XVI.— DE PUISSANCE A PUISSANCE
— C'est impossible, Anne(te,on ne peut pas vous avoir dit ce nom-là. — Mais, Madame, je crois pouf^ lant avoir bien entendu. — Non, vous dis-Je, c*esl impossible! vous vous serez trompée, allez vous assurer du nom exact de la personne qui demande à me parler, et gardez>vous à l'avenir de commettre de semblables erreurs.
Gela était dit avec une sorte d'agitation fiévœuse et un tremblement dans la voix, témoignages de l4 puissante émotion de celle qui parlait ainsi.
La femme de chambre, renvoyée par sa maltresse vers la visiteuse qui l'avait priée de l'annoncer, revint bientôt, et, fière de prouver qu'on avait injustement accusé sa mémoire, c'est d'un air presque triomphant qu'elle nomma de nouveau madame de Ternay.
Alors, Ânge-Marie, qui avait voulu douter, Ait bien forcée de croire à ce qu'on lui disait pour la seconde fois, et avec tant d'assurance. Horriblement émue, elle s*appuya d'une main sur le marbre d'une console, elle porta l'autre à son front et balbutia d'une voix à peine intelligible : Âh! c'est donc bien elle? eette femme chez moi ! mais que peut-elle me vouloir? mon Dieu ! de quel nouveau malheur suis*je donc me-, nacée?
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Tout à coup elle releva la tête; son visage prit une admirable expression d'indignation et de douleur.
— Non, dit-elle à sa femme de chambre qui la regardait sans la comprendre, non , madame d'Auberive ne peut pas recevoir madame de Ternay ; non, madame de Ternay ne peut avoir rien à dire à madame d'Auberive. — Est-ce la réponse que je dois porter k cette dame? demanda Annette en se préparant à sortir.
Ange^Uarie, doublement combattue en ce moment, hésita avant de répondre affirmativement à cette question. Sans doute ie respect d'elle-même lui conseillait de fermer inexorablement sa porte à cette femme qui, sans pudeur, osait venir effrontément braver jusque chez elle la veuve du vicomte d'Auberive ; mais en même temps que Tamie de Marie-Laure pensait à obéir au mouvement de répulsion qu'elle éprouvait pour une indigne rivale, le sentiment des convenances sociales parlait haut à sa raison, et lui faisait «n devoir de subir cette visite à laquelle elle ne pouvait se soustraire sans risquer un éclat scandaleux.
Si madame de Ternay ne jouissait pas dans le monde d'une estime bien solidement assise, elle n'était pas pour cela au nombre de celles que l'opinion flétrit. Nui ne pouvait se refuser ouvertement à la recevoir chez soi sans motiver, d'une manière satisfaisante, le droit offensant d'exclusion dont on aurait usé envers elle. Ange-Marie n'avait voulu mettre que Dieu dans la conGdence de son malheur : elle se con-
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sidérait comme dépositaire de la confession d*un mourant; s*exposer à ce qu'elle fût révélée, c'eût été commettre un sacrilège. Celte réflexion lui dicta la conduite qu'elle devait tenir, et elle se résigna à la tyrannie de l'usage qui, sous le nom de politesse, oblige, sans les réconcilier, deux ennemis à se tendre la main, et force la victime à répondre par un sourire menteur au sourire hypocrite de son bourreau.
— Faites entrer, dit-elle; puis, se reprenant aussitôt, elle ajouta : Mais, d'abord, amenez-moi mon ûls.
Ce fut un scrupule délicat qui lui inspira le désir d'avoir en ce moment son enfant auprès d'elle. En présence de la femme qui avait détruit la plus chère de ses illusions, sa religieuse confiance dans la sainteté du ménage, Ange-Marie craignait que de douloureux souvenirs, trop vivement réveillés, ne la fissent manquer involontairement à la pillé que réclamait la mémoire d'un coupable; et, pour que l'épouse trompée n'en vint pas à reprendre le généreux pardon qu'elle avait accordé, elle sentait le besoin d'avoir sous les yeux tout son bonheur de mère. Son fils lui fut amené, elle l'embrassa bien fort pour se donner du courage, puis après elle s'assit, prit l'enfant sur ses genoux, et, ainsi armée contre le ressentiment des outrages du passé, madame d'Auberive ôh avec une voix assurée : Je suis prête à recevoir madame de Ternay.
Gel'S'Ci s'empressa de profiter d'une faveur qu'on lui faisait attendre depuis assez long-temps. Son rôle était su : elle avait arrangé son visage ; le ton facile qu'elle portait |)artout avec elle ne pouvait l'aban-
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ilonner dans celle circonslance surtoul, où elle se Ironvail forle du secrcl important qu*ellc deyail à rindiscrélion de M. Laneuvîlle; Ange -Marie, ao conlrairc, sulvanl les suppositions de madame de ïcrnay, devait être fort intriguée dn motif de celle visite inexplicable pour elle; il allait lui être impossible de dissimuler son inquiétude, son embarras: déjà en secret la complice de Donatien se faisait une joie de la confusion de celte rivale autrefois sacrifiée; mais Févènement ne justifia pas ses prévisions, car à peine les deux femmes furent-elles en présence, qu'elles semblèrent avoir changé de rôle; celle qui devait courber le front domina Tautre de toute la hauteur de sa vertu, et celle qui s*etait promisse garder un maintien superbe perdit un moment toute Son assurance.
A l'arrivée de madame de Ternay , Ange- Marie quitta à peine son fauleuil : l'enfant qui jouait sur ses genoux lui servit d'excuse; elle répondit avec dignité et sans la plus légère apparence d'un senliment de gène au salut de son ennemie.
— C'est mon fîls, dit-elle en le lui présentant; et, donnant essor à sa fierté maternelle, elle ajouta avec un indicible accent d'orgueil : N'est-ce pas. Madame. qu'il lui ressemble?
