‹ Les trois MarieChapitre 17 sur 25 · XV. — LB DERNIER VENU · texte numérisé non relu

XV. — LB DERNIER VENU

En efTcl Tiburce était parti, et parti le cœur plein d*unc orgueilleuse joie; car c'est à son soûl mérite qu'il croyait élre redevable de la faveur du ministre.

S'il se fût pris à réfléchir un moment sur l'étrange et rapide changement survenu dans sa situation auprès du pouvoir, lui obscur, inconnu hier encore, aujourd'hui nommé en toutes lettres dans les feuilles officielles ; s'il eût réfléchi, disons- nous , Tiburce sans doute aurait compris que dans ce monde d'ambitions continuellement à l'affût, d'intrigues sans cesse en jeu, où les intérêts divisés se gênent bien plutôt qu'ils ne se croisent , chacun des succès que l'on oblicnt suppose toujours une lutte plus ou moins bravement soutenue. Or, comme il avait triomphé sans combattre, il fallait bien que quelqu'un eût vaincu pour lui. Cette arrière-pensée si naturelle , mais qui eût singulièrement troublé la fètc que se donnait son

Li!s mois MAniB. s?

amoar-propre, ne se présenta pas à Vesprît de Tibiirce. Plein de conHance en sa valeur personnelle, it s*établil franchement dans son bonheur sans que rinatlendu d'un si glorieux résultat Teùt amené à douter de la dignité des moyens employés pour l'atteindre.

Le cœur humain est ainsi fait : il ne demande compte à la fortune que de ses rigueurs; quant aux lîiveurs qu'elle nous accorde, nous les acceptons sans examen : notre amour-propre se hâte si bien de les justifier!

Le favorisé du sort avait eu cep 'ndant à compter plus d'un compétiteur. Parmi les nombreux désappointés que l'indécision ministérielle avait tenus quelque tt^mps bouche béante devant cette miette dorée du budget, comme une nichée de pauvres oisiilonsà qui Ton montre la becquée à distance , parmi ceuxlà, Donatien Stévens, le protégé de madame de Ternny, le recommandé de M. Laneuville, le héros do Steeple-Chase enfin , ne s'était pas vu distancé cette fois, sans faire éclater hautement son dépit. Mais avant de pousser pins loin dans l'intrigue, nous devons dire en quelle circonstance et dans quel lieu les deux jeunes rêveurs du Gafc-Neuf de la place Beile^ Cour s'étaient rencontrés à Paris , après une liaison si rapidement formée , si brusquement interrompue, et qui fut suivie d'une séparation dont la date remontait à près d'une année.

Bien que ce ne fût pas jour d'audience publique , le salon d'attente qui précède le cabinet du ministre » président du conseil, était néanmoins richement

raentsic , ce jour-là , de ces visages de solliciteurs infatigables que Ton rencontre, souriant h Tespotr de la faveur, partout où i! y a quelque chose à recevoir.

Un seul, dans rassemblée de ces vétérans de Tes* pèce quémandeuse qui se jalousent du regard cl se caressent de la parole, se faisait remarquer, entre tous les autres, par Tabsencc du ruban rouge, orange ou pistache, qui décorait la tapisserie vivante de Tant i- chambre du ministre. Quoique ta boutonnière de celui-ci ne fût ornée du cordon d^aucun onirc ' français ou étranger, il ne s*en promenait pas moins la tète haute et le sourire protecteur sur les lèvres, au' milieu de la foule qui le saluait d*un air de connaissance, le regardait d*unœil d*envieet lui pressait la main avec un semblant d^affectueuse inliinitc. li répondait à cet accueil empressé avec une aisance pleine de distinction et tout-à-fait en harmonie avec réiégance parfaite de son costume. Celui h qui s'adressaient ces bienveillantes pressions de main n'était pourtant, comme ceux qui Tenlouraient, que le titulaire en espérance du premier emploi vacant , n'importe lequel ; mais , de plus, c'était Donatien , Donatien l'universel, l'inévitable, que l'on retrouvait toujours et qui ne pouvait manquer de réussir partout; car il était dans une de ces positions de fortune qui permettent de tout entreprendre sans courir aucun risque : il n'avait rien à perdre et beaucoup peut-être à faire gagner aux autres. Double raison pour montrer de l'audace et trouver des appuis.

