‹ Les trois MarieChapitre 20 sur 25 · XX.— UN HONNEUR A SAUVER · texte numérisé non relu

XX.— UN HONNEUR A SAUVER

— Mais on n'entre pas comme ça chez les gens 1 mais c'est très-mal, monsieur Fargeau 1 qui vous a permis de venir ici, à cette heure?

Celle qui se fâchait ainsi fit tomber vivement le double rideau d'une alcôve où s'étalait une jolie couchette en bois de merisier; elle s'enfonçait jusqu'au menton dans ses couvertures, et la rougeur et la colère animaient son visage.

— Il l'a bien fallu, mam'zelle Rose-Marie. Je viens

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de votre atelier; l'apprentie m'a dit qne toqs aviei veillé très-lard. Je n'ai rien réponde, j'ai eu l'air de m'en aller, mais pour monter ici. Je vous croyais d^à debout. Excusez... faut vous lever, Mam'zelle, faoi vous lever tout de suite. — Tout de suite I qu'y a-t-il, et pourquoi est-ce vous qui venez me dire cela?— C'est qu'il faut que ce soit secret; c'est que dans on moment quelqu'un viendra vous chercher : c'est pressé.

A cette dernière parole, la jeune ouvrière avait prêté l'oreille, elle s'était un peu dégagée, sa télé ressortit jusqu'au collet de la camisole blanche; pressée par la curiosité, elle avait porté sa petite main vers le rideau, puis, iiprès réflexion, elle l'avait vivement retirée; mais Antoine Fargeau ne remarqua pas ce mouvement. L'honnête ébéniste, louché des premiers reproches de Rose-Marie, tourna le dos à l'alcôve et se tint debout, les bras croisés, les yeux collés sar la muraille; il regardait assez machinalement l'image coloriée de Paul et Virginie abrités sous le même jupon.

— Ça me fait penser que votre robe est là sur une chaise, dit le bon garçon. Faut-il vous la jeter, Mam'zelle? — Mais je ne vous comprends pas, M. Antoine; vous ne pouvez pas rester là pendant que je m'habillerai, peut-être?— C'est juste, répondit docilement Antoine Fargeau. Je m'en vais donc attendre madame d'Auberive sur le pas de la porte, et quand je verrai le flacre, je viendrai vous avertir de descendre. — Madame d'Auberive ! elle viendra me chercher? vous êtes son messager? dit Rose-Mane au comble de l'ctonnement.

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— Que voulez-vous, Mam'zelle? depuis ce matin, le hasard m'a fait jockey et commissionnaire. J*ai déjà été plus d'une heure attaché aux glands d'un liacre, ce qui est assez ridicule, parce que, pour ne pas abandonner mon rabot, je le tenais dans mon mouchoir qui avait Tair d*un sac à ouvrage, et ce n'est pas d'uniforme. Mais après ce que madame Laneuville a fait pour vous... — Explique^vous donc I c'est donc elle qui doit venir? dit l'ouvrière qui pressa son interrogation et s'accouda attentive sur sa couchette.— £h non 1 c'est madame d'Auberive.

Rose-Marie s'y perdait : cette visite matinale d'Antoine Fargeau, madame d'Auberive ainsi annoncée, ie nom de madame Laneuville mêlé à tout cela, l'émotion de Touvrier, l'espèce de mystère avec lequel il était venu lui-même, quand il aurait pu faire monter l'apprentie, lui semblaient des choses inexplicables ; du moins ne trouvait-elle dans son esprit rien qui pût lui rendre raison d'aucune de ces circonstances.

^^Mais dcpècbez'-vous donc de me dire ce qui se passe, ce que vous savez, insista-t-elle. — Faut vous habiller, Mam'zelle; il n'y a pas de temps à perdre, répéta Antoine Fargeau.

£n même temps le discret Antoine fit deux ou trois pas à reculons, c'est-à-dire qu'il alla en arrière, du mur à l'alcôve; il tenait la robe de Rose-Marie, et celle^i, dont le regard portait de l'obscurité du lieu où elle était cachée à la vive clarté de la chambre, rassurée en s'apercevant de la sage précaution du jeune homme, lui dit : Jetez I— et ensuite lui demanda Texplication de ce qui était arrivé.

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L'ébéniste, d'abord nn peu troublé par le frôlement que faisait entendre le cordon du lacet en passant et repassant dans les oeillets de métal, commença rbistoire de sa rencontre du malin; mais, après quelques mots< afin de se mettre à Tabri de la préoccupation de TalcÔTC) alla de nouveau faire vis-à-vis à la tapisserie, et il conta aux deux héros de Bernardin de Saint-Pierre son aventure récente. Bientôt, entraîné par son récit et pressé des questions de la jeune fille, il se retourna, puis, peu à peu^ il fit quelques pas en avant. Il n'y avait plus entre eux que la légère cloison des rideaux de calicot, quand l'ouvrier fut arrivé à la scène qui l'avait le plus frappé. Il dépeignit avec un si vif accent de compassion et ave^ une vérité si bien Sentie le pitoyable état où il avait vu madame Laneuville, assise au milieu de la fonle^ que Rose-Marie sentit les larmes lui venir^ Antoine Fargeau, averti de l'émotion qu'il produisait par la respiration pressée de la jeune fille^ avança la main et prit) à deux pas de lui, un mouchoir qu'il présenta à Rose-Marie tout en ouvrant, cette fois, les rideaux de l'alcôve sans y prendre garde. La jeune ouvrière mettait alors la dernière agrafe de son corsage, et bien qu'elle fût dans un demi-désordre dont elle aurait profondément rougi tout à l'heure^ elle accepta le mouchoir qui lui était si officieusement présenté et s'en essuya les yeux sans penser seulement à gronder Antoine Far-^ geau, sans songer à lui dire t Allez-Vous-eni Us pleuraient ensemble , leur attendrissement mutuel pour les douleurs d'autrui les avait faits steur et frère. Il ti*y avait plus déjeune fillC) plus de jeune garçon, il

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y avait settlemenl deux cceors qui s'ooissaieni dan un commun sentiment d'humanité. La grande pensée de Rose-Marie n'était plus que de s'apprêter bien vile pour l'instant où viendrait madame d'Auberive. Le soin unique d'Antoine Fargeau était de l'y aider, et, dès ce moment, a chaque épingle qu*il fallait à la couturière empressée pour assujettir sa parure, l'ouvrier candide fit un pas et alla la lui chercher avec empressement, sans discontinuer la narration qu'il n'avait pas finie quand un bruit de fiacre se fit entendre.