C'était la première fois que madame de Ternay voyait le fils du vicomte d'Auberive. A l'aspect de cet enfant dont les traits rappelaient si parfaitement ceux de son père, devant celle veuve et cet orphelin dont le malheur était son ouvrage, la conscience de la coul)able femme eut à subir d'un seul coup iin triple
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assaut de remords. Dieu sait en cet instant ce qu*elle aurait donné pour ne pas avoir ou la pensée de s*cxposer à cette réception solennelle, solennelle confime celle dir tribunal suprême pour Tâccusé qui sVst lui-même condamné d'iivance. Cependant il n'y avait là qu'une femme et qu'un enfant, mais c'étaient pour elle de terribles juges; car dans chacun de leurs regards, dans le son le plus doux de leurs voix, elle voyait, elle entendait celle femme et cet enfuit lui demander compte du sang d'un père et d'un époux.
Ce fut donc pour madame de Ternay une épreuve cruelle; peut-êlre Ânge-Marie comprit-elle le supplice de sa rivale, et alors sans doute qu'elle en eut pilié, car elle fut la première à la rappeler au motif de sa visite. Humiliée de s'être laissé abattre quand elle n'était venue que pour triompher, madame de Ternay se dit qu'il était temps pour elle de reprendre les avantages de sa position, et, totalement rendue à sa présence d'esprit accoutumée, elle entra en plein dans le plan d'attaque qu'elle s'était tracé.
— Vous devez supposer, dit-elle, que nos relations étant rompues depuis si long-temps, il n'y avait qu'un intérêt puissant qui pût me déterminer à me présenter chez vous? — Je ne suppose rien, IVladamc; j'attends, répondit Ange-Marie en ramenant son fils plus près sur son sein , à mesure que madame de Ternay s'encourageant à parler rapprochait son fauteuil de celui de la jeune mère. — J'ose espérer, insinua la maltresse de Donatien, que vous trouverez fna démarche pleinement justifiée. — Je l'espère
7G LES TBOIâ MARIE.
aussi, car j'avouerai que votre visilc in*a causé quelque surprise, et j'en suis maintenant à me demander ce qu'il peut y avoir de commun entre la veuve du vicomte d'Âuberive et un intcrât qui vous louchej personnellement. — Je n'ai pas dit un mot de œla;| c'est de vous seule, Madame, que je voulais parler.- De moi I — N'ai-je donc pas, comme tous les autres, le droit de m'intéresser à vous? Qui vous dit que mon inclination ne m'y porte pas, que je n'ai pis pour vous plus d'afTeclion que vous ne le supposez? — Ah I voilà qui est étrange, repartit madame d'Âuherive, laissant échapper en raillerie le dégoût que lui inspiraient les avances d amitié de cette femme Comment, il ne s'agit que de mon intérêt?... [ai vingt amis qui me sont dévoués ; ceux-là devraient s'enquérir de ce qui me regarde, me prévenir du bonheur qui m'attend ; ils ne m'en parlent pas, et c'eslà| madame de Ternay que je vais être redevable d'un Imn office; en vérité, je le disais bien, voilà qui est étrange.
Ce mouvement d'incrédulité moqueuse fixa pour un moment un sourire incisif sur les lèvres d'Ange- Marie; mais il s'émoussa peu à peu et disparut enfin complètement quand madame de Ternay eut répondu : Ces amis dont vous vous vantez. Madame, je vous conseille de vous en défier ; leur dévoùment et leur zèle peuvent avoir des dangers que votre h<iute sagesse aurait dû prévoir. Ils ne vous ont que trop bien servie, je vous jure; car vous allez peulétre leur devoir un malheur qui ne menace pas que vous seule. — Un malheur! répéta madame d'Aube»
LCS TKOIS HABIB. 77
rive, un malheur! ah I ceci vous ressemble au moins, Madame ; je vous reconnais : vous ne pouviez venir à moi que pour m'annoncer un malheur !
Madame de Ternay, près de se déconcerter, regarda fixement Ange-Marie pour donner au moins à son maintien un semblant d*assurance, puis elle continua : Je vois assez clairement, d'après le ton qu'il vous plaît de donner à cet entretien, que la calomnie n'a pas seulement prise sur les âmes vulgaires. Je .faisais à la vôtre l'honneur de la croire à l'abri des faiblesses communes, mais maintenant je m'explique ce pied de guerre perpétuelle sur lequel vous vous
êtes posée devant moi votre facilité à ajouter
créance à des bruits absurdes. — De quels bruits parlez-vous, Madame... ce n'est donc pas même un secret?... le monde sait donc!...
Elle n'eut pas le courage d'achever, mais son regard voulait dire : Qui a pu révéler cela, si ce n'est vous ?
Un coup d'œil de madame de Ternay se croisant avec celui d'Ange-Marie répliqua : Et vous-même, par qui le savez-vous?
Les deux femmes n'en étaient plus désormais à avoir besoin de se parler pour se comprendre. Malgré le soin qu'elle prenait de retenir ses pleurs, deux larmes brillèrent dans les yeux de la jeune veuve. L'enfant étonné dé ce chagrin dont il ne devinait pas la cause, lui demanda : Pourquoi picurcs-tu, maman ?
Ange-Marie ne put lui répondre que par un baiser.
— Vous devriez éloigner votre fils, dit madame de
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Ternay donl le ciBur s'était complètement raffermi à in pensée de l'éclalanlc revanche qu'elle all.iil prendre dans un instant. Notre conversation, poursuivi ietlr, ne peut pas on demeurer lii, et il est des choses qui ne peuvent pas élre dites devant les enfans. — C'est donc, répliqua vivement madame d'Auberive, que ces choses ne sont ni nobles ni chastes; car on ne peut vouloir se cacher d'un eiifant que par respect pour son innocence et pour ne pas s'exposer à rougir devant lui... quoi qu'il en soit, mon (ils restera près^ de nous; n'insistez pas, Madame, pour que je le renvoie, car vous devez comprendre que si je le reliens ici, c'est encore plus pour vous-même que pour moi. Parlez maintenant, je vous écoute. — Aux termes où nous en sommes, je vois qu'il serait inutile d'user de ménagcmcns; vous vous êtes intéressée au sort de quelqu'un, je le sais, Madame, et je viens vous prévenir charitablement que votre protection, luin' d'être ulile à son avancement, perdra celui que vous avez cru servir. Vous m'entendez de reste, j'imagine? — Hé bienl Madame, vous imaginez mal, car j'ignoi-e ce que vous voulez me dire, mais gageure ou rêve,, comme je démêle au fond de tout cela un doute of-^ lensant pour moi, je vous serai sincèrement obligée si vous voulez bien terminer au plus tôt un entretien dont le but m'échappe, mais dont l'intention ne peut que m'être suspecte.
