XVIII.— LÉ TROUBLE-FÊTE
Il y avait réception chez le président du conseil, rendez-vous d'affaires, si vous le voulez, ou bien encore réunion diplomatique ; mais c'était cela seulement pour ceux qui s'obstinent à ne pas vouloir comprendre que la vie est faite un peu aussi pour que rhomme se sente vivre , et non pas pour qu*il se
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f»figue à poursuivre sans relâche le fantôme de richesse, d'honneurs et de puissance que, dans son nmhition, il s*est flatté d'atteindre.
Avant tout et pour le plus grand nombre des iuviles , la soirée dont nous voulons parler n'avait pas d*<iulre hut que le plaisir : une causerie aimable, des • jouissances artistiques, et, par respect pour l'usage, le jeu , puisqu'il faut absolument que le bruit de For se mêle à nos délassemens les plus doux , à nos plus nobles passe-temps, comme si nous craignions d'ouhlicr un moment que rien , dans ce monde, ne se fait que pour lui et que par lui.
î/alTlucnce était considéi^able , mais les droits de chacun n'en souffraient nulle atteinte. Là, le grand artiste avait le pas mêmesur l'ambassadeur du prince le plus à ménager, suivant les intérêts de la politique du jour. L'orateur le plus influent à la chambe se \ oyait contraint de céder la parole à une chansonnette de Plantadc. Les hantes considérations de l'équilibre européen, tout à l'heure mises en avant, se taisaient de%*ant une scène comique de Brod et de Duval Le Oimus,et l'on tournait brusquement le dos aux vastes plans de fmance d'un économiste liimeux , pour aller admirer un délicieux croquis de Camille Roqueplan , ou rire d'une spirituelle pochade de Bellangé.
C'était, nous l'avons dit, une charmante soirée. Le puissant personnage dont on avait envahi la demeure ne faisait, en quelque sorte, que prêter ses salons à lies hôtes qui régnent partout au nom du plaisir qu'ils <lonnent : c'étaient les artistes qui, en réalité, recelaient chez lui.
fOl LIS mois HAUTS.
L*aUrait de cette fête presque sans façon, bien qu*uii goût exquis eût présidé à son ordonnance, expliquait suffisamment la présence de M. Lancuville et de Maric-Laurc chez le ministre; quant au liaron et à la baronne de Tcrnay, il n'aurait fallu s*ctonner que de ne les y point voir; ils y étaient : Djnatien devait nécessairement s'y trouver.
Loïsa Puget avait chanté. Henri Herz, qui s'étail fait entendre après elle, venait à son tour de quiller le piano; les cordes vibraient encore dans la table d'harmonie, et au doux frémissement qui témoigne de l'admiration difficilement contenue d'un auditoire attentif, succédaient en toute lil)erté d'élan, les transports d'enthousiasme; d'unanimes bravos saluaient le brillant improvisateur dont Tinépuisable richesse d'imagination n'avait, comme toujours, laissé froid que lui seul, lorsqu'une sourde rumeur venue d'un salon voisin fit diversion au triomphe du célèbre instrumentiste et attira vers un même point les regards de l'assemblée.
Quelqu'un qui n'avait pas été convié h la fête forçait en ce moment la consigne de l'huissier commis à la garde de l'entrée principale des appartemens, et, malgré l'obstacle qu'on lui opposait, il continuait à se frayer un chemin à travers la masse compacte qui se trouvait sur son passage; enfin, avançant toujours, il parvint à pénétrer jusque dans le salon où étaient réunis le ministre et les privilégiés de cette soirée d'artistes.
La première personne qui le reconnut, ce fut celle qui, pourtant, n'avait pu l'entrevoir qu'une seule
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fois, furtivement, à la dérobée, comme on saisit du rpf^ard Péclair qui passe. Mais depuis ce jour de curiosité imprudente, celle-ci retrouvait sans cesse dans sa mémoire et devant ses yeux une seule et même image : aussi lui avait-il suffi d*un coup d*œil rapide pour qu*aussit6t elle se nommât, tout bas, celui dont la brusque arrivée venait de produire une si grande sensation parmi les assistans. Quoiqu'elle dût le sup- |K>ser bien loin de Paris, et occupé de soins importans dont rien ne devait lé distraire, à Tapparition inattendue de Tiburce, elle n*eut pas même le temps de doater que ce fût lui : son cœur le connaissait trop bien pour qu'elle s'y trompât.
Aussitôt un voile s'étendit sur les yeux de Marie- Laiire et tous les bruits cessèrent pour elle. Il lui sembla alors que la foule qui la séparait de son jeune protégé s'était évanouie tout à coup, comme au réveil disparait la féerie d'un rêve. Dans ce salon étincelant de réclat des bougies mille fois centuplé par les facettes de cristal qui ondulaient en guirlandes flamboyantes, au milieu de cette imposante et nombreuse assemblée qui l'entourait, elle ne vit plus qu'une faible lumière semblable à celle d'une lampe qui jette ses dernières lueurs, et puis l'isolement complet; personne! personne, excepté lui devant eliel
Cette dangereuse hallucination ne persista point; mais, si peu qu'elle dura, elle eût été infailliblement remarquée par quelqu'une des dames qui étaient voisines de Marie-Laure, si, dans cet instant, l'attention générale ne se fût portée sur le nouveau venu.
Rendue à elle-même, madame Laneu ville frémit
(les conséquences de son émotion visible, et elle cacha sa pâleur sous, son éventail. Un peu après, toujours tremblante, mais commandant enfin aa trouble qu'elle éprouvait encore, elle essaya d'adresser tour k tour quelques paroles aux deux personnes qui se trouvaient placées à ses côtés. Elle n'espérait pas, en faisant ainsi , donner le change à ses pensées accal)lantes; ce qu'elle Toulait, c'était que nul ne put deviner combien elle avait besoin de les cacher à tous les yeux.
