‹ Les trois MarieChapitre 15 sur 25 · XII. — l'inattbnihl · texte numérisé non relu

XII. — l'inattbnihl

— Grande nouvelle ! ma bonne amie, grande nouvellel

Celui qui parle ainsi, c'est M. Laneuville; il tst entré si indiscrètement dans la chambre à coucher de Marie-Ijaure, que la jeune femme, qui est encore en déshabillé du matin, pousse un cri d'effroi et demeure tremblante.

— Mon Dieul mon ami, tu m'as fait peur; que se passe-t-il donc? — Une chose bien étrange; devine, ajouta-t-il gaiment, quelle est la personne que je

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viens de recevoir dans mon cabinel? — Le sais-je, moi' un député, un général, un ministre peut-être? — Non, mais un envoyé du président du conseil. — En quoi cela peut-il m'intéresser? C'était bien la pein« de te déranger pour me dire cela; il eût mieux valu ne pas me causer un pareil saisissement.

Bien en avait pris au contraire à M. Laneuville de pénétrer ainsi dans le sanctuaire où il n'entrait jamais sans frapper deux pelits coups à la porte; car, alors, il put attribuer à sa maladresse le redoublement d*émotion que sa femme éprouva quand il lui eut appris que ce visiteur n'était autre que Tibura* Jourdan, le soi-disant protégé de madame d'Auberive. Le président du conseil lui-même l'adressait au maître de forges, pour qu'il obtint des connaissances pratiques de celui-ci les renseignemens nécessaires à l'accomplissement d'une mission industrielle que le ministre conGait à l'auteur du mémoire sur les forces comparées de l'Europe commerciale.

— Il faut avouer, dit M. Laneuville, que ton amie a le bras long: c'est de Bordeaux qu'elle a poussé son candidat jusque dans le cabinet du ministre. Madame de Ternay n'est pas si habile. Ma foi, j'en suis fâché pour ceux qu'elle recommande : son monsieur Donatien attendra une antre occasion de Élire valoir ses talens... s'il en a. Voyant que Marie- Laure, loin de se remettre de sa première frayeur, devenait de plus en plus pâle et tremblante, inquiet il ajouta : Pardon, Marie , je voulais te causer une surprise agréable et rire avec loi de cette plaisante circonstance qui fait tomber juste ce jeune

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homme chez moi, quand je m'étais engagé h pousser son compétiteur; mais je vois bien que je suis entre ici comme un maladroit; encore une fois, pardon, ma bonne amie. M. Jourdan m'attend; il mérite des égards; c'est le président du conseil et Ange-Marie qui sollicitent pour lui.

D'abord madame Laneuville resta tm moment dans un état de stupeur indicible, ensuite un rayon de joie passa sur son front : elle avait donc réussi ! on s'était empressé de songer à Tiburce, de rendre hommage à son mérite. Ainsi il n'y avait pas que de la prévention maternelle dans les éloges que la maman Sophie faisait de son neveu; il foUait donc, en effet, voir en lai Thomme de mérite, le grand homme qu'elle avait rêvé! Et il était là, et il ignorait que c'était elle, Marie- Laure, qui lui avait frayé le chemin, aplani les obstacles, rendu facile enfm l'accès du pouvoir. Il avait voulu parvenir, il était arrivé , et tout cela pourtant c'était l'ouvrage d'une timide jeune femme de dix-huit ans. Mais quoi I cette femme qui fait tant de bien et qui demeure ignorée laisserait partir sans le voir le protégé qui lui doit tout! Rose-Marie l'a bien vu, elle! D'où vient que Marie- La ure ne le verrait pas? Allons donc, est-ce possible? celle qui a fait le moins n'a pas le droit d'avoir plus de bonheur que celle quia tout imaginé, tout accompli.

Excitée, animée, madame Laneuville sonna sa femme de chambre : Une robe! une robe, dit-elle, comme Richard disait : un cheval ! Un cheval!

La robe est mise, le châle est jeté sur ses épaules, elle ne réOéchit plus, elle court où son inspiration la

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mène. Que dira-t-elle pour eiLcuser son étourderie? Elle n'en sait rien. La voilà à la porte du cabinet de son mari, elle entend deux voix qui se répondent. £ntrera-t-elle chez M. Laneuville sans s'aunoncer d'abord? mais lui-même n'est-il pas entré brusquement chez elle tout à l'heure? Elle a saisi le bouton, il tourne dans sa main, la porte cède : Marie-Laure se trouve face à face avec Tiburce.

— Eh bien, dit M. Laneuville, que veux-tu, Marie? — Ah I pardon répondit-elle en se retirant avec précipitation, je vous croyais seul, mon ami.

Son mari lui adressa un sourire qu'elle ne vit pas et qui voulait dire : On vous comprend, curieuse 1

Non, le maître de forges n'avait rien compris.

La jeune femme s'est sauvée, elle est seule, elle pleure, elle se reproche déjà sa témérité, mais elle a vu Tiburce. Pauvre imprudente I comme si elle avait eu besoin de le voir pour l'aimer.

XlII.^-UN DÉPART, UN KETOUR.