En achevant de parler, Ange-Marie posa son fils i terre et se préparait k se lever. Elle espérait que mè* dame de Ternay allait s'empresser d'obéir à son in< vitation muette, mais assez claire cependant poai
LES TBOIS MAHIE. 70
qu'il fàt impossible de se méprendre sur le sens de ce inuuyemeDt, car une dislance im perceptible le sépa* rail des limites de l'impoli lesse. La protectrice de Do* naticn comprit parfaitement la pensée de madame d'Auberive; mais elle ne se leva pas, et, au lieu <Ie paraître blessée, elle grimaça son sourire le plus aimable et dit sans s'émouvoir : Pardon , Madame , il m'avait semblé prudent de ne vous parler qu'à demi mot ;; j'ignorais que je dusse vous dire , pour être comprise par vous, que c'est de M. Tiburce Jourdan qu'il s'agit.
Ce nom qui, depuis la confidence de madame Laneuvillc, revenait sans cesse à la mémoire d'Ange- Marie comme un épouvantail, ce nom n'eut pas plutôt frappé son oreille» qu'elle se laissa retomber dans son fauteuil. Alors Ange-Marie détourna ses regards de celle qui lui parlait, comme si le malheur dont on l'avait menacée d'abord eût revêtu un corps, une forme matérielle, comme s'il se fût présenté tout à coup*(lcvant ses yeux et que le courage lui eût manqué pour oser l'envisager en fiice. Madame de Ternay ne perdit rien ni de l'émotion visible, ni des souffrances intérieures de son ennemie ; la joie cruello qu'elle en ressentait fit étinceler ses yeui et inonda son visage d'un flot de lumière. Ainsi les deux femmes se trahirent également : celle qui ne savait riei» dissimuler et celle qui possédait l'art de tout feindre ; elles s'abandonnèrent avec la même franchise, l'une, au plaisir de la vengeance ; l'autre, à la crainte de ne pouvoir sauver son honneur qu'aux dépens de l'honneur d'une amie.
Pourtant madame d'Âuberive comprit que le soin de sa dignité exigeait qu'elle ne demeurât pas sous le coup de rhuroiliation dont elle venait d'être frappée.
— Madame, dit-elle, comme vous êtes habile en inventions, sans doute qu'il ne vous a pas été difficile d'interpréter le silence que je garde depuis quelques instans ; mais, forte que je suis du repos de ma cM>nscience, je laisse à la vôtre le soin de décider si tous avez bien le droit de scruter la conduite d'une femme que l'on ne peut accuser qu'en la calomniant.
— Je ne vous accuse pas, interrompit madame de Ternay, je n'ai voulu que vous donner un conseil charitable et dont vous n'apprécierez, par malheur, le mérite que lorsqu'il ne sera plus temps d'en profiler. — Je rends grâce h madame de Ternay de ses conseils; quant à sa charité envers moi, je n'ai pas besoin de remonter jusque dans le passé pour en juger l'étendue; le sourire bienveillant qu'elle nexesse depuis un moment de faire peser sur moi m'en donne la mesure : ainsi donc , que madame de Ternay garde pour elle les avis salutaires qu'il ne lui appartient pas plus de me donner, que je n'ai, moi, la volonté de les recevoir.
Cette fois madame de Ternay se leva la première.
— Madame d'Âuberive, dit-elle, m'a juré guerre à mort; que ceci ne soit pas plus juste qu'adroit , je ne m'en plains pas; d'ailleurs je suis de force, Dieu merci , à ramasser le gant qu'elle me jette et à accepter son défi ; mais malheureusement elle n'aura pas
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qi]*un seul champion ï combattre; il y a, âi Paris, des gens d'an mérite réel et d'une noble naissance qui ne trouvent pas bon qu'un provincial sans études , sans consistance et sans nom , usurpe l'emploi qi>l leur était destiné , et ces gens-là , je vous en préviens, Madame, sont quelquefois de dangereux adversaires : il est certaines choses devant lesquelles ils ne reculent pas quand il s'agit de reconquérir la faveur qui leur était acquise. — Ils descendent même jusqu'à la diffamation, interrompit Ange-Marie. — Non , mais ils remontent jusqu'à la vérité, et, nous le savons, il n'est pas toujours prudent de la laisser publier. — Voilà, dit de nouveau madame d'Auberive, quelque chose que je ne pouvais apprendre que de vous. — rajouterai, répliqua madame de Temay en suivant Ange-Marie qui s'était dirigée vers la porte de sortie comme pour lui montrer le chemin, que malgré votre répugnance à suivre mes conseils , il est indispensable que vous écriviez à votre protégé : si vous ne le contraignez à revenir à Paris et à se démettre de la mission que vous lui avez fait,obtenir, d'autres sauront bien l'y forcer, et alors il n'y aura pas que lui de sacrifié. — Je vous entends. Madame, mais vos menaces ne sauraient m'atteindre,car je ne connais pas ce M. Tiburce Jourdan; il n'a jamais, je le suppose, entends parler de moi , j'ignore ce qu'il est allé faire à Londrea; je n'ai rien à exiger de lui , je n'ai rien à craindre des autres. — Vous le dites, et je suis heureuse de vous croire, Madame, mais il faut croire aussi qu'à une mémoire bien fidèle vous joignez le djn précieux de seconde vue : je ne vous avais pas 9 6
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dit que ce jeune homme fût à Londres, et je ne vous Tai nommé qa'ane fois.