Sincèrement ou non , on le félicitait sur l'audience particulière qu'il allait obtenir, et cela , dans un jour

OÙ ce n'était que par grâce spéciale que Ton pouvati espérer de pénétrer dans le cabinet de Si>n Excellence. En ce moment la porte du salon dViltente s'oovrant à bas bruit annonça un nouveau visiteur à ceux qui ne s'étaient déjà trouvés que trop nombreux efi se complant.

Âtt r^;ard troublé, à la physionomie inquiète du dernier arrivé, il était facile de deviner qu'il se sen* tait complètement dépaysé parmi les familiers du pouvoir. Quelques-uns des assistans , jetant sur lui un coup d'œil dédaigneux , riaient entre eux de sa gêne visible; d'autres, plus charitables, supposant qu'il s'était fourvoyé dans le labyrinthe d'escaliers et de corridors dont se compose toute grande adminis* tration , se disposaient à lui indiquer le chemin qu'il cherchait probablement, lorsque Tinconnu, prenant tout à coup de l'assurance, s'avança d'un pas délibéré vers un groupe au milieu duquel Donatien Sté* vens pérorait avec cette impertinence du geste qui donne la mesure de la fatuité de l'esprit.

— Pour moi, Messieurs, disait-il en jouant machinalement avec le cordon d'un chevalier de l'éperon d'or qui lui faisait vis-à-vis, ce que j'estime surtout dans notre président du conseil , c'est le souvenir qu'il a gardé de ses amis d'aulrefuis; il n'en méconnaît aucun ; mieux que cela , chaque jour il prouve aux plus roéritans que, dans le poste éminent qu'il occupe, son cœur leur est resté fidèle. Ne partagez-vous pas mon sentiment à ce sujet ? ajouta-t-il en quittant le ruban du chevalier de l'éperon d'or pour s'en prendre à une décoration belge à qui un

)SG LKS TK0I9 MABIK.

dignraiefii d*0BÎI nerveux donnait un faux air <f opposition systématique. Je soutiens, moi, que ce culle des vieilles affections est non-seulement d'une belle ame, mais encore d*un excellent calculateur : plus le ministre a pu apprécier, de longue date, les forces de ceux à qui il confie le fardeau des affaires, mieux il est certain qu'ils pourront le supporter sans être écrasés sous le poids : c'est la dynamique appliquée k la haute administration. En disant ceci Donatien pirouetta sur lui-même pour recueillir dans un seul coup d'oeil les marques d'assentiment du cercle qui Tenlourail; revenu en face du tic nerveux qu'il avait interpellé tout à l'heure , il poursuivit : Vous me direz , monsieur le comte , que les journaux de Fopposition font grand bruit de ce système soi-disant monstrueux qu'ils nomment favoristisme , camaraderie ; mais qui se laisse prendre aujourd'hui au puritanisme politique des journaux? Si l'opposition Uâme les choix du ministre, ce n'est que pour se venger de Timpuissance où elle se trouve de faire adopter ses créatures. Au fait, c'est la loi naturelle : chacun pour les siens I

Un sourire d'approbation accueillit les dernières croies de l'orateur; ses auditeurs attentifs semblaient dire en lui souriant ainsi : Vous qui devez parvenir, n'oubliez pas que nous sommes des vôtres. — Donatien comprit parfaitement l'intention toute personnelle de ces messieurs; car il reprit aussitôt : Je puis affirmer qu'en fait d'amitié ma mémoire a toujours été excellente. — Alors je sais quelqu'un 4»i vous doit des excuses» monsieur Donatien»

LSS TBOIS MAKIV. 87

ear josqo'à présent il avait osé supposer le contraire.

