XIV. — LA von DU MAITBB
Le lendemain malin madame d'Âuberive se rendit chez Marie-Laure.
La petite bibliothèque dans laquelle se trouvaient les deux amies était un mystérieux retirado, bien loin des regards, bien propre à la rêverie, orné avec goût et dont les rayons, chargés de bons livres, étaient espacés par quelques portraits chéris. On aurait dit là que la famille faisait silence et présidait aux lectures sérieuses. Depuis un instant Marie- Laure disait à son amie ce qu'elle savait de l'histoire de Tiburce, qu'elle suivit pas à pas, à partir de la lettre de la tante Sophie, jusqu'à l'époqïie qui précéda d'un jour la conquête de l'écrit précieux. Mais quand il fallut expliquer à Ange-Marie pourquoi M. Laneuville croyait que c'était elle qui était la protectrice, de Tiburce, ce fut un moment difficile. La coupable ne parla qu'en tremblant de cette scène où, seule avec son mari, elle avait nommé madame d'Âuberive au lieu de se nommer elle-même.
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*-" Pardonnennoi , lui dit-elle, en se cachant le visage de ses deux mains , je ne savais pas ce que je faisais. Sans guide» sans conseils, j'avais été plus loin que la prudence ne le voulait peut-être , mais enfin ce mystère qui me séduisait, M. Laneuviile Faurait fait cesser avec sa raison sévère. Je ne le voulais pas, je ne le voulais pas si tôt, du moins, et , quand je Tai voulu, quand il m'a semblé que j'avais besoin de son appui , j'ai craint sa colère pour m'en être passée si long-temps. Tu n'étais pas là. J'ai pris un nom qui dut lui faire respecter tout ce qui avait été fait : je t'ai nommée.
— C'est impossible I tu n'as pas fait cela, s'écria madame d'Âuberive qui l'avait écoutée avec un regard et un geste d'incrédulité. Tu n'as pas fait cela , n'est-ce pas? répéta-t-elle en donnant plus de force à son interrogation.
Puis elle écartait du visage de la repentante les deux mains qui y restaient collées, comme pour voir dans les yeux de cette jeune femme si elle ne l'abusait pas ; mais Marie-Laure ne répondait rien ; elle pressait de ses lèvres les genoux d'Ange-Marie et celle-ci comprenait que son amie répétait au fond de l'ame les paroles du pardon qu'elle venait d'implorer.
— Mais, mon Dieul sais-tu que cela perd une femme I continua madame d'Auberive; quel titre aije, moi, pour protéger ce jeune homme? quelle réponse ferai-je à présent à ton mari? que veux-tu qu'il croie? — Que peut-il croire? répondit toute tremblante Marie-Laure, sais-tu qu'il s'imputerait à
mal tonte mauvaise pensée sur toi? et si die avait pu lui venir, t'aurait-il parlé comme il l'a fait hier à rOpéra? — Hier, oui : hier, il m'a parlé ainsi, mais il croit ma protection ipotivée. Mais il me parlera encore de mon soi-disant protégé. Irai-je mentir! L'exiges-lu, Marie? £t quand une fois j'aurai prononcé un mensonge, enfant, tout sera-t-il fini? Gomprends-tu ce qui arrivera si le hasard nous fait nous rencontrer, Tiburceet moi, devant M. Laneuville? Irai-je parlera ce jeune homme pour étayerce que tu as dit, et, si je ne lui parle pas, que pensera ton mari? — Ah! mon Dieu ! qu'ai-je fait! interrompit Marie-Laure consternée.
Emue de la plainte et du repentir de la jeune femme , Ange-Marie alla à elle.
— Tu n'as rien fait qui ne puisse se réparer, lui dit-elle, si tu veux avoir un peu de force, et par un aveu, un aveu bien sincère à M. Ijaneuville... — Jamais! s'écria Marie-Laure effrayée comme si déjà elle eût été en présence de son mari.
— Jamais ! redit madame d'Auberive avec un accent qui était à la fois un cri de douleur et un reproche. Jamais! il lé faut pourtant; car je ne puis pas, moi, rester sous le poids de cette accusation de protectorat... Tu connais mal le monde, Marie, continna-t-elleplus doucement, prenant son amie par la main, tu ne sais donc pas quelle prudence et quelle réserve exige une position comme la mienne? Nous délaissées , pauvres veuves , il nous faut un grand respect de l'opinion ! il nous faut surtout la foi que nos amis ont en nous; ils sont nos répondans, le
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monde croit à nous par eux. Vois-tu, Marie, j'ai un enfant, je lui dois compte de la réputation de sa mère. Mon honneur se nomme d'Auberive, encore plus depuis que mon époux est mort que lorsqu'il vivait, et quand je te vois là , affligée, pleurant, moi qui t'aime, moi pour qui chacune de tes larmes est une souffrance, il faut que je sois forte, forte contre toi-même, Marie I
Ainsi parlait madame d'Auberive, et toutes ses raisons, si bien senties, semblaient n'être plus comprises de Marie-Laure. Depuis qu'un aveu lui était demandé , si elle se désolait d'être coupable envers son amie , si elle pleurait de repentir, elle boudait sous ses larmes.
