre et la confirmer.
Petrus de Palude, Sermones Thesauri novi, 2 pt. in-fol. à 2 cols, Argentinæ, im.
press. per Joannem Knoblauch, Anno MDVINI.
? Voir Vofices et extraits des manuscrits de la Bibl, nat., t. V, p. 712.
Quelque part ailleurs nous consignons un souvenir qui confirme ceci.
préd un gi
terra
préél lente préhe
08, où
s d'un 3ibliosainte raire *, ce, ne at tout
e, et là-
d’exil, ;s notre ones de Jrateur s et qui avait-il
ne voit volume, +, 1natre de tra-
be d’auermon 1ose en e dans hinte se décret nnaître
tinæ, im
LES INTERPRÈTES DE LA LÉGENDE 25t
Le discours se divise en trois parties, selon l'usage depuis consacré :
“Sainte Anne a désiré longtemps, elle a espéré d'une espérance qui touchait à la certitude, elle a conservé pour Dieu le fruit de son sein.” Puis vient toute la légende telle que nous la connaissons :
la longue stérilité, les aumônes, les jeûnes, les prières, la promesse de consacrer à Dieu l'enfant qui naîtra, les apparitions de l’Ange : tout comme si ce grand esprit et ce grand cœur d'apôtre ne pouvait trouver rien à dire de plus touchant. Nous parlions d’éloquence : c'est là qu'elle est en effet, dans ce simple récit fait par la bouche d'un saint.
Au surplus, il y a de l'apparence que le bienheureux Père aimait assez ces tant vieilles et pieuses traditions,
puisque, trois fois encore, il y revient, dans ses sermons sur la Nativité de la Vierge !.
Fig. 95. Saint Vincent Ferrier,
MICHEL de HONGRIE est un type remarquable de l’ancienne prédication eñ douze ou quinze points. — Pour lui sainte Anne est
un grand arbre planté au milieu de la terre: Æcce Arbor in medio terre (Daniel IV).
Ses douze rameaux, pour traduire littéralement, sont : l’aimable préélection, la notable préfiguration, la glorieuse zomination, l'excellente vobilitation, l'opulente fructification, l'angélique visitation, l'irrépréhensible conversation, etc.
Le second panégyrique disserte savamment du silence de l'Evangile à l'égard de la Sainte, —et par exemple: Uz ait Philosolus primo Physicorum et octavo Topicorum: peccatum est fieri per plura quæ fieri possunt per pauciora : comme dit le Philosophe
! B. Vincentii..O, P., Sermones de Sanctis, in-120, Anvers, 1570, pp. 277-282, 356, 367, 564 ss.
dans les Physiques et les Topiques : “Où le moins suffit, c'est un péché d'employer le plus.” Et c'est pourquoi, la sainteté de la Vierge présupposant la sainteté deses parents, Dieu n'a pas voulu permettre aux évangélistes de décrire la vie de sainte Anne.—Ce n'est pas le seul argument de ce genre,
Le tout est digne de ce traité de l’art oratoire (Modus predicandi) par où débute le volume, et qui lui-même se termine par une lettre de Notre-Seigneur, adressée à tous les prédicateurs, laquelle lettre est ‘“ datée du Paradis terrestre, le sixième jour de la création du monde, du pontificat de ce même Jésus-Christ l'an éternel, et scellée de son sang le Vendredi saint sur le mont Calvaire, l'an de
la création 5233 !.
Après tout quoi, on a envie de renoncer aux autres sermons du bon Père, bien qu’on les trouve, ceux-là, dans un vénérable incunable
de 1490, et qu'ils ne manqueraient peut-être pas absolument de tout merite *,
Nous ne pouvons davantage nous arrêter à Jean NIDER (M. 1438), malgré l'intérêt particulier qui s'attache pour nous à tout nom dominicain. Muis c'est bien risqué ces discours que le Père éternel s'adresse à lui-même, comme il le fait ici, et nous n'oserions point
nous aventurer jusqu’à l'admiration *, Il est difficile de faire parler Dieu.