L'oreille attentive, la jeune fille noua rapidemeni sous son menton le ruban de son bonnet, puis, sans donner à rhonuèle garçon le loisir de poursuivre le récit de ses aventures qu'il entremêlait d'interprétations à lui, elle le poussa doucement en dehors de la chambre et courut, descendant les escaliers quatre à quatre^ Celui-ci, étonné de ce brusque mouvement, resta quelques secondes dans l'attitude stupéfaite de quelqu'un dont les mains se sont maladroitement ouvertes, et qui regarde s'envoler l'oiseau qu'il tenait captif. Toutefois il descendit à son tour et d'une course rapide; mais quand il arriva dans la rue, il vit le fiacre qu'il connaissait bien s'éloigner emportant Rose-Marie et madame d'Auberive. Il s'arrêta avec un sentiment de chagrin et de demi'- colère qu'il allait manifester tout haut, mais deux mains passèrent par ia portière, l'une couverte d'un gant scrupuleusement collant et l'autre parée de jolies mitaines de soie; ces deux mains s'agitaient en signe d'adieu et de remerciment : A la bonne heure 1 dit-il en soupi-

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RDI. Poisyiprès avoir adressé menlaleiiieDt on baiser aox doigts roses et effilés qo cncadrail le réseao de soie, il partit, co sifflant dooccment ooe mâodîe populaire.

lia voilure marchait et la jeune ouvrière cherchait à pénétrer le motif de cette course» Ange-Marie ne loi avait dit qu'un mot : Vous êtes à moi pour toute la matinée. Puis, appuyant la main sùir celle de l'eufaut avec cette douce et affectueuse pression qui gagne les coeurs : C'est pour madame Laneuville, avait-elte ajouté. C'était à faire rêver une plus forte tète que œlle de Rose-Marie : aussi ne s'en faisait-elle pas faute. Les renseignemens d'Antoine Fargeau, loin de l'instruire, la jetaient dans un monde de mystéieuses pensées : où la conduisait-on? et que pou*' vait-elle, elle, simple ouvrière, pour madame Laneu*' ville? elle se serait jetée au feu, s^il se fût agi de sauver sa bienfaitrice; mais,' humble fille, et douée d'un sens droit, elle ne donnait pas à son concours plus d'importance qu'il n*en pouvait avoir. Elle cherchait à lire sur le visage de madame d'Auberive; ce visage était calme, rien ao-dehors ne trahissait les secrètes pensées de la silencieuse conductrice; ses mains, rassemblées sur ses genoux, s'étaient jointes, ses yeux étaient baissés , et pourtant son front large et pur s'élevait; on pouvait deviner que son regard se voilait à ce monde pour monter plus haut, pour monter jusqu'à Dieu. Un peintre qui l'eût vue ainsi S'en serait inspiré s'il eût eu à tracer le noble visage d'une victime qui se résigné à son sacrifice, et qui déjà, par la douleur de Tame, se couronne martyre.

Rose-Marie, dans sa simplicité de jeune fille, devina la prière, et long-temps elle fit silence comme on fait silence autour de tout religieux élan du cœur.

Cependant elle 8*élonnait de la route qu'on suivait. Elle lisait, en passant, les noms des rues et les répétait assez haut, afin d'attirer l'attention de madame d*Auberive, qui toujours toute à sa pensée, ne s'apercevait ni de l'inquiétude, ni des interrogations détournées de la jeune ouvrière; enfin celle-ci, attentive à un dernier mouvement du cocher, mit tout à coup la tête à la portière, et, bien convaincue qu'elle ne se trompait pas : Mais, où allons-nous donc, Madame? s'écria- t-elle, sans craindre maintenant d'interrompre la profonde méditation de madame d'Auberive. — Je vais chez M. Tiburce, mon enfant, et tu m'y accompagnes.

Rose-Marie fit un bond sur sa banquette; son visage s'empourpra, tous ses mouvemens interrogeaient, mais son regard n'osait se poser sur madame d'Auberive; enfin elle balbutia : Chez M. Tiburcel vous le connaissez? — Je vais le connaître, répondit Ange-Marie en donnant à sa parole un sens qui ne pouvait être compris de la jeune ouvrière. — Mais il est parti, Madame. Je l'ai vu partir. — Il est revenu de Londres. Il est chez lui , et nous allons le voir ensemble, répondit madame d'Auberive. — Ohl Madame, je n'irai pas, moil s'écria Rose-Marie en se penchant vivement pour ouvrir la portière; et pourtant on ne saurait dire qu'il n'y avait pas dans son regard un peu de cette bonne joie qu'on éprouve en recevant une nouvelle agréable.

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Madame d'Atibcrive la retint doucement.

— Pourquoi ne point y aller? lui dit-elle.

Ce mot, si simple, prononcé de bonne foi, cette calme interrogation, rendirent tout interdite la jeune fille; elle se tint tranquille, tremblant que la même question ne fût répétée.

— N'y vais-je pas, moi? continua Ange-Marie sans insister. Ecoute, enfant, poursuivit-elle en cherchant à retenir un soupir qui lui échappa, écoute on mot qui m'a suffi et qui va te suffire : le salut de madame Laneuville dépend de cette visite. — Pirai, Madame, j'irai, dit Rose-Marie, se résignant sans plus de combat à fausser la promesse qu'elle s'était faite à elle-même de ne plus revoir Tiburce. Qui oserait la blâmer? est-il personne, même parmi les forts et les immuables, qui, en circonstance à peu près pareille, ne se soit donné, au moins une fois en sa vie, le plaisir de se manquer de parole?

On n'oubliera point qu'à peine douze heures sont écoulées depuis l'apparition de notre trouble- fêle dans les salons du secrétaire-général. La tète appuyée sur sa main , l'œil invariablement fiié sur un point du parquet, le jeune homme songeait à remplir au plus tôt l'engagement presque solennel qu'il avait pris la veille. Le cœur encore chaud de sa démarche, il cherchait par quel moyen il saisirait les fils d'une intrigue dont il était victime. Or, Tiburce, le beau rêveur en théorie , mais l'homme exact à l'application, ne cherchait guère qu'il n'appuyât ses découvertes, et il lui semblait qu'il était sur la voie ; son cœur bondissait à chaque inconnue qu'il dégageait

^u problème pour lui si important i résoudre; mais bientôt il s'interrogea sur lui-même; il se demanda si rinfamie que les journau]^ du scandale voulaient faire peser sur lui trouverait un appui dans sa vie passée, et il fut forcé de se dire que les moyens dont le débiteur caché de s^ famille s'était servi pour s'acquitter pourraient bien donner lieu aux interpréta-? tiens malignes du public. Cet examen fait, lui-même ne fut plus sans crainte; la situation inouie dans laquelle il s'était trouvé lui semblait maintenant inexplicable; mille circonstances, venues à diverses époques, mais depuis effacées, se groupaient mainter nant dans son esprit pour l'elTrayer,

Il en était là dp travail qu'il faisait sur luirméme quand sa sonnette retentit avec violence.

C'était RoscrMarie qui sonnait, et si le coup avait été si bruyant, c'est que la pauvre enfant, quand elle eut efQeuré du bout de ses doigts le cordon de la sonnette, fut obligée de s'y retenir pour ne pas tomber.

— C'est un appel de créancier, ceci, dit le jeune homme en se levant; est-ce que ma protectrice anonyme aurait oublié de payer quelqu'un? oh! voilà un hardi coup de sonnette qui me rafraîchit comme une bonne nouvelle!

Il n'est pas de pensée se glissant dans un cerveau comme celui de Tiburce qui n'y fasse au moins une courte station; il alla donc ouvrir vivement, heureux de trouvera sa porte un créancier oublié, heureux, lui qui avait tant souffert de ses dettes et de sa roir scre, de voir jin visage en colère et de s'entendre

s*exciter, elle se nomma, afin d*agir avec lui, dîsailelie, comme on le doit dans toute démarche loyale, et ponr qu*il sût d'abord à qui il avait affaire.

— Vous m*honorez beaucoup, Madame, répondit Tiburce dont la tête ardente était déjà en travail, mais, quand on se nomme d'Auberive, on ne se décide point à l'acte de courage d'upe visite comme celle que vous me faites sans de graves et pressens motifs. Je suis dans des circonstances telles, que tool est pour moi sujet d'appréhension; la venue de cette jeune fille même, qu'au premier moment j'interprétais à bonheur, m'agite d'inquiétude. Il me semble qu'elle n'est avec vous que pour adoucir quelque catastrophe qui se prépare... Oh! parlez, Madame! parlez! j'ai le courage de beaucoup souffrir; je n'ai jamais eu celui d'attendre. — Vous avez été vertueur sèment audacieux hier, Monsieur, dit madame d'Âu-^ berive ; la démarche que je fais aujourd'hui auprès de vous est une suite de la vôtre... j'ose beaucoup, parce que vous avez beaucoup osé»

. Tiburce fit un signe de la main pour presser la révélation.

