‹ Les trois légendes de madame Saincte Anne [microform]Chapitre 84 sur 112 · LES MYSTÈRES · texte numérisé non relu

LES MYSTÈRES

Nous aurons à traiter ailleurs des CXambres de Rhétorique ou des Confréries de mystères, dans leurs rapports immédiats avec sainte Anne. Pour le moment, et comme suite aux pages qui précèdent, nous devons nous occuper de l’ancien et si célèbre A/ystère de da Passion, sujet plus étendu, comme on va le voir, que son titre ne l'indique.

On sait que dès les premières années du quinzième siècle, vers 1402, il existait à Paris une confrérie dite de la Passion, dont le but principal était de donner au public, les jours de fête, des spectacles pieux tirés du Nouvean Testament. On a entendu parler aussi de ce grand théâtre à trois étages qu'’elie avait établi dans l'hopital de la Trinité, hors de la porte Saint-Denis, Le plus élevé représentait le ciel; celui du milieu, tél ou tel lieu historique en rapport avec les différentes parties du drame, et en particulier la maison des parents de la sainte Vierge ; le troisième, l'enfer avec les damnés et les flammes, C'étaient trois mondes à la fois, et, si l'on ajoute le drame lui-même, dans sa mise en œuvre, c'était, sous une forme sensible, tout le Credo du chrétien,

Enguerrand de Monstrelet constate les rapides progrès de la confrérie. Au commencement, c'est encore l'enfance de l'art, et c'est à peine si l’on peut discerner, sous la pompe naïve du spectacle,

les rudiments d'une représentation dramatique. Il n’en est plus de même quarante ans plus tard, lors de l'entrée à Paris du roi d'An. gleterre Henri VI (1431). Dans l'intervalle, les esprits avaient marché ; et “les bourgeois étaient en mesure cette fois d'offrir aux regards émerveillés du souverain, les mystères de la Nativité de Notre-Dame, de son Mariage, de l’Adoration des trois mages, du Massacre des Innocents, de la Parabole du Sauveur et de la légende

de saint Denis 1,”

Or, il est bon de s’en souvenir, tous ces mystères ne sont que des parties, ou des actes divers d’un drame principal nommé, celuilà, le Mystère de la Passion, poème capital, immense, interminable, sorte de somme dramatique dont les exemplaires les moins longs comptent encore à peu près quarante mille vers. Tel est celui qui va nous occuper à l'instant, et qui se trouve en manuscrit à la bibliothèque de Valenciennes.

M. Villemain a regretté quelque part que cette œuvre n'ait pas eu de poète. C'est vrai, si la poésie n’est que dans l'expression, le coloris et le miroitement de la pensée; mais c'est trop sévère e4 même injuste si la poésie peut être, comme elle l’est en effet, dans la pensée elle-même, dans la composition ou la succession des tableaux, dans l'intelligence parfaite des rôles et des situations.

A ces points de vue divers, ce vieux Mystère de la Passion renferme des beautés très remarquables. Que, en certains endroits, l’imperfection ou même la grossièreté de la forme puissent nous choquer, nous autres, grands raffinés de notre fin de siècle, il ne faut pas oublier pour cela que ces défauts mêmes ort été, en un autre temps, une condition de succès. L'auteur, ou plutôt les auteurs de ce mystère, hommes du peuple, et voulant se faire comprendre du peuple, ont senti qu’ils devaient parler le langage du peuple. L'art, comme autrefois le prophète, a dû se faire petit pour mieux embrasser ce peuple qui est toujours “enfant,” selon la parole de Joseph de Maistre, et pour l’animer peu à peu de sa vie, Est-ce donc se diminuer que de descendre, et la Poésie elle-même, pour cette fois, aura-t-elle perdu quelaue chose à cet acte d’humilité ?

E. de Monstrelet, Liv. II, ch, CIX, cité par V. Fournel, Ze Vieux Paris, in-40, Mame, 1887.

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Le manuscrit de Valenciennes n’est pas, quoi qu'on en ait dit, “ l'original même du drame qui fut joué pour la première fois à Paris en 1402,” Seulement, en étant du seizième siècle, comme l’affirme M. O. Leroy, qui l’a fait connaître le premier, il reproduit évidemment un texte du quinzième, Bien qu’il renferme, dans un seul volume et dans un seul ouvrage, tous les sujets traités, depuis, sous les noms de Mystères de la Conception, de la Nativité, de la Passion, il est néanmoins intitulé seulement: LA PASSION DE JESU-CRIST ex rime franchoise ; et “c'est avec raison, ajoute M. Leroy, qu'il porte ce seul titre, puisque tout ce qui, dans l’Ecriture, précède la mort de Jésus, se rapporte à ce grand événement !” Mieux aussi que toutes les autres Passions, il a l'avantage de nous offrir, dans un cadre moins étendu et dans un texte plus correct, tort l'immense mystère,

Les citations qui vont suivre en sont des extraits, et pour être de seconde main, nous ne les croyons pas moins fidèles,

Après une première scène ou en premier acte, indifférent d’ailleurs à notre sujet, nous faisons bientôt la rencontre de personnages qui nous intéressent. Joachim, au milieu de ses riches campagnes, est seul d’abord, et il porte sur les biens que Dieu lui a donnés ses regards reconnaissants, Puis il entre dans une de ses bergeries, et s'adressant à ses serviteurs :

Eh bien, mes bergers, en nos pars (parcs) Comment se porte bergerie ?

ACHIN (Premier berger).

Agneaulx y sont partout espars, Delà, deça, en toutes pars ; C'est une plaisance infinie,

JOACHIN

Le Créateur en remercye.

MELCHY (Second berger).

Vos portières bien fructifient, Et ne sçcuroit-on trouver lieu Ne place où ils (elles) ne multiplient,

1 ©. Leroy, Æfudes sur les Mystères, Paris, 1839, in-80, p. 101.

JOACHIN

J'en suis tenu à louer Dieu, Et quand les bergers ont ainsi fait tour à tour l'éloge du troupeau, Joachim se souvient des pauvres, ies amis du bon Dieu et les siens, “ Vous réserverez le tiers de mes biens, dit-il à son aumônier,

Pour les povres et voyagers

Qui par Nazareth passeront,

Et viendront de divers quartiers :

C'est de quoy confortés seront.

Mes biens point n’en amoindriront, S'il plaist à Dieu de Paradis.

De tous ceux qui demanderont Qu'il n’y en ait nulz esconditz.

Dans le manuscrit de Valenciennes, c'est devant sainte Anne que Joachim répand ses bienfaits, et la sainte femme l’en félicite avec une expansion pleine de grâce. Voyez comme elle s’anime à la pensée qu'on pourrait fermer bien plus que sa porte et sa bourse, mais son cœur même aux malheureux :

Ce serait inhumanité De clore par austérité Son cueur contre un povre indigent, Quand il n'y a roy ne régent Qui n'ait ce qu'il est en tout lieu Pour aidier les membres de Dieu.

Et voici deux pauvres qui passent, l’un boiteux, l’autre aveugle : LE BOITEUX.

Notables gens, donnez.

L'AVEUGLE, Donnez A chestuy quy n’y poeult rien vir (voir).

JOACHIN

Voilà argent pour vous pourvir ; Tenez, c'est une bourse plaine, L'AVEUGLE, | Dieu la vous voeulle remérir (rendre).

mar qu’e tem mal entr

u trou- ‘u et les mônier,

te Anne cite avec ime à la rse, mais

aveugle :

ANNE, Boiteulx, tenez pour vostre paine Allégier, et vous mieux nourir, Tenez cela.

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