Celle que Marie-Laure provoqua d'abord à parler lui répondit aussitôt avec empressement, bien qu'elle fût, ainsi que tout le monde, assez préoccupée do mouvement qui avait lieu à l'entrée du salon ; mais lorsque madame Laneuville, ne trouvant plus' rien à dire de ce côté, se tourna ensuite vers le fauteuil desa voisine de droite, afin de sui^e également avec cette 'dernière une conversation sans but , elle eut beau, pour Finterroger, prendre l'accent le plus gracieux de sa voix émue, elle n'en obtint pas de réponse. 0ht c'est que la protectrice de Tiburce avait, cette fois, bien mal choisi et son moment et son interlocutrice pour entamer un entretien futile. Â qui venait-elle ^'adresser, l'étourdie! justement à madame de Ternay, et, cela, à l'instant où un intérêt bien puissant aussi fixait les regards de la noble dame sur l'homme qu'elle avait calomnié sans le connaître, et quand la joie d'une cause gagnée remplissait son cœur et dominait sa pensée.
Marie-Laure aurait pu continuer long-temps ses avances, sans que la baronne les remarquât; indii-
rérente à tout ce qui se passait autour (Telle, elle était sourde aussi à tout ce qu'on pouvait lui dire depuis que Donatien, placé derrière son siège, s'était penché vers elle pour lui glisser mystérieusement ces mots à Toreille : Tiburce a quitté Londres... il est ici... il entre,., regardez, le vcNlàl
£t madame de Ternay contemplait avec une avide curiosité l'amant supposé d'Ange-Marie, ce favorisé du pouvoir qu'elle avait voulu sacrifier^ non pas, ■comme Donatien le devait croire, à ses intérêts compromis par le choix du ministre, mais bien à l'orgucil impudent de la grande dame qui était venue inconsidérément affronter la douleur d'une rivale, et qui s'était sentie froissée, meurtrie, brisée en se heurtât) t contre la dignité calme de madame d'Aubcrive.
C'était bien elle^ en vérité, l'habile baronne de Ternay, qui eût déployé toutes les ressources de son génie et fait jouer le ressort toujours puissant^ mais souvent périlleux de la calomnie, s'il ne se fût agi que de remettre son protégé en possession de remploi qu'il avait sollicité. Peut-être, depuis le départ de* Tiburce pour Londres, s'était-il trouvé vingt autres places à donner et toutes à la convenance de Donatien ; peut-être qu'à force de persévérance, d'adresse, de séductions, le crédit de la baronne eût tirii par lui en faire obtenir une; mais persévérante dans sa froide colère, eUe n'eût pas même voulu qu'il songeât à les demander. Une fois en faveur, Donatien n'aurait eu aucun prétexte pour garder rancune à celui qu'on lui avait préféré naguère. Celait donc, ^n le comprend, presque une bonne fortune pour elle
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qucc^Ue soi-disant injustice dont son amant avait clé victime; elle l'en plaignait tout haut, mais tout l>as elle s'en réjouissait. Ainsi, se gardant bien de le laisser lire au fond de sa pensée, elle l'entretenait dans l'idée irritante que son ami du Gafé-Neaf serait toujours un obstacle à leur ambition; elle avait soin d'attiser sa haine, d'enflammer sa colère, aûn de les faire servir au succès de ses desseins; car il fallait absolument que Donatien persévérât dans son besoin de vengeance contre Tiburce, pour qu'elle put, elle, se venger d'Ange-Marie.
Béni soit donc le jeune chevalier du Saint-Empire! Stévens s'élait montré adroit, prompt et dévoué dans la recherche et dans l'expédition des renseignemens qui devaient servir de canevas à la broderie des Hbellistes de Londres; l'article du Scandalous reports avait porté tout aussi loin, mais beaucoup plus vite que madame de Ternay n'eût osé l'espérer. Elle ne se trompa point sur le motif du retour précipité de Tiburce à Paris. L'heure du triomphe sonnait enfin pour elle : deux existences pures allaient être flétries I C'est d'un œil assuré qu'elle se disposait à envisager sa gloire en face; pour Donatien, plus modeste ou plus effrayé de son succès, il eut soin, après les paroles que nous avons rapportées, de se dissimuler adroitement dans la foule, peu désireux qu'il était de se montrer k Tiburce avant de savoir positivement ce qui amenait celui-ci chez le président du conseil.
Cependant d'autres aussi avaient reconnu l'envoyé du ministre. Nous voulons parler de ces nobles solliciteurs qu'il rencontra dans le salon d'attente, le
jour OÙ il vînt là prendre le pas sur Donatien et conquérir, à son propre insu, la faveur que ceux-ci mendiaient. Au méchant sourire de satisfaction qu'ils éch«ingèrcnt en le voyant entrer, on eût Ait que chacun d'eux avait participé à Todieuse entreprise de la baronne et que la victoire qu'elle remportait aujourd*iiui sur le talent et la proljjté était aussi la leur. Non, tant d'honneur ne leur avait pas été réservé; mais ils souriaient, ces bien-amés et féaux du pouvoir, parce que ce leur était une véritable jubilation de jouir de l'abaissement de celui qu'ils avaient vu d'uïi oeil jaloux s'élever de son propre vol quelques jours auparavant. L'article perfide du journal anglais n'et«»it plus un secret pour personne à Paris; ils l'avaient tous lu, ils le savaient par cœur, et, l'un l'autre, ils se le répétaient des yeux en se montrant le commis parvenu.