— Je viens vous demander un grand sacriGce; un rare exemple de générosité. — Oh ! Madame, soyez prompte, je vous en supplie, dit l'impatient jeune homme tout effrayé de ce début. Mille pensées que je voudrais chasser se pressent dans ma tête. Que suis-je pour avoir à sacrifier quelque chose à personne au monde? Quelle générosité est en mon pouvoir, et envers qui. Madame, faut- il se montrer généreux? — Envers une femme que votre résolution vient de

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clcr dins répouyante, dans la folie; qui, tout à l'heure encore, voulait fuir la maison de son mari, la maison où elle est aimée, dont elle fait la joie, dont elle est rhonneur. — Il est donc vrai ! dit Tiburce en laissant échapper un cri de désespoir. L'accusation n'est pas une calomnie? j'ai donc vécu des bienfaits d'une femme?

Il avait d'abord rougi comme si le sang allait jaillir; maintenant la pâleur de la honte semblait avoir agrandi son visage, tant elle s'y faisait une large place.

Madame d'Auberive se leva ; Rose-Marie était déjà auprès de Tiburce. La pauvre enfant ne comprenait pas tout encore, et pourtant elle devinait le coup qui avait été porté et la souffrance de l'homme d'honneur. Instinctivement elle avait avancé la main vers le jeune homme qui s'en était emparé. Puis elle le regardait : il eût semblé qu'elle se présentait à lui comme une excuse sans réplique de tout ce qui avail été fait.

— Monsieur Tiburce, lui dit-elle naïvement, c'esl moi qui étais la messagère.

Et le regard qui accompagnait les simples paroles de la jeune fille, leur donnait un sens plus étendu, et les expliquait ainsi : Puisque j'en suis, il n'y a pas de mal; puis-je faire quelque chose que le monde trouve à blâmer? — Pauvre jeune fille ignorante! répondait Tiburce à ce coup d'œil où Rose^Marie laissait deviner toute la bonté de son cœur.

La vérité seule pouvait faire diversion à l'âpre douleur du jeune homme. Madame d'Auberive se hâta de prendre la parole.

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— Je suis auprès de vous en snpplianle, dit-elle; de grâce t remettez- vous, Monsieur, et écoutez-moi.

La confession que fit Marîe-Laure par la bouche de son amie fut écoutée par Taffligé Tiburce comme on écoute sur le terrain les excuses d'un adversaire, la joue encore chaude du souflQet qu'il a donné. Madame d'Auberive ne savait pas et ne pouvait pas dire par quelle surprise d'elle-même la jeune femme avait été entraînée : aussi, pendant qu'elle parlait, Tiburce jugeait. Son amour-propre blessé grandissait, et non point sa reconnaissance. En attendant que, plus calme et moins sous l'impression du moment, il fût juste envers Marie-Laure, malgré lui-même il diminuait dans sa pensée le prix des bienfaits qui, jusqu'à l'instant où ils pesèrent sur lui comme un malheur, le faisaient petit à ses propres yeux. Il brisait chacun des échelons que la main de madame Laneuville avait secrètement élevés pour le faire monter à la fortune; maintenant il lui était prouvé qu'il n'avait pas grandi seul, et que même ses utiles et fécondes pensées n'avaient été accueillies du ministre qne sous le pli du papier parfumé d'une grande dame. Mais k mesure qu'en son ame il diminuait ainsi la part de madame I^neuville, il faisait grande celle de la messagère qu'elle s'était choisie, pauvre enfant dont la rougeur éclatait à chaque fait révélé, car c'était presque sa vie que l'on contait aussi, à elle. Il disait en lui-même et il eût voulu que la modeste Rose-Marie eût pu l'entendre : Merci, merci I car c'est loi qui es ma véritable bienfaitrice; car la vie active du bienfait a été pour toi , tandis que paresseusement la

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grande dame ordonnait le bien à faire. Merci 1 ear, tandis qu'elle t'envoyait ici haletante de peur, mais toute dévouée, elle attendait, elle, le récit du drame qu'il lui fallait pour sa journée dans la morte saison du roman!

Cependant Ange-Marie parlait encore , et comme elle avait dû prendre à tâche de ne rien cacher, une soudaine irritation parut dans les regards de son auditeur prévenu au moment où il fallut raconter le mensonge que la peur avait fait faire à l'amie pour laquelle elle venait implorer. Tiburce n'était pas in-^ dulgent; élevé jusqu'à l'adolescence par des parens qui n'avaient jamais vu le monde, repris alors par un vénérable prêtre et par la tante Sophie qui n'a-^ vaient eux-mêmes étudié la société que dans un pensionnat de jeunes filles ou au travers des grilles d*un confessionnal, long-temps contre-maitre rudoyant des ouvriers, long-temps commis rudoyé par des maîtres, le jeune homme s'était fait trop vite un honneur brutal, une brusque probité dont il voulait les devoirs égaux pour les deux sexes. Il n'avait pas mesuré si les âmes étaient de même force, pour lui il n'y avait pas d'ame mâle et femelle ; il voulait que la vertu fût également robuste au fond de tous les cœurs, et cette disposition sévère de toute sa vie, excitée encore par les évènemens qui le frappaient^ explique la force d'une résistance à laquelle Ange* Mûrie ne s'était pas attendue.

— Non, Madame, non! disait-il en marchant à grands pas, il n'est pas permis de protéger ainsi. La protection n'est pas un droit, et de la reconnaissance

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an bÎNibîl il faol qu'il j ail un libre Celle lettre, que je blime, cette lettre de ma taule ne donne point procuration de m'écrire traitreuscmenl qu'on restitue quand on donne, de s'eaqaérir de toutes les plaies, d'être à l'afTùt de toutes li^ angoisses d'un dénùoietit que je voulais cacher) car la misère, Madame, la misère, que vous n'avez jamais connue, a ses secrets et ses trésors de douleur auxquels elle ne vent pas qu'on touche. — Et ne vous aî-jc pas dit que je venais en suppliante 1 que c'est de la pitié que je TOUS demandel Hadanie Laneuville s'accuse, elle a été imprudente, inconsidérée. Ni la raison ni le droit ne lui permetlaient ce qu'elle a Tait. Ne vous ai-jcpas dit que, moi aussi, j'ai voulu la condamner; que, lorsque saisie par sa terrible crainte, elle me répétait sans cesse i  demain I j'accusais aussi son CCeurîHais alors votre démarche n'avait pas lait d'une imprudence un crime; car vous avez ajouroé plus que les oisifs qui vous écoutaient. Aujourd'hui ce que vous avez dit se propage, se grossit et s'interprète. Oui, poursuivit douloureusetnenl Ânge-Harie, quand même en venant donner le nom que vous avci promis, vous expliqueriei comment tout s'est fait, par quel enchainement les bienfaits ont succédé aux bienlàits, car ce sont des bienfaits, insista-l-dle, madame Laneuville y a mis du cœur et de l'ame, celle enfont est là pour l'attester } quand même vous diriei comment tout s'esl fait chastement de vous « votre imprudente protectrice, on ne vous croirait pas, cum prenez- vous bien celaî La calomnie a marché. Une ville entière ne renonce pas ainsi h son travail.