Cette dernière observation alla frapper aa cœar celle à qui elle était adressée.
— Madame, dit-elle d'une voix mal assurée, vous le voyez maintenant, votre visite était sans but; j'espère qu'à l'avenir vous vous épargnerez la fiitigue de prendre inutilement si grand souci de mon repos.- Je ne regrette pas ma démarche , croyez^le bien, répliqua madame de Ternay en passant devant Ange- Marie qui lui tenait la porte ouverte; puisqu'il est vrai que M. Tiburce ne vous intéresse pas, il n'en est que plus coupable à nos yeux , car il a fiiUu pour parvenir qu'il se servit de votre nom; mais, soyezen certaine, en sauvant nos intérêts compromis, nous saurons bien vous venger de lui. — Madame de Ternay oublie que la veuve du vicomte d'Auberivene se venge pas du mal qu'on lui fait.
Ce fut par ce salut d'adieu qu'Ange-Marie coiigédia sa rivale.
Ce même soir Donatien Stévens écrivait sur son agenda les deux adresses suivantes qui lui étaieol dictées par madame de Ternay :
« Madame Moiichenotle , concierge, rue Saint-Lazare, vis-à-vis la cité d'Orléans. »
<x Mademoiselle ftose-Marie Juredieu, couturière, ci-devant cour du Harlay, n<* 10, maintenant rue de Vendôme, n« 54. x>
U» nOIS HAIIIB. 8S
XTII.— THE SCANDALOUS RBPOKTS.
Depuis huit jours Tiburce était à Londres.
D'ordinaire ce temps suffit à peine pour qu'un étranger s'y trouve un peu moins dépaysé qu'au mo ment précis de son arrivée; mais lui, enfant de la capitale tortueuse du Lyonnais, il avait dû s'habituer de si bonne heure à se frayer un droit chemin dans le doulile réseau des lignes courbes et brisées des deux rives de sa ville natale, qu'il lui avait fallu moins d'une semaine pour apprendre à se reconnaître, sans le secours d'un guide, parmi les nombreux détours de ce labyrinthe immense, réservoir commun de toutes les richesses et de toutes les turpitudes du globe, canal aux mille bras où l'or circule par tombereaux comme la boue.
Nous dirons tout à l'heure pourquoi l'ardente imagination de Tiburce, si prompte, comme on lésait, à l'admiration, avait vu, en peu de jours, s'amortir l'enthousiasme dont il avait été saisi à l'aspect de la prodigieuse activité du port de la Tamise.
Parti de Calais avec une foi sincère dans les miracles du génie manufacturier de l'Angleterre, il était arrivé au débarcadère de Douvres encore plein de la même croyance des merveilles qui l'attendaient à
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Londres. Mais Theore de l'examen étani wirae, sa religion faiblit peu à peu sur ce ^int ; le fait porta tort à la tradition , et le colosse qu'il avait entrevu jusqu'alors à travers le prisme de l'illusion se trouva réduit à des proportions fort ordinaires^ lorsqu'il put le mesurer de près.
Hais, si l'expérience avait tout à coup éteint son enthousiasme, il s'en fallait beaucoup que sa curiosité fût épuisée après une semaine de séjour dans rorgucilleuse cité qui peut, usant de ses vieux privilèges, fermer ,sa porte aux rois en même temps qu'elle accorde impunément droit d'asyle à tous les I anqueroutiers du monde commerçant. Un plus long temps lui était nécessaire pour sonder les plaies incurables de cette population misérable et fière, à qui le labeur de sa journée n'assure pas même du pain pour le soir, et dont la liberté , si haut vantée, se réduit, pour le plus souvent, au triste droit de mourir de faim en pleine rue, devant une fabrique veuve d'ouvriers et de travail, sur la pbrte de laquelle la concurrence illimitée vient d'écrire ce mot qui déshonore le mailre et qui tue l'artisan : Faillite!
Ainsi , avant de se livrer sans partage aux soins de l'honorable mission qu'il se sentait capable de bien remplir, Tiburce passa plus d'una semaine à essayer de se rendre familières les mœurs de ce peuple londonien , si jaloux de foutes ses gloires que l'industrie qui mène de la sellette d'Old Bailey au gibet de Ncwgatc, est aussi bien , pour lui , un titre de vanité nationale )iue l'industrie qui conduit d'un comptoir enfumé bv Cornhill ou de Cheapside aux honneurs du
sac de laine de la chambre des commnnes. Est-il besoin d'ajouter qu'il vit là, comme parfois chez le canal de Lyon, la débauche s'accoupler à la paresse pour engendrer la misère et le crime, «ou, comme parmi la tourbe de Paris , Teffronterie venir en aide au vice, afin d'ajouter au dégoût qu'il inspire? Poursuivons : toutes les populaces se ressemblent; il n'y a que les peuples qui aient leur physionomie particulière.
Le protégé de madame Laneuville, augmentant chaque jour sa masse d'observations , son trésor de souvenirs, et rêvant déjà, avec la joie du retour, le prix de ses laborieux travaux , n'oubliait pas au milieu de ses distractions et de ses études les devoirs que le cœur lui imposait.
Son premier soin , lorsqu'il se vit installé à Sablonnière hôtel, dans Leicester Square, fut de donner des nouvelles de son voyage à ses deux amis : la bonne tante Sophie et le vieux curé de Fourvières. Qu'il était fier de la dater de Londres, et de la faire parvenir sous le couvert de l'ambassadeur de France, cette lettre qui disait et ce qu'il était maintenant et ce qu'il espérait devenir un jouri il se garda de passer sous silence sa dernière entrevue avec Donatien chez le président du conseil , et l'audience qu'il obtint sans l'avoir demandée, alors que vingt solliciteurs connus, titrés, appuyés par de grands noms, se morfondaient vainement dans l'antichambre du ministre. Hais, s'il eut soin d'accorder un long paragraphe aux exigences de sa vanité , il donna une plus belle place encore dans sa lettre à l'aoge.gar-
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dien qui Tavait sauvé quelques mois auparavnt.