Ces paroles prononcées avec une légère expression d'ironie, attirèrent tous les yeux sur Tinterrupteur dont l'apparente timidité s'était soudainement effacée depuis qu'il avait rencontre dans le salon d'attente quelqu'un à qui pprlcr. Frappé du son de cette voix qui ne lui était pas lout-à-fait inconnue, Donatien n'eut pas besoin de consulter long-temps ses souvenirs pour se remettre en mémoire le nom et les traits de celui qui venait de l'interrompre.

— Je ne me trompe pas, dit- il en tendant la main a son nouvel interlocuteur, c'est vous 1 vous ici, mon cher ami? d'honneur, je suis charmé de vous rencontrer ; il y a si long-temps que je me promets de vous écrire! Puis sans donner à Tiburce le temps d'émettre hautement le doute qu'il voyait trembler sur les lèvres de celui-ci, Donatien continua en s'adressant à l'assemblée : Messieurs, j'ai l'honneur de vous jirésen ter M. Tiburce Jourdan, jeune homme de la plus haute espérance; il appartient à l'une des premières maisons de Lyon.

Si Tiburce n'avait point eu à se venger de l'oubli de Donatien, il aurait laissé les assistans se demander quelle sorte d'illustration pouvait revendiquer cette maison fameuse dont son ami du Café-Neuf venait de le faire gratuitement sortir; mais il devina que Donatien ne le proclamait fils de famille que pour ne pas compromettre, dans l'opinion des autres, la délicatesse de son choix en fait de liaisons intimes, et comme Tiburce était jaloux de prendre une revanche

éclatante sur le faux enthousiaste qui s'était fait un jeu de sa nature si naïvement expansive, il se garda bien de laisser échapper Toccasion de froisser la Yanilé de celui qui avait blessé son cœur; c'est pourquoi il reprit avec une feinte humilité où perçait tout son orgueil : Pardon, mon cher Donatien, mais voos faites erreur ; j'ai quitté cetle petite maison de commerce de la rue Mercière à laquelle j'appartenais en qualité de commis.

11 appuya assez fortement sur ces derniers mots * pour qu'un froncement de sourcils rapide, mais perceplihle, trahit le mécontentement que cette réplique causait à Donatien. Pourtant comme ce dernier n'était pas homme à vider les étriers parce qu'un cheval rétif se cabrait sous lui, il n partit de ce Ion aisé qui lui était familier : Allons, tant mieux I je vous félicite d'avoir enfin cédé à mes conseils; car, je n'en doute pas, si vous avez abandonné une profession indigne de votre mérite, c'est grâce à l'influence de notre dernier entrelien. Ne vous en défendez pas, mon ami, vous êtes mon élève. Oui, Messieurs, mon élève, répéta Donatien en essayant d'attirer sur lui l'attention dont Tiburce était l'objet; je pourrais même dire, poursuivit-il, qu'il est mon ouvrage. — Kt il tant avouer que vous êtes un habile maître, interrompit de nouveau Tiburce avec une expression railleuse, certes, un maître bien habile; car, s'il m'en souvient, notre unique rencontre a duré tout au plus deux heures. — Qu'importe I c'est tout autant qu'il en faut à un homme comme moi pour deviner ce que vaut un homme comme vous et le lui apprendre;

LEB TBOI« M.tniB. !)9

h preuTP, mon cher, c'csl qite nous nous sommes «Milondns tout de suile... Ah I si la force des circonsl:inccs TiG nous avail pas séparés, j'espérais vous mener litin. Quoi qu'il en soil, je pensais toujours à fiiirc quelque chnsc pour vous. Je vais voir le minis- Ire... comiitez sur moi, nous parviendrons h vous caser convenablemenl.