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Paris, Monsieur, dit-elle avec plus de force en cherchant à pénétrer Tiburce de sa conviction, Paris a fait sa boue, il faut qu'elle serve! — Qu'elle serve donc. Madame ! niais ce n'est pas moi qui présenterai ma tète pour en être sali. — J'y présente pourtant la mienne, dit Ange-Marie dont la poitrine se gonfla; car ce n*est pas seulement dans le cœur de M. Laneu-^ ville que je suis accusée* Déjà, par un concours de circonstances que je m'explique et que je me fais un devoir de taire, la calomnie m'a sourdement dési-^ gnée ; déjà mon nom circule uni au vôtre*

A cette étrange révélation, Tiburce étonné allait presser de questions Ange-Marie; mais elle poursuivit^

— Ecoutez bien I c*est le cœur brisé que je vous dis ceci : l'honneur est ma vie. Mais j'ai entendu les cris de désespoir de cette femme avec laquelle j'ai vécu cœur à cœur; je l'ai vue dans la démence. Un instant, tin instant horrible 1 je l'ai tenue dans mes bras, l'œil sans larmes, malgré son angoisse, l'ame sans pensée j malgré son malheur. Je ne sais pas si j'aurais été forte devant sa mort, je n'ai pu résister devant sa folie. J'ai eu ma peur aussi ; car à la vue de cette amie que le délire saisissait, j'ai compris que, si la mort était la jUsliCe de Dieu, la folie était sa vengeatice. Je me suis prosternée dans la prière, je me suis interrogée au bei'ceau de mon fils» et il m'a semblé que j'étais deux fois mère et que le plus exposé de mes enfans était le plus aimé. Oh ! sauvez-la ( sauvez-la, Monsieur I

Tiburce était ému ; il regardait madame d'Aube^

tin, belle alon de toute I* beauté que l'ame prUtm tinge, parée de toule la grandeur de la renonmtiou et du sacrifice. Il r^ardait Kuse-Harie doiiL les yet» étaient bumides de larmes, et qui, les mains levm vers lui, répétait à Toii basse et suppliante :0h! sauvez-lal sauvez-la ! Mais à ce moment tontes 1» briilintes pensées auxquelles il avait fui dans se plus beaui élans d'espérance se présentèrent i Im comme des amis à l'heure de l'adieu. Ne pas dégagci son honneur, c'étail briser sa vie; c'était renonce» ses grandes et utiles conceptions. Il avait volé si haui. le jeune invenleuri il avait entrevu, pour y placer sj gloire, des hauteurs si inaccessibles, qu'il hésitait i en descendre. Son ambition, sa réputation pare, trdeux intérêts si vivaces dans les hommes de sa va leur, seraient-ils donc détruits s la fois? Il restait rêveur, s'interrogea nt, hésitant comme un héros devant l'abdication de sa plus haute pensée.

— Madame, Madame, pardon nei-moi, dit-il enfin, mais d'abord timidement, comme s'il eût demandé i Ange-Marie de le prendre en pitié, d'avoir raison contre elle; pardonnez^moi ce que je vais vous répondre : Dieu m'est témoin que je vous crois une sainte et pieuse femme, mais chacun estime son honneur non seulement ce qu'il vaut pour lui-même, mais aussi ce qu'il vaut pour les autres, le ne me crois pas le droit de disposer du mien. J'ai commence une carrière utile à d'autres qu'à moi-même; ma bonne réputation m'est nécessaire pour la conliinier... Obi ne croyez pas, poursuivit-il en répondant irnvnnci' à une pensée qu'il supposa devoir venir à

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Ange-Marie, ne croyez pas que je me pose avec les illusions d'un enthousiaste plein de lui-même. Mes preuves à moi sont positives. Je ne suis ni parmi les poètes ni parmi les artistes, continua-t-il avec un accent inspiré. Voici mon œuvre à moi et Femploi de ma vie : trouver du pain pour Fouvrier, du pain pour le pauvre, du pain pour toute une génération.

Et alors, parce qu'il s'enfiévrait en parlant, parce qu'il venait de toucher lui-même la corde qui vibre au cqsur des monomanes comme au cœur des hommes de génie, vrais monomanes d^une idée sublime, il releva Oèrement la tète : on eût dit qu'il ne voulait pas qu'on la fit ployer sous le poids d'un affront; il écouta sa pensée et la jeta avec de véhémentes paroles.

— Quoi ! disait-il , il y aura ici un rêve comme ceux que faisait Jacquard ; toute une France nouvelle se remuera dans ma pensée et vivra parce que je l'aurai voulu, et des bienfaits auxquels je n'ai pas consenti m'arrêteront I et l'honneur à sauver d*une femme inconsidérée viendra se jeter à la traverse et tuer toute la vie de mon cerveau 1 Non, non ! ajoutât-il avec une nouvelle force, il faut être devant la hache comme Chénier, l^adame, pour ne pas aller en avant après s'être dit : Il y a quelque chose là I Non, je ne m'arrêterai pas; car ce serait plus qu'une éiégie perdue, plus qu'un dithyraiid)^ avorté!

Et puis, presque au même instant, et par une de ces transitions ordinaires dans les^ violens mouvemens de l'ame, comme s'il se fût repenti d'a?oir tant accordé à lui-même quand il avait devant lui un si

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noble exemple d'abnégation , il ooorut à madtt&e d'Auberive dont le bras était déjà passé sous cdui de Rose-Marie ; les deux femmes étaient prêtes à partir. — Hais que voulez-vous que je fasse? si je vous écoute, on dira de moi : C'est un lâche dont la parole est engagée et qui ne la dégage pas. Et savezvous ce qu'on ajoutera? poursuivit-il en serrant le poing avec colère comme s'il eût tenu à la goi^e celui qui lui faisait insulte, le savez-vous? On dira : Il ne la dégage pas, parce que maintenant il a trouvé la protectrice de son goût, et parce qu'elle lui fait la vie facile 1 ^ On ne le dira pas. Monsieur, répondit vivement Ange-Marie qui reprit une lueur d'espoir; on ne le dira pas, car le monde qui pourrait le dire ne vous verra plus embarrasser sa voie ; car il saura que vous êtes courageusement descendu pour monter dignement. Votre parole est engagée, dites-vous, eh lûen I vous ne la dégagerez pas ainsi. Oh ! promettezle-moi, et à ceux qui croiront vous avoir ôté l'hon- «eur prouvez que l'honneur est aussi infatigable que la calomnie ! — Mais j'ai besoin , moi, de dégager cette parole donnée, s'écria Tiburce qu'une pensée soudaine saisit au cœur, et cette pensée était celle de Donatien dont il croyait déjà entendre les rires ironiques, dont il voyait luire encore sur lui le r^ard provoquant de la veille; il faut que je la dégage, car je veux avoir le droit de donner un soufflet à quelqu'un, et tant que ma tache d'ignominie ne sera pas effiicée, on pourra me dire : Lavez-vous ! — Je sais à présent, répondit Ange-Marie avec k calme ironie d'un coeur qui pardonne et pourtant s'épanche, je

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sais ce qa'est Thonneor perdu dans un homme. Il peut faire oublier bien des choses que le cœur d'une femme n'oublie pas. Pour l'honneur perdu nous ne faisons que mourir, nous, il faut que l'homme tue... Je sais maintenant ce que fera M. Laneuville, quand l'honneur de sa maison aura été jeté en pâture au monde qui attend... vous préparez une douce joie à l'envie, Monsieur, car elle a bien des revanches à demander aux succès qui ont toujours suivi cet homme de cœuri l'épée du duel sera souvent pointée sur sa poitrine : il mourra... il doit mourir, vous le condamnez.

