‹ Les trois légendes de madame Saincte Anne [microform]Chapitre 89 sur 112 · I. SÉRIES · texte numérisé non relu

I. SÉRIES

Deux siècles séparent saint Romanus de saint ANDRÉ de CRÈTE le premier chantre de sainte Anne que nous puissions présenter après lui, Il est à croire cependant que, dans l'intervalle, la légende de la Sainte, si répandue dès cette époque dans tout l'Orient, inspira bon nombre d'autres poètes, évêques, prêtres ou simples fidèles, et l'avenir nous apportera peut-être de nouveaux échos de ce passé antique. Notre siècle de merveilleuses découvertes en tout genre nous aura bien vite accoutumés à ne désespérer de rien.

Quoi qu'il en soit, en cette fin du septième siècle, ANDRÉ de Damas, archevêque de CRÈTE, composait toute une série d'hymnes à la louange de sainte Anne. Qu'il soit difficile aujourd’hui de reconstituer le rythme de ces poésies, si jamais elles ont été régulièrement rythmées, c'est chose où nous n’avons point à nous arrêter, A défaut de la mesure bien marquée, comme dans la poésie de l'ancienne Grèce, il y a ici de l'inspiration, de l'élan, de l'émotion vraie, et rien n'est plus oriental que ces Canones. Déjà, dans la Légende de la Sainte, nous en avons fait de longs et nombreux extraits, dont le lecteur se souvient peut-être encore.

Pour nous borner présentement à une analyse rapide des odes principales, la première chante la naissance de la sainte Vierge, “naissance qui fut la réponse de Dieu aux prières des justes ;” la quatrième traduit la joie triomphante de sainte Anne devant le berceau de son enfant: “ Congratulamini mihi, omnes tribus Israël: applaudissez-moi, tribus d'Israël ; c'est ici un autre ciel, et l'étoile du salut pour toute génération ;”” la huitième, la plus remarquable peut-être, est un cantique à la louange de la puissance divine “qui ferme les abîmes et les ouvre à son gré ; ” qui, en attirant en haut les vapeurs de la terre, en forme les nuages d'où descendent les pluies fécondantes ; qui, enfin, d'un champ stérile peut faire naître les fruits et les fleurs.” (28-36)

Encore une fois, nous aimons à saluer le contemporain d'André de Crète, saint SOPHRONE, archevêque de Jérusalem. Nous ne connaissons de lui, il est vrai, que quelques vers relatifs à notre Sainte, mais quelques vers de cette époque lointaine valent pour nous tout un poème d'une époque plusrapprochée, Le saint, comme nous l'avons déjà, vu exprime son vif désir de visiter et ‘“ baiser à genoux” les lieux saints, et notamment la “sainte Probatique :”

Locum ubi, flens suspiro,

Princeps omnis sapientiæ

Suam sententiam audivit,

Humi stratus osculabor.

In Probaticam Sanctam ingrediar Ubi Anna præclara peperit Mariam.

Subiens templum, templum illud Purissimæ Deiparæ

Deosculans amplectar

Parietes mihi charissimos.

“ Avec larmes et soupirs, à genoux par terre, je baiserai la pierre où le Prince de toute sagesse entendit sa sentence. J'entrerai dans la sainte Probatique où la glorieuse Anne enfanta Marie. "Je visiterai le temple de l’Immaculée mère de Dieu, et couvrirai de mes baisers ses murs très chers à mon cœur !”

Peut-être aussi, dans une hymne précédente sur la Nativité de Notre-Seigneur, parle-t-il de sainte Anne, mère de Marie, et non de la Prophétesse :

Maria et Symeon, et ipse Joseph

Cum Anna, salvate omnes nos supplices.

Maria gloriosa cum Anna,

Symeon, Joseph domine,

Supplicibus estote præsidium.

Après André de Crète et saint Sophrone, c'est-à-dire vers la fin du neuvième siècle, un homme prodigieux se présente, que la plupart des historiens littéraires ont pourtant jusqu'ici laissé dans l'oubli. C'est JOSEPH l’Aymnographe. Comment un génie comme celui-là