En présence de la terreur qui la dominait, la position de madame d'Auberive la frappait faiblement, son égoïsme était une grande peur. Elle venait de raconter l'histoire de Tiburce, et, à chaque trait de celte histoire, elle s.'était suivie elle-même à la trace, et elle avait bien vu que chaque fait était* à côté d'un sentiment à elle, que chaque action bienveillante pouvait faire remarquer l'impulsion qui l'avait produite : la renvoyer ainsi devant son mari lui semblait une sorte de cruauté.
Exigeante jeune femme I Ignore-t-elle que Famitié la plus sainte, celle-là même qui ne recule devant aucun sacrifice, ne peut pas accepter tous les dé< voûmens?
Il s'était fait un instant de silence après lequel Ange- Marie attira affectueusement la boudeuse à côté d'elle.
— Ton époux n'est-il pas ton ami, ton sonmis bien souvent, despote? lui dit-elle, en essayant de ramener un sourire sur le visage de Marie-Laure. bailleurs si le moment est difficile, je t'aiderai à le passer : je serai là, voyons, le veux-tu? il le faut. Qu'est-ce donc que cet aveu à faire? que seras-tu pour M. Laneuville, la lettre de la maman Sophie à la main ? une Glle reconnaissante qui s'est souvenue de sa seconde mère , une chaste jeune femme qui n'a pas même vu celui qu'elle guidait invisiblement.
A ces derniers mots, Marie-Laure, qui s'était sentie un peu de courage aux premières paroles de son amie, baissa les yeux et se trouva plus triste et plus craintive que jamais ; car elle n'avait pas dit encore, elle ne voulait pas dire à madame d'Auberive de quelle ruse elle s'était servie pour voir Tiburce.
Cependant celle-ci l'exhortait toujours. Elle lui disait que les choses difficiles doivent être faites à l'instant; elle s'offrait à la précéder chez M. Laneuville, et comme elle s'était levée et avait fait un pas vers la porte : Non, non I pas encore I pas si tôt! cria Marie-Laure qui s'élança vers elle et l'étreignit , la forçant de rester en place. Vois- tu, j'ai peur de lai I
En disant cela elle avait pâli, et sa main, agitée d'un mouvement nerveux, désignait au loin l'appartement de son mari.
— De lui I peur de M. Laneuville I répéta Ange- Marie, peur d'un tel homme !
Puis, à son tour, madame d'Auberive montrait à la jeune femme, le portrait de M. Laneuville, traité par l'artiste avec un talent si vrai et si plein de convie-
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tion et de naïve poésie, qu'il semblait avoir fait passer toute Tame de cet honnête homme sur son visage.
~ Quoi ! ce front calme, ces yeux bienveillans et ce sourire si bon, te font peur, Marie I quoil cette parole qui va sortir si douce et si encourageante, tu peux la craindre! Qu'as- tu donc? que se passe-t-il en toi?
Cette fois, Ange-Marie, dont la préoccupation personnelle commençait à se dissiper, regardait son amie avec ce coup d*œil qui interroge et examine ; mais celle-ci répliqua vivement :
Ah! ce front si calme, je l'ai vu s'assombrir; ces yeux^si bienveillans, je les ai vus s'animer de colère, j'ai frémi sous l'étincelle de ce regard. Crois-moi, ce front commande, ces yeux terrassent, et la parole qui sort de cette bouche qui sourit fait reculer d'épouvante. C'est la voix du maître! je l'entends encore, oui et encore et toujours, depuis j'ai peur de lai. Oh! ne me regarde pas ainsi étonnée; j'ai toute ma raison : écoute.
liadame Laneuvitle avait fait rasseoir son amie, mais elle ne prit pas d'abord la parole ; il y eut encore un long moment de silence. Près de parler d'une amère déception de sa vie, Marie-Laure se sentit saisie malgré elle-même de cette disposition rêveuse qui fait alors retour vers le bonheur passé; car ne sait-on pas que la voix qui va jeter une première plainte réveille au dedans de nous une autre voix encore écoutée : la voix des illusions perdues et des riantes espérances de leurs commencemens.