Alors elle s'avança vers Tiburce qui s'était arrêté immolnle comme suspendu aux lèvres de cette femme dont l'éloquence le remplissait d'émotion sans le convaincre encore.

— Et savez-vous, poursuivit-elle, ce n'est pas non plus une élégie, ce n'est pas non plus un dithyrambe que perdra le monde; c'est du pain, du pain pour tonte une population , non point du pain en espérance : depuis vingt ans il est chaque jour attendu, et chaque jour donné. Déshonorez donc M. Laneu*' ville, vous le pouvez, et vous aurez bien frappé, car il ne tombera pas des hauteurs d'un rêve, lui I

Tiburce était consterné. Il ne savait que résoudre, une lutte douloureuse se faisait au dedans de luir même. Qu'allait-il dire? qu'allaient penser de lui ces deux femmes dont il voulait conserver l'estime et dont il eût acheté l'amitié au prix de sa vie?

— Ceci est un grand débat. Madame, dit*il enfin, Pour le' finir, la délibération d'une heure n'est p^s

118 LIA TKOlfl MAUe.

MiffiMOte. Vous irai jelé pour long-temps le Irouble et le malheur dans mon ame. Je vous admire et veudrais pouvoir vous imiter; mais je ne sais encore ce qui s'agite en moil peut-être est'Ce la honte que TOUS êtes venue me faire d'être nommé ingrat ; peulhre sont-ce les derniËres convulsions de l'orgueil qui se révolte; peul-étre, continua-t-il en donnant plus de Termeté i sa voii , sont-K» les averlissemen) de la justice. Laisiex-moi donc avec moi-mftme d pardonnez-moi, Madame; pardonnez-moi aassi, pauvre enfant que j'espérais retrouver en de plus heureuses circonstances , pour les dernières paroles qn« je puisse vous dire.

Recueillies, les deux femmes écoutèrent et Tiborc* laissa tomber lentement, une à une, ces dernières paroles qui furent comme un triste adieut

Je ne promets rien.

Or, pédant que le nouveau juge de son faonncnr était soumis à de si difficiles épreuves, le cabriolet deH.Laneuville franchissait au pas de course le chemin qui conduisait à la demeure du jeune homme; car l'eicellent Industriel aussi avait formé le projet de faire changer la résolution de Tiburce. Bien qu'il y eût une sorte de parenté morale entre les deux franches natures de ces deux hommes, le moins jeune n'était pas dans une position où l'on puisse juger l'opinion avant de s'y soumellre. Four le bonbenr de sa maison , il fallait donc conserver sans la blâmiT t'a mie commune.

Nous rappellerons ici, si cette remarque était ï^h/ippée, que Harie-Laure, en allribuanl à son

LRS TKOI0 HABIB* t49

amie sa propre sollicitude, l'avait substituée en tout à elle-même, et l'ardeur de M. Laneuville, allant à sa bonne action, était d'autant plus grande qu'il pensait que madame d'Âuberive, engagée par une reconnaissance de famille, avait protégé Tiburce sans leçon-»' naître et sans même l'avoir vu.

— C'est un écervelé d'une inexorable probité, disait-il en faisant le trajet, et pourtant son héroïsme hors d'usage serait plus funeste que les méchancetés de convention. Voilà un fou que je vais aimer; maïs en attendant, empéchons-le d'agircomme il l'entend.

Tout à ses réflexions, il pressait vivement le pas de son cheval , quand, au détour de la rue des Trois- Frères, il jeta un regard sur le but où il arrivait enfin. Mais aussitôt d'un coup de bride brusque et précipité il fit tourner son cabriolet et rebroussa chemin.

n venait de voir Ânge-Marie sortant de chez Tiburce.

— Allons ! dit-il avec ce sentiment pénible dont les âmes éprouvées accueillent les plus amères déceptions de la vie, allons I ce ne sont comme les autres que deux grands comédiens, actrice qui imite la vertu, comédien qui simule les nobles sentimens ; encore d'hypocrites metteurs en scène qui ont voulu à force d*audace s'assurer les profits du vice et les honneurs de la vertu I

XU.— LK riL BOKPD.

HallK àa secrel de madame Laneavilte, si Tibnrce no pounit garder dh honteai silence sans manquer k son honneur solennel lement engagé , il ne pouvait pas noo plus abuser de la révélation qu'il derait i U généreuse démarche de madame d'Âuberive, sam se rendre coupable d'inhumanilé. Du premier coup d'ail il avait envisagé le double péril de cette sïlgatioa inexorable qui des deux côtés lui montrait une victime.

En présence du dévoûment d'Ânge-Marie, noblt femme déjà si cruellemeot compromise elle-même par le mensonge de lUarie-Laure, touché des prières de celle qui l'implorait en laveur d'une amie donl elle avait tant à se plaindre, plus ému encore ikt larmes de la simple et charmante fille qui lui denundait grâce pour cette protection discrète donl elle s'était rendue complice, Tiburce, on le sait , demeun înQeiible. Dominé en ce moment par ta pensée dece qu'il se devait k lui-même, il laissa la redoutable itcusalion suspendue, menaçante comme une autre éçée de Damodés, sur l'honoeur de Harie-Laure.

Madaraa d'Âuberive, k qui le courage n'avait pas

manque Lint qu'elle crut pouvoir plaider avecsuccès

la cause de son amie, ne se sentit pas la force d'aller

raconter à celle-ci son entretien avec Tiburce; elle

'û écrire c« désolant billet :'

USB TBiHS HABIB. 1SS1

ex Je l'ai vu» je lui ai parlé, il sait tout maintenant ; « j*aî prié, il n'a rien promis. »

Non, Tiburce n'avait rien promis. Cependant les jours se passaient, et celui qui était revenu subitement de Londres à Paris pour défendre son honneur atta-* que et pour prendre devant cinq cents personnes l'engagement sacré de payer de mystérieux bienfaits par^une publicité infamante, semblait avoir oublié son serment. Au grand déplaisir des amis du scandale, les journaux ne se hâtaient pas de proclamer un nom que Tiburce ne demandait naguère à connaître que pour le livrer flétri à ceux qui font pâture de l'infamie d'autrui. On se disait : Il fait bien attendre sa justification, ce scrupuleux jeune homme qui d'abord avait paru si pressé de reconquérir Testimç publique, fût-ce même au prix d'une ingratitude; cette noble indignation dont il a fait tant de bruit va-t-elle donc demeurer isans résultat, et ne doit-il rester h Tiburce que le ridicule d'avoir fait un éclat inutile? — Ainsi parlait le monde; on savait que Tiburce n'était pas retourné à Londres, et chaque jour ses ennemis et les désœuvrés s'attendaient à le voir paraître traînant avec lui ce nom de femme qu'il devait exposer au pilori de la société pour que chacun pût à loisir jeter sur lui l'injure et le mépris, mais chaque jour l'attente des méchans et des oisifs était trompée.

Que faisait-il donc, et pourquoi ne se montrait-il plus nulle part, lui qu'on espérait revoir partout?

Lorsque, resté seul avec lui-même, Tiburce, qui avait vu partir Rose-Marie et madame d'Auberive

\W u» noi8 luiiBi

sans leur donner un mot de consolation od d'espérance, fut obligé de reconnaître qo'anè mahi ffrolec- Irice l'avait cdnduit au but qifil s'était flatté d'attéladre seul, honteux alors d'avoir dft à des moyens occultes ce qu'il avait espéré obtenir par son méritp, il crui que sa dignité lui faisait un devoir de se dessaisir définitivement de l'emploi qui lui avait été accordé de la sorte. Ainsi , an lien de poursuivre hardiment sa carrière, quitte à justifie^ la favear da pouvoir à force de mérite, sa vanité prompte à s'efforoucher lui conseilla de renoncer à mie mission honorable dont le ministre ne songeait pas à le déposséder.