Le nom de Tiburtce, dit par quelqu'un, circula bientôt de bouche en bouche, et le calomnié de Londres, bien qu'il continuât à avancer résolument, n'était pas encore arrivé jusqu'au ministre, que déjà vingt personnes l'avaient nommé à celui-ci.
Un rapide froncement de sourcils trahit d'abord le mécontentement du président du conseil; mais à l'aspect du jeune homme qui venait à lui, la douleur dans les yeux, le visage pâle et grave, il retint les paroles sévères prêtes à lui échapper et dit en faisant, lui-même, quelques pas vers le nouveau venu : Si j^avais pu supposer que vous fussiez à Paris, M. Jourdan, je n'aurais pas manque de faire inscrire votre nom sur ma liste d'invités. — Et moi, reprit Tiburce
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qui scnfail la Icrnn poindre sous la bienvcilLince de raccueil, si j*avais pu parvenir aujourd'hui auprès de M. Icminislre, comme je Tai vainement essayé deux fois ce malin, je ne me serais pas permis de me présenter chez lui ce soir, sans avoir reçu une lellre «finvitation. — Qu'à cela ne tienne, ajouta rexccllencc; vous pouvez vous considérer comme officiellement convié h notre petite fêle. Demain nous reparlerons dans mon cabinet de votre mission en Angleterre : ce soir nous sommes tout au plaisir.
Le ministre termina en lui faisant de la main un signe plein d\'iménité, et il allait s'éloigner, laissant Tiburce se perdre dans les salons; mais celui-ci nVtait pas venu par trois fois le même jour à Thôtel du ministère pour assister à un concert ou tenir sa plarc dans une partie de bouillotte; il retint le ministn' prêt à le quitter.
— Pardon, lui dit-il, mais vous devez comprendre, M. le ministre, que, si j'ai déserté mon poste et me suis exposé à toutes les conséquences d'un envoyé qui trahit son devoir, ce ne peut pas être l'attrait d'une fête qui m'amène ici. — Eh bien ! demain, je vous l'ai dit, demain nous reparlerons de lout cela, interrompit \ivement le secrétaire d'Ëlat, voyant une animation soudaine succéder h la pâleur sur le visage de Tiburce. — Non pas, dit celui-ci, il y a trop longtemps déjà que je renferme en moi-même l'orage qui demande h éclater; il faut que vous sachiez, M. le ministre, pourquoi je suis à Paris, pourquoi je suis chez vous. Il y va de ma vie; il y va de mon honneur : vous m'entendrez 1
LBS THOIS MABIB. 109
— Eh bien, soill j'y consens; mais éloignonsnous, je vous prie, on a les yeux sur nous ; venez de ce côté,
Jusqu'alors loul ceci s'élait dit à voix basse et comme dans le mystère du léle-à-lêle. On comprenait, en les voyant causer tous deux, qu^il y avait là un homme pressé de s'expliquer, tandis que Taulre opposait, par la puissance du calme, une digue au (lot do paroles qui faisait effort pour sortir; mais quand le ministre voulut prudemment entraîner Tiburce dans une pièce voisine, lui, élevant tout à coup la vt»ix, s'écria : A Dieu ne plaise que l'on m'accuse d'avoir cherché le scandale; mais, puisque le hasard a voulu que j'arrivasse chez vous un jour de grande réception, je m'en réjouis, M. le ministre, car ce que je venais dire à vous seul, tout le monde l'entendra! Peul-êlre, poursuivit-il en promenant sur l'assemblée un regard de dcfi et décolère, y a-t-il quelqu'un ici qui n'osera plus me regarder en face, quand j'aurai dit que je viens défendre mon honneur et faire prompte et bonne justice des calomniateurs qui mç poursuivent.
Celte apostrophe étrange, inouie en si haut lieu et dans un tel moment, frappa les assistans de surprise, el Donatien, pris de stupeur, fit un mouvement en arrière, tandis que la foule poussée comme une seule vague refluait vers Tiburce; il se trouva alors placé au milieu du cercle formé par cent femmes éclatantes dcî beauté et de parure. Parmi ces femmes il y en avail deux, assises l'une près de l'autre, qui auraient pu se sentir mutucUcmcnl trembler et frémir, l'une
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de bonheor, Taulre d'effroi, à chaque mol que laissaient tomber les lèvres de Tiburce. Haric-Laure, sans deviner absolument Tintent ion de son prologc, se sentait courber sous le poids de la terreur en Têcoutant parler; un secret pressentiment venait de lui dire que le châtiment du mensonge allait commencer pour elle, et, tout bas, elle priait Dieu de lai donner la force de le sul>ir.
— Vous êtes fou, M. Jourdan I d'honneur, vods êtes fou! reprit le ministre en allant de nouveau à Tiburce dans les yeux duquel il voyait la ferme résolution de poursuivre jusqu'au bout cette scène inconvenante. Cet éclat est intolérable, ajouta-t-il, et je vous prie d'y mettre fin. — Je sais, répliqua le scrupuleux jeune homme, ce que ma démarche a de brutal, de sauvage même, mais on peut bien pardonner une inconvenance à celui qui vient demander raison d'une infamie; d'ailleurs, dit plus vivement Tiburce, je ne suis pas un homme du monde, mui, un homme élégant comme vous tous, niessieurs (ses regards s'adressaient en ce moment à ceux des solliciteurs à cordons de chevalier qu*il avait rencontrés naguère), je ne suis qu'un rustre, qu'un plébéien, qui ne sait pas les usages, qui ne sait pas sortoiil sourire au grand jour à celui qu'il médite d^assassiner dans l'ombre. C'est publiquement que je rejette rai la flétrissure dunt on a voulu me couvrir sur ceuxlà mêmes qui se sont cachés pour déshonorer ma jeunesse et ma misère... Car vous ne savez pas comme j'ai été lâchement attaqué par de misérables envieux. Tenez ! écoulez, poursuivit-il en dépliant le fatal nu*
LES TROIS MABIK. lil
méro du Scandalouê reports; et, sans qu*il fût possible de l'interrompre, Tiburce, soutenu par son indignation, lut d'une voix ferme et tout entier l'article calomnieux.