Désormais a Tabri des épreuves de 4a mauvais fortune, du moins le croyail-il ainsi, Tîburce fie craignait plus («^avouer à sa mère d'adoption le sombre découragement auquel il avait été si près de succomber. D'ailleurs, en plaçant son point de départ au plus bas possible , il se donnait le droit de mesurer avec plus d*orgueil encore la montée difficile qu*il avait si rapidement gravie. Disons-le, il n'entrait pas seulement un calcul d'amour-propre dans le soin qu'il prenait en ce moment de révéler à ceux qu'il aimait sa misère passée, il cédait au besoin de leur parler de Rose-Marie, et Tiburce n'aurait pu le faire comme il le voulait, s'il n'eût d'abord détaillé les circonstances de sa rencontre avec la jeune ouvrière, dans cette rue étroite et obscure qui devait le mener droit à la Seine. Il dit encore plus la reconnaissance qu'il avait vouée h Rose-Marie que le service qu'il eut le bonheur de lui rendre, et enfin, se laissant entraîner au plaisir de parler d'elle, il termina ainsi :
« Quoi qu'il en puisse être de ma fortune h venir, de quelque part qu'elle m'arrive, si haut qu'elle me conduise, c'est à Rose- Marie que j'en veux reporter l'honneur; c'est toujours elle qu'il me sera doux de remercier. »
En s'exprimant de la sorte, Tiburce était bien loin de supposer la part qu'en réalité Rose-Marie avait eue k son avancement; mais comme il ne devait qu'à la puissance de son charn.ant souvenir le courage qui l'avait aidé à vivre jusqu'au jour bienheureux de sa
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nomination, cTétait devoir et plaisir poor lui que d'attribuer tout son bonheur âi la gentille bnine.
— Certes, je ne puis le méconnaître, se disait- il, 1» providence elle-même a voulu que cette aimable enfant comptât pour beaucoup dans ma vie; car c'est mieux qu'un hasard qui l'amena deux fois sur mou chemin, et quand j'allais mourir, et quand je dus m'estimer si heureux d'avoir survécu à mon désespoir. J'ai eu tort de ne pas mettre plus de persistance dans mes recherches, après l'événement qui nous avait rapprochés d'abord. Notre dernière rencontre à la porte de l'hôtel des Postes me prouve que Dieu ne veut pas que j'oublie celle qui m'a nommé son frère. Â mon retour à Paris, je veux la revoir; je veux qu'elle sache enfin que ma mémoire est fidèle, et que mon cœur n'est pas ingrat.
Aussi habile à se créer des joies qu'à se forger des chagrins, Tiburce rendit la pensée de Rose-Marie tellement inséparable de ses autres pensées, qu'en travaillant à sa propre fortune il lui sembla qu'il allait travailler à celle de sa jeune obligée. S'altachant à l'idée qu'il devait la faire profiter de tout ce qui pouvait lui arriver d'heureux, sa reconnaissance envers elle lui devint un stimulant non moins actif que le besoin de parvenir. H la voyait, en espérance, riche par lui, heureuse par lui, et une satisfoction plus douce, plus égoïste même que celle d'une simple dette à acquitter, lui faisait désirer de hâter son retour à Paris, et d'assurer au plus vite un bien-être à Rose-Marie.
Une fois poussé par ce beau mouvement de grali-
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tudey où il enirait, comme nous Tavons dil, qadqw peu de sentiment personnel, Tiburce, en sortant de lable, se rendit sous la galerie du Quadrant; puis, arrêté devant Tun des superbes magasins de ce tNUtar fameux, il chercha des yeux quel serait le premier témoignage de bon souvenir qu'il pourrait offrir à Rose-Marie. Son choix long-temps incertain devant les magnificences de l'étalage, se fixa enfin sur un cachemire des Indes aux nuances si ternes, au dessin 9i bizarre qu'il devait être du meilleur goût. — Uo cachemire à une petite ouvrière, quelle folie l — et pourquoi nommer cela folie? — Rose-Marie ne sera peut-être pas toujours une simple couturière, qui sait ce que le sort réserve à Tiburce? qui sait ce que lui-même réserve à la jeune fille au petit ruban bleu? Il ne s'en rend pas encore parfaitement compte, oiais comme Tiburce ne peut plus que monter maintenant, et que c'est toujours elle qu'il voit près de lui, si haut qu'il s'avise de s'élever en imagination, il ne suppose pas qu'il puisse y avoir quelque chose de trop beau pour elle: aussi setlécide-t-il à entrer dans le riche magasin.
— Combien ce châle? demande-t-il au marchand occupé alors à compulser son livre de vente, et il désigne le cachemire sur lequel son regard s'est arrêté tout à l'heure. —Il vaut quatre cents livres, répondit le marchand sans interrompre autrement ses calculs.
. Un peu étourdi de cette réponse, mais dissimulant assez bien le retour qu'intérieurement il faisait sur loi-même, Tiburce répéta en consultant sous ses
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doigts la finesse du tissu : Quatre ceots livres sterling, c'est-à-dire dix mille et quatre vingts francs, monnaie de France. Connaisseur habile, le tact lui avait sulB pour apprécier tout aussitôt la valeur du cachemire et se reprocher tout bas Tétourderie qu'il venait de commettre. Cependant, puisqu'il s'était informé du prix qu'on voulait le vendre, il crut devoir poursuivre son rôle d'amateur et reprit de ce ton quasi dédaigneux que donne la conscience d'un portefeuille richement garni : Au Caiit, ce châle n'est pas mal.— Dites plutôt, riposta le marchand, que c'est ce qu'on a vu de mieux à Londres cette année; ce dessin et cette nuance ont eu le plus grand succès. J'avais dernièrement six cachemires exactement pareils; il ne me reste plus que celui-ci. — Vraiment? Ëh bien ! j'en suis fâché, dit Tiburce, prenant le ton d'un homme contrarie; il me fallait deux châles absolument semblables; comme je ne puis pas m'arranger d'un seul, je suis forcé de voir ailleurs.