Un mois environ s'était passé depuis le jour où Rose-Marie, pâle encore du succès de son audacieuse entreprise, et la voix presque éteinte par l'émolion , était venue dire à madame Laneuville, en jetant le manuscrit de Tiburce sur le divan et en lui montrant son nœud de faveur bleue si furtivement reconquis :

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C'était laî, Madame, c'était raoD sauvearl ne me demandez plus rien maintenant; car je n'aurais plus la force de retourner chez Ini. Marie-fjanre avait été trop douloureasement atteinte ponr demander, le bonheur de Tiburce Teùt-il impérieusement exigé, une nouvelle preuve de dévoùment à la fidèle messagère. Remerciée, consolée, rassurée par madame Laneaville quand celle-ci eut vaincu son premier mouvement de surprise, d'inquiétude, et, disons-le bien qu'elle llgnoràt encore elle-même, de jalousie véritable, Rose-Marie emporta avec la lettre pour le secrétaire général du ministre la promesse que la bonne fée de noire ami ne mettrait plus à l'avenir son pauvre cœur de seize ans à de si rudes épreuves. Gomme il dépendait de la bonne volonté de madame Laneuville de voir ou de ne point voir la petite ouvrière dont elle avait d'ailleurs assez généreusement récompensé les services, non seulement par des secours d'argent et par le don de sa pratique, mais auséi en attirant sur son établissement nouvellement fondé l'intérêt de plusieurs de ses connaissances, Rose-Marie ne fut appelée qu'une seule fois chez sa bienfaitrice durant le cours du mois suivant, encore n'était-ce que pour lui prendre mesure d'une robe nouvelle.

Malgré ce qui était convenu, la pauvre enfant aurait bien voulu mettre à profit ce moment pour dire un dernier mot sur Tiburce, rien qu'un dernier mol; certes sa résolution de ne plus le voir était bien prise : toutefois il lui semblait qu'aux démarches plus que zélées qu'elle avait faites il manquait un dénoùment dont il était bien juste qu'elle fût instruite; mais la

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femme de chambre était alors chez Madame, elle deiiîeura présente à son entrelien avec la jeune couturière. Ainsi nul moyen pour ies deux anciennes complices de se parler de celui qui faisait autrefois Tunique sujet de leurs mystérieux lête-à-léte. Dans la simplicité de son cœur, Rose-Marie ne devinait pas que c*élail justement ce que voulait madame Laneuville, pour laquelle c'était bien assez de lire dans les regards de la candide enfant tout ce que celle-ci n'osait lui dire. Ce n'est pas que Marie-Laure connût bien clairement alors l'état de son ame, elle était loin encore d'en être à la complète initiation du mystère qui la chagrinait; il lui semblait seulement qu'elle avait pitié de Rose-Marie, et, dans les mouvemens trop prononcés qu'elle éprouvait contre la jeune fille, dans cet instinct secret de jalousie qui se soulevait en elle, elle cherchait et parvenait à trouver un scn-» liment demi-bienveillant demi-colère dont la force même lui était un bon témoignage intérieur et donnait le change à sa conscience. Peut-être eùt-elle cherché à chasser la pensée d'amour qui prenait chaque jour de si profondes racines, si elle se fût dit : Je suis jalouse. Maiç c'était bien autrement qu'elle se parlait : Voilà une pauvre enfant qui se méconnaît, se disait-elle, elle aime trop haut. Soyons sévère pour la guérir, soyons rude même pour qu'elle oublie.

Rose-Marie, qui d'abord avait trouvé presque une amie dans madame Laneu ville et bien souvent une étourdie comme elle, s'était enfin soumise ou plutôt résignée à ce changement. Elle ne cherchait point à s'en rendre compte : c'était, nous l'avons vu, une de

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ces âmes qui se laissent aller à la vie qui se présente, un de ces cœurs simples qui ne demandent pas compte au soleil qui les a réjoui et réchauffés une fuis pourquoi il est si couvert de nuages aujourd'hui, quand hier il était si heau et si rayonnant. Elle avak bien appris que les riches ont leurs caprices, leurs lièvres de bienveillance et leurs accès d'abandonnément, mais elle n'avait jamais accusé celle de qui elle tenait tant : obéissante et soumise, elle attendait qu^on voulût bien Taimer encore.

Et cependant, bien que le respect lui eût fait une loi de ne point se présenter chez Marie-Laure lorsqu'elle n'y était pas appelée, la jeune fille osa, un matin, se faire annoncer à madame Laneuville, qui ne l'avait pas mandée. Surprise au milieu deréflexioDs auxquelles la visite inattendue que Tiburce avait faite à H. Laneuville n'était peut-être pas étrangère, la protectrice anonyme de nôtre ami ne songea pas à dire à sa femme de chambre de rester là et d'attendre ses ordres, de sorte que Rose-Marie put enfin se trouver seule avec celle qui semblait l'éviter maÎD» tenant.

— Madame, lui dit-elle d'un petit air désolé qui la rendait charmante, comme je sais que vous vous intéressez toujours beaucoup à moi , j'ai pris la liberté de venir vous annoncer qu'il m'arrive aujourd'hui quelque chose de très-heureux. Elle soupira.