Titiurce le laissa s'engager dans ses avances de patronage et de prnlectoral ; mais, quand il entendit Donatien ajoulcr : Vous n'aurez pas à vous repentir d'^Ire venu me relancer jusqu'ici. — Permettez, monsieur Stévcns, lui dit-il, je ne suis pas venu au roinislcrc pour vous rencontrer. — En vérité?... pardon, je rruyiiis... maisquidunc vous y amène? — Je vims [iiiur parler au minisire luÎHnême.

Donatien, à rcitc réponse de l'ex-commis lyonnais, prit un air apitoyé : Ahl mon pauvre aroi, vous me ïojei sincèrement désolé de votre fausse démarche. — C')mmenl?quevonleï-vous dire? — Sans doute, si vous aviez pris la peine de consulter l'Xlmanach royal, vous ncvoiis seriez pas exposé â vous présenter inutilement aujourd'hui : ce n'est pas jour d'audienef. — Je le sais; mais j'ai une assez bonne raison pour supposer, cependant, que le président du conseil me recevra. — Cue raison, et laquelle? demanda Ihmnlien que l'air d'assurance de Tiburcc commençait à intriguer. — Oh ! mon Dieu, rien de plus simple, répliqua froidement ce dernier, c'est le itiiflistrc qui m'a personnellement assigné ce rendez- V'>U5 ; il doit me recevoir à son retour de la chamlirc.

60 LU non mabib.

Le monTemcnt de surprise qne provoqua dans rassemblée l'annonce de celte fa?eiir toute particulière se manifesta par une sorte de rumeur.

— Vous avez une audience du ministre? répéta Donatien quelque peu troublé, je vous on fais mon compliment... à peine arrivé à Paris... — A peine, dit Tihurce en souriant, mais vous êtes de nouveau dans Terreur : ne voilà pas moins de six mois que j'ai quitté î^yon.

Chacune des réponses du nouveau venu était pour son questionneur un motif d*étonnement, on pourrait presque dire de confusion; cependant, comme la pensée de l'audience obtenue par le jeune provincial à idées larges, à conceptions profondes, donnait singulièrement à réfléchir à Donatien, il résolut d*en pénétrer le mystère, et, pour cela, il rompit tout à coup Tentrelien général et entraîna Tiburce dans un coin du salon.

— Asseyons-nous ici, lui dit-il, nous y serons à Tabri des indiscrets. — Je ne les crains guère, répliqua Tiburce, car je n'ai rien à conGor ni à cacher à personne. — II y aurait chance favorable à gager le contraire, attendu qu'un solliciteur a toujours quelque chose à taire aux curieux, et, par conséquent, à dire à ses amis. — Vous vous méprenez encore ; je ne suis point un solliciteur. — Quelle plaisanterie! repartit Donatien avec un sourire forcé; ce n'est pas à moi qu'il faut dire cela... Voyons, franchement, Tiburce, que venez-vous faire ici? — Franchement, monsieur Stévens, je n'en sais rien.

Donatien le regarda fixement, et comme Tiburce

LES TROIS MABIS. 61

soutenait hardiment ce regard interrogateur, il re^ prit : Vous êtes admirable de dissimulation ; je devine : vous me gardez rancune. Ce n'est pas bien, Tiburce, avant de condamner les gens, il faudrait avoir égard aux exigences, de leur position sociale. Si vous vous trouviez jeté comme moi dans le tour- Lillon des affaires, vous comprendriez, mon trèscher, que Ton est entraîné plus vite et plus loin qu*on ne le voudrait; hommes d'action que nous sommes, nous n'imprimons le mouvement aux autres qu'à la condition d'y obéir nous-mêmes. Ne nt'en veuillez donc plus s'il m'a été impossible de vous donner de mes nouvelles depuis notre séparation. — Mais il me semble que je ne vous adresse aucun reproche. — Votre reproche, il est permanent, impitoyable; il perce dans toutes vos paroles, et plus encore dans 1 air à la fois mystérieux et triomphant que vous prenez en me parlant de cette audience qui vous est accordée pour aujourd'hui. — Dites plutôt qu'on me l'impose; car j'ignore absolument ce que le ministre veut de moi. — • Oh ! objecta Donatien qui lui supposait encore la volonté de le tromper, vous vous en iioulez bien un peu, et les protecteurs que vous avez mis en campagne le savent bien aussi. — Mais, je vous le répète, je n'ai rien demandé au ministre, et quant à ces protecteurs dont vous me parlez, ils ne sont que dans votre imagination; je ne m'en connais aucun, mon cher. — Pourtant vous ne venez pas ici sans but, au hasard? — Au hasjird, non, car j'ai ma lettre d'introduction... Tenez, la voilà... voyez, c'est bien à moi qu'elle est adressée. -^ £t signée par le