Il sortit du magasin , enchanté d'avoir trouvé , grâce à cette excuse qui ne coûtait rien à sa vanité, le moyen de ne pas s'engager plus avant dans un marché qu'il ne pouvait pas conclure. Une fois dehors, bien qu'il ne marchât pas trop vite, il fit mine de ne pas entendre le marchand qui lui criait du seuil de sa boutique : Qu'à cela ne tienne. Monsieur, s'il vous en faut deux , je puis vous en procurer un second.
Tiburce poursuivit sa course : J'avais donc perdu l'esprit I se disait-il; en vouloir justement à ce qu'il y a de plus cherl mais y a-t-il rien de trop cher pour Rose-Marie? un jour, un jour viendra, où, quelque
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prix qu'on m'en demande, je ne sortirai pas (fan magasin sans avoir acheté le cachemire que je serai venu marchander pour elle I
Le rêveur, qui recommençait à Toyager dans les régions imaginaires, se surprit à draper, en illusion, le plus précieux des tissus de l'Inde sur les blanches épaules delà jeune ouvrière à qui le petit sautoir de cou allait pourtant si bien.
— Oui, ce sera pour plus tard, continua*t-il, mais aujourd'hui je suis sorti avec l'intention de lui choisir un témoignage de ma reconnaissance. Je ne veux pas en être quitte ainsi. Avant de rentrer à mon hôtel , il faut absolument que j'achète quelque chose pour elle ; mais à quoi m*arrêter?
Gomme, en se consultant de la sorte, il suivait la voie aristocratique de Regent-Slreet , Tiburce avisa une boutique de mercerie ; il s'arrôta un moment près des vitres de la devanture, incertain encore de ce qu'il devait faire; puis enfin, il prit le parti de s*adresscr à la maîtresse de comptoir, et celui qui, tout à l'heure, penchait vers un cachemire de dix mille francs, se décida pour un demi-cent d'aiguilles.
Nous n'avons rapporté cet incident que pour prouver combien Tiburce avait à cœur de s'acquitter envers Rose -Marie; disons maintenant comment le compétiteur de Donatien fut arrêté tout II coup dans la carrière qu'il s*était flatté de parcourir d'une manière si glorieuse.
Puissamment recommandé, fort de sa propre intelligence et des instructions utiles qu'il avait pu obtenir des hommes spéciaux de son pays, Tiburce
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ne pouvait manquer de faire à rélranger l'ample et précieuse récolte qu'il s'était promise pour que le ministère français pût asseoir sur des bases solides, un nouveau traité de commerce avec l'empire de la Grande-Bretagne.
Sans prétendre l'accompagner de Londres à Manchester, de Birmingham à Liverpool, dans tous ces grands centres de l'industrie manufacturière dont son esprit subissait, autant par goût que par devoir, la puissante attraction , nous remarquerons en passant que, comme un dégustateur juré qui juge de la qualité des vins non pas par les noms qu'ils portent, mais par la sensation qu'ils produisent sur un palais exercé, l'envoyé du ministre allait de l'usine où l'on degrossità l'atelier où l'on achève, du magasin où l'on tarife les marchandises au dock où on les expédie, et, promenant partout un regard rapide et sur, armé de ses connaissances acquises par l'élude ou dues à d'obligeans conseillers, il passait en revue tous les soidisant mystères de la fabrication britannique , et il ne s'étonna plus.
— Nous faisons aussi bien que cela, disait-il souvent; quelquefois même il put se dire : Nous faisons mieux encore! — De temps en temps aussi , certains secrets industriels d'origine française, que des titres fort discutables de possession avaient naturalisés anglais, étaient par lui surpris, ou , pour mieux dire, retrouvés ; ceux-là, il les enregistrait précieusement dans sa mémoire.
— Nous repasserons ensemble le détroit! pensait-il. En les ramenant à leur berceau, je ne ferai quQ
rétablir le génie industriel de la mère patrie dans ce droit imprescriptible qai vent qu'à tout jamais les eeovres fassent retour à leur auteur.
Tiburce songeait à accomplir un de ces grands actes de justice dont la poursuite devait le conduire jusqu'à Newcastle, lorsqu'une circonstance imprévue changea le cours de ses idées et la direction de ses pas, aussi instantanément que le fluide électrique renverse en passant les pôles de la boussole : ce fat un article de journal qui produisit sur lui cet effet bien connu de la foudre. Si nous n'avions scrupule d'empiéter sur les évènemens, nous pourrions prouver à l'instant même , en poursuivant la métaphore , que ce qui a si souvent égaré les marins et fait sombrer leurs navires devait jeter sur un écueil la barque qui portait Tiburce et sa fortune. Mais nous laissons à l'avenir le soin de justifier notre comparaison. Revenons au journal que le hasard avait placé sous les yeux de notre ami , un soir qu*ii prenait le thé dans un coffee house de Nelson-Place, à Li verpool, en attendant le départ de la voiture publique de Nev^castle, où il allait reconquérir un de ces secrets de l'industrie que l'étranger emprunte frauduleusement à notre pays.