— Allons, tant mieux, mon enfant; mais qu'estce donc que ce grand bonheur qui te rend si chagrine? — Il part, Madame 1 oui, il part aujourd'hui même, à six heures du soir, par la malle-poste de

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Gftlais. Vous ne saviei pas cela peat-étre? mais moi je Tal appris hier par FlorentÎDe et Julie, qni sont venues me voir : c'est le ministre qui l'envoie en Angleterre. Il parait qoe nous avons réussi k faire sa fortune; ah ! j'en suis bien contente! Et elle pleurait.

— Folle! dit madame Laneuville qui ne savait comment cacher son trouble, voilà que tu san^ottes à présent! veux-tu bien te taire! Si l'on t'entendait, on croirait que tu m'as encore gâté une robe et qoe je te gronde.

Marie-Laure, autant pour s'étourdir elle-même que pour couvrir le bruit des sanglots de Rose-Marie, se prit à rire aux éclats, mais d'un rire forcé où il y avait de la douleur et de la colère. Elle répétait : Enfont, tu n'es qu'une folle ! non plus seulement avec l'accent du reproche qui ramène k la raison un jeune oœur égaré, mais avec l'expression de cruelle ironie d'une rivale qui, ayant mesuré les distances et calculé l'inégalité des conditions, se venge par le mépris, à défaut d'autres armes, d'un contact blessant pour sa dignité.

— Mais non, Madame, je ne suis pas une folle, ré- 'pondit la petite ouvrière qui ne soupçonnait rien du mal qu'elle faisait h sa bienfaitrice. J'ai été bien raisonnable au contraire, car , depuis un mois, j'ai toujours refusé à ces demoiselles d'aller chez madame Mouchenotte; mais je pourrai y retourner à présent : •on me pariera de lui et il ne sera plus là.

Madame Laneuville avait le naturel trop bon pour ne pas se reprocher aussitôt le mouvement de vivacité auquel die venait imprudemment décéder; 9gh-

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tée lOHt à coup par le sentiment jusqu'alors incompris que, pour la seconde fois, Rose-Marie venait de mettre en éveil, mécontente d*elle-méme, et craignant dès lors de laisser deviner par un mot, par un geste, par l'expression de son regard un secret qu'elle aurait voulut encore se cacher k elle-même, elle se sentait si embarrassée, si faible de cœur devant la confiante jeune fille, qu'elle n'eut pas la force de lui dire : Non, quand celle-ci ajouta comme par inspiration subite : J'ai bien envie d'aller ce soir dans la conr de riiôtel des postes, à l'heure où il doit monter en voiture; je me cacherai dans un coin, il ne m'apercevra pas, et du moins je pourrai revenir ici demain matin dire à Madame : Je Tai vu partir. — Prends garde I Rose^Marie, prends garde 1 c'est là tout ce que put lui répondre madame Laneuville, doublement combattue et par le remords de se sentir jalouse et par le besoin d'apprendre, fût-ce même de la bouche d'une rivale, si Tiburce avait réellement quitté Paris.

Rose-Marie n'attendait qu'un demi-consentement pour se croire complètement encouragée dans le projet qui venait de se présenter tout à coup à son esprit et auquel elle s'était aussitôt attachée. Elle supposa que ces deux mots : Prends garde! ne renfermaient qu'une recommandation de prudence.

— Ne craignez rien, dit-elle, je réponds de moi, vous saurez demain si la fortune qu'il nous doit parait le rendre bien heureux.

Plus habile à se tromper elle-même qu'elle ne le 9uppo8ait, la jeune fille s'imagina, en quittant ma-

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dame Laneuville, que i*iclée de s'assurer du départ de Tiburce venait de cclle*ci, et qu*ea se rendant le soir à l'hôtel des postes elle continuerait seulement son rôle de messagère. C*est aux ordres de Marie- Laure qu'elle croyait obéir encore une fois, tandis qu'elle n'obéissait qu'à l'impulsion de son cœur.

A l'heure précise du départ des malles-postes, Rose-Marie était auprès de la grande porte de Thètel, mais bien cachée derrière un bon garçon qui l'avait accompagnée, ne se doutant guère qu'un autre sentiment que celui de la curiosité fixait là sa petite voisine. La voiture de Calais passa; malgré le soin que la jeune iîlle prenait de s'observer, elle ne put retenir un léger cri à la vue de Tiburce; mais heureusement ce cri fut perdu pour Antoine Fargeau , distrait, en ce moment, par l'émotion de surprise qu'il éprouvait en retrouvant dans la malle-poste un visage qui ne lui était pas inconnu.

Aura-t-on bien compris le scrupule délicat qui avait fait désirer à Rose-Marie que le jeune ébéniste l'accompagnât? pour cela il avait bien fallu qu'elle supposât une course imaginaire chez quelqu'une de ses pratiques; mais bien qu'à seize ans la dissimulation soit une terrible chose, quand c'est un sentiment de pudeur qui dicte le mensonge, l'indulgence devient un devoir : Rose-Marie sera pardon née.