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Tu étais dans ta terre du Bordelais quand se décida mon mariage , dit madame Laneuville en commençant son récit, et lorsque tu revins tout était accompli ; tu me trouvas heureuse. Oh ! je me rappelle bien la lettre que je t'écrivis d'abord. C'était la lettre d'une femme forte, raisonnable, qui sait faire un choix sévère et y persister; qui peut se déterminer à un mariage Spartiate pour être l'épouse d'un honnête homme, et pourtant aucune de ces solennelles raisons ne contribua à me décider, il faut bien le dire, puisque c'est aujourd'hui le jour des aveux difficiles. Mon mariage fut un acte d'opposition, une réponse aux taquineries du pensionnat et peut-être aux empressemens maladroits de mon oncle. J'allais atteindre ma dix-septième année, j'étais la doyenne des élèves de mademoiselle Saulieu, et cependant on me nommait encore, et comme au temps où tu me défendais si bien, la folle, Tévaporée, l'enfant à mobile imagination. Je voulus prouver que la folle pouvait penser sérieusement et que l'évaporée faisait au moins du roman plus vrai que ses compagnes. Entre toutes ces demoiselles c'était à qui songerait aux mariages d'inclination, de subite sympathie; chacune attendait un coup du Ciel pour se pourvoir, et moi, je me moquais de leurs sentimentales rêveries, car, je l'avais bien remarqué, le Ciel ne se prononçait jamais que sur les prétendans à lestes uniformes ou à broderies diplomatiques; les averlissemens d'en haut désignant d'ordinaire les brillans héritiers qui descendaient chez nous en équipage et réveillant de préférence les plus vives sympathies pour ceux qui
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conraient à la d'Âumont. C'était amusant et je m'en amusais fort, mais ma plaisanterie me faisait prendre avec moi-même de sérieux engagemens d'amourpropre; je réprouvai quand mon oncle, ce bon, cet indulgent M. de Fernis, songea sérieusement qu'enOn mon tour était venu de m'établir. Je n'aimais per* sonne, je croyais qucf l'on n'aimait guère sans ser donner un peu de mal pour en venir là, du moins c'était alors le résultat de mes observations; aussi refusai'je d'abord tous les candidats dont mon oncle me parla : jeunes gens à belles figures, à belles espérances, dont les uns traînaient bravement le sabre et portaient la double épaulette, dont les autres endossaient la robe rouge et se plaçaient au premier banc à la messe du Saint-Esprit; une fois même, ohl cette fois ce fut un grand scandale I j'allai jusqu'à vouloir examiner si j'avais à accepter un pair de France, un pair nouvellement pair, un pair de trente ans, riche de fortune, riche d'avenir, un trésor de talent, le créateur d'un amendement fameux passé dans je ne sais quelle loi, le Christophe-Colomb d'un tiers de paragraphe. Comment aurai-je examiné, quand la jeunesse et le talent venaient à moi! quand la position était si belle et si enviée! que voulait donc mademoiselle de Fernis? qu'attendait-elle? Apparemment que le roi de France fût veuf; telles furent les charitables épigrammes qu'on me lança. Je cherchai une éclatante réponse; je l'attendais, elle s'offrit.
Quand tu as vu mon mari pour la première fois, ta l'as jugé comme tous ceux qui l'approchent. C'est une sorte de héros à sa manière, qui a tout conquis. : a 3
sa fortune et loi-métne, et to as cru qoe c'était oda qui m'afait frappée, et je ne t*ai pas détrompée ; h quoi bon? j'étais heureuse et tu pensais bien de moi ; mais sais-tu ce qui me détermina en effet? sais-tu ce qui me conduisit à contracter cet engagement suprême, où pour Jamais une vie s'attache à une autre vie? Il faut bien te le dire.
Depuis quelque temps, un mois ou deux peut-être, mon oncle avait fait la connaissance de M. Laneaville. Leurs Yelations s'étaient nouées à propos d'une acquisition que voulait faire ce dernier d'une propriété ruinée qui touchait à ses fonderies : an vieux bastion mangé de lierre, entourré de son fossé bourbeux, qu'il offrait de payer comme il aurait payé un château, relique que nous avions abandonnée faute d'en pouvoir tirer parti, mais que nous gardions par tradition et pour nous prouver, dans la famille, que le comte Raoul, un de Fernis, était un des preux de la seconde Croisade.
— C'est un Vandale que je te présente, me dit uo jour mon oncle qui m'avait fait demander au parloir, où il m'attendait avec M. Laneuville, il veut porter la hache sur nos souvenirs historiques.