— Quand on ne peut se maintenir avec éclat au premier rang, se disait-il en écrivant au présideot du conseil, il faut cacher sa vie h tous les yeux : ou briller ou dispafiattre , voilà quelle est ma destinée. Un homme tel que mol n'est pas fait pour le deœijoiur, mifui vaut pour lui la nuit complète.

L'aveuglement de l'orgueil était si complet chez Tiburce, que même en sacrifiant son avenir au repos de Marie-Laure^ il ne voulut pas s'avouer que le désir de sauver l'honneur de sa protectrice devait compter pour quelque chose dans la résolution qu'il avait prise de disparaître de la scène du monde; ainsi il se flattait de n'obéir qu'à un mouvement de fierté naturelle, et c'est à une inspiration généreuse qu'il cédait^

— 01e n'aura pas de remerctmens à m'adresser, pensa Tiburce, car ce n'est pas l'întérét que je lai porte, mais le dégoût que m'inspire l'intrigue, qui

LBd TB018 HABIB. 1)15

ri^le ma conduite; quand le mérite a besoin d'em^ ployer les mêmes ruses et de se heurter aux mêmes bassesses que la nullité pour se faire jour, Thonnéte ftomme doit laisser le champ libre aux ambitions sans pudeur et mettre sa gloire à demeurer inconuu. Ijo'ils s'agitent donc là-haut dans leur fange lumi-<> neuse, ma véritable place est au milieu des ténèbres.

Nous Verrons bientôt que ce qu'il nommait ténèbres n'était fien moins qu'une douce lumière qui Vatlirait vers elle à son insu.

Grâce* à l'appui du digne homme qui, une fois déjà, était venu à son secours, Tiburce aurait pu retrouver dans de modestes travaux des ressources semblables à celles qui lui avaient été offertes par le passé; mais il repoussa l'idée d'aVoir dé nouveau recours à son vieil ami. Toute protection lui était devenue suspecte, depuis que celle de madame Laneuviile avait donné à sa vanité un si grave démenti, qu'il s'était cru même forcé de descendre dans sa propre estime. Il ne voulait plus du titre insultant de protégé; il ne voulait pas non plus que ceux qui avaient été témoins de sa fortune passagère fussent spectateurs de sa chute rapide. Aussi Tiburce pensa que le premier soin qu'il devait prendre pour dérober sa vie à la malicieuse curiosité des envieux et à la pitié non moins blessante des braves gens qui avaient pu s'intéressera lui, c'était de quitter au plus tôt la maison qu'il habitait. Se gardant bien de laisser deviner le motif injurieux qui l'obligeait à changer de demeure, il conserva même avec tant d'aplomb son apparence d'homme heureux en priant madame

184 LU TSOU MAIIB.

Monchenotte d'accepter son congé, que li pôcAère^ trompée sur la véritable casse du départ de son je«sD<| locataire.luidit : Je comprends; dans votre ooovdM position vous ne pouvez pas vous conteoter de DOlrvj petit logement du troisième; il vous (àuLmieaicjtic^ ça A présent; mais si Monsieur voulait seulement pa^ tienter jusqu'au terme prochain, j'ai mon precùeri qui ferait liien soD affaire. — Grand merci, répoMlit Tiburce; roettei écriteau, et quant à mon raobifier.| je l'abandonne à ceux qui viendront le réclama. Si i personne ne se présente, vous serez libre dans quel- 1 que teropa d'en faire ce qu'il vous plaira. Demain je vous remettrai toutes mes clés. |

Surprise, puis émerveilléede tant de générosité, la l portière demanda : Est-ce que Monsieur quitte Paris? — C'est possible, repartit Ti bu rce qui ne sesenlait I rien moins que disposé à répondre positiv^nent i ta , questionneuse. 1

Comme l'un était résolu à garder obstiuémeot le silence sur ses projets, l'autre avait naturellement le droit de promener sou esprit de supposition en supposition, et de l'amener ainsi jusqu'aux conjecions I les plus absurdes. Voici en résumé à quelle fables'ar- ! rèta le génie inventif de madame Muuchenotte.

— Mon jeune locataire est joli garçon, donc les conquêtes ne doivent pas lui manquer; durant son ' dernier voyage il a fait connaissance à l'étranga-, d'une noble et riche héritière; il s'agit d'une prin- : cesse peul-Ëlre qui ne demande pas mieus que de 1 l'époiiser.Lesjeunes gens se conviennent, les familles I ne peuvciil pas manquer de s'entendre, et comme i

LIS TB0I8 HABIB. 1t$5

M. Tiburce doit sans doute se fixer dans le pays de sa femme, il est revaiu tout exprès à Paris pour me donner congé de son logement et faire cadeau de ses meubles à quelqu'un.

Ce que la bonne femme se disait à elle-même, elle s'empressa d'aller le raconter à son voisinage; mais en prenant soin de ne pas ajouter qu'elle parlait seulement par supposition. Elle fit part de sa découverte à ses amies et connaissances comme d'une confidence que son locataire du troisième lui avait faite, de sorte que, le soir même, d'un bout à l'autre du quar* tier Saint-Lazare chacun se répélait que M. Tiburce Jourdan, dernièrement ambassadeur extraordinaire près la cour de Londres, avait fait la conquête d'une princesse étrangère et qu'il se disposait à demander quittance de son loyer pour ensuite se retirer, libre de tous soins , dans la principauté que la future lui apportait en mariage.

Quand la fille et la nièce de madame Mouchenotte revinrent de l'atelier de couture après leur journée de travail, elles apprirent nécessairement la nouvelle du jour, et bien renseignées par la portière, elles n'eurent rien de plus pressé que d'aller en parler à Rose-Marie.

Ce que madame d'Auberive lui avait dit la veille touchant le retour précipité de Tiburce, la scène pénible dont elle avait été témoin chez celui-ci, devaient mal s'accorder dans son esprit avec le roman imaginé par madame Mouchenotte. Elle écouta sans émotion le récit de l'amour supposé de son protégé pour la princesse étrangère; le souvenir de plus d'un doux

IKS LU mois UME.

n^rd qu'il loi avait adressé, même au moroeat oâ il répondait avec une Ternielé craelle i la supplianle Ange-Marie, provoquait un sourire d'incrcdnlilé à mesure que ses jennes complices lui détaillaient les avantages de l'illustre alliance qa'il allait contracter au loin ; mais quand on lui parla du départ prochain deTîburce, alors son sourire s'eBaça, et, perdant toute prudence , elle laissa éclater hautement l'inquiétude qui venait de s'emparer d'elle.

•» Mon Dieu I s'écria ftose-Harie, s'il quille votre maison, c'estfini, le voilé perdu pour moi; comment aurai-je de ses nouvelles maintenant qu'il ne vous sera plus possible de m'en donner?

Florenlioeet Julie, qui ne savaient des secrets de Rose-Harie que ce qu'elle avait bien voulu leur confier, la regardèrent avec étonnement.

— Comment, de ses nouvelles? dit la nièce de madame Houchenolte, mais nous comptons bien sur loi pour en avoir k présent : ça te sera facile, car lu en recevras sans doute par sa tante de Lyon avec qui Id es en correspondance.