Pendant que Tiburce était emporté loin de la France et qu'il allait conquérir la réputation et Ifti fortune, orgueilleux pour lui-même, le naïf garçon, de voir son talent passer ainsi sans l'appui de pcr-> sonne, orgueilleux pour son pays, le candide jeun^

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bomme, qu*Ueùt enfin des minislrcs dont Tœil vigilant sût ainsi découvrir le inérile et apprécier les ferventes études, madame Lancuvillc, celle dont Tinvisible raain l'avait si bien lancé , était dans son cabinet de toilette, non point rêveuse et distraite, mais animée, impatiente, et, en apparence, pleine de joie cl de rians projets. Elle se parait; ce soir même, elle allait à TOpéra, ce soir elle se réjouissait : le départ de Tiburce lui était une soirée de fôle. Faisant en ce moment une sorte d'épreuve sur elle-même : Marie- La ure avait eu honte du sentiment qui l'avait saisie en présence de la jeune ouvrière, elle avait eu honte el maintenant elle avait peur. Vertueuse, chaste et fière à la fois, il s'agissait pour elle de donner un démenti formel à ce qui s'élevait déjà dans son ame comme une effrayante conviction. Madame Laheuviile avait trouve dans sa pensée qu'une femme qui se pare est et doit être libre d'esprit et de cœur : aussi s'acbarnait-elle à se rendre jolie; s'attachant avec complaisance à chaque objet de sa parure, elle l'essayait à plusieurs fois, lui donnait le tour le plus avantageux , cherchait son mouvement le plus favorable, et quand elle avait réussi à se trouver belle : folle que j'étais I se disait Marie-Laure, est-ce que je songerais à cela, si j'aimais ce jeune homme? est-ce que je me trouverais si bien sous ce ruban? Ah I vraiment, continuait-elle en jetant des sourires à son miroir et en passant et repassant devant chaque glace qui répétait sa taille cambrée à faire craquer son corset. Ahl vraiment, ambitieuse! il vous sied bien de vous croire de force à porter des passions. Ah!

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vraiment, romanesque! cela Toas va de vous croire éprise aussi mystérieusement et sans être connue; vous êtes une sotte, belle Diane, qui avez si furtivement rayonné sur votre Endymion lyonnais! quoi! parce que ^ous avez eu de la vanité, parce que vous vous êtes un moment attachée à votre ouvrage, tous vous êtes crue coupable I allons, rassurez-vous, vous êtes une femme tout unie. Dieu merci! une coquette terre à terre. Suivez votre destinée, faites un peu parler de vos diamans, puisque de nouveau ils soat^ à la mode. Faites que les hommes s'écrient en vous: voyant : Ma foi, M. Laneuville à une femme qui sel met bien I vous ne voulez que cela. Ornez vos salons, encadrez-vous dans votre loge, brillez dans votre équipage, souriez pour conserver à votre visage sa fraîche réputation ; n'est-ce pas que vous ne voulex que cela , enfant qui avez cru un instant avoir des' remords de femme? et à ces dernières paroles, à cette! interrogation ironique, Marie-Laure serrait violenhl ment près de son cœur qui battait la boucle de s&^ ceinture, comme on serre avec force, et pour amortir la douleur, l'appareil qui presse la chair d'une blessure récente.

A ce moment même, le bruit d'une voiture se fit entendre dans la rue; ce n'était pas le roulement ordinaire d'un équipage qui va à la promenade oa qui en revient, l'oreille des riches est là-dessus fort exercée; madame Laneuville ne s'y trompa point ,i c'était une voiture qui brûlait le pavé.

— Mon Dieu ! dit-elle vivement, tout agitée, en interrogeant sa femme de chambre, est-ce que U malle-poste de Calais passe par ici?

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La femnae de chambre ne répondit pas, elle sem- )lait chercher à comprendre, quand le roulement se il entendre de plus près : il ébranlait les fenêtres de 'hôlel. La porte cochère s'ouvrît, la voiture entra iaos la cour au galop des chevaux. Marie-Laure, qui, i-emblante d'émotion , s'était appuyée contre une les croisées dont les rideaux étaient entr'ouverts, les ferma vivement alors comme on les ferme quand on pressent qu'un éclair va éblouir le regard ; puis elle tomba plutôt qu'elle ne s'assit sur son divan. Une pensée, bien folle cette fois, étrange, inouie, la frappa ; une de ces incroyables hallucinations que donnent les passions au commencement de leur fièvre passa devant elle : Qtioilse dit-elle, Tiburce aurait-il tout appris de Rose-Marie l serait-il reconnaissant? vieudrail-il se jeter aux genoux de sa bienfaitrice? et M. Laneuville qui se trouve là î qui le verra l et ce mensonge que j'ai fait! que devenir? que faire?

Mais Marie-Laure n'eut qu'un instant à s'effrayer : aujourd'hui le malheur qu'elle prévoit n'est pas réservé à son imprudence; elle entend des pas, on s'avance vers elle : c'est son mari qui bat joyeusement des mains, qui s'écrie; c'est une autre voix qui lui repond, une voix douce, une voix aimée. Soyez héoi,mon Dieu l madame Laneuville est dans les bras (l'Ange-Marie.