Un silence de stupéfaction succéda à cette audacieuse lecture. Madame de Ternay regardait Tiburce avec ce merveilleux courage qu'on lui connaît; pour Marie-Laure, elle n'avait plus le sentiment de l'existence; le froid de la mort avait passé sur elle. C'était l'inamobilité d'une statue qui semble écouter et qui ne peut rien entendre, que l'on dirait pensive et chez qui la pensée n'est pas.
— Vous auriez pu, observa le président du conseil, nous épargner ce triste incident, car l'article que TOUS vous êtes donné la peine de nous lire est vieux de trois jours à Paris : l'oubli en a déjà fait justice.
Loin de calmer la fièvre qui dévorait Tiburce, ces paroles ne firent que lui donner une nouvelle énergie.
— Il est donc vrai, dit-il, j'ai eu beau précipiter mon retour, la calomnie, plus prompte encore, a remonté à sa source avant que j'aie pu prévenir son arrivée? Ainsi, à Paris aussi bien qu'à Londres, on pouvait se dire hier que j'ai failli à ma dignité d'homme de cœur; que je suis un misérable aventurier qui a vécu aux dépens d'une femme? mensonge, M. le ministre, mensonge I cria-t-il; puis, frappé comme d'un trait de lumière, car il venait d'apercevoir là-bas, caché derrière un groupe, le visage troublé de Donatien; il acheva en arrêtant sur lui
lia tSf TROIS KARIl;
son regard courroucé : Messieurs, si queIqu*UD de vous la connaît, celle femme sans pudeur qui me flélril du titre de son obligé, je l'adjure à l'instaol même de me la nommer, car moi aussi il fout que je la connaisse, car je veux la confondre!
Le frémissement d'émotion qui parcourut le cercle de femmes rangées autour de Tiburce éteignit dans son murmure le cri de terreur que Marie-Laure n'avait pu contenir. Enivrée de son succès, la baronne aurait volontiers glissé à sa voisine le nom de niadame d'Auberive, pourquoi fût plus tôt déshonoré; mais, songeant qu'il fallait être ménager, même du bonheur, elle réprouva ce mouvement de vanité féminine qui aurait pu compromettre le secret de sa participation à l'article anonyme. M. Laneuville se nomma aussi, mais avec douleur, Ange-Marie; il regarda sa femme et ne s'étonna pas du profond désespoir empreint sur tous ses traits.
— Elle souffre de l'imprudence de son amie, pt*nsa-t-il. — M. Jourdan, dit celte fois avec sévérité l'homme d'Etat, je laisse à vos réflexions le soin d'apprécier l'appel injurieux que vous venez de vous permettre; mais comme il est temps que tout ceci prenne fin, j'exige que vous vous rendiez cette nuit même au poste que je vous avais assigné; c'est, je crois, le meilleur moyen de vous prouver comment ma confiance en vous a été affectée des calomnies dont vous venez follement nous demander raison.
Touché de l'ccla tante réparation qu'il obtenait en j insencc de ses ennemis, car Tiburce avait lu sur TeucÂ'un visage la joie que sa chute présumable \
venait peindre, il répondit avec plus de tranquillité : Tout autre que moi , sanâ doute, se tiendrait pour suffisamment vengé après de si généreuses paroles que les vôtres, M. le ministre; mais j*ai une malheureuse délicatesse de principes qui ne me permet pas de me contenter seulement de ma propre estime et de celle de quelques personnes honorables; il faut que tout le monde me croie pur pour que je puisse f n'enorgueillir de ma pureté, et j'ai besoin de tout mon orgueil pour remplir dignement la tâche que Ton m'impose. J'accomplirais mal maintenant une mission qui demande la liberté deFesprit et le repos de Tame; veuillez donc permettre que je dépose en vos mains les pouvoirs que vous m'aviez confiés; le soin de mon honneur me réclame, je veui lui appar^ tenir tout entier. — Vous exagérez... — On ne s'exagère pas la probité, M. le ministre. — Quoi qu'il en soit, je n'accepte pas votre démission; songez-y : plus calme un jour, vous serez le premier à me redemander ce que vous repoussez aujourd'hui.-^ Oh! sans doute et bientôt, car ma carrière ne peut pas s'arrêter là; gardez-moi vos bonnes grâces, M. le ministre ; vous l'avez dit ■: je viendrai les réclamer; mais ce sera quand j'aurai pu , à mon tour, imprimer dans tous les journaux de Londres et de Paris le nom de cette prétendue protectrice, afin que la réparation soit aussi publique que l'a été l'injure.
Ici l'assemblée en tumulte fit entendre une rumeur dans laquelle se mêlait le cri de la reprol^ation aux sarcasmes de l'incrédulité. De toutes parts, les yeux qui se fixaient sur Tiburce semblaient lui dire : Non,
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*QDS ne ferec pas cela, vous ne le derei pas. — Nod, mm n'accomplirei pas votre menace; car voDS ne pouvez pas mÂme le vouloir !