On a beau même s'appeler Jean GERSON, et être un homme de tout premier ordre, l’entreprise est toujours périlleuse. Toutefois la chose revêt maintenant un caractère de haute curiosité littéraire, et pour cette raison, nous ne pouvons pas si facilement passer outre
Il s'agit d’un sermon sur l'Immaculée Conception, prêché
l Frontispice de l'ouvrage: Æwagatoriu(m) optim(um) mod(i) p(re )dica(n jai, Sermones XIIZ Michaelis de Hungaria #ninersales. - Serm. electissimi de Rosario bte Virginis et de Sancta Anna, etc., Coloniæ, in-120, 1505, non paginé.
? Sermones de Sanctis perutiles, etc., etc,, Haguenau, 1499, in-80 carré, non paginé. Voir l’appendice.
# Titre disparu, Apres l'index du commencement : Z#cipiunt aurei sermones totins anni de temp(or je et de Sanctis, etc., sacre pagine eximii p(ro)fessoris Ioannis Nider, etc., s. d. n. 1,, vers 1470, d’après Rosenthal, in-49 à 2 col., non paginé ; voir Serm. 111, de Concept. B. V, M.
ce ap doy lU de
seco
leur:
priv enitt dont term]
seme puys vous l'hun nostt vérit voulc steril ment eulx toi, !
Nous offert estuc à vos ne v impo loy a
singt
en fi
les ms
péché Vierge nettre pas le
hrædir une quelle éation el, et lan de
ns du unable le tout
it nom éternel s point parler
omme utefois éraire,
outre
brèché
ca(n )di, bé (4 [ ñ r-
paginé.
es totinus er, etc, III, dé
à Paris par le grand Chancelier en 1401, et resté manuscrit jusqu’à ce jour (Bibl. nat, Mss. Colbert, no 7326), sauf un passage qu’en a publié l'abbé Bourret, C'est, pour plus amples détails, un plaidoyer complet en faveur de cette croyance que les membres de l'Université de Paris, faisaient, comme on le sait, serment solennel de défendre, La Nature et la Grâce, personnifiées par l’orateur, et secondées chacune par de puissants avocats, font valoir tour à tour leurs arguments, L'une soutient la loi commune et repousse le privilège ; l’autre demande l'exception et la justifie, jusqu'à ce que, enñn, intervienne, de la part du juge suprême, un arrêt en forme qui donne gain de cause à la Grâce et lui adjuge sa requête en ces termes :
“ Playsamment, nous avons oyes, très sainctes filles, et gracieusement nous recepvons vous dictz, vous offres et vous advis. Et puysque en conclusion attendés nostre ordonnance, briefment la vous dirons, Nous octroyons, tout au premier, de grace especiale, l'humble supplicacion que Oroison a faicte pour nous bonnes gens de nostre ville Nazareth, Joachim et Anne, attendue la bonne et véritable rclacion que vous de commun accord avez fayt d’eulx. Et voulons, non contristant l’allegacion de nostre fille Nature sur leur sterilité, que parens ilz soyent a celle de qui nous voulons humainement estre enfant, En oultre, mandons que ceste nouvelle soyt a eulx deulx par ung dez anges nous messaigiers portée tantost, Et toi, Vérité, nostre secretaire, despeche les lettres sans séiourner. Nous consentons et surplus voulons et commandons que, selon que offert le avés, vous espandez et habandonnés vostre cure, poër et estude a m'amye toute belle composer, aorner et douer. Et quant a vostre disputacion que longuement avez tenue, saichiez que point ne voulons que regart ayez a nostre reigle et loy generale penible, imposée pour le forfayt du premier pere, car pour lez aultres ceste loy a esté faicte, non pas pour elle. Comme singulierement l’eslisons, singulièrement privilegier la voulons ,”
Nous allons déjà clore cet article, mais ce ne serait que justice en finissant de mentionner pour mémoire : Léonard d’'Utine (1400- 1470), un autre incunable que nous avons eu jadis plaisir à
1 Cf, Abbé Edm, B.urret, Æssai hist. et crit, s. les serm, français de Gerson, d'après les mss. inédits (in-80, Paris, 1858), p. 100.
feuilleter‘; Pelbart de Themeswar (1501), dort le Srellarium, disions-nous quelque part, mérite d’être connu *; Nicolas Lorini del Monte, un des nôtres fort apprécié de Quétif et Echard*; le chartreux Lansperge (1490-1529), l’auteur de cette belle page q''. nous avons lue plus haut‘; Guillaume Pepin, également cité”; Abraham Bzovius', André Coppenstein’, de Lanuza”, le Père Senault’, Raphaël Delaminetz, un grand dévôt de la Sainte ", le Père Martineau l,et tant d’autres, parmi lesquels nous distinguons surtout Crasset *, Mansi de l'Oratoire “, Ballet, et pour ne pas oublier notre temps, les évêques Pie, Freppel, Récel, et Gay ; les abbés Combalot, Grimaud et de Place ; enfin plus neuf, plus travaillé, plus sympathique à tous, le Père Faber *.