Paris, sans doute , n'est pas complètement pur de ces feuilles plus qu'indiscrètes, dans lesquelles les quêteurs de scandales enregistrent, à tout risque, à^s faits réels ou supposés, dont le retentissement doit semer la déconsidération sur d'honorables citoyens ; mais c'est à Londres surtout qu'ils fourmillent par myriades, ces desservans avoués de la calomnie; ce
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«fin en France n'est qu'an aecident de notre presse, peut être envisagé comme l'état normal de celle de nos voisins. Encore, dîsonâ4e, ches nous du moins , une surabondance de sève, l'abus de l'esprit enii», peuten quelque sorte servir d'excuse et de passeport à Tanecdote scandaleuse ; mai» là-bas, ils ne se per* mettent pas si grande dépense d'imagination, tant s'en faut ! une plume lourde et brutale est cbez eux l'arme du ridicule; après cela, des deux parts, le but et les principes sont les mêmes; qu'importée ces éhontés chroniqueurs que le fait qu'ils rapportent soit faux et diffamatoire : le grand point pour eux c'est de conserver leur clientelle de tripot et d'estaminet. Ce n'est pas la vérité qu'ils cherchent, mais le prétexte d'un article plaisant, car l'ahonné veut rire aux dépens de quelqu'un; et le rire est si bon, que ce n'est pas trop de lui sacrifier de temps en temps rhonneur de toute une famille l Ni la probité sévère, ni les intentions droites, ni le mérite modeste qui se fient k l'écart, ni le génie qui se révèle avec éclat, ne l»euvent se placer hors de la portée de l'impitoyable massue ; elle atteint partout, et quelquefois le coup qu'elle frappe est mortel. C'est donc de l'on de ces journaux , heureusement assez rares à Paris, mais innombrables en Angleterre, que nous voulons parler. Celui-ci, avec la franchise de son inCamie , s'était intitulé, pour qu'on ne s'y trompât pas : Thb Scanda» LODS BBPOBTs. Tîburce le parcourais assez indifféremment, quand un nom frappa ses regards et éveilla son attention. Ce nom, c'était le sien. L'article qui concernait le jeune envoyé du ministre était conçu en ces termes :
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« Toujours empressée de faire part à ses leeteers des arrivages importans, la Chronique scandalense se hâte de leur annoncer que M. Tiburce Jourdan est débarqué à' Londres mardi dernier, fiar le Steamboat ihe Queen Adélaïde. On nous demandera peutêtre : Mais qu'entendez- vous par H. Tiburce Jourdan? Est-ce un pédicure? un équilibrisle ? un romancier? arrache- t-il les dents sans douleur? vend-il de la pommade pour teindre les cheveux? guérit-il delà goutte? joue-t-il du tamljour de basque? Un moment, ne parlez pas tous à la fois, ou plutôt laissez parler la Chronique, et chacun sera satisfait, tout le monde rira pour son argent. Ecoulez! écoutez I ceci s'adresse à toutes les incapacités qui essaient sans succès de courir les places et les pensions du gouvernement. Qu'elles approchent, ces honorables incapacités ; le gentleman français se charge de leur donner des leçons d'avancement et de bonne fortune au plus juste prix. Il offre, pour prouver l'excellence de sa méthode, l'exemple du chemin rapide qu'il a fait malgré sa parfaite nullité, sa profonde ignorance et le mérite bien reconnu de ses concurrens. Le cours sera divisé en quatre leçons dont nous donnons ici le programme.
«( Premiers leçon. Le professeur exposera succinctement l'histoire de sa jeunesse. On le verra, lui, fils d'un simple ouvrier peintre en bâtiment, réduit h la plus triste misère, vivant d'abord des aumônes d'une tante et d'un vieil ecclésiastique; puis, chassé par le fabricant chez qui il était garçon de magasin. Il dira comment il a épuisé les dernières ressources
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de SCS protecteurs pour se mettre en mesure de quitter Lyon et de venir battre le pavé de Paris. Cette séance préliminaire n'apprendra rien de nouveau aux fainéans émérites des grandes villes, accoutumés à trouver dans les inspirations de leur génie le secret de diner tous les jours et de porter quelquefois un habit neuf; mais elle pourra servira guider les premiers pas des débutans candides, dans la carrière dangereuse des expcdiens.
« Deuxième leçon. Dans celle-ci le professeur, a bordant franchement son sujet, développera, principe par principe, Fart de choisir une maîtresse. L'absurdité des scrupules délicats sera complètement démontrée. On prouvera que Tamour étant un moyen, les jolies femmes n'ont pas seules le droit d'en fairo l'objet d'une spéculation journalière, et, successivement, le professeur passera en revue tous les bénéfices que peut procurer Thabile mise en œuvre des avantages personnels unis à l'impudence. Ceci ne sera pas encore d'un grand secours pour les Bergamis de notre époque; mais, comme nous le faisions pressentir plus haut, cet enseignement est particulièrement à l'usage de la jeunesse.
a TroisiIeme leçon. Celle-ci , l'une des plus curieuses du cours, sera consacrée à l'examen des pièces à l'appui de la leçon précédente. Le professeur donnera communication à ses élèves, des notes, mémoires et termes de loyer soldés par la généreuse amie. Il expliquera le mystère de sa vie aisée depuis six mois ; il fera l'addition des sommes qu'il a reçues de sa maîtresse; il détaillera l'élégant mobilier qu'il doit à
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9» bîenMts, enfin il prouvera comment on pent vî- ▼ret sans souffrir de la honte, quand on est nourri, logé, meublé et vêtu aux dépens d'une femme.
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eet enseignement utile , le professeur accusera modestement son incapacité complète pour toute espèce d'emploi , et sa folle manie de vouloir parvenir en dépit de son impuissance. Alors , il dira par quelles ruses, par quelles intrigues la femme qui le protège a surpris la religion du ministre, et usurpé en sa faveur le poste qui ne devait être confié qu'à une haute capacité.
« N.-B. Le professeur, ne renonçant pas encore à exercer une industrie qui lui a été si profîtalile, se réserve le droit de garder lé secret de ses vues futures d'ambition; mais il laissera espérer à ses élèves que ceux-ci seront ténus au courant desesvoieset moyens, à chacun de ses pas en avant, dans une route qu'il a déjà commencé à parcourir d'une façon si honorable. »
Pendant la lecture de ces lignes, qui ne déshonoraient pas moins l'homme qui les avait écrites que celui contre qui elles étaient dirigées, Tiburce avait passé par tous les degrés de la surprise, de la fureur et de l'indignation; puis, le journal lui étant tombé des mains, il était resté plongé dans un profond accablement , immobile et le front bas , comme si une force surnaturelle eût pesé sur lui.
— Monsieur, vous êtes prévenu qu'on fait l'appel des voyageurs pour le départ de Newcastle.