Lui, qui lisait clairemeDL la pensée écrite <biu tons ces regards, répliqua : Crofei-le, Messiean,j« ne reculerai devant aucune considération... oui, j'en prends ici, devant tous, l'engagement sacré; si cdie lémme existe... car je n'y crois pas, voyei-vonsl )C ne crois qu'à l'infamie des âmes liasses, viles, (pA k sont réunies, je ne sais dans quel intérêt, pour ne perdre; mais si elle existe, vous dis-je, sous qnelq« voile qu'elle se cache, je le lui arracherai pour mettre son visage k découvert; je la nommerai par touin lesvaisdelapublicité,car elle aussi doit être la proie du scandale : son nom appartient de droit i Ioib ceux qui ont dit le mieni
Et comme on semblait douter encore, il ajonU : Je tiendrai mon serment; sur mon ame, je le tiendrai I
Après avoir dit, Tibnrce fit un pas eu avant, el cbacon se rangea pour le laisser sortir.
XR.— LE LBHDHUIII.
Uni? heure du matin venait de sonner quand M.L;incuvillc rentra chei lui, après la scène que nous venons de décrire. Sur ses ordres impératifs la voilure
LES mois MARR. 115
avait coura, et, pendant le trajet, Tbonnéte hommo, absorbé dans ses réflexions , n'avait pas dit un mot. Sa pensée était sévère pour madame d'Auberive dont rimprudence s'était accrue en raison de la forme toute théâtrale que les évènemens avaient prise. Il en calculait les conséquences; l'audacieuse et franche justiGcation de Tiburce laissait peu de moyens de parer le coup qui menaçait leur meilleure ,• leur unique amie. Sa pensée ne s'arrêtait à rien, et comme il ne savait pas donner de paroles vides aux cœurs afiQigés, il ne dit que deux mots à Marie-Laure quand il se retira dans son appartement : Espérons, à demain. Espérer! le pouvait-elle? Et demain ne se présentait-il pas terrible à son imagination I Demain la vérité serait connue: il le fallait. Dans le cœur de M. Laneuville, Ange-Marie était frappée d'une sorte de condamnation; son devoir, à elle, était de l'en relever. Mais ce devoir impérieux, comment oser l'accomplir? Dans sa douloureuse impatience, elle avait à peine souffert que sa femme de chambre la débarrassât du somptueux attirail de sa toilette. Un témoin la gênait, car un mot, une plainte pouvait la trahir.. Mais, une fois seule, quelle nuit I quelle nuit longue et tourmentée I elle restait debout, rêveuse, puis elle courait dans sa chambre. On aurait dit que le remords, visible pour elle, la forçait de s'arrêter sur place comme à des stations de honte, et puis ensuite qu'il lui criait : Marche I — Accablée, elle s'asseyait et les plus froides heures de la nuit jetaient leur manteau glacé sur elle ; mais tout à coup elle se levait comme une condamnée sur laquelle
IfO LK8 TftOM MAMIV.
frappe la main du bourreau en lui disant : 11 est rbeurel — La fièvre lui dévorait le cœur, le délire
s'attachait à son cerveau c'était elle, c'était bien
elle que Tiburce avait ajournée! L'inconnue dont il cherchait le nom, c'était elle! le nom qu'il devait jeter au tribunal de l'opinion , c'était le sien ! Peu à peu cette dernière pensée prit des formes qui l'obsédaient, sa chambre était peuplée; elle entendait des Yoix:Hon Dieu! mon Dieu! mon Dieu ! dit-elle en se frappant au front comme si en le brisant ses (erreurs s'en fussent échappées. Puis, après un inslanl : Allons ! j'écrirai , s'écriait-elle. Mais à peine noircie, sa plume lui tomba des mains. Qu'importe qu'elle écrive! naguère encore cet aveu tardif suffisait, la colère de son mari pouvait la condamner, et son indulgence pouvait l'absoudre; mais à présent la faute n'était plus de lui à elle, la faute élait d'elle au public. Cette pensée grandissant dans son esprit lui fut comme une apparition de la vérité. Une horrible pâleur la saisit, ses traits se contractèrent: elle regarda fixement. Ses visions marchaient; elles avaient pris la consistance de la vie réelle. Devant elle était assise une femme sur la sellette; un tribunal était convoqué, non point un tribunal silencieux et grave, non point un tribunal d'hommes appelés à de religieux devoirs, qui jugent avec le calme que le prêtre met à bénir, mais un bruyant tribunal d'hommes légers, de femmes rieuses, une malicieuse assemblée qui ne juge jamais et condamne toujours, qui condamne et frappe , qui fait la loi et l'applique. Bientôt une voix se fit entendre, c'était celle de Tiburce, un seul mot
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rctenlît :La voilai — Alors les joges se levèrent, leurs mains blanches, ornées de bijoux, tenaient des lanières qu'ils échevelaienl en les faisant siffler à l'air comme pour s'assurer que le supplice serait bon à faire souffrir et cruel à supporter; l'accusée voulut fuir. Mais en vain secouait-elle ses chaînes, l'autre bout s'en trouvait rivé au torse robuste d'un homme sur lequel l'éperon des lanières frappait impitoyablement comme sur elle-même. Elle chercha encore à se dégager, car elle seule était coupable : Ensemble! dit l'homme avec une voix inexorable et bien connue, puis la saisissant d'une main dont une fois elle avait senti la pression de fer : Ënsemblel répéta-t-il, et sur la même sellette !