Cette réplique rappela heureusement k l'imprudenle le mensonge qu'elle avait Tait pour expliquer aux deux jeunes filles tout l'inlérél qu'elle prenait à la fortune de Tiburce; elle essaya de réparer da mieux qu'elle put sa maladresse ; mais les espîj^les ■ qui elle avait afbire ne se contentaient pas d'une eicusc balbutiée avec embarras, clair-voyantes qu'elles étaient, il lear fallait mieux qu'un k peu près de vraisemblance, et la messagère de madame Laneavîlle courait grand risque de laisser échapper une

LKS TROIS MAUB. 1(17

partie da secret de sa bienfaîtriGe» quand, par bonhear pour elle, Vincent Jaredieu et Antoine Fargeau rentrèrent pour souper. L'arrivée du père de Rose- Marie et de l'honnête garçon qui continuait auprès d'elle son rMe de soupirant sans prétentions, coupa court k l'entretien des jeunes filles.

Le lendemain les deux cousines, aiguillonnées par la curiosité, revinrent chez la jeune couturière pour exiger d'elle une confession à laquelle elle n'avait échappé la veille que grâce à l'apparition soudaine de son père et de son ami ; mais cette fois Rose-Marie ne fut pas prise au dépourvu.

— Mes chères amies, leur dit-elle, oui, sans doute c'est pour moi un grand chagrin de ne plus savoir ce que va devenir ce pauvre jeune homme, mais la personne qui m'avait chargée de le surveiller a cessé de me parler de lui, depuis que mes soins ne lui sont pins nécessaires, et la distance qui nous sépare, cette personne et moi , ne me permet pas à l'avenir de m'informer auprès d'elle du sort de M, Tiburce Jourdan.

A ces paroles, les demoiselles Moucbenotte se récrièrent contre le silence de cette tante de Lyon, car la confidente de madame Laneuville ne leur avait pas dit un autre nom; elles la taxèrent d'ingratitude, mais Rose-Marie, pour en finir avec une conversation qu'elle supportait péniblement, répliqua : Je n'ai pas de reproches à &ire à celle qui m'a employée : si j'ai rempli ma mission avec zèle, elle m'a généreusement payée; je n'ai rien à réclamer de plus.

)ja jeune oi^vrière ne mentait pas ; ^n petit loge?

160 un nais muib. i

son repos de b démarche que madame d'Aubenn I lui avait fait Taire deux Jours auparavanL Certes il;l eut pour son pauvre cœur du graod sujet de c3lmi| dans l'engagement que prirent les deux cousines de j ne point parler d'elle ï Tiburce ; et pourtant à peiwl celles-ci étaient-elles parties, que Rase-Marie k nprochail d'avoir exigé d'dles cetl« promasse ; la po^ sé« de ne plus avoir aucune occasion de s'inroimer dr Tiburce, celte séparation sans terme prévu, éïaoàk \ peut-être, qui la menaçait, troubla sa raison ïn point qu'elle Tut pris de courir après l'officieuse i|i loi avait offert «es services; elleanrait voulu pounÀt lui dire ; Je te rends ta parole, fais pour moi toute que ton amitié t'inspirera ; je ne crains plus qu'uni' chose, c'est de vivre dans l'ignorance de son sort.- Par bonheur elle résista à sa mauvaise inspiration: mais celle idée folle ns fut pas la seule qui lui pKs par la tète. Ce soir>là, par exemple, elle conçut \i projet insensé d'envoysr son père, sous le premin prétexte venu, chez madame Houchenotte ; elle ilb tnéme jusqu'à vouloir exiger d'inloine Fargesu qu'il se rendit, dès le lendemain matin, rue Saint-Laure, et qu'il guettât le départ de Tiburce; qu'il le suitli afin de venir ensuite lui faire part de son espionnage. Elle ne pensa enfin qu'à des choses impossibles, elle s'en voulait d'y penser, et elle en voulait aux aulrti de ce qu'ils ne devinaient pas le sujet de son troubk et de sa tristesse.

Le père Juredien, qui avait pour sa fille cette tendresse grossière que nous savons, ne faisait que répéter tout en prenant son repas du soir : En vérité

LES TROIS MAUIB. 161

du Seigneur, c'est à se damner le corps et Tame; qu'est-ce qu'elle peut avoir cette chienne d'enfantlà I en voilà- l-il des allées et des venues dans la chambre et des soupirs à se crever le cœur; est-ce que lu as perdu de l'argent? est-ce que les pratiques t'ont dit des sottises? voyons, parle; où ça que tu as mal?

Rose-Marie ne répondait rien, elle allait et venait de plus belle et ses soupirs ne discontinuaient pas. Antoine Fargeau, tout aussi tourmenté que le père de Rose-Marie, mais plus timide, n'osait l'interroger; seulement il ne la quittait pas des yeux, et quand les regards de la jeune fille s'arrêtaient sur les siens, le brave garçon semblait lui dire : Je souffre de votre silence ; ayez confiance en moi, vous ne vous en repentirez pas.

— Au bout du compte, s'écria Vincent Juredieu en repoussant son assiette et en jetant sa cuiller sur la table, ça ne peut pas marcher sur ce pied-là; avec toutes les giries que tu nous fais, je ne suis plus k mon article ; ça me tarabuste l'esprit, je ne sais pas ce que je mange; il faut s'expliquer rondement : qu'estce que tu as? — Ne faites pas attention, mon père, soupez toujours. — Oui, souper î murmura le père Juredieu, avec ça que c'est commode devant un viâge comme le lien; mais nom d'un...! ajouta-t-4l en se levant de table et en allant vers sa fille, je saurai ce que tu as; ou bien... il s'arrêta, retenu par Antoine Fargeau qui le força de se rasseoir* — • Allons donci père Juredieu, lui dit-il, à quoi que ça sert de vous enlever comme un ballon? et si mam'zelle Rose-Marie 2 11

esl indisposée, est-ce que vous avez le droil de vous fâcher contre elle pour ça? — Indisposée I malade! répéta le bourru avec une inquiétude qui témoignait de son amour paternel plus sincère que délicat. — Sans doute je le suis, reprit Rose-Marie; il vous est i)ien facile de voir que je souffre. — Eh bien I alors, va te coucher et que ça finisse.

Dans cette brusque réponse il était facile de démêler le tendre intérêt qui Favail dictée. Le père Joredieu ne se piquait pas d'une urbanité parfaite : c'était un fruit sauvage dont Tenveloppe amère rcnfernac une chair savoureuse, on pouvait être rebuté par la grossièreté de la forme, mais il fallait rendre justice au mérite du fond.

Rose-Marie ne se méprit pas sur la bonne intention de son père, quand il lui conseilla ainsi d'aller prendre du repos, et comme elle ne voulait pas être pins long-temps en butte aux questions de Vincent Juredieu et aux regards supplians d'Antoine Fargeau, ell€ profita du prétexte qui lui avait été inspiré par ic jeune ébéniste pour se retirer dans sa chambre.

Au moment où la jeune fille prenait congé de luii le père Juredieu la retint.

-—Ah çà! pas d'enfantillage, lui dit-il; si tu te sens malade, il faut le dire. Le médecin n'est pas loin : on peut le faire venir ; je n'entends pas que tu badines avec ta santé. — Soyez sans crainte, répondit-elle, la nuit me remettra, et je n'y penserai plus demain.