Gâ LKS TB0I8 UàRIB.

président dtr conseil loi-méroe, murmura Domticn en parcouranl la lettre que Tihurce venait fk lui mettre sons les yeux. Il pr*nsa à part lui à celle qu il avait reçue le matin, et qui ne portait que la signature du secrétaire particulier. — Ceci est vraiment de la faveur, se dit-il tout bas, vi puis, après un moment, il ajouta, s*adressantà Tihurce : Ou vous êtes bien chaudement recommandé, mon ami, ou il y a eu erreur de la part de quelque garçon de bureau. — Oui, erreur, maladresse, c'est possible, reprit IVx- ' commis marchand de la rue Mercière; à vous |)arliT avec franchise je vous avouerai même que telle a cW ma première pensée : aussi ai -je h^te d'éclaircir le fait.

Un bruit de voiture se fit entendre dans la cour de l'hôtel, Donatien se leva, il s'approcha de la fenêtre.

— C'est le ministre qui revient de la chambre, dit-il à Tihurce, tout à l'heure je vais être appelé dans son cabinet; je saurai si vraiment c'est bien vous qu'il a voulu voir; dans le cas contraire, je vous épargnerai le désagrément de lut faire une visite inutile. Quoi qu'il arrive , notre rencontre ici ne vous aun pas été défavorable, continua-t-il en prenant un air d'autant plus insolemment protecteur que le retour du ministre ayant fait émotion dans rassemblée, interrompit les causeries des divers groupes et rapprocha plusieurs personnes des deux amis. Oui, mon cher, il s'agit pour moi d'une mission à l'étrangor; on ne peut me la faire attendre plus long-temps; le pouvoir a pris avec moi des engagcmcus sérieux à ce

LBS TK019 HABIB. 65

sujet; îl me la doil; je serai nommé aujourd'hui même. J'aurai nécessairement besoin d'un secrétaire intelligent, vous êtes l'homme qu'il me faut; il ne dépend plus que de votre volonté de vous attacher à ma fortune : je vous emmène à Londres, nous visiterons ensemble l'Angleterre; mais hâtez- vous d'accepter ma proposition , et surtout tenez*vous prêt à partir. — Oui, répliqua Tiburce avec cette expression moqueuse dont il ne pouvait se défendre en répondant aux chaudes avances de Donatien , je sais que vous n'avez pas l'habitude de m'attendrc.

Comme il achevait ces mots, un huissier qui venait de traverser le salon d'allente reparut h la porte du cabinet de l'excellence. Donatien, ne mettant pas en doute qu'il allait être mandé chez le président du conseil, passa coquettement la main dans ses cheveux, il courba le revers de son habit, redressa sa taille, et déjà il se préparait à répondre à l'appel de son nom, quand il fut arrêté dans les soins de sa présentation par ces paroles de l'huissier : Monsieur le ministre est prêt à recevoir M. Tiburce Jourdan.

Etourdi sous le coup, Donatien eut besoin de toulo sa rare habileté à dissimuler sur son visage les orages du dedans, pour cacher l'émotion de dépit qu'il ressentait en ce moment; mais, passé maître qu'il était, il comprit qu'un homme de son importance ne pouvait pas se donner cause perdue pour si peu et devant si grande compagnie; aussi soutint*il avec tant de bonne grâce sa mésaventure, qu'on dut le croire complice du bonheur de Tiburce. 11 lui dit : Passez, mon ami 9 et se rangea avec tant d'empressement

64 LBS TB018 MAIIB.

qo'il semblait encore proléger celai qu'il eàl si volontiers poussé hors du chemin.