A ce moment, malgré l'ardente fièvre et ses torturantes illusions, Marie-Laure se rappelant le signe des chrétiens, qui chasse les démons de la nuit, porta la main droite à son front et à son cœur, et se prit à dire : Mon Dieu, mon Dieu 1 faites disparaître ces fantômes qui me tuent! Ce n'est pas vrai , n'est-ce pas? mon Dieu ! n'est-ce pas que je ne vois rien de cela f Puis elle se mit à courir éperdument, comme pour se rendre maîtresse de la folie qui lui semblait venir. Elle porta les mains en avant, comme si c'eût été un être réel qu'elle eût pu chasser loin d'elle. Elle poursuivait, elle était poursuivie; dans sa course elle passa devant sa glace, elle eut peur. Qu'avait donc vu Marie-Laure de si pâle, de si échevele, de si sinistre? ^ Je ne suis pas seule ! dit-elle en frémissant; puis, comme elle avait tourné sur elle-même , la même figure se présenta.— l's sont là et là! ils sont partout,
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•'écria l'effrayée; ahl je m'ca irai; je les fuirai l Alors elle ouvrit la croisée qui donnait sur le jardin. Il était jourl Marie-I.aure a vu le jour, Tair et l'espace; elle a dit un mot, et, ce mot, il lui a sembléque quelqu'un le glissait à son oreille cf)mme un conseil. Sa mante est jetée sur sa robe d'hier, d'une main convulsive et impatiente elle pousse ses longs cheveux qu'elle fait entrer de force dans son chapeau. Un^ seule pensée la commande, la pousse comme une puissance inconnue. Devant Marie- Laure est le jardin de l'hôtel, un de ces jardins que Paris dévore chaque jour pour élargir son lit chaque jour trop étroit. Voilà son chemin. Elle n'a qu'une idée, celle du prisonnier qui va briser ses barreaux. Celle femme, hier lout intelligence, est aujourd'hui toot instinct. Ce n'est pas parce que son mari est là qu'elle ne traversera pas le salon; ce n'est pas parce qu'elle a peur de lui. Lui I son mari I qu'importe I son cerveau ne formule plus ces noms. Elle ne le traversera pas ce salon , parce que la voie la plus courte est devant elle , parce que la fenêtre est ouverte : c'est l'instinct de l'oiseau , elle est passée. Si la croisée eût été au premier étage, Marie-Liaure se fût brisée; mais elle est passée 1 Elle serre sa mante, se couvre de son voile ; son pied froisse les dernières feuilles tombées; elle tressaille au bruit, mais la jeime femme ne retourne pas la tête : quelqu'un peut la poursuivre; quelqu'un, et pas un autre nom ne lui vient! Elle cherche pourtant , mais vainement elle cpèle des fractions d'idée; elle n'en peut réunir qu'une seule, celle dont la syllabe luit devant elle comme une étoile qui flamboie : fuiri
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Madame LaneuTÎlle a tourné la clé , elle est dehors. Sa course fut longue, elle n'allait ni à gauche ni à droite, mais droit devant elle , co mn.c si elle cû eu un but bien déterminé. Elle courait; ses pieds élatént souillés de fange; sous sa mante pendait un lambeau de la riche étoffe da^ soir.
En cet étrange état, à l'heure qu'il était, dans la saison où l'on se trouvait , sa présence devait étonner ceux qui la rencontraient. Plus d'une fois de rares passa us lui adressèrent la parole. Quelqu'un même, étonné de sa marche convulsive, et comme averti que là était une grande souffrance ou une violente résolution , la saisit par ses vélemens, mais , avec un rude mouvement, elle se dégagea. Elle redoubla le pas , et la fatigue et le sourd désespoir dont elle ne percevait que la vive douleur augmentaient encore son délire. Pourtant elle marchait toujours. Vue à quelque distance, au milieu du léger brouillard dont les huoiides ûocons commençaient à se dissiper dans Vair, on eût dit qu'elle glissait comme une ombre et qu'elle allait s'élever avec les vapeurs. Elle venait de traverser les Champs-Elysées, elle se dirigea vers le pont des Invalides : On paie. Madame , dit le soldat de garde qui se tenait sous l'auvent du bureau. Puis , se frottant les yeux, étonné de voir une belle daine parmi les pratiques matinales de ce passage reculé : On paie, répéta-t-il en portant le revers de la main à son chapeau; mais voyant qu'elle passait sans répondre, il alla à elle aussi rapidement que le permettaient et son âge et son demi-sommeiL La femme courait toujours.
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— Je paie pour elle, dil uo jeune ouvrier, taillé en force, qui portail allègrement sur ses épaules ses outils de tailleur de pierres. Ensuite il jeta deux sous sur la planche du receveur.
— Je parie qu'elle va se noyer, dit le vieux soldai qui, dans sa jeunesse, se serait précipité dans la rivière pour la sauver, mais qui maintenant ne songeant qu'à sa consigne, n'aurait permis à personne de passer le pont pour se jeter à Teau sans payer le sou du tarif: Prends garde à elle! cria- 1- il pourtant par un bon retour sur lui-même. L'ouvrier était sur les pas de Marie-I^aure , il se retourna , fit un geste bien compris de l'invalide, et continua sa routCt suivant toujours les traces de la pauvre folle. Tout était désert au delà du pont. Madame I^neuville tourna à gauche et longea le trottoir. Sa main se tendait machinalement sur la pierre du parapet, comme si c'eût été un guide pour elle , comme un enfant ou un aveugle l'eût fait. C'était une ligne droite tracée, elle la suivit,
Depuis un instant l'ouvrier regardait à droite et à gauche si personne ne venait : En voilà une qui s'est un peu atardée, se disait-il à lui-même. Comme ça marche sur ses jolis pieds I il faut qu'elle arrive avant que la maman s'éveille; ce sera difficile tout de même. Bah ! dit-il assez haut, après un instant, comme s'il oui voulu secouer une bonne inspiration de sa conscience, ce n'est pas ça qui augmentera de beaucoup le compte.