Quelle n'uil de deuil! quelle triste journée la suivit! pas un moment de sommeil, et à chaque hcuic

LKS TROIS HABIE. 1C9

lu jour une nouvelle resolution lui faisait quitter >on ouvrage ; elle voulait aller sMnformer du moment Je ce fatal départ; s'assurer du chemin que Tiburce nnit pris, et, sur le plus léger renseignement, se mettre à sa recherche. Déjà une fois, il y avait queli\ue temps de cela, elle avait eu la douleur de se dire: 11 est |)arti I mais alors il était un point dans le ciel qu'elle pouvait regarder en se disant : C'est par-là que ioil aller ma pensée. Maintenant son cœur se perdait lians rimmensité, sans qu'il lui fût possible de s'o* rienlcr. En ce temps- là, il lui restait madame Laneuvilleà qui elle pouvait parler de lui ; maintenant elle n'avait plus personne. Absorbée dans ses pénibles réflexions, Rose-Marie ne pouvait Ven distraire pour re[)ondre aux jeunes ûlles qui travaillaient sous ses ordres, et le soir son père Teùt retrouvée aussi triste et aussi souffrante que la veille, si, vers la tombée du jour, un projet audacieux ne fût venu lui sourire et rafraîchir un peu sa tète brûlante.

— J'aurai de ses nouvelles. Julie avait raison : je puis en demander à la tante Sophie ; demain, à mon réveil, je lui écrirai. Pauvre femme! elle aime tant son enfant d'adoptiou ; elle comprendra qu'on puisse s'intéresser à lui, et, j'en suis certaine, elle ne refusera pas de me répondre.

Kose-Marie, soutenue par la conûante témérité d*un amour qui puise son audace dans son innocence, ne sentit sa conscience aucunement troublée à la pensée U'enlrer en correspondance avec la tante Sophie à propos de l'iburce; et, lorsqu'à l'heure accoutumée k père Juredieu revint, accompagné, cela va sans

164 LRS TBOn MABIC.

dire, d'Antoine Fargcau, toujours fidèle h ses visites du soir, ia jeune Hlle, qui savait mainlenanl comment ressouder la cbainc brisée de ses rapports avec Tiburce, fut d'une humeur charmante. Elle accueillit son père et le bon garçon de la meilleure grâce du monde; au lieu du visage triste, de Tinquiéludc et des soupirs de la veille, c'était un sourire continuel, c'était l'empressement le plus joyeux; le bonheur était empreint dans tous ses traits et elle avait des élans de gaité si naturels, que force était aux autres d'y prendre part, alors même que ceux-ci ne les com> prenaient pas.

— Voyez donc cette gueuse d'enfant-là, disait le père Juredieu, vofci bien une autre histoire à présent! hier c'était une mine à porter le diable en terre, aujourd'hui ne dirait-on pas qu'elle l'a au corps? Va-lu finir avec les rires et tes chansons? — Laissez-la rire et chanter tout à son aise, interrompit le jeune ébéniste; ça vaut bien mieux que de la voir triste et malade comme hier. ~- Je crois bien ! ça fait souper de meilleur cœur. — C'est vrai, pauvre père ! dit Rose-Marie; je m'en suis aperçue : vous n'avez presque rien pris hier au soir. — Qu'est-ce que ça te regarde? je mange quand ça me plait; ça n'est pas à toi à me compter les morceaux, j'espère!

Le bonhomme Juredieu, honteux de pouvoir être convaincu de sensibilité, avait repris ce ton de méchante humeur avec lequel il ne parvenait pas, quoi qu'il en eût, à gâter ce qu'il y avait de bon en lui.

— Oui, froncez bien les sourcils, faites votre grosse

LCS TROIS MARIE. lo^i

voix, loi dit Rosc-Marîe en s'appuyant au dos de sa chaise et en lui prenant le front à deux mains, on n'est pas votre dupe : vous aimez votre fille. — Allons, laisse-moi tranquille!

Et il allait, suivant son habitude, faire suivre ces paroles d'un gros juron ; mais les charmantes petites mains de Rose -Marie arrêtèrent le blasphème prêt à gronder; le père Juredieu eut bouche close, et un bon baiser filial, contre lequel il se défendait encore^ même après l'avoir reçu, le punit de sa mauvaise intention.

— Voyons, dites, n'est-ce pas que vous l'aimez un p?u cette petite Rose-Marie qui vous fait endèver? demanda- t-el le gniment. — Qu'est-ce qui te dit le contraire? — Et qui est-ce qui pourrait ne pas vous aimer? ajouta Antoine Fargeau, heureux de se mettre en tiers dans cette petite scène de famille.

Vincent Juredieu le regarda comme s'il eût été étonné de sa vivacité à saisir un à propos favorable aux projets de son amour.

— A la bonne heure ! dit le bonhomme, voilà enfin que tu te lances, continue.

Antoine Fargeau s'inlimidant à mesure que le père de Rose-Marie l'encourageait, finit par ne plus oser parler.

— Mais quand on te dit de continuer, reprit le bourru; va donc, animal! fais-lui ta déclaration, puisque ça te tient tant au cœur, tu vois bien qu'elle t'attend.

Rose-Marie, à ce mot de déclaration, avait senti foute sa gaité s'évanouir ; elle baissa les yeux et at-

160 LRS TROIS MAam.

tendit, maïs nvec lerreur, qu'un premier mot il'n-

mnur snrilt de la bouche d'AnIninc F.irgenu.

Heureuseir.cnl, elle n'eut pas à subir le malheiii qu'elle redoutait ; car le pauvre garrnn, de plus en plus tronhlc par les inslances du père, coupa court i son propre embarras en disant: Tenez, franchemen'. père Jurediuu , on ne peut pas s'expliquer denni vous; ïnus tnegèneï pour parler; je me sentirai plus h mon aise quand vous ne serez plus là. — Ne Taui- ■I pas que je m'en aille souper à la cuisine pour i' faire pinisir? — Non, ce n'est pas la peine de tous déranger ; remettons ça k plus tard, quand l'occasiuii s'en trouvera: ra ne presse pas. i

Le bonhomme murmura tout bas : L'imbéeilrl! Quant à Rose-Marie, elle ne put se défendre d'adre-' ser un regard de reconnaissance au jeune ébénisb; le dangereux moyen qu'elle prit pour leremorcicrdr son silence l'eût iiifiijlliblcmcnl décidé à parler, sani la présence de Vincent Juredieu, qai lui frrmailli liouchc.

Ainsi se passa celle soirée. Rose-Marie, rciilm dans sa chambre, ne songea plus qu'à la lettre qu'elle défait adresser le lendemain à la mère d'adoption lir Tiburce; la rcdaclion lui en paraissait assex dilficile pour qu'elle eût besoii) d'y réfléchir long- temps a tant de prendre la plume; malgré sun insomnie de la nuii dernière, elle veilla encore une parlie de cetle-ci; mais si elle fatigua son esprit a tourner et à retourner SCS phrases, pour donnera sa curiosité le sens le plu^ «lelicat, du moins son cœur se sentit soulagé. Quant), aiirès un long travail de la pensée, elle eut acbcu'

LES TBO» MARIB. ÏQl

intérîeurcincnt sa lettre à la tante Sophie, elle la rél>éta encore une fois de mémoire, et, bien certaine de ne pas en oublier un mot à son réveil, elle s'endormît.

Au petit jour Rose-Marie était sur pied. Elle ap* procba une table de sa fenêtre qui donnait sur la cour de la maison, juste en face d'un petit logement depuis long-temps inoccupé ; elle prépara son papier et se . posa convenablement pour écrire. Déjà sa plume, qui tremblait bien un peu dans ses doigts, avait tracé le premier mot de cette lettre tant rêvée, quand le bruit d'une fenêtre qui s'ouvrait attira son attention : c'était celle du logement qu'elle avait pour vis-à-vis.

— Quelqu'un demeure donc là? se demanda-trclle en levant les yeux.

Le nouveau locataire parut; Rose-Marie, muette de surprise, laissa tomber sa plume : elle avait reconnu Tiburce.

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