1 Leonardi (Matthæi) de Utino, Sermones aurei de Sanctis, 1474, sans lieu ni éd, fort in-40o, non paginé, Voir : /x festo Nat, glor, V. AZ., vers la fin du vol.
? Pelbertus de Themeswor, Sfe//arium corone benedicte Marie Virginis in laudes <ius pro singulis prædicationibus elegantissime coaptatum .... Haguenau, 1501, in-4o, à 2 col., non paginé. Voir: lib. V, part. 1, art, 111, cap, X13 lib, V, pari, !'. art, Lil, cap. “113 Lib. VIN, part IH, art, [4I,
% N, Lorini del Monte: Æ/ogii delle piu principali sante Donne, et :., in-45, Florence, 1617. Cf. Quétif et Echard, Seriptores ord. Præd!. (2 in fol., Paris, 1721), t, 11, p. 406.
4 D. Joann. Justi Lanspergii, Sermones de Sanctis (t. 11 de ses Sermons), Colonix, 1693, in-80, carré, p. 494-9. Voir de ce volume p. 196.
5 Guillelmi Pepini, O. P., Conciones de Imitatione Sanrtorum, Uoiogne, 1630, ân-80, carré, p. 315-20.
5 Abrahami Ezovii, O. l., Æ/oriaa Mariane, Coloniæ, 1613, in 8:, carré, p. 45.
7 Andreæ Coppensteinii Vucleus aureus, Colonix, 1633, in-8, carré, p. 476 : /n Jfesto S. Anne, matris B. V. M.
$ H, B, de Lanuza, O. P., Sermones, 2 in-89, carré, Anvers, 1663. Concio CI1: /» festo S. Anna, t. 11, p. 348-3506.
R. P, Senault, unég. des Saints, 2 in-80, 1660, t. 11, p. 196 221: Sainte Anne donne à Marie la vie, l'instruction, les soins : ce qu’elle reçoit en retour,
10 R, P, Delaminetz, O. P., Paradisus concionatorum etc, 4t, enun énorme in-8r, carré, Aschaffenburg, 1667, t. 11, 4 serm., p. 197-208 ; t. III, p. 25-30.
1 Cité pa: nous pages 118-19 de ce volume.
12 Jean Crasset, S. J., De l’énstr, de la jeunesse, serm. p. la fête de sainte Anne, in 120, 1682, 91 pages.
15 R, P, Mansi, 2romptuarium sacrum et morale, 6 in-fol,, Venise, 1735. Cinq
Discursus de S, Anna, p. 368-377 du tome 2: so/emnit, et festa ; et onze sur la Varir, de
Ja V., p. 457-473. | 44 M, Ballet, préd, de la Reine, l’anéy. de S, Anne, prononcé en 1759, in-189, Paris,
1755 (51 pages).
15 Faber, Sprritual conferences, et Notes on doctr, ana spirit, subjects, Pour d’autres auteurs et détails sur ceux ici nommés, voir l'appendice.
ellarium, orini del
le charq. Nous \braham Senault”,
ère Mar-
s surtout s oublier és Comlé, plus
lieu ni éd, js in laudes
OT, in-40, à art, 111, Cap.
Dhiatente, II. VIES ou LÉGENDES
[, p. 406, s), Colonix,
ogne, 1630,
lcio CL: 2 Sainte Anne
orme in-8r,
te Anne, in-
1735. Cinq
la Vatir, de
h-18 ), Paris,
Saint récom
qui so et que
R explor seulerr | les tré:
| des an | |
msi me SALE FRA ESS SEE SERRE AUTRE 1 Ce Fig. 96. WIRSCHING, Sainte Anne et la Vierge, . Les Lx da ” quantité
plus haut
a touchons
Légendes
fois que :