Après ceci il donna plus de force à son coup de jarret, sa main se porta timidement sur la mautille
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de Marie-Laure ; celle-ci poussa un petit cri et se retourna comme une colombe effrayée. A travers son voile, l'ouvrier aperçut les yeux ardens et la pureté de l'ovale du visage : Oh 1 oh 1 dit-il, le coquin qui donne de si bonnes jambes à cette femme est bien heureux. Il faut que je m'en assure. Ce sera une demi-journée de perdue, mais , ma foi, à qui perd gagne I
La muette consultation qu'il tenait avectui-mème avait donné de l'avance à celle qu'il suivait avec tant d'obstination. Il vit que, pour peu qu'elle allât, elle lui échapperait, étant à portée des secours. Alors, il jeta ses outils qui lui pesaient sur les épaules, puis mettant sa casquette dessus avec un sourire où il y avait du bon garçon et du lovelace de faubourg à qui le sang porte au cœur : comme à l'Ambigu, dit-il, on n'y touchera pas, la place est retenue. Au petit bonheur ! Après cela il courut à Marie-Laure et l'eut bientôt atteinte. Cette fois il la saisit par la taille : N'allez donc pas si vite, lui dit-il, la belle enfant ! que diable, quand il est de bonne heure comme lorsqu'il est tard, toute dame a besoin d'un cavalier.
A ce geste, à cette parole, Marie-Laure se retourna et , pour la première fois , depuis sa course, un autre effroi que celui qui la poussait en avant s'empara d'elle ; mais l'amoureux tailleur de pierres serra ses gros doigts qui tinrent à la soie comme une tepaille. Marie-Laure se défendit instinctivement, son voile se dérangea ; l'ouvrier vit alors le visage de la jeune femme, son œil fixe, sa bouche entr'ouverte, ses joues distendues ; il devina l'absence de la
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pensée ; mais pour cela la beauté de Marîe-Lanre n'était pas effacée, elle n'avait fait que changer d'aspect, et cet homme en fut frappé.
— Oh, oh! dit-il, cette fois tout haut et sans se gêner, sommes-nous quelque folle échappée d'une maison de santé de Chaillot? C'est égal. Je l'ai dit: ^ ça se fera. Allons, franc Picard, ajouta-t-il en s'excttant à sa roaujeaise pensée, un peu de cœur !
Puis, prenant à bras le corps cette femme qui se débattait, il la fit ployer sous sa force,, et lui appliqn un grossier baiser qu'il fit retentir comme s'il se HA agi de gagner un pari qu'il eût fait avec lui-même.
 ce contact, à cette ofifense, au brutal attoucher ment de ce baiser, Marie-Laure poussa un sourd gémissement. Elle regarda Touvrier , porta sur ses lèvres qui venaient d'être- souillées son mouchoir qui revint teint de sang ^ un éclaic lucide jaillit dans ses yeux ; la pudeur,, ce précieux sentiment veiiu-d'ien haut sur la femme comme le parfum sur la fleur , suspendit la folie ;^ comme l'Eve de la Bible, la fugitive se regarda et fut confuse.
Alors elle eut la force de crier, elle eut la faculté de penser qu'il lui viendrait du secours. Mais l'buvrier alla vivement à elle, non point pour continuer l'offense, mais pour empêcher ses cris : Taisez-vous, Madame! taisez-vous, lui disait-il. Et comme elle continuait, car dans le regard de cet homme il y avait ensemble de là prière et de la menace, il coucot violemment à elle , avançant la main comme pour étouffer sa voix ; mais tout à coup il se senti saisir au collet : Vous êtes un infâme, lui disait-on^ vous
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êtes un lâche I une femme seule! et ces admonestalions chevaleresques et d'autres que nous omettons étaient comme ponctuées par autant de coups de poing appliqués drus et solides sur la nuque et dans les épaules de Tagresseur; il se retourna par une secousse où l'on reconnaissait l'habitude de cette sorte de gymnastique.
Après cette manœuvre qui le mettait sur la défensive, l'ouvrier passionné envisagea un homme en veste comme loi, un ouvrier comme lui qui se tenait en attitude, un véritable enfant de Paris, les poings à la troisième position, prêt à continuer la leçon si bien commencée. Mais celui qui était venu si à propos aH secours de madame Laneuville, aurait peutêtre passé un mauvais quart d'heure» comme le lui dit énergiquement le battu , sans l'arrivée de plusieurs personnes qui venaient en courant par le premier carré des Invalides. L'ouvrier tailleur de pierres, comprenant la mauvaise position dans laquelle il se trouverait devant témoins, tourna sur ses talons avec le regret de s'en aller battu , et battu par un freluquet. £n effet, sans adopter le surnom ironique du mécontent qui fuyait, celui qui venait de se signaler si courtoisement était mince, il avait la taille cambrée ; ses mains, qu'il savait si bien utiliser, étaient blanches et ne portaient tes traces d'aucun rude travail ; sa veste était de drap Gn et la casquette mise décote dont il coiffait martialement son gai et jeune visage, quoiqu'un peu passée, était sans tache et rigoureusement brossée.