Le nouveau venu, dont le regard en ce moment était semblable à celui que tu vois là, dit Marie-Laure à son amie en désignant du geste le portrait dont oa j a déjà parlé; le nouveau venu, dis-je, prit la parole» et, après m'avoir expliqué son désir de conclure: Il s'agit d'un vieux bastion qui est à vous. Votre oncle ' n'e^t pas fâché que vous décidiez vous-même, pour' que plus tard, vous ne lui reprochiez rien. Il trouvel
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t|aececî est plas que la responsabilité qui entre dans ses comptes de tutelle. — £t que voulez-vous faire de ces vieilles murailles, Monsieur? — Une cheminée, Mademoiselle, me répondtt*tl gravement. — Une cheminée, grand Dieu! du bastion Raoul, une cheminée I — Ce sont nos plus précieux monumens modernes. Votre bastion en ruine sert d'asyle aux bohémiens errans qui viennent voler les poules de nos fermiers et le linge de nos ménagères. La cheminée que je sollicite est nécessaire à l'un de mes hauts fourneaux, que je l'obtienne, et je prends vingt ouvriers de plus. Ce sont vingt familles qui vivront de la démolition féodale et tout un pays qui aura plus de sécurité. — - Ceci n'est pas le culte des souvenirs , répondis-je en regardant mon oncle, mais c'est peut-être mieux. Bâtissez donc votre cheminée, Monsieur, et que le dernier des croisés de la famille me le pardonne t
Ce fut cette singulière négociation qui me fit remarquer M. Ijaneuville , et lorsqu'ensuite il vint au parloir avec mon oncle qui ne pouvait plus se passer de lui, mes compagnes avaient beau lui donner le nom d'Aontme à la cheminée, j'étais heureuse de ses assiduités; je trouvai moins de banalité dans ses attentions pour moi que dans la galanterie de leurs visiteurs ordinaires, jetés tous au moule des lieux communs et des fadeurs convenues. Dès lors, entre elles et moi, ce fut un comtNit à outrance où les vieilles idées de ces jeunes têtes, qu'elles appelaient leurs beaux songes, venaient en lutte avec mes idées à moi, toutes nouvelles, toutes vivantes. Pauvre M. Laneuville l comme elles l'accablaient I Mais comme
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je le dcfendats, et comme je battais à platte couture leurs colonels, leurs diplomates, leurs conseillers, iH tout le personnel doré des amours qui naissent dans le dortoir et vont s'évanouir dans le monde! il ne fallait qu'un acte décisif pour prouver que je pariais vrai, que je parlais de cœur et d'ame. M. Laneuville s'était pris à m'aimer, et mon oncle à consentir à ce qu'il m'aimât : six semaines à peine s'étaient passées de nos batailles de paroles, que l'homme à Ja cheminée, et moi, haute et puissante demoiselle de Fernis, étions mari et femme.
Et alors tu vins et tu vis mon bonheur, que je mis en face du tien, et malgré la jeunesse de M. d'Âubcrive, je trouvais que la comparaison était en ma faveur. Te rappelles-tu comme je t'accablais de mes preuves et comme tu riais de mes prétentions, prétentions justifiées? j'avais tant de vanité de femme avec M. Laneuville, que tu ne pouvais pas avoir avec M. d'Auberive! D'abord toi tu étais la sage, et pourtant il t'avait fallu un amour pour te marier; moi j'étais la folle, et j'étais entrée gravement dans la vie de ménage. Je faisais événement dans les salons, et j'aiânais h entendre ce chuchottement, ce murmure qui me désignait. Dans le monde j'avais les honneurs d'un mariage de raison, et chez moi je trouvais le bonheur d'un mariage d'amour. Un autre époux m'aurait donné sa jeunesse, M. LancUville se donnait il la. niienne. Je le trouvais enfant comme moi à l'heuW où il me plaisait que cela fût ainsi ; mais, je peux te dire, si j'abusais de cette permission, mon époux, lui, aimait à courber le front devant mon
jeone despotisme : Marie, me disail-il, quand mes faii^ laîsies de triomphe me prenaient, mettons le verrou, si ta veux régner. Il ne faut pas qu'on nous voie. Ta tyrannie est charmante, mais il me semble que je suis trop ton esclave, moi, ou bien que je suis trop maladroit à Têtre, laisse-moi en prendre rhabitude* Alors tu Faurais vu, cet homme dont tant de gens re« doutent Tinfluence, dont les ministres mêmes recherchent Tamitié, assis à mes pieds, se laissant régenter par moi, m'ccoutant parler, me regardant le regarder, aimable quand il obéissait à mes caprices et plus aimable encore quand il se révoltait contre eux, car il se révoltait parfois, resclavcl il s'éloignait du pouvoir qui voulait le faire fléchir, et moi , en ce cas extrême, je faisais rouler mon fauteuil vers son lici» de refuge, trône et reine allaient au rebelle, qui^ poursuivi, traqué, prenait ensemble sa femme et le fauteuil, le trône et la reine, et remettait en rianl tout cela à sa place; et moi, quand je sentais la puissance qui m'enlevait, j'étais plus glorieuse encore, je me tressais de nouvelles couronnes, car un regard, un mot, un désir à peine exprimé commandait à cette force, heureuse Alaric alors, je n'étais pas détrompée!
Six mois se passèrent ainsi. Enfln le temps approchait où mon mari devait partir pour ses forges des Cévennes et m'emmener avec lui. Mes préparatifs de voyage furent une fête, mon voyage un enchantement : quel pays! quelle route! et comme ces contrées sont belles et fières, réchauffées de leur soleil, rafraîchies de leurs torreusl mais était-ce tout cela
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4|iie je voulais voir t Non ; même à Nimes, je m'écriais : Saint-Georges t Saint-Georges 1 l'ancien nid d'aigle des Fernis, le royaume actuel de mon mari; cas là tout lui pays est à lui, tout un peuple lui appartient I nous arrivâmes. Te dirai-je mes impressions nouvelles! mes surprises de chaque jour! j'avais devant moi un peuple inconnu, des travaux inouis, des forces gigantesques en mouvement. Je marchais sous l'admiralion et dans l'effroi ; ce monde nouveau était si énergique, cette vie si robuste, que je me surprenais à pâlir rien que d*y songer. C'étaient les profondeurs des carrières à visiter, de grands bruits à entendre, des feux souterrains à braver. Â l'endroit où fut le bastion Raoul, la lave cuisait le fer : les ouvriers d'aujourd'hui avaient fait un cratère des oubliettes de l'ancien comte. Pauvre suzeraine! au berceau de ma puissance que j'étais frêle et chetive I Au milieu de ces ateliers de destruction, ma vie me semblait un miracle, mais quand la frayeur s'emparait de moi, je trouvais le bras de mon mari pour m'appuyer et son regard rassurant où je lisais :Ge n'est rien. Oh ! non, tout cela n'était rien à côle de sa colère, à lui, à côté de sa puissance. Toutes ces terreurs n'étaient rien auprès de celles qu'il inspire.