1 Migne, ?atrol, gr., t. LXXXVI, col. 3822, g # 3

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n'a-t-il su trouver place dans aucune histoire de la Poésie, et comment nous-même autrefois, quand nous écrivions tel ouvrage qui voulait rendre justice au moyen âge, ne l'avons-nous pas connu ! ? Cependant “ mieux vaut tard que jamais,” et puisque, enfin, le temps en est venu, saluons le merveilleux poète auquel la Bibliotheca sicula de Mongitor attribue la composition d'hymnes innombrables? Nousmême, en additionnant les chiffres qui nous étaient fournis, nous sommes arrivé à la somme de cinq cents Canones et plus, ce qui représente neuf ou dix fois autant d’hymnes ou d’odes ; soit, à peu près cing mille pieces. Un poète comme celui-là, doublé d’un saint, n'avait pas pu ne pas chanter la Vierge Marie et en même temps sa bienheureuse mère, sainte Anne. Aussi bien, il l'a fait dans une série de Canones qui portent le titre général de Maria. Il faut entendre l'éditeur de ces poèmes dans la préface qu’il y a mise: “Ici, dit-il, tout est d’or, de pierre précieuse, plein du suc de la piété et du miel de la dévotion; tout nous prouve combien le génie de l’auteur était épris de la Vierge Marie, et aussi combien son amour pour elle avait de génie *,”

Les deux premiers Canones, formant en tout dix-huit odes, chantent la naissance et la présentation au Temple de la sainte Vierge. Notre français est trop pauvre pour traduire ces richesses de la langue grecque et du style oriental. Comment aussi faire passer en notre langue tant de figures hardies auxquelles notre sévérité littéraire est si peu habituée ? ‘“ La Vierge, c’est le lit d’unique beauté, le trône très élevé de Dieu (Ode 1), “la montagne que la main de l’homme n'a pas touchée et qui s'est formée de la pierre stérile (Ode 11) ;” c’est la “ Vigne salutaire dont le cep incorruptible a germé le fruit qui sera plus tard le vin mystique de la joie ;” c'est encore “le volume nouveau, où s'est écrit le Verbe de Dieu (Ode v)” ; et sainte Anne, à son tour, est la “coquille (concha) qui produit la couleur pourpre dont le Christ doit teindre le vêtement

! L'abbé Victor Charland, Questions d'histoire littéraire, in-80o, 1884 (Mercier & Cie, impr., Lévis, P, Q., Canada).

* Ant. Mongitoris Bi47. Sicula, Panormi, 1708, t. 1, p. 384.

4 Dico esse totum aureum, totum gemmeum, totum ex pietatis saccharo, ac devotiontis melle compactum, ex quo quam affectuosus fuerit auctoris in Mariam genius, quam ingeniosus affectus et quam purus ac fervens amor luculentissime elucet. Migne, Patrol. gr., lat, tant. edita, t. LV, col. 916.

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ue son Incarnation (Ode vi),” et ainsi jusqu'à la fin, dans une abondance d'images intarissable (34),

Encore une fois #raduttore traditore ; “un traducteur est un traître,” et ici, mieux que jamais, il a chance de l'être, C'est pou uuoi, nous laisserons au lecteur tout le plaisir de consulter les originaux mêmes,

À trois cents ans de distance, un moine grec de Grotta-Ferrata, portant, d’après le P. Rocchi, le mênie nom que l'archevêque de Crète, écrit lui aussi une série d’hymnes, analogues, par l'inspiration et la forme, à celles d'André de Damas.

Le précieux manuscrit se conserve encore après des siècles au même couvent de Grotta-Ferrata, et nous avons lieu de croire qu'il n’a jamais été publié, sauf ’dans les Glorie di S. Gioacchino du P, Antonio Rocchi, où nous avons eu la bonne fortune de le lire, Les odes se suivent au nombre de neuf, chantant toujours une même chose, et qui suffirait bien, sans doute, à défrayer cent odes et cent poèmes : le prodige de la puissance divine dans la conception de la Vierge Marie, Il y a ici quelque chose qu’on ne trouve pas au même degré chez l’évêque de Crète: le souffle poétique est plus puissant, la délicatesse plus grande, l'harmonie plus soutenue, et nous ne savons quoi d’un peu plus jeune, pius ému, plus mystique, vient animer cette poésie, Ce n’est peut-être pas le grand éclat, la pleine lumière, le sublime, mais c'est le charme de la vraie piété,

Citons deux strophes de l’ode neuvième, où le thème général fait place à la prière :

“ Epoux très saints et vénérés, qui avez donné au monde la Vierge immaculée, et qui avez uni vos âmes et vos cœurs dans la pratique des mêmes vertus, nous vous en prions, sauvez de tout naufrage ceux qui célèbrent votre douce mémoire ;

“ Eioignez de nous la mort toujours avide, vous, les glorieux, qui avez engendré la Mère de la Vie, celle dont la puissance a triomphé de la mort, 1 dont la tendresse est pour nous le gage de l'éternelle vie. ” (36-70)

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