Content d'avoir conduit à bonne fin sou es^édi-
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lion, le jeune homme r^;arda ce qu'était deTenue la dame qu'il avait si bien défendue. Elle s'était échappée et avait marché en avant; mais, soit qu'elle eût succombé à son émotion ou que ses forces Toussent trahie, il lui avait fallu s'arrêter vers le tournant da pont Louis XV. Antoine Fargeau, car c'était le brave ébéniste, connut l'endroit où elle était au groupe de curieux qui l'entouraient. Ce n'était pas là le chemin de son ouvrage, mais si désintéressé qu'on soit, comme malgré la rapidité de son attaque il avait bien vu qu'il avait rendu service à une jolie femme, il n'était pas fâché d'aller de plus près vériGer la chose, excité par cet adage, qu'une bonne action doit porter sa récompense avec elle. Quel fut Tétonnement du bon garçon ! Il recula d'effroi, il avança, il se frotta les yeux. C'était la protectrice de Rose-Marie, c'était madame Laneuville, la femme du millionnaire, de l'homme d'Ëtat en renom, qui, misérablement assise sur une borne en réparation, croisant sur ses haillons neufs sa mante sous laquelle grelottait son corps, souffrante, le visage appauvri et terne, l'œil encore incertain, jetant sur la foule ce regard que vous avez vu jeter aux pauvres femmes qui s'évanouissent dans la rue, ce regard qui a peur et qui intercède. C'était elle que l'on entourait en répétant: Elle est folle I... et que l'on se disposait à fouiller, pour chercher sur elle des papiers ou quelque lettre qui lui fût adressée, afin d'avoir des renseignemens qu'elle semblait être hors d'étal de donner. Antoine Fargeau eut bien vite compris que pour les puissans c*eât une sorte de pudeur que de ne pas les nommer
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quand ils sont ainsi surpris en flagrant délit dn misères humaines; aussi s'empressa-t-il d*a11er à Marie-Lanre, et l'on remarquera que, malgré les sincères épanchemens qu'il ne pouvait contenir, jamais le nom de Laneuville ne fui prononcé.
— Vous ici. Madame 1 dit>il, tous en cet état I dans h rue I par le temps qu'il fait I insultée ! et à cette dernière réflexion son poing se fermait et son bras se raidissait dans la direction qu'avait prise l'insolent qu'il avait châtié ; mais, par un subit mouvement, il revenait à madame Laneuville, et ses deux mains se croisaient et il les tendait vers le ciel : Levez-vous, Madame, levez-vous, disait-il ensuite; prenez mon bras, vous sentez-vous mieux? Je donne vingt francs d'un fiacre, continua-! il en promenant ses regards autour du cercle. Mais courez donc, vous autres! Voyez s'ils bougeront 1 Et il frappait du pied. — Savez- vous que c'est une brave femme, celte jeune femme-là, une riche qui a du cœur. Et il était respectueusement sa casquette. — Va donc chercher un fiacre, toil elle a peut-être nourri ton père, entendstu? dit-il, continuant d'interpeller un visage d'adolescent qui regardait fixement sans bouger.— Mais vous n'avez donc pas de ça? Et il frappait du plat de la main tous ceux qu'il pouvait atteindre à l'endroit du cœur. — H y a pourtant des femmes ici l
Las de voir que ses vives interpellations n'étaient pas écoutées, il se décida à aller faire sa commission lui-même. Après avoir déposé son rabot auprès de madame Laneuville, il fit quelques pas en avant; mais celle-ci, en se voyant seule, se leva vivement et
iippda comme un enfant qoe son pratcdear atnndonne: Emmenez-moi, emmenez-moi d'îcïl dil-dte en s'emparant du bras d'Antoine Fargean.
Alors la foule se sentit émue. Cette femme doni tout rérélail la haute position, donnant le bras à an simple ouvrier, était pour elle un spectacle toochanl et inaccoutumé qui Bt plus que les paroles un pea brosquesdeFargeau.La moitié des curieux s'élw^nli, bientôt arriva un fiacre.
— Faul-il conduire madame chez elle? dit l'ébéniste en essayant de prendre le ton poli des serrileurs de bonne maison.
Madame Laneuville frémit; sa mémoire, qu'elle avait rappelée par lentes et progressives acquisitions, lui revenait tout entière. Cb€z ellel elle ne voulut pins y retourner.
— Rue d'AnjoQ , dit-elle; elle allait achever, nais Antoine Fai^^u, qui voulait montrer qu'il connaissait toutes les pratiques de Rose-Uarie, l'in teirompii. — Cheimadained'Auberive? Jesais,dit-ilen fermant la portière. Puis il courut se placer derrière la toiture, et saluant la foule qui était aax écoutes, il dit an cocher : En avant 1 marchel Ensuite, après quelques coups de fouet, il lui glissa, au dessus de l'im-
' périale, l'adresse de madame d'Auberive.
Harie-Laure était depuis une heure chez son amie, et Antoine Fargeau, à qui elle n'avait pas dit : Restei, mais à qui elle n'avait pas dit non plus : Allei-Tous-eii, adossé h la muraille, soufDant dans ses doigts, attendait sa sortie avec la persévérance d'une sentinelle. La porte s'ouvrit enfin devant les deui amies. Ualgré
le voile ^'ellesavaientjeté sur leurs figures, envoyait qoe foules deux étaient pâles et profondément chagrines. Madame d'Auberive marchait d'une allure franche et décidée, mais Marie-Laure semblait 9e laisser entraîner par elle plutôt que la suivre. Toutefois 9 elle vit Antoine Fargeau , et sans doute elle le nomma, car Ange-Marie, après avoir salué Touvrier d'un bon sourire qui le rendit tout glorieux, lui fit signe de l'attendre , puis pendant que madame Laneuville s'installait dans la voiture, elle s'approcha de Touvrier, et lui glissa quelques mots à l'oreille. Celui-ci partit aussitôt, et le fiacre s'éloigna dans la direction de la rue de la Victoire; mais, au lieu de s'arrêter devant l'hôtel Laneuville, il tourna et entra dans la petite rue par laquelle Marie-Laure avait fui si précipitamment.