Ce fut une grande joie pour cette jeune femme qui commençait à sentir le p!us terrible des tourraens, le doute de soi-même, que la présence d'une amie comme madame d'Auberive. Aussi que de tendres caresses I que de noms chéris! que de reproches

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et de remcrclmensl elle voulut que M. Laneuville embrassât son amie et fût reconnaissant comme c^llc de son arrivée : ensuite elle voulut qu'il la grondât d'avoir lant tardé à venir. Elle la grondait elle-même, et Tembrassa après pour se faire pardonner de l'avoir grondée, puis, avec une délicieuse joie de pensionnaire, elle la fit asseoir et se mit à genoux devant elle, sans nul souci de sa belle robe d'opéra, froissant du genou et sans y prendre garde des plis bien savamment façonnés, brisant des fleurs d'or et de soie , comme elle aurait brisé de vraies fleurs. Ainsi placée, Marie-Ânge assise et elle à ses pieds, elle ta regardait, la tête en arrière, comme un enfant qui regarde sa mère et qui la remercie d'être venue aîx moment désiré, quand la nuit est bien noire, quand les terreurs commencent , quand les forces de l'ame s'en vont, .quand on a bien peur. Marie-Laure auprès d'Ângc- Marie faisait bon marché de son titre de femme et d'épouse. Celait surtout avec cette dernière qu'elle redevenait jeune fille, et cette fois plus que jamais , elle se fit bien enfant, pour avoir quelqu'un à qui elle donnât puissance sur elle. Marie-Laure ne disait pas, mais son regard disait : Te voilà! je ne suis plus à moi ; à toi maintenant le soin de mon repos, le soin de ma vie paisible. Si elle n'ajoutait pas : A toi 1p soin de mon honneur, c'est que Marie-Laure ne croyait pas possible qu'une femme pût s'en passer et vivre.

Madame d'Âuberive fut bientôt instruite des projets de la soirée. Mais irait-on se séparer après de si doux épanchcmens, et si l'on ne se séparait pas.

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ponrrait-on proposer une parlie d*Opéra à une ami« arrivée à l'instant, qui avait besoin de repos et qui avait pris à peine le temps de passer chez elle pour changer à la hâte son costume de voyage? M. Laneuville avait donné toute la soirée à sa femme, et à' présent il voulait que tous deux la donnassent à Ange- Marie. On devait avoir tant de choses à se direl tant (le petits évènemens à se conter ! et le procès, où en élait-il? et le jeune enfant, le plaideur de quatre ans, comment s*était-ii tiré de ses sollicitations en cour royale? M. Laneuville aimait les causeries en famille, et il n'était pas fâché de changer une soirée brillante et tumultueuse en une soirée bien intime et où l'on scraii bien à soi ; mais à peine eut-il fait connaître cette intention que la pensée qui tout à l'heure avait épouvanté Marie-Laure lui élait revenue : c'est maintenant surtout qu'elle redoutait les conséquences de ce terrible récit, de ce récit mensonger d'une protection à laquelle madame d'Âuberive était si complètement étrangère. An premier bonheur de revoir son amie, aux premiers baisers donnés à la nouvelle arrivée, ce danger avait disparu et la position difficile avait été un instant oubliée; mais si M. Laneuville demeurait seul avec elles, sans distraction autour de lui, sans les mille prétextes que Marie-Laure aurait trouvés ailleurs pour rompre une conversation qu'elle redoutait, sans qu'elle eût le temps de prévenir madame d'Auberive, une question pouvait être faite ! il était même étonnant qu'elle ne l'eût pas été encore. En ce moment la jeune femme frémissait, rien que d'y penser. Aussi pourquoi n'avait-elle pas écrit.

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pourquoi n'avait-elle pas prévenu son amie? Âh! c'est que même auprès d^Ange-Marie, si indulgente, si bonne et tant aimée, madame Laneuville avait trouvé le secret difficile à dire. Elle l'avait voulu pourtant; vingt lettres commencées témoignaient de sa résolution, mais toujours devant le redoutable aveu elle avait dit : A demain. Ecrire, c'était s'examiner : la plume creuse la conscience; on est si bien en présence de soi quand on écrit! et pourtant combien elle s'en voulait aujourd'hui de ne l'avoir pas faiti la position était extrême, l'embarras terrible.

Cependant M. Laneuville insistait sur le bonheur de la soirée qu'ils allaient passer après une longue absence; il parlait même de reconduire chez elle madame d'Auberive. A cette nouvelle proposition, il ne s'aperçut pas de la pâleur dont se couvrit le visage de sa femme, qui, debout et accoudée sur le marbre de la cheminée, semblait faire tourner sur son front une boucle capricieuse; mais sa surprise fut grande d'entendre Ahge-Marie offrir de les accompagner à l'Opéra. Elle était venue à petites journées à cause de son enfant; elle se disait bien reposée, et ne voulait pas priver ses amis d'un plaisir qu'ils s'étaient promis.