Il ne devait se passer que peu d'inslans avant que Donatien eût à reprocher à Tiburce bien autre chose que le simple tort de retarder son heure d'audience. Lorsque ce dernier fut entre chez le ministre, rhois* ftier reprit la parole pour annoncer que son maître ne pouvait recevoir ce jour4à aucune autre personne que celle qu'il avait fait appeler. Ainsi, terniina4-il, ceux-de ces messieurs qui espèrent parler à M. le ' ministre, voudront bien prendre la peine de revenir un autre jour.

La sensation causée par cette invitation indirecte à quitter le salon d'attente fut prodigieuse. >-Qa'esl' ce donc, enGn, disait-on, que ce M. Tiburce Jourdan que le ministre reçoit à l'exclusion de tous les autres? — Un inconnu, un provincial sans nom, sans aniécédens.

Tout autre que Donatien eût renchéri sur le dédain dont on accablait Finiras; mais, fidèle à sa réserve accoutumée envers ceux qui approchaient do pouvoir, soit par l'effet du hasard, soit par suite d'un droit acquis, il se hâta de réformer le jugement défavorable que Ton portait sur son ami du Gafé-Neuf; mais sans rien céder cependant de la supériorité qu'il s'attribuait d'ordinaire.

— Il est vrai, Tiburce n'est pas connu, disait-il, mais il y a dans ce jeune homme une étoffe qni pourra devenir précieuse, mise en œuvre par des mains habiles ; je l'ai assez fait causer pour savoir ce qu'on peut tirer de lui; je réponds que, s'il veut

CES -nota MABis. 6!r

M laisser guider par moi, j'en ferai quelque chose; si je l'avais su à Paris, il y a long-temps déjà que je l'aurais recommandé au ministre, aussi, quel que soit l'objel de sa demande, je l'appuierai; Messieurs, poursuivit -il, je vous le recommande, il mérite vraiment notre intérêt.

Cette sorte de précaution prise contre tontes lei éventualités de la faveur, Donatien , qui ne voulait pas sortir de l'hAtel du ministère sans connaître le résultat de l'entrelicn que Tiburce avait en ce moment avec le président du conseil, s'empara d'un journal et laissa les autres solliciteurs s'éloigner, emportant la plus haute opinion de son bon goût et de son crédit auprès des puissances du jour. A ceux qui s'étaient récriés sur le passe-droit dont il était victime, il avait répondu : Il faut bien se déranger de son chemin pour laisser avancer le mérite; et à ceux qui le plaignaient du voir remettre au lendemain l'audience qui lui avait été promise, il avait dit encore : On agit un peu sans façon avec moi, c'est vrai; mais j'aurais tort de me plaindre: l'usage veut qu'on ne se gène pas avec les amis de la maison.

Une heure s'était passée, et Donatien, de plus en plus intrigue de cette longue conférence, attendait encore le retour de Tiburce. EnCn il parut. Son visage était radieux, sa jute, trop long-temps comprimée, lit explosion dès qu'il se trouva hors de U présence du ministre.

— Eh bieni lui demanda le prot^é de madame de Ternay , je suppose, d'après la durée de cette audience, que le messager du ministre n'avait point

6'i LKS TROIS HABIB.

i^iil erreur. — Mon, c'était bien à moi que le président du conseil voulait parler. Je dois vous remercier» mon ami, ajouta Tiburce, de vos offres obligeantes, il ne me sera pas possible d'accepter i'emptui de secrétaire que vous me proposiez; pourtant, soyez-en sûr , ceci ne nous emp^cbera pas de nous voir à Londres avant peu. — Gomment cela ? reprit l'autre légèrement troublé. — Sens doute, nous ne pourrons pas manquer de nous y rencontrer, car moi aussi je suis chargé d'une mission, et c'est justement en Angleterre que le ministre m'envoie.