Tiburce ne répondit pas. Le maître du café qui l'a-
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vait iolerpellé une première fois revint quelques inlans après.
— Monsieur, le coatchman est sur son siège , vous n'avez pas u le.ninute à perdre.
Aucun signe de Tiburce ne témoigna qu'il eût entendu l'obligeant cafetier; celui-ci se retira, mais pour revenir ensuite annoncer que décidément la Yoiture de Newcastle venait de partir.
— Que m'importe ! je ne vais pas à Newcastle. — Ce sera comme il fera plaisir à Monsieur, mais il en est pour le prix de sa place payée d'avance, attendu qu'on la lui gardera jusqu'au dernier relai; c'est Tusage.
— A quelle heure part la voiture de Londres? demanrl . impatiemment Tiburce qui n'avait point écouté l'observation que lui faisait le maître du café. — Demain matin à dix heures; Monsieur aura deux jours et une nuit de voyage, ce qui est un peu long, s'il tient à arriver vite. — Oh oui, bien vite! je voudrais y être transporté à vol d'oiseau, murmura Tiburce avec une sourde colère.
— A vol d'oiseau ? c'est possible ; car tout est possible aux Anglais. Nous avons le nouveau chemin de ter qui vous mènera à Londres en- moins de neuf heures. Mais, observa le cafetier. Monsieur ne voit pas qu'en m'écoutant il vient de déchirer mon journal en vingt morceaux. — Votre journal? c'est un itifàmel répliqua vivement notre jeune ami en lançant un terrible regard à son interlocuteur. — Oui , il est assez plaisant, repartit ce dernier; on l'aime beaucoup dans nos établissemcns, i( n'y a pas une seule taverne
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un peu bien tenue en Angleterre où on ne le teçoive; ▼ous le trouvère? partout. — Eh bien I Monsieur, riposta Tiburce, je vous dirai franchement que c'esl une honte pour une nation de rendre la vie possible à ceux qui ont fait du scandale leur unique condition d'existence : encourager la calomnie, c'esl s'en rendre complice. — Et moi , Monsieur, repartit un voisin de la table de Tiburce qui avait pris intérêt à la conversation , je vous répondrai que notre Scandaiouê reporté n'est pas moins une bonne œuvre qu'une excellente spéculation. En France, vous avez double garantie contre les mauvaises intentions des étrangers : des passe-ports et la gendarmerie; ici, nous n'avons rien de tout cela ; chacun circule librement dans les trois royaumes; mais notre journal, à l'aide de ces petites notices biographiques, toujours très-agréablement variées, prend soin de nous informer des moyens d'existence, 4e la moralité et des projets de chacun des arrivans. Ainsi, lorsqu'un voyageur inscrit son nom sur le livre d'un hôtel, on n'a plus qu'à consulter les derniers numéros de \\ Chronique pour savoir quel degré de conûancc on doit accorder au nouveau venu. — C'est-à-dire que vous ajoutez foi à toutes ces at)surdités? — Pourquoi non ? le journal s'imprime à Londres, il est vrai ; mais il a des correspondans chèrement rétribués sur tous les points du globe, et s'il s'agit d'un voyageur autrichien, suédois ou français, soyez sûr que l'article qui le concerne a été rédigé d'avance à Vienne, ii Stockholm ou à Paris. C'est parfaitement organise, comme vous voyez.
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Dans raprcs-midi du lendemain, Tiburcc étail à Londres, au bureau du Scandalouê reporté. Une sorte de sacripant, d'une taille colossale, d'une apparence herculéenne, fumait sa pipe dans une pièce meublée seulement d'une lable et de deux chaises, au rez de chaussée d'une maison de Tavistok-Sreet.
— Monsieur demande un abonnement? — Non; je veux parler au traducteur des articles français. — inconnu , Blonsieur ; il n'y a que le rédacteur en chef qui puisse vous le nommer. — £h bien , je veux parler au rédacteur en chef. — 11 est à Liverpool. — A Liverpool! n'est-ce pas un petit homme maigre et roux de cheveux? — Justement. — Maladroit ! je le tenais hier sous ma main. Mais, poursuivit Tiburoe, il y a au moins un propriétaire, un gérant du journal? — Nous avons six administrateurs. — Alors, nommez-m'en un , que je le voie, que je lui parle I — Ce sera difficile : ils sont tous en voyage; le dernier est parti la semaine passée pour Aix-la-Chapelle. — Mais quand on est insulté ici , à qui donc peut-on s'adresser? — A moi! dit le colosse en redressant sa taille et croisant les bras d'un air de défi.
Tiburce, qui ne s'intimidait pas facilement, le toisa d'un œil ferme; puis le repoussant avec force sur le siège que l'insolent venait de quitter, il dit en sortant : Ce serait déjà faire trop d'honneur au maître que de le provoquer; je ne me mesure pas avec les valets.
Chemin faisant pour retournera son hôtel , Tiburce pensa avec raison qu'allàt-il de nouveau à Liverpool et lui fut-il possible de rencontrer une seconde fois le
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libellisle, U n*obliendrait sans doute de celui-ci que de vagues ou de faux renseigiiemens sur Toriginc de la note calomnieuse qui le concernai I. C'était déjà l»eaucoup que le hasard lui eût appris qu'elle venait directement de France. U résolut sur-Ie-chainp de remonter à la source du mal. Tout parlait de cette dette inconnue qu'on lui avait si mystérieusement payée; là était le mot de Ténigme, car, il le comprenait bien, c*clait cette continuité de bienfaits repandussur lui par une main invisible, qui avait servi de prétexte aux mensonges du correspjndaril de la Chronique.
— Tout s'expliquera , dit-il ; et puis, sans se demander s'il avait le droit d'abandonner son poste et de sacrifier à ses propres intérêts ceux de la mission qui lui était conûee, l'envoyé du ministre s*ccria comme autrefois à Lyon, mais non plusavec la même impatience de bonheur : A Paris! à Paris!