Les motifs aimables qui pouvaient justiûer cette subite résolution ne manquèrent pas à madame d'Auberive, et il y eut dans la joie de Marie-Laure à les accueillir cette fièvre d'impatience qu'on éprouve à révéler un secret trop pesant. Peut-être un homme moins franc que M. Laneuville et plus habitué à l'ob-

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servation de certaines nuances se serait-îl aperçu de quelque hésitation dans la parole de madame d*Auberive, peut-être eût-il saisi d*abord cette furtive pression de mains, ce coup d*œil si suppliant de Maric-Laure à son amie. Peut-être après avoir vu sur le visage de la jeune femme une muette et instante prière eût-il pu suivre du regard la trace des mots suivans, aussi promptement effacés qu'ils furent écrits sur la glace où Marie-Laure avait jeté la vapeur de son souffle : Viens avec nous I Mais M. Laneuville ne vit rien, tant dans une ame comme la sienne il y avait peu de place pour la méûance. Ils partirent.

Nous sommes à l'Opéra, c'est une soirée d'apparat; si nous voulions compter nous retrouverions ici tous les personnages qui faisaient figure au Steeple Chase, La bonne compagnie qui s'était dit adieu à la croix de Berny venait se revoir à la première soirée d'hiver; qui oserait y manquer? c'est un rendez-vous de costume ; c'est, après les vacances, la rentrée de la magistrature élégante; d'ailleurs ne feut-il pas s'examiner curieusement? toute une saison passée sur tant de blondes têtes, sur tant de brillantes fortunes,'certes, deux choses fort fragiles, c'est une épreuve! comment l'aura- t-on supportée? -L'air vif de la campagne a-t-il épargné le teint de la femme du banquier? les eaux, de Louèche ont-elles rajeuni les épaules de la marquise? la vie du château a-l-elle donné une année de moins à celte princesse allemande qui depuis cinq ans date à reculons? Enfin, malgré sa faillite, l'ajgent de change à la mode aura- 2 .2

t-îl sa loge et sa danseuse? ou bien, malheur à son crédit! n'aura- l-il que sa loge? On voit que pour les moniteurs de la mode c'est une grande soirée de statistique.

A peine madame Laneuville venait-elle de s'asseoir dans sa loge , à peine avait-elle fait prendre possession à Ange-Marie du petit coin obscur qu'elle s*était choisi pour ne point attirer les regards sor la simplicité de sa toilette, que son attention fut dirigée vers une avant-scène où venait de paraître madame de Ternay. Bien qu'une jeune femme ait des chagrins et même des remords , il est rare que l'instioct femme l'abandonne : pour se repentir, toutes les âmes sont du même âge , mais tous les vingt -deux ans se ressemblent, ce sont des forces vives qui ont leur moment d'inexorable domination. Madame Laneuville regardait donc madame de Ternay prendre place et exécuter ces indescriptibles manœuvres qui dessinent chaque beauté , chaque grâce d'une femme avec une plus rare précision que ne le ferait un démonstrateur, et pourtant avec ce goût et cette manière voilée que ne saurait atteindre un poète. Il y avait long- temps que madame de Ternay était arrivée, mais on aurait dit encore qu'elle venait d'arriver à l'instant. Jamais posée, elle se posait toujours; elle se donnait bien de garde de voir tout le monde à la fois : elle n'aurait ett qu^un instant à sourire, et elle voulait se conserver pour tonte la soirée, ce moyen de montrer ttne de ses plus charmantes séductions. M. de Ternay l'accompagnait seul cette fois; nous avons fait remarquer l'adresse de cette femme , habile à placer le pas-

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sif gentilhomme dans tous les actes officiels de sa vie. Après avoir essuyé la première fougue de regards qu'elle savait bien que Ton dirigeait sur elle , la baronne crut pouvoir prendre sa lorgnette et la demanda à répoux complaisant qui déjà , fait à son devoir, en avait scrupuleusement nettoyé les verres avec la peau de ses gants jaunes. Bien des femmes craignaient cette inspection très-connue, et il n'en était point qui ne jetât rapidement un coup d'œil sur l'économie de sa parure avant le passage de l'inévitable et, nous osons dire , de l'ironique lorgnette ; une seule jumelle cherchait à se mettre en communication avec celle de madame de Ternay. Enfin toutes deux se trouvèrent sur la même ligne : Marie-Laure et la baronne échangèrent un léger et gracieux signe de tête. Ensuite madame de Ternay fit faire un petit saut à l'instrument officieux pour découvrir qui remplissait la partie ombrée de la loge, à la droite de M. Laneuville; mais le rayon visuel allait se briser là, et la noble dame , qui n'aimait pas à être vue sans qu'elle vit , était inquiète. Pour qui donc le riche industriel montrait-il tant d'empressement? oh I elle le saurait! peut-être devinait-elle la vérité ou voulait-elle ajouter une épigramme de plus à sa collection.