Donatien avait grand'peine à dissimuler l'inquiétude qui s'emparait de son esprit à chaque mol de Tiburce.

— Vnc mission? répéla-t-il; et vous m'aviez dil que le ministre ne vous connaissait pas? — Il me connaît maintenant! répliqua notre jeune orgueilleux avec le ton d'un homme satisfait de lui-mêmi*. Ce que je lui ai dit l'a déterminé à me confier l'honneur de représenter la France auprès de riiidustriianglaise.

Il fallait n'être occupé que de son bonheur comme l'était Tiburce en ce moment pour n'avoir pas rciQarqué la stupéfaction puis le mouvement de colèn* de Donatien quand il eut appris, sans plus de ménagement, que l'emploi qu'il sollicitait venait de lui être enlevé là, presque sous ses yeux, par un obscur compétiteur. Ce premier mouvement de fièvre passe, il parvint à se rendre assez maître de lui-même pour dire à Tiburce d'une voix assurée : Je vous félicite, mon iher, d'obtenir sans protecteur ce qui échapp.'

LIS TttOlS MAItlR. 67

à ceux qui se croient le niieui appuyés ; laissez-moi voIrc adresse, je veux aller causer un moment avec vous de ce bonheur que vous méritez, je n'en doule pas. — Alors que votre visite soit prochaine, car les ordres du ministre sont pressans.— Soyez tranquille, dit le solliciteur econduit, vous ne partirez pas avant que je ne vous aie revu.

Il y avait une menace au fond de la pensée de Donatien, mais comme elle ne perçait pas dans le son de sa voix, Tiburce n'attribua d'autre sens à ses paroles que le désir de renouer complètement un lien d'amitié plus durable, cette fois, qu'il ne l'avait été d'abord.

Une semaine s'écoula, et Donatien, malgré sa pro« messe, ne vint pas chez Tiburce. Le jour du départ arrivé, l'envoyé du minisire écrivit à son ami que le temps lui avait manqué pour lui faire ses adieux, mais qu'il espérait lui serrer la main avant de monter en voiture. Sa lettre resta sans réponse, cl, quand il fut prêt à partir, il chercha vainement des yeux son ami Donatien dans la cour de l'hôtel des postes.

— Allons, se dit-il, nous nous reverrons à Londres.

Cependant Tiburce ne devait pas se mettre en route sans avoir aperçu un visage de connaissance. Gomme la chaise de poste sortait de l'hôtel, il y eut, dans la rue, un léger cri de femme qui attira les regards du voyageur. Celui-ci eut à peine le temps d'entrevoir la pauvre enfant à qui l'émotion venait d'arracher ce cri de joie, mais la rapide apparition dura assez cependant pour .qu'un souvenir se réveil-

làt dans le cœur de Tiburcc et lui fît escorte jusqu au lerme du voyage.

Il avait reconnu la gentille brune au petit ruban bleu.

Maintenant on aurait tort de supposer que Donatien, vaincu par le jeune Lyonnais, avait accepté avec résignation sa défaite. Si la femme qui s'était associée à ses rêves d'ambition, à ses calculs d'intrigue, n'avait pas eu toute puissance sur son esprit, il se serait laissé emporter à un éclat ridicule ; car rien ne lui eût coûté d'abord pour venger sa honte ; mais madame de Ternay veillait à ce que son protégé ne compromit en rien la haute réputation d'homme de bon goût que ses grâces naturelles lui avaient acquise. Tout en partageant la colère de Donatien, elle parvint à modérer ce beau courroux qui menaçait de faire gratuitement scandale, et elle sut sans peine l'obliger à comprendre que l'art ne consiste pas à nuire à un ennemi , mais à tirer proGt du tort que l'on peut lui faire.