Marie-Laure, toute tremblante de l'émotion de ce qu'elle venait de rappeler et de l'émotion plus grande encore de ce qu'elle allait dire, s'arrêta après ceci et se leva pour se rapprocher davantage de son amie, comme si elle eût voulu rendre plus inlime et entourer de plus de mystère ce qui lui restait à révéler. .
lis, dans ce mouvemeni; eue avait lové les yeux, et
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elle s'éUit trouvée face à face avec le portrait de sott mari, dont alors un vif rayon de soleil venait j^ire éclater tous les traits et vivifier la couleur, k cet aspect, la jeune femme se détourna vivement, rougil et changea de place; il eût semblé que M. Laneuvitle était présent à l'accusation qu'elle allait porter contre lui et qu'elle hésitait à jeter un démenti au visage de cet homme.
J'admirais la physionomie de mon mari parmi cette nombreuse population d'ouvriers, reprit ma* dame Laneuville; à le voir au milieu d'eux, on com<^ prenait qu'il était né pour le commandement; mais il me semblait porter trop loin le respect qu*il voulait que l'on eût pour la discipline qu'il avait établie; ces rudes et probes natures sont toujours en méfiance au pouvoir qui les dirige. Il me sembla que ce pou* voir devait être adouci et qu'entre eux et le maître il serait bien de jouer un rôle modérateur; j*étais contente de penser que je pourrais être nécessaire à mon mari, et je commençai par me faire populaire parmi nos travailleurs. Depuis mon séjour j'avais ap* pris les grands mots : M. Laneuville avait organisé le travail, je voulus organiser l'émulation. Que fallait-il pour cela? quelques sourires, quelques regards en* courageans; parfois serrer cordialement une main calleuse, parfois, au milieu de ces hommes noircis par le charbon, brûlés par le feu, brisés par le tra-^ vail, apparaître revêtue de ma plus pure robe blanche pour qu'ils me vissent de loin, pour qu'ils me vissent tous comme une espérance, une consolation, une promesse. Ce personnage était bien doux à remplir,.
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je l'essayai» M. Laneuville semblait ne pas s*en apercevoir, et j'en étais au moment de me fâcher ; mais un jour que je vaquais à l'ofiicieuse mission que je m'étais donnée, il passa près de moi et me prit la main : Gela est bon comme don de joyeux avènement, me dit-il en pesant sur chacune de ses paroles, mais... Il s'arrêta là tout à coup comme s'il y eût eu deux hommes en lui, et que l'un eût' commandé à l'autre de n'aller pas plus loin. Je le regardai, et pour la première fois je remarquai sur son front une profonde ride. Je ne sais ce que j'éprouvai alors. Cette ride qui resta un instant sans pouvoir s'effacer et comme une preuve de la force du sentiment qui Tavait creusée, fut pour moi comme l'éclair inattendu qui vous surprend et vous avertit quand l'œil se reposait avec sécurité sur un ciel pur et sans nuages.
Soucieuse, commentant en moi-même l'unique mot d'improbation que jusque alors m'eût dit mon mari, et cherchant le sens de la volonté qui l'avait iait pénétrer si avant dans mon ame, je m'étais retirée dans un petit jardin oii j'allais rêver quelquefois. Au milieu de cet amas de pierres, de ces pyramides de briques, entre ces euvahissemens de fer et de murailles qui, dans les foyers de grands travaux, transforment la nature et la font disparaître, M. Laneuville m'avait réservé un petit coin bien vert, bien abrité, où je trouvais de l'ombrage et où je pouvais même suivre de l'œil un filet d'eau qui, après s'ôlre réjoui autour de mes fleurs , s'en allait fournir aux b^ins de la forge. J'étais là assise et méditant , lorsque, tout à coup, j'entendis des cris, puis des
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sanglots ; il me sembla comprendre des menaces , c'étaient plusieurs voix d'homme et une seule voix de femme : une plainte interrompue par des juremens» Je montai vivement la pente d-un cabinet de verdure d'où, malgré Tobscurilé qui commençait Je pouvais voir au dehors. La porte de la forge se referoriait. Un homme et une femme étaient seuls. Je compris que Ton venait de chasser un ouvrier. Je reconnus sa femme et lui ; ils me virent, la femme était déjà au pied de la muraille, elle tendait-les mains vers nioi, elle m*implorait. Son mari, un de ceux que j'avais encourages, car il était un des meilleurs travailleurs et des plus habiles, avait voulu obtenir une augnientation de salaire; M. Laneuville s'y était refusé ; alors cet homme avait fait de sa cause la cause de tous. Une de ces turbulentes et terribles pensées qui circulent de temps en temps dans les vastes ateliers courait déjà de proche en proche ; à côté du chiffre du tarif, la loi de la forge, les ouvriers avaient mis leur chiffre qu'ils avaient résolu de faire ac£epter. Mon mari avait parlé fermement à l'instigateur de ces troubles , une scène violente, dont j6 venais de voir la fin, fut la suite de leurs vives explications.