Ange-Marie n'avait pas été long-temps sans se repentir d'une condescendance dont la présence de M. Laneuviile l'avait jusqu'à ce moment empêchée de connaître l'objet. Avertie par ce pressentiment que l'on nomme aveugle , et qui pourtant ne manque jamais à sa mission , madame d'Auberive bien avant ses amis avait aperçu la baronne de Ternay. Depuis

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son malheur, c'était la seconde fois que la fatalité lui ramenait cette femme. Malgré elle agitée de terreur et Lien retirée au fond de la loge pour se mettre à l'abri d'un regard qui Taurait fait souffrir, elle se demandait s'il en est des plaies morales comme des plaies physiques, si c'est toujours où le coup a porté que l'on se heurte ?Plus au fait ou plus sérieusement oecupéede l'éternel programme suivi par un monde auquel elle a renoncé de si bonne heure, la jeune veuve eût dû sa voir que madame de Ternay était inévitable à cette séance. Gomme, à certains jours, se montrer sur les planches du théâtre et s'éclairer de la lumière des rampes est un devoir pour l'artiste , comparaître dans la loge au dessus de ces planches et s'éclairer de la lumière des girandoles a giorno est chose d'obligation pour ceux qui se piquent de savoir vivre , pour ceux qui vont où, dans l'appareil des fêtes , apparaissent les illustres toilettes : or beaucoup de femmes étaient ce soir-Iàà l'Opéra. Les Parisiennes, ou celles qui en ont pris les grades, ont la sensibilité de l'héliotrope : elles se tournent partout où s'allume leur soleil , le regard des hommes. La foule devait donc élre là ce soir, madame de Ternay y était indispensable. Le prétexte était une grave question d'art qui s'agitait : la grande ombre de Mozart convoquait , pour la première fois, le formidable orchestre de l'Opéra ; ce soir-là les cuivres faisaient silence. C'était, renouvelée, la querelle des anciens et des modernes , l'heure de la lutte des ophicléïdes et du violon.

Si cette heure fut bonne au grand maître , si les exécutans surent se pénétrer de ses suaves et fluides

mélodies, ce fut ce dont Ange-Marie et Marie-Laure ne s'aperçurent point. Vainement, autour d'elles, entendaient-elles les applaudissemens qui partaient à chaque trait heureusement compris, vainement auprès d'elles une salle étonnée de se trouver émue pour si peu de bruit se laissait-elle aller à ce nouvel enthousiasme., les deux amies ne partageaient pas la joie des heureux du moment.

Non loin de là , une aulre femme aussi ne la partageait guère : Madame de Ternay, dont l'inlerrogative lorgnette avait cherché sans résultat en quelle mystérieuse compagnie était M. Laneuville , fatiguée d'un incognito qui l'importunait, attendit avec impatience l'entr'acte consacré aux visites et aux pourparlers de foyer. A peine l'orchestre venait-il de faire entendre une des belles et dernières vibrations du final de Don Juan , qu'elle prit le bras de son mari , et faisant route, non sans avoir cavalièrement répondu à plus de vingt saluts qui lui furent adressés dans la courbe d'un corridor de trente pas, elle poussa le maigre visage de son cavalier dans l'encadrement doré près duquel M. Laneuville aspirait le souffle d'air que rOpéra distribue avec un luxe si parcimonieux.

Les complimens de bon acceuil de ce dernier aux brillans visiteurs qui lui arrivaient firent tourner la tète aux deux amies. Mais , cette fois, Ange-Marie sut réprimer son premier mouvement. Si elle ne s'attendait pas à cetlre entrevue, elle l'avait regardée comme probable , et durant tout le commencement de cette soirée de prudentes réflexions avaient, pour ainsi dire , façonné son ressentiment. Elle en était h se re-

2S LES TBOIS MARIE.

pcnlir de n'avoir [)as trouvé assez de force pour se vaincre le jour de la course au bois de Verrières. Tout ce qui fait que deux femmes sont rivales et ennemies l'avertissait du danger de laisser penser k madame de Ternay qu'elle Tavait devinée. En la voyant ainsi fière et posée devant elle , comme à Tafifùt du côté vulnérable par où sa vie pure pouvait être attaquée , elle se disait que toute accusation fait tache; elle devinait que, chez les désespérés, comme pouvait le devenir cette femme ,1a plus grande audace se fait des plus grandes hontes. Pour madame de Ternay dont la leçon chaque matin à son réveil était celle-ci : Tu t'attendras à tout aujourd'hui ; tu ne te démonteras de rien , bien loin de témoigner un étonnement fâché en trouvant là son offensée et sa victime, ce fut à elle qu'elle adressa sa première politesse de diplomate ; puis , après quelques uns de ces mots lancés à la volée et où elle faisait la part de chacun, ce fut encore à Ange-Marie qu'elle jeta le gant de la conversation. Résignée à faire bon visage à cette épreuve, celle-ci le releva assez courageusement.