— Cependant, disait-il, il part triomphant, et moi je reste avec la honte. — Qu'importe qu'il soit parti de Paris? reprit- elle, l'important pour nous est qu'il n'arrive pas à Londres. — Et le moyen de nous opposer à ce qu'il remplisse sa mission ? — J'y réfléchirai, dit encore madame de Ternay ; le soin qu'il a pris de nous cacher le nom de ceux qui l'ont appuyé auprès du ministre prouve qu'il y a dans tout ceci un mystère à pénétrer ; ce soin me regarde, laissez-moi faire.

A ne considérer que son importance réelle, Vem-

LES mois MARIE. C9

|>loi âccorilé à Tiburce, au préjudice de Donatien , n*était point de ceux qui éveillent toutes les ambitions et justifîent le désespoir des concurrens qui n'ont pu l'obtenir ; mais au piys de la faveur tout fait échelle pour s'élever ; de si peu qu'on soit monté une première fois, c'est déjà un acheminement pour arriver plus haut; de là l'intérêt qu'on attache à prendre position ; de là ce déchaînement d'intrigues contre le nouveau venu qui tente de mettre le pied sur le premier échelon ; de là euQn, le courroux de Donalien contre Tiburce et la promesse que se fit madame de Ternay de venger son crédit compromis par cette défaite.

Le lendemain de cette soirée à l'Opéra que nous avons racontée plus haut, à Theure où Donatien faisait sa visite accoutumée à madame de Ternay, il trouva celle-ci radieuse, éblouissante de pirure, qui l'attendait avec impatience dans une pièce reculée de son appartement, sorte de cabinet d'affaires, à l'ameublement gothique, qu'elle nommait son oratoire.

— Vous arrivez à propos, lui dit-elle, pour me donner la main jusqu'à ma voiture.— Où donc allezvous de si grand matin et si bien parée? En vérité, Ar mande, vous êtes belle à faire mourir d'envie les plus belles.

Madame de Ternay, à ces mots, jeta un coup d'œil dans sa glace et sourit comme d'une victoire antici* pée. C'était en effet une double victoire qu'elle espérait remporter. Le hasard l'avait rendue maîtresse d'un secret qui lui permettait de punir Tiburce de son bonheur, en même temps qu'elle allait achever

70 LIS Tao:s &i\uie.

(l*écniser celle qui, déjà une fois, avail clé sa viclime. Il y a joie dans le cœur «iu démon quand Tcnfer retentit du bruil de la chute d'un ange ; heureux est rimpurquand il peut se dire : Le vascc d'électiitn est ' souillé, mon souffle va faire pâlir une lumineuse auréole. C'était cette cruelle joie qui fixait le sourire sur les lèvres de madame de Ternay, tandis que son amant admirait sa parure.

— Eh bien 1 reprit-elle, ce Tiburce Jourdan, il est parti hier soir. — Je le sais, dit Di)natien, vous vous étiez si bien engagée à l'arrêter en chemin, que je me suis reposé sur vous du soin de notre vengeance ; maintenant, qu'allez-vous faire ? — Je vais tenir ma promesse aujourd'hui même — Serait-il vrai ? — Qui, c vous réponds qu'il n'arrivera pas à Londres. — Mais comment l'empécherez-vous de poursuivre sa route? — Quelqu'un s'en chargera : je |sais à qui m'adresser pour l'obliger à revenir sur ses pas.

Donatien pria madame de Ternay de le mettre dans la confidence du plan qu'elle avait conçu.

— Â mon retour, répondit-elle, l'heure presse, la poste va vite, je n'ai que le temps d'agir.

Il l'accompagna jusqu'à son équipage qui l'attendait devant la porte de l'hôtel; puis, quand elle fut montée en voiture, elle pressa encore une fois la main de Donatien, comme pour lui donner une dernière assurance du succès inévitable de sa démarche ; et, s'adressant à son cocher, elle lui dit : Vis-à-vis St-Philippe du Roule, chez madame d'Au berive.

LES TROIS MAKIB. 71

mam.

Page 1