XXIII. — FIAT LUX
— Elle était là , elle sait que je l'aime I c'est maintenanl surtout que je dois partir. Ainsi disait Tiburce en sortant de chez madame d'Aul)erivc.
LES TROIS HARIR. 189
Soutenu par une généreuse pensée, il s'éloignait rapidement, mais non sans remercier tout bas la deslinée qui avait voulu que Marie-T^aure put Ten tendre, le jour où, dans toute Teffusion de son cœur, il avait parlé d'elle à une autre, comme il s'en parlait si sou* vent à lui-même, il s'éloignait, disons-nous, mais soudain une idée qui surgit l'arrêta. Tiburce hésita un moment avant de céder au désir imprudent peutêtre qui le dominait alors; mais bientôt, obéissant à la douce et invincible force qui l'attirait, il revint sur ses pas et se tint discrètement aux aguets, non loin de la maison d'Ange -Marie.
— D'ici, se dit-il, je la verrai sortir de chez son
amie; d'ici je pourrai étudier dans l'expression de
son visage, dans sa démarche même, le sentiment qui
l'agite depuis qu'elle sait bien que ce n'est pas le
hasard, mais ma volonté qui m'amène tous les jours
sur son chemin. Oh I sans doute, elle sait cela main-
•tenant; car, ne m'eùt-elle pas entendu tout à l'heure,
madame d'Auberive a dû le lui redire aussitôt après
mon départ. Mon Dieu ! ajouta-t-il, s'il m'était donné
de lire dans ses yeux qu'elle s'intéresse à mon amour,
cette ambition de l'ame, comme autrefois elle s'est
intéressée à mon désir ambitieux de renommée, cette
fièvre du cerveau I s'il en était ainsi, je n'aurais plus
de regrets à donner au passé; le poids insupportable
de ma condition obscure me deviendrait léger; je
pourrais partir avec joie; car j'emporterais d'ici assez
de bonheur, assez de gloire!
Le rêveur fut distrait de ce vif entretien avec luimême, par un bruit semblable à celui d'un signal
190 LSS TBOIS MARIE.
que se seraient donné deax personnes à quelques pas de lui. Ce braîti que le calme accoutumé de la me ilans laquelle il se trouvait rendait parfaitement distinct, le 6t se retourner subitement vers le point d'où il avait cru entendre partir le signal; mais les gens qui venaient de s'appeler et de se répondre avaient tout k coup disparu. Ceci ne causa nulle inquiétude à Tiburce : Je me serai trompé, pensa-t-îl, et il se remit dans sa première attitude, l'œil toujours en éveil sur la porte d'Ânge-Marie. Quelques instans après, un nouvel incident vint l'interrompre, pour la seconde fois, dans son examen attentif.
De l'extrémité opposée de la rue, Tiburce vit venir h lui un homme, un commissionnaire qui marchait d'un pas incertain, comme lorsque nous cherchons à découvrir une adresse dans un quartier qui ne nous est pas familier. Le commissionnaire vira de droite à gauche, il tourna deux fois sur lui-même et vint ensuite, en se dandinant, se poster devant notre guetteur contrarié. Il lui sourit avec une sorte de niaiserie étudiée; mais, en même temps, il le regardait avec une si scrupuleuse attention, qu'on eût dit que cet homme avait intérêt à se peindre si bien les traits de Tiburce dans la mémoire, qu'il ne lui fût plus possible de les oublier à l'avenir.
— C'est assez me dévisager, dit Tiburce en le repoussant, passez votre chemin, bonhomme, ou , si vous avez quelque chose à me dire, expliquez-vous. — Excusez, bourgeois, reprit le commissionnaire en lui montrant la suscription d'un billet qu'il venait de tirer de la poche de sa veste, je voulais tout
bonnement VOUS demander si vous pourriec m'indiqucr l'adresse qu'il y a là-dessus.