L'événement musical de la soirée était un texte suffisant et sur lequel les trois femmes' pouvaient broder sans cesser d'appartenir à la pensée qui les dominait : ainsi faisaient-elles , car chacune souffrait l'une par l'autre. Gênée par madame de Ternay dont la présence retenait M. Laneuville pendant le temps d'arrêt sur lequel elle avait compté pour instruire son amie, Marie-Laure maudissait intérieurement la persistance de la noble dame à lui faire compagnie-

LIS non MABIBi d9

Celle-ci , qui depuis plusieurs jours oherebnl le seerel d'un désappointement deviné sans doute par nos lec* teurs, interrogeait l'attitude, Taccent, ie regard de madame d'Auberive pour savoir si quelque lueur ne lui viendrait pas de cet examen. Ânge*Marie, elle, essayait de sourire au contact de cette femme qui lui faisait froid au cœur. Toutes parlaient , s'animaient, croisaient des mots, laissaient échapper sans y penser et pour ne plus s'en souvenir des aperçus qui auraient fait la fortune d'esprit d'un inconnu, et pourtant, lorsque tout était accueil au dehors , au dedans ton! était angoisse. Pour ceux qui les écoulaient et pour elles-mêmes leur parole disait ce qu'elle devait dire, mais leur ame souffrait ce qu'elle devait souffrir : Iff sourde Impatience de Marie-Laure, l'effroi d'Ange- Marie , la haine de madame de Ternay, leur causaienl de souterraines agitations pendant qu'à la surfoce leurs lèvres intelligentes s'interrogeaient , se répoiH daient, s'applaudissaient. Étrange chose! Soulevons le voile de chair qui couvrait l'ame de ces trois femmes , et nous nous trouverons moralement dans une situation semblable à celle du voyageur dont l'œil lucide aperçoit une contrée de deuil et de désolation au travers des éclatans reflets du mirage.

— £h mais! ma chère amie, c'est charmant ee que tu dis-là ! interrompit BC de Ternay qui venait de visiter les cases vides de son cerveau et d'y dénicher une impolitesse pour les autres en faisant un compliment à sa femme. Rien n'échappe à ta hriU lante juridiction ! tu rédiges des malices inouïes : tu fais feuilleton ! où sont nos journalistes? que n'écou^

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teot-îls.avz bons endroits? qu'ils viennent t'entendre ; surtout celui que je tiens là.

Après ces paroles qui n'étonneront pas dans la bouche de M. de Ternay, l'avisé gentilhomme montra un journal du soir qu'il s'était procuré pendant l'entretien.

— Tenez, continua-t-il avec un orgueil tout marital et en mettant la feuille sous les yeux de M. Laneuville , voyez si ma femme n'entend pas mieux Mozart et le public que le rédacteur en question.

M. Laneuville suivit , en apparence , le doigt indicateur, mais comme tous les hommes d'affaires , son œil regardait plus haut les toutes récentes nouvelles du monde positif. Quelques lignes semblèrent le frapper ; après le mouvement qu'indique un rappel subit de la mémoire, il laissa le papier k M. de Ternay; puis descendant une marche et se penchant vers Ange-Marie : Eecevez mon compliment, lui dit-il, voici votre protégé qui fait son chemin. -— Mon protégé! qui? que voulez-vous dire? répondit la jeune veuve étonnée.

Madame Laneuville comprit que le départ de Tiburce était offîciellementannoncé, elle frémit : Chut ! dit-elle bien bas à son amie et avec un accent à porter la terreur dans l'ame de celle qui l'écoutait, taistoi, ou je meurs l demain tu sauras tout. Puis, se tournant aussitôt vers son mari : Ah! vous n'êtes pas discret!... chut! Et ce mot, à l'instant même si desespéré, et ce geste si significatif et si terrible, quand ils s'adressaient à Ange-Marie, furent pour

LES TROrS MARIE. ^^

ce dernier un mot et un geste d'une merveilleuse grâce.

Madame d'Auberive surprise, altérée, mais se contenant , ne trouva rien à répondre et chercha seulement à imiter l'attitude facile qu'elle voyait à son amie. Sans savoir de quoi il était question , de quel protégé on voulait parler, elle devinait que l'insistance secrète de Marie-Laure pour qu'elle l'accompagnât à l'Opéra se rattachait à la nouvelle donnée par le journal ; mais elle n'osait demander qu'elle était cette nouvelle, car en ce moment madame de Ternay parcourait silencieusement la feuille quelle lisait aux lumières du corridor. Eloignée des deux amies et de M. Laneuville , ceux-ci purent croire que cette scène d'un instant n'avait pas dépassé leur intimité.

Madame de Ternay avait pourtant bien entendu , elle avait bien compris. C'était de Tiburce que par* lait le journal , c'était de Tiburce que l'on venait de parlera madame d'Auberive; là était la protectrice, ici une preuve de l'efficacité de la protection. Elle voyait Donatien et Tiburce rivaux, et encore, comme autrefois, elle et Ange-Marie rivales, mais Ange- Marie compromise, mais elle forte. Malgré tant de bonheur qui lui arrivait , il fallait pourtant ne pas troubler la sécurité de son ennemie , quoiqu'il fallût donner l'essor à sa joie ou étouffer, quoiqu'il fitllût foire sortir son cri de triomphe ou mourir! A ce moment sa haine fut merveilleusement servie, une femme passa; une intimité d'hiver, trois mois de vie de château les avaient séparées : Ah! exclama-t-elle

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en laissant échapper ce cri qui la soulageait. Pois ayant couru à la nouvelle venue , elle Taccabla de caresses, elle la serra dans ses bras, il lui fallait détendre ses nerfs comprimés et s'épanouir dans ses étrein^ tes. Elle était heureuse, elle avait besoin d'embrasser quelqu'un : elle était sûre de sa vengeance !

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