— J'en appelle à Madame, me dit l'ouvrier après que j'eus écouté sa femme, cela cst^il juste? douze heures de travail pour six francs, à un ouvrier comme moi I ajoutait-il en faisant retentir sa poitrine sous son poing fermé ; est-ce que mon heure ne vaut pas l'heure d'un mauvais (îacrc de Paris? Oh !... je me vengerai! — Chut! Lambert, lui dis-je cherchant
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soudre à attendre au lendemain ; mais ma résolution ne s'atiédii point, et, quand je me fus couchée^ je m'endormis avec ce mot que je répétais encore : résistance !
Je ne sais quelle heure il était de la nuit lorsque je fus subitement réveillée par un bruit qui se (kisait non loin de moi; j*avais eu à peine le temps de me demander ce que ce pouvait être, lorsque ce bruit recommença : c'était quelqu'un qui ébranlait le panneau de ma porte par secousses impatientes et précipitées; on m'appelait : Madame I Madame ! disait nne voix qui cherchait à pénétrer jusqu'à moi sans cependant oser se grossir, Madame! réveillez-vous! réveillez-vous I
Cette voix n'était pas faite pour inspirer Teffroi, mais elle était de celles qui ont un grand malheur à vous apprendre. Je demandai, mais ma parole était tremblante, qui était là.
— La femme de Lambert, me rcpondil-on. — La femme de Lambert I à cette heure !
Je ne savais comment me rendre compte de cette étrange circonstance, je croyais rêver, et cependant, ayant revêtu à la hâte une robe, je sautai à bas de mon lit, je m'avançai, j'interrogeai sans ouvrir : Que voulez-vous? comment êles-vous ici? — Les ouvriers sont en révolte. Monsieur court un grand danger ! Je poussai un cri, j'ou\ris , et, à la clarté vacillante de ma lampe de nuit, je vis cette femme pâle, effrayée, qui me dit, précipitant ses paroles, mais toujours à voix basse : Ils ne m'épargneraient pas s'ils me savaient là, mais comme vous avez été bonne pour
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nbas, je m'en suis souvenue, moi. J'ai couru, voyez 1 mes pieds sonl en sangl j*ai marché nu- pieds pour ^ que le bruit que je ferais ne mit pas sur mes traces. Lambert est à la tète du complot j les ouvriers sont en pleine révolte : ils tueront votre mari s'il résiste l Elle parlait encore que je courais aussi, qu'à mou lour je frappais à la porte des domestiques, que je les avertissais à grands cris; puis, sans les attendre, sans les écouter, j allai, je traversai nos corridors alors dans les ténèbres, je me heurtai aux murailles, mais j'avançais. Je gagnai la cour, éclairée en ce moment comme par les lueurs d'un incendie. Mais où fallait-il courir d'abord? où était mon époux? qui pourrais-je rencontrer pour me le dire? Autour de moi se trouvaient quelques femmes, quelques vieux serviteurs épouvantés qui n'osaient pénétrer plus avant. J'étais éperdue, j'appelai, mais ma voix n'était pas entendue; j'avançai toujours I Ëiinn j'entrai dans la forge, affreuse vision I c'était le grand moment de la fonte du métal. Les flammes, qui s'échappaient par toutes les ouvertures, battaient l'air; le fer fluide bouillonnait dans les hauts fourneaux, les machines à vapeur faisaient entendre cette sorte de respiration forte et haletante qui épouvante; les immenses soufAets, soulevés sur leurs charnières qui criaient, lançaient leurs rafales et mugissaient ensemble. La voix aussi des ouvriers en colère mugissait. Malgré ma résolution, je reculai. Je les voyais passer au loin, s'agiter ; chaque homme me semblait double : lui et son ombre, noirs tous deux, et, suivant les foyers de lumière que ces révoltés Ira ver-
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saient, leurs ombres se projetaient ao loin, elles montaient, descendaient, rampaient, se multipliaient et peuplaient tous les vides. C'était une légion de damnés, affreux à voir, affreux surtout à celte clarté; la clarté des forges est sinistre : ce sont des ténèbres visibles, ce sont des lumières pleines d'ombres qui jettent des lueurs de sang. J'étais là au moment où la lutte morale avait cessé , au moment où la force parlait à la force. Au milieu de ces visages tordus par la colère, s'élevait la figure de mon mari, menaçante , et terrible. Je voulus aller à lui ; mes mouvemens se refusèrent h ma volonté. Je n'étais pas évanouie, mais mon cœur, gonflé, alourdi, pesait sur mes membres; j'étais tombée, et pourtant je voyais tout ce qui se passait , j'entendais les menaces , j'entendais les ré> ponses fières et provocantes.
— Non, non, non ! répéta par trois fois la voix de M. Laneuville, je n'accepte rien, point de traités avec vous. Hors de chez moi Lambert, ou hors de chez moi tous I — Allons donc I ripostèrent-ils avec un affreux ricanement, et en se mettant en masse serrée comme pour montrer à leur adversaire contre quelle force il aurait à se débattre.
— Hors de chez toi I s'écria Lambert insolemment, je ne suis pas venu pour m'en aller. Tu as résolu que je ne reviendrais plus ici; m'y voilà pourtant; que je ne donnerais plus un coup de marteau sur tes enclumes, eh bien ! je travaille encore cette nuit avec vous, mes braves, dit-il à ses compagnons qui l'applaudissaient, et je travaille pour rien, richard I continna-t-il en se tournant vers M. Laneuville; heint
ça te va I Allons, un marteau, vous autres, que je lut gagne trois francs I
On lui jeta un marteau qu'il saisit; mon mari courut à lui, ou plutôt il alla d'un seul bond de la place où il était à celle où se trouvait Lambert; mais, au même instant, la masse des ouvriers se développa, elle 6t un cercle autour du chef des révoltés qui se trouva devant une énorme enclume sur laquelle il appuya son marteau, prêt à l'ouvrage, sifflant un air. En même temps deux autres ouvriers des plus forts et des plus robustes, s'étant emparés, à l'aide de longues tenailles, d'un bloc de fonte incandescent, le traînèrent rapidement sur le pavé en feu qui s'ébranlait sous le poids. Les rangs s'ouvrirent pour les laisser passer : la fonte était sur l'enclume, et Lambert frappait à coups redoublés, sifflant toujours. Furieui^, mais conservant son sang-froid, mon mari tourna d'abord autour de ce cercle. A son attitude, je devi^ nai qu'il le parcourait ainsi, non point pour choisir le plus faible, mais comme pour défier les plus forts. Il me sembla qu'il grandissait. Je ne pouvais voir son regard, je ne savais quelle menace il lançait, mais je voyais qu'en tournant auprès de ces hommes qui étaient là, serrés et compacts comme un seul corps, il se faisait un tressaillement sur chaque front où ce regard portait, de n'était pas lui qui mesurait leurs forces, c'était à eux qu'il faisait mesurer les siennes. Ce moment fut silencieux et sombre; plus de cris, plus de menaces, des rires sourds, et le coup de marteau de Lambert et son sifflet moqueur. Mais toutes les poitrines se soulevaient, tous les yeux étincelaient.
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toutes les mains se crispaient, toutes les forces se ramassaienl. Je cherchai alors à secouer ma terreur, car on allait commettre un crime. Ces hommes connaissaient ma voix, peut-être Tentendraient-ils; je fis un effort ; enfin il me sembla que ma langue se dégageait, mais un cri terrible précéda le mien. H. l^ineuville avait trouvé sous sa main un lourd liarreau de fer. Je crus qu'il allait le lever, je frémis; mais il le prit fortement par les deux bouts, puis, poussant aux ouvriers , à bras raidis et tendus, il le mit en avant de lui comme une barrière dont il refoula les rangs pressés qu'on lui opposait. Le chef de rémeute et le maître se trouvèrent face à face. Toutes les lueurs de la forge se projetaient sur eux, les saillies de leurs visages recevaient tous les reflets éclatans ou sombres. C'était horrible à voir I Ils étaient le, les yeux fixes, se mesurant; tout semblait dans Tattente. Je vis le fer que tenait mon mari et le marteau de Lambert se soulever ensemble et lentement. Un nuage passa sur mes yeux... j'entendis un choc retentissant, un épouvantable bruit de métal. Qui était mort I mon Dieu I j'osai regarder : les armes étaient tombées des mains des deux ennemis. Mais alors tout s'ébranla, toutes les colères éclatèrent. Je m'étais levée, M. Laneuville faisait retraite. Une porte s'ouvre devant lui, les furieux le suivent, et leurs rangs pressés autour du seuil débordent jusqu'à moi. Us me voient, ils jettent un long houra de joie féroce, ils m'entourent, ils m'entraînent : Un otage! s'ccrient-ils en me montrant aux autres. Mon mari me regarda, je lui tendais les mains, mais d'un
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effort désespéré il alla jusqu'à la porte et en 6la la clé dont il s'empara.
— Et toi, toi! il te laissa dans leurs mains, dit madame d'Auberive épouvantée et essuyant la sueor de son front. — Il m'avait vue et il m'y laissa. Noos étions tous enfermés dans une salle qui nous conte*nait à peine, une chaleur étouffante se faisait sentir. Je vis bien vite où j'étais; il suffisait d'un mouvement bien concerté de celte masse furieuse pour jeter mon mari sur les parois brûlantes de la machine où chauffait la vapeur. Tout ceci, tout ce que je vais te dire dura une seconde, tout se serait accompli dix fois dans le temps que je mets à te le conter.
— Nous sommes morts! s'écria tout à coup un ouvrier, voyez!
L'homme qui s'était emparé de moi me lâcha. Je le vis pâlir. Je regardai où il regardait, où tous re** gardaient. M. Laneuville était au haut d'une échelle qui ployait sous lui; il penchait un large vase de caivre sur l'appareil brûlant; il venait de puiser dans le réservoir assez d'eau froide pour faire éclater la chaudière, s'il osait l'y jeter. Je murmurai bien bas une dernière prière à Dieu. Plusieurs accidens arrivés à d'autres forges m'avaient avertie quec'étaitlaniort. Chaque goutte de cette eau froide jetée sur la fonte rougie à blanc était comme l'étincelle sur le salpêtre.
Les mots : Grâce! pitié! pardon! furent d'abord muroaurés, puis ils éclatèrent. La peur en ce moment parlait aussi haut que la colère.
— Mort ou obéissance! répondit M. Laneuville
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d'une voix qui relenlit sous ces voûtes comme une sentence irrévocable. — Obéissance, répondirent-ils.
— MortI s*écria Lambert se redressant et grinçant des dents; mais cette fois aucune voix ne répondit à cette voix de révolte. — Vous chasserez cet homme? dit M. Laneuville.
Toutes les voix s'écrièrent : Il s'en ira de gré ou de force. — Vous reprendrez paisiblement le travail ?
— A l'ouvrage I dirent-ils tous ensemble. Plusieurs s'étaient précipités vers la porte, d'autres demandaient avec instance la clé que le puissant maintenant leur montrait d'une main tandis que de l'autre il soutenait toujours penchée l'urne redoutable.
— Votre p.irole d'honneur de compagnons, voire parole d'honneur d'ouvriers , votre parole d'honnêtes gens que la promesse d'aujourd'hui sera fidèlement accomplie ?
Il y avait dans cet appel à l'honneur du travailleur quelque chose de religieux et de confiant qui émut ces hommes rudes ; leurs mains se levèrent au ciel , la parole d'honneur fut jurée.
Bientôt tous sortirent, mais sans tumulte. Et moi, encore faible de toutes mes terreurs, j'appelai mon mari , je voulais me jeter h son cou, le nommer le sauvé; mais lui , dont la colère fermentait encore, sans me répondre, me prenant par le bras qu'il serra avec rudesse, il me fit traverser la forge, où chacun était à son poste. Je marchais, j'étais entraînée, c'était uifc course brutale au milieu de ces hommes grossiers qui devaient se dire : C'est ainsi que nouï
ramonons au Iravail de la maison nos femmes atlardees. Enfm, arrivés au boni de la salle où s'claient passées les premières scènes que j*aYais vues, il me poussa en dehors.
— Allez, Madame, dil-il, ce n'est pas ici votre place I
Je fis quelques pas; je voulais douter; mais, m'élant retournée, je vis M. Laneu\illc, la télé haute, le regard inflexible, me n outrant du doigt le chemin que je devais prendre. La rougeur me monta au front : on eût dit que ce geste m'avait touchée! hi m'en allai, mourant de honte; je m'en allai , blessée au cœur. Je n'étais plus la descendante des Fcrni^; je n'étais plus la souveraine dont jadis les caprices étaient un ordre, j'étais désormais la ménagère du forgeron !
A peine ces derniers mots venaient-ils d'être prononcés avec un accent où l'on pouvait reconnaître toutes les terreurs d'une femme nnélées à la fierté du sang aristocratique en révolte, que le bouton de la porte tourna.
— Il a tout entendu! s'écria madame Lnneuville qui serait tombée, si Ange- Marie ne l'eût soutenue.
Celle-ci leva les yeux , elle ^it entrer une jolie fille qu'elle ne connaissait point; mais elle avait un de ces visages qui se nomment. Madame d'Auberive prit dans ses deux mains la tête de Maric-Laure qu'elle tourna doucement et avec un sourire de mère vers Tobjel de son effroi : C'est Rose-Marie , dit-elle.
La brune et pâle enfant dont les yeux étaient humides de larmes regardait madume d'Auberive, elle voulait parler, elle hésitait.
tti LES nous lUIIR.
— Parle, lu le peux. C'est mon autre Marie, dit madame Laneq ville, qui encore suspendue au cou de son amie , tendait la main à la nouvelle venue. — Monsieur Tiburce est parti, Madame, je l'ai vu monter en voilure, et bien joyeux encore I dit U jeune ouvrière dont la poitrine se gonfla. Il est maintenant sur la roule de Londres.