L'écriture du billet était k peine séchée, le cachet encore humide; Tiburce ne remarqua rien de tout cela; frappé seulement du nom qu'il avait sous les yeux, il fit à part soi la réflexion suivante : Ce châle que tout à l'heure j'ai cru reconnaître, si ce n'élait pas celui de madame Laneuville ! si, trompé par une ressemblance, j'avais trop présumé de ma fortune! peut-être est-ce vainement que j'attends ici Marie- Laure; au surplus, cet homme me le dira : il va chez madame d'Auberive; je vais savoir bientôt si je n'ai eu qu'une folle illusion.
Campé droit sur ses jambes, les bras croisés, mais ne cessant d'examiner curieusement Tiburce, le commissionnaire attendait toujours, et il ne s'impatientait pas d'attendre.
— Pardon, mon ami, dit le distrait en lui rendant sa lettre, madame la vicomtesse d'Auberive demeure ici près, en face, la troisième porte cochère à votre droite.
Bien renseigné, le cpmmissfonnaire allait traverser la rue, Tiburce le retint.
— Encore un mot, brave homme, faites-moi le plaisir de vous informer auprès du concierge de l'hôtel si madame d'Auberive est seule.
Il accompagna sa prière d'une offrande qui donna au pli du sourire de son messager une expression intelligente, comme s'il eût voulu dire : Bon I bon ! je comprends ; Monsieur ne peut entrer chez Madame que lorsqu'il n'y a personne; suffît! on connaît ça. Et il s'éloigna.
193 Ltt nots lUBii.
Ccmine il l'avait etpéré, Tiburce ne larda pas i savoir, grâce au cummissiunnaire, qu'il j avait redlemenL quelqu'un chez la vicomtesse d'Âaberivc. A peine le fidèle rapporiciir avait-il rendu sa réponse et tourné les talons, que Marie-Laure, sorlant de chei son amie, fut aperçue par celui qui ne demandiit qu'à l'entrevoir une dernière fois. Hais quand il l'eiit revue, il lui fallut s'armer de bien du courage poar résister au désir decourirà elle et de lui répéterM qu'il avait dit à Ânge-Marie. — Puisque je dois partir ce soir, se disait Tiburce, pourquoi me refiiserais-je le bonheur de lui apprendre que jusqu'au drrnier instant je l'ai cherchée; il faut qu'elle le sache, il le but absolument. Et voilà notre audacieux qui, ODbliant toute réserve, toute prudence, fait cinquante pas eu avant, traverse la rue et revient ensuite sor sa route afm de se croiser avec Uarie-Laure et de lai jeter, en passant, son premier mot d'amour dans na adieu. Il avance, elle l'a reconnu ; il avance toajoun, mais, elle, la force lui manque pour poursuivre son chemin. Elle est pâle, elle soutTre, elle a pleuré : Ici, partout, aujourd'hui &. toujours, à vous, Hadame, rien qu'a vous! lui dit Titiurce quand il est près d'elle. — La mamau Sophie ne sera pas oubliée, balbutie Marie-Laure en abaissant chastenieni son voile, et tons deus se sont séparés pour ne plus se revoir.
Ne plus se revoir! Ni l'un ni l'autre, après ce rapide instant où leurs voin enfin s'étaient répondues, ne pouvait croire que ce fût possible.
— Nonl murmurait Tiburce en suivant i longue (lislunco celle dont maintenant il ne pouvait ni ne
voulait plus se séparer, non je n'avais pas le droit de disposer de mon avenir sans son aveu ; ce n'est pas à moi, c'est à elle seule que j'appartiens. La vie qu'elle in*a faite, je dois l'accepter et la subir sans me plaindre : aimer Marie, ne rien espérer? et la revoir furtivement, à la dérobée, tous les jours, voilà ma destinée désormais, elle est assez belle encore; je n'en veux pas d'autre.
Chemin faisant, madame Laneuville avait souvent regardé en arrière, et, à chaque fois qu'elle s'était retournée, elle avait aperçu l'imprudent qui ne la quittait pas des yeux. Cruellement tourmentée de sa persistance à la suivre, la jeune femme, sans oser espérer que Tiburce.la voudrait comprendre, étendit vivement la main, comme pour lui indiquer, par ce geste rapide, qu'il eût à prendre une autre roule que la sienne. Si Marie-Laure n'avait voulu qu'essayer sa puissance sur Tihurce, elle aurait pu être fière du succès de son épreuve; car l'obéissance avait tout aussitôt répondu au commandement. Mais ce u'était pas un ordre, c'était une prière qu'elle avait adressée à son aventureux protégé , et il était temps qu'elle prit ce parti désespéré : la pauvre jeune femme, de plus en plus émue, et s'efiTrayant des mouvemens de son cœur depuis qu'elle avait entendu Tiburce, depuis qu'elle lui avait parlé, se sentait à chaque pas prête à défaillir, et elle ne voulait pas qu'il s'aperçût de sa faiblesse : il serait venu à son secours , sans doute, il aurait voulu la protéger, lui servir d'appui. — Oh ! non , que jamais la main de Tiburce ne touche la mienne, disait-elle, c'est bien assez du 2 13
1 94 LUS raOIS MABIE.
retenlissemenl dé sa voix pour troubler ma raison. Docile à la volonté de Maric-Laure, il s'était donc décidé à suivre un autre chemin. Il allait réfléchissant aux moyens qu'il pourrait prendre pour rompre avec le négociant américain qui devait l'expédier à New- York, lorsque rencontra de nouveau le commissionnaire qui s'était adressé à lui pour trouver la demeure d'Ânge-Marie. Ce dernier ne vit pas ou parut ne pas voir Tiburce. Singulier hasard I pensa le jeune homme, et il poursuivit sa course. A quelques pas de là, comme il marchait tête baissée et toujours préoccupé de son voyage devenu impossible, sa vue s'arrêta sur les deux fragmens d'une lettre qui devait avoir été déchirée depuis peu d'instans, car nul encore n'avait mis le pied dessus. Une indiscrétion machinale le fit se baisser et ramasser ce papier pour en rapprocher les morceaux et en parcourir le contenu. Ija lettre supposée était en blanc. Tibnrce tourna le double feuillet, hasard plus singulier encofe que sa dernière rencontre avec le commissionnaire : celle missive muette était aussi à l'adresse de la vicomtesse d'Auberive, et les caractères tracés sur le pli lui parurent semblables en tous points à ceux qu'il avait remarqués sur l'autre lettre» — L'autre ou la même peut-être, dit^il intrigué de cette circonstance qui devait nécessairement le porter à réfléchir* Que signifie cela ? une lettre en blanc , une lettre que l'on va porter dans le faubourg du Roule et que je retrouve déchirée à l'entrée du Palais-Royal, et encore, déchi^ rée^ c'est supposable, par celui-là même qui avait été chargé de la remettre à son adresse. Si je le retrouve
LK8 nOIS MAlHB* 19«S
jamais, le Piémontais qui fait si étrangement les commissions qu'on lui donné, je ne le tiendrai quitte que lorsqu'il m'aura expliqué ce mystère*
Certes il devait le rencontrer encore cet bomme qu'il avait afierçu deux fois dans un même jour.
Tiburce ne parvint pas sans peine à faire accepter sa démission au négociant américain ; celui-^ci lui fit mille diilkultés bien flatteuses pour l'amour-' propre de l'orgueilleux, mais Tiburce ne s'y attacha que pour eu triompher : son amour pour Marie* Laure parlait plus haut que sa vanité, et repoussait toute idée de départ. Enfin le traité fut rompu, et il put reprendre son emploi de contre-maitre.
A partir de ce jour, une soi-disant fatalité qui prit bientôt le caractère d'une persécution calculée, le remit sans cesse en présence de son chercheur d'adresse. Tiburce ne pouvait sortir de la fabrique, rentrer chez lui, ou bien s'arrêter sous les fenêtres de Marie-Laure, la suivre à la promenade , se placer au parterre d'un théâtre où elle était en loge, sans que l'inévitable Piémontais ne se présentât à ses yeux, au détour d'une rue, à l'issue d'un passage, au coin d'un boulevard, ou parmi la foule qui se pressait aux portes du spectacle. Et quand Tiburce essayait d'aller à cet homme , afin de lui demander compte de leurs rencontres journalières, aussitôt celui-ci disparaissait sans qu'il fût possible ensuite de re« trouver ses traces. Vingt fois déjà, Tiburce avait lancé à sa poursuite les ouvriers placés sous ses ordres ; mais l'espion, car c'en était un, il n'y avait pas à le mettre en doute, l'espion, disons-nous, toujours
196 LBB'non marik.
plas agile que ceux qui voulaient Fatteindre, flairatl de loin le piège , devinait le danger , et parvenait à leur échapper.
— Ainsi je suis espionné , poursuivi ; mais dans quel but ? se demandait Tiburce, pourquoi surveillet-on mes démarches ? d*où vient que Ton s'attache à mes pas ? est-ce que je gène encore quelqu'un ? Je ne saurais m'y tromper : aujourd'hui, comme autrefois, une inquisition incessante scrute toutes mes actions , et c'est pour en faire peut-être encore le texte de quelque calomnie ! ainsi la vie cachée à laquelle je me suis condamné ne saurait me présenter de l'acharnement des ennemis qu'un jour de faveur a soulevés contre moi ? Voilà maintenant qu'ils fouillent dans mon humble existence d'ouvrier comme ils ont fouillé dans les misères de ma jeunesse. Estce donc aussi ma place de contre-mattre qu'ils convoitent? Oh ! non, ils n'oseraient pas l'ambitionner, eelle-Ià I se répondit Tiburce avec un juste orgueil cette fois, ils savent trop bien, les habiles qu'ils sont, que le fabricant leur serait un maître plus rude, un juge du mérite plus sévère que le pouvoir : on ne peut le tromper, lui ! et la place qu'il donne, il faut avoir et le courage et le talent de la remplir. Hais que me veulent-ils donc ? mon Dieu ! que me veulent-ils? pour me poursuivre ainsi dans l'ombre, comme si je leur cachais encore le soleil I
Ces réflexions qui ne pouvaient pas le mènera la découverte de la vérité, eurent cependant pour résultat de prouver à Tiburce qu'il devait surveiller lui-même sa conduite, et user de circonspection dans
LES THOIS HABIB. 197
SCS tentatives pour se rapprocher de Marie-Laure ; la plus grande réserve lai devenait un devoir, au moins jusqu'à ce qu'il se fût assuré de son espion, et qu'il eût appris, avec le nom de ceux qui le faisaient suivre, quel intérêt ils pouvaient avoir à exercer contre lui ce continuel ^pionnàge. Bien décidé à sacrifier même son furtif bonheur de chaque soir au repos de madame Laneuville, comme déjà il lui avait sacrifié ses glorieuses espérances, Tiburce demeura plusieurs jours sans se permettre d'autre course que celle de son logis à la fabrique et de la fabrique à son logis. Quant à l'emploi de ses soirées , Rose- Marie n'en était plus inquiète : le jeune contre-mai- Ire les passait auprès d'elle , et il ne la quittait que lorsque le père Jnredieu, endormi sur sa chaise, marmonnait en bâillant son refrain habituel de l'après-souper : £h bien, les beaux parleurs , est-ce qu'on ne va pas se coucher, aujourd'hui ?
Il ne faut pas demander si Rose- Marie était heureuse de cette assiduité; elle s'en félicitait d'autant pins, qu'elle se croyait en droit d'attribuer à une résolution courageuse qu'elle avait prise, le changement survenu dans la conduite que son ami tenait avec elle.
Disons-la cette résolution qui devait donner, mais pour bien peu de temps, une si grande joie à la petite couturière, et qui fut un si douloureux crèvecœur pour un brave et loyal garçon peu accoutumé, ainsi qu'on l'a pu remarquer, à trouver une douce réalité au bout d'une longue espérance.
D'abord , Rose-Marie s'était montrée pleine de re*
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connaissance envers Antoine Fargeao pour llieureui hasard qui avait permis au jeune ébéniste de Êiciliter à Tiburce Taccès de la maison du père Jurediea; si la gentille brune ne Fen avait pas remercié positivement , au moins lui avait-^lle témoigné par mille attentions un vif redoublement d'amitié. Lui, se doutant peu qu'il devait cela à sa connaissance renouée avec le voisin , se laissait naturellement persuader par son amour qu'il y avait eu révolution en sa faveur dans le cœur de Rose-Marie, et, tout fier de sa victoire, il disait au vieux Vincent, en se frottant les mains: Voilà que ça s'allume, ça prendra, papa beau-père, ça prendra I A son tour aussi, il deyint, non pas meilleur pour la jeune GHe, mais plus aimable et même pressant. Tant que Tiburce fut fidèle à leurs causeries du soir, causeries qui avaient presque toujours sa protectrice pour objet, tant que cela dura , disons-nous, Rose-Marie ne songea guère à prendre ombrage des petits soins et des avances réitérées du compagnon de son père ; comme elle ne s'en fâchait pas, il se croyait encouragé, et continuait de plus belle. Aveugle ! non, Rose-^Marie ne s'en fâchait pas ; mais c'est parce qu'elle n'y faisait nulle attention: elle recevait les soins d'Antoine Fargeau sans les remarquer, comme elle l'accueillait luimême sans le voir, comme elle lui répondait, enfin, sans l'avoir entendu.
Tiburce était là, et, en sa présence, tout autre que
ui disparaissait devant elle; toutes ses paroles
comme toutes ses pensées étaient pour lui; ainsi la
bonne réponse que le jeune ouvrier se glorifiait d'à-
voir reçue n'était venue à lui que par réflexion, comme vient à nous la lumière que la glace nous renvoie, et c'est toujours à Tiburce que s'adressait d'abord le gracieux sourire qui allait ensuite rayonner au cœur d'Antoine Fargeau. Mais l'assidu voisin ne devait pas tarder à prolonger de beaucoup moins ses soirées auprès de Rose-Marie ; puis il en vint à ne plus faire, chaque jour, qu'une apparition de quelques minutes chez elle. Un intérêt plus puissant que les charmantes révélations de la dévouée messagère de madame Laneuviile l'appelait ailleurs. Affligée de ce délaissement subit, Rose-Marie en voulut deviner la cause. — Qui aime s'abuse , dit quelque part leSilvio de la comédie vénitienne; — elle devait donc se méprendre sur les véritables motifs de l'é* loignement que Tiburce lui marquait. Â force de se tourmenter Tesprit, de regarder dans sa pensée, de s'interroger sur ce qui avait pu déplaire à son ami et le faire tout à coup renoncer à des entretiens qu'il avait paru rechercher avec empressement, Rose-Ma« rie s'avisa de remarquer les attentions intéressées d'Antoine Fargeau et elle en fut effrayée.
— Pourquoi donc êtes- vous ainsi avec moi aujourd'hui? on croirait, en vérité, qu'il y a eu quelque chose de dit entre nous ; pourtant vous savez bien le contraire. — Mais non , je ne sais rien , repartit le bon garçon, étourdi du reproche qu'elle lui adressait; c'est-à-dire, si , je croyais savoir ; mais d'après le ton que vous prenez avec moi , je vois bien que je m'étais trompé. — Il me semble que mon ton n'est pas plus étrange que vos façons d'agir ; si vous étiez toujours
800 LKS ntOIS MAUB.
le même, je me garderais bien de changer k votre égard. — Alors je ne comprends plus da tout, riposta Antoine Fargeau , j*agis absolument aujourd'hui comme j'agissais hier; voilà huit jours que ça dure, et c'est la première fois que vous trouveai bon de vous en fâcher.
Elle n'osa pas répondre : C'est que j'y prends garde aujourd'hui pour la première fois. Pourtant elle crut avoir trouvé dans! les dernières paroles d'Antoine Faîteau, l'énigme de la mystérieuse conduite de Tiburce. — il m'aime, pensa-t-elle, son souvenir de Londres me l'a bien prouvé; il m'aime, et par conséquent il est jaloux. Ce jeune homme lui porte ombrage, et tant que j'aurai l'air d'encourager Antoine à passer ses soirées avec nous, Tiburce ne reviendra pas;* il faut qu'il revienne !
Elle était restée pensive ; quant à Fai^au » il se livrait à de bien tristes réflexions. Le cœur gros et les yeux baissés , il se mordait les lèvres comme s'il eût voulu et s'il eût craint de parler. On comprend son hésitation : ce qu'il avait à dire devait amener une réponse décisive , et sur laquelle il ne pourrait plus y avoir à revenir.
— Mam'selle Marie, dit-il enGn après un violent effort de courage, il s'agit d'être bonne flUe avec moi;, nous pouvons causer : votre père n'est pas là. Voyons, parlez sincèrement, qu'est-ce que vous pensez de moi ? — Beaucoup de bien , M. Fargeau, aussi t'est pourquoi je suis fâchée de vous voir perdre ci un temps que vous pourriez si bien employer autres d'une autre.
LES TftOIS HABIB. 201
Le coup était porté. Ce n'avait pas été sans beau* coup de peine que Rose-Marie s'était décidée à ravir une illusion si chère à celui qui l'aimait d'un amour aussi dévoué que respectueux ; mais Antoine Fargeau lui avait demandé d'être sincère, mais dans l'esprit abusé de la jeune fille, il lui semblait que le départ de Touvrier ébéniste hâterait le retour de Tiburce, et cette dernière considération avait suffi pour qu'en plaignant l'amant éconduit , elle ne crût pas devoir se reprocher d'avoir parlé.
— Si je m'y connais bien, murmura Antoine en étouffant un soupir, ça s'appelle donner au monde son paquet ; vous vous y prenez un peu tard , Mam'selle, ajouta-t-il, mais, c'est égal, merci tout de même; ça m'apprendra à ne pas voir clair,, et à aller toujours de l'avant comme un étourneau , sans m'informer seulement si ça fait plaisir à la personne. 11 avait long-temps retenu ses larmes ; mais, à la fin , elles firent explosion, et les derniers mots qu'il voulut prononcer se perdirent dans un sanglot.
— Pauvre Antoine! dit Rose-Marie en lui adressant un regard plein de douce compassion — Oui , je comprends, ça veut dire : Vous qui ouvrez si bien ma porte à de jeunes voisins, faites-moi le plaisir de la fermer sur vous quand vous serez dehors.... mais ça ne se passera pas comme ça ! plus souvent que je ne reviendrai plus ici!.... On m'y reverra, entendezvous?... Ohl oui, on m'y reverra ! s'écria-t-il encore une fois , en prenant son chapeau. Alors il s'avança vers la jeune fille qui n'était pas moins émue que lui, puis il la contempla quelque temps d'un œil qui
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flamboyait de colère , comme s'il eût encore voulu la menacer de son retour prochain ; mais elle avait un air si désolé, qu'il ne put s'empêcher de lui tendre la . main en signe d'adieu.
— Il faut m'excuser, Mam'selle, dans ce moment je ne sais plus où j'en suis , je parle comme ça me vient , sans réfléchir : pourtant il ne faut pas vous faire un monstre de me revoir; ça sera pour plus tard, je ne sais quand, dans bien long -temps peutêtre ; mais , c'est plus fort que moi , en vous quittant aujourd'hui , je ne peux pas vous dire : Jamais I Et il sortit.
Ceci s'était passé quelques jours après la visite de Tiburce à madame d'Auberive, et justement la veille de cette grande résolution de prudence qui devait, pour un temps, faire cesser les courses du soir de notre jeune contre -maître.
• Rose-Marie ne pouvait que s'applaudir d'avoir été Cruelle envers Antoine Fargeau, puisqu'enfin Tiburce était revenu et que leurs entretiens avaient recommencé , coname si nulle cause fâcheuse n'était venue les interrompre. €ela devait durer éternellement; car après toute une semaine passée de la sorte, il n'y avait pas de raison pour qu'il en fût autrement des autres. Rose-Marie se promettait si bien de ne plus donner à Tiburce de motif de jalousie! Cependant le père Juredieu ne s'était pas accommodé facilement du renvoi de son jeune compagnon ; il avait eu , à ce sujet, une vive explication avec sa fille, et quand celle-ci, forcée d'avouer la vérité, lui eut fait part de la nécessité où elle s'était trouvée d'opter entre sou
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voisin et l'ouvrier ébéniste, peu s'en fallut que ce jour-là Vincent Juredieu ne prit , lui;, la résolution de congédier le voisin , et d'aller chercher Antoine Fargeau, pour le rétablir dans ses droits de soupirant auprès de celle qui le dédaignait.
— Si vous fdiles cela , mon père , j'en mourrai , car j'aime M. Tiburce. — En ce cas qu'il me demande ta main , ou bien je ne le reçois plus ici. — Il vous la demandera, repartit vivement la jeune fille effrayée d'ane menace que le père Vincent ne se fût pas fait faute de mettre à exécution. — Et que ça ne soit pas plus tard que ce soir, ajouta le bourru; sinon, à la porte! c'est dit, c'est entendu, tâche de t'en souvenir.
Grand fut l'embarras de Rose-Marie , lorsque Tiburce revint de la fabrique : il s'agissait de parler de mariage à celui qui ne lui avait jamais positivement parlé d'amour. Pourtant le terme accordé par Vincent Juredieu allait expirer; elle savait que le bonhonune ne revenait pas facilement sur sa parole , et que sa préférence pour Antoine Fargeau ne demandait qu'un prétexte pour se manifester hautement; il n'y avait donc pas de temps à perdre pour prévenir le malheur qu'elle redoutait. Tiburce était là, il parlait , et Rose-Marie ne l'écoutait plus que pour trouver, dans ce qu'il lui disait, le moyen d'amener la conversation sur un sujet difficile à entamer. Déjà plusieurs fois, elle avait cru saisir le biais si laborieusement cherché, et d'une voix timide, elle hasardait des paroles qui semblaient étranges à Tiburce; il croyait deviner ce que la jeune fille voulait lui dire ,
■04 LBS TBOIS aiBIB.
e( il t'éhmnait qu'elle pbt penser à lui , à lut qui pensait qu'i Harie-Laure. ToDs les soins da jeune homme avaient pour but de donner un autre tour' laconversalion; mais Rose-Marie essayait toujoun de la ramener au même point. Il y avait lutte entre eus, lutte bien pénible, interrompue par des momens de silence , durant lesquels la petite ouvrit se demandait si c'est qu'elle ne s'expliquait pas asseï clairement, tandis que de son côté, lui, il s'interrogeait pour savoir s'il avait bien le droit d'enlever j brusquement, Scelle qui l'aimait. Jusqu'à la dernière lueur d'espérance. Ils en étaient là, quand Tiburce, qui se tenait debout prés de la fenêtre , et dont le regard plongeait dans la rue, interrompit tout à coup Bose-Marie, alors que celle-ci , poussée par sa franchise naturelle, venait de lui demanderingcnuemcnl: Est-ce que vous ne me comprenez pas. M. Tiburce? — Vardon, dit-il, pardon, il faut que je vous quille: demain nous reparlerons de cela. Puis il s'élan^ vers l'escalier et disparut après avoir fermé la porte sur lui.
Interdite, la pauvre enfant demeura un mometit sans pouvoir bouger de place; mais bientàt, m voyant plus auprès d'elle celui que son cœur cherchait toujours, elle courut et l'appela ; il ne se retourna pas. Eplorée et se rappelant les dernières paroles de Tiburce, Aose-Marie lui cria : Maisécoulei-moi ; demain il ne sera plus temps I II ne répondit rien , il ne l'entendit pas, car il allait toujours, et il ne s'arrêta que lorsqu'il eut atteint le détour de la rue. TJLurce ne fuyaij pas Bose-Harie; c'est à la
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rencontre de son espion qu'il courait ainsi. Tout h Theure, à travers les vitres de la fenêtre, il l'avait aperçu rôdant autour de la maison; un moment de retard, et il pouvait encore lui échapper. Bientôt Téspion et l'espionné furent face à face.
— A nous deuxl lui dit Tiburce, en le saisissant au collet. Le commissionnaire , bien qu'il ne dût pas s'attendre k cette soudaine apparition , ne perdit cependant pas toute présence d'esprit ; à peine eut-il envisagé celui qui venait de l'apostropher ainsi, qu'il prit une attitude chancelante et balbutia des paroles sans suite, comme un homme que Fivresse du vin a privé de sa raison. Le voisinage d'un cabaret rendait sa ruse vraisemblable.
— Ah I tu sors du cabaret? reprit Tiburce en le forçant d'un bras vigoureux à se dresser en équilibre sur ses jambes ; eh bien I tu vas y rentrer. Il voulut l'entraîner, le faux ivrogne s'en défendit: Merci I balbutia-t-il; merci, bourgeois, j'en ai assez. — Ou le cabaret qui est a dix pas , ou le corps de garde qui est au bout de la rue I Choisis , où veux-tu que je te conduise?
L'homme qu'une main de fer tenait cloué , sans qu'il lui fût possible de chanceler, ne répondit que d'une voix inintelligible; mais quand il vit que Tiburce le faisant tourner sur lui-même, menaçait de l'entraîner vers le corps de garde, il indiqua de la main le chemin du cabaret.
— Allons, soit I dit Tiburce. Et enlevant de terre le cbétif, il le lança jusque devant le comptoir du marchand de vin. — Cet homme a-t-il bu tout à
S06 LBS TB(HS MAR».
rheore chez vous? demanda le vigoureux coDtremaître eo désignant au cabaretier le Piémontais dont les dents claquaient moins de Gèvre que de peur. - Non<, il n'a £ût qu'entrer et sortir sans rien prendre. — C'est bien, ouvrez-nous un cabinet particulier, apportez une bouteille et deux verres, servez proœp* temeut, et laissez-nous.
Le pauvre gueux aurait bien voulu pouvoir se soustraire à l'invitation ; mais au mouvement qu'il Qt pour échapper à Tiburce , le bras solide dont il venait de sentir la lerribte étreinte se raidit de nouveau contre lui, et il ne put faire entendre que quelques grognemens sourds auxquels Tiburce répondit en jetant une pièce d'argent sur le comptoir.
—Que t'importe? lu vois bien que c'est moi qui paie.
Gomme la réplique était impossible avec un convive qui paraissait si peu disposé à tenir compte des objections, force fut donc au Piémontais de se laisser conduire et de s'attabler comme Tiburce le voulait. Quand ils furent assis et seuls tous deux : Bois d'abord, lui dit Tiburce; bois pour te remettre de ta frayeur, et puis parle , misérable espion I parle, ou sinon je te livre à la justice qui sauf a bien te délier la langue.
Pressé par l'effroi , le commissionnaire repartit ' Ayez pitié de moi, M. Jourdan, je suis un père de famille, ne me faites pas perdre ma médaille.— Ceia dépendra de ta franchise ; et avant tout, toi qui sais si bien mon nom, tu vas me dire celui de l'autre infâme qui te paie pour surveiller mes démarches et me suivre pas à pas.
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Le commissionnaire hésitait; Tiburce se leva » et, GxanI sur lui un regard menaçant, il le prit de nouveau au collet.
— Songes^y, la préfecture de police n*est pas Ijoin ; tu n'as pas d'autre alternative : ou la justice qui ne le ménagera pas, ou ton pardon. — Grâce I je p:irlerai , je vous le promets ; je vais parler. — Décide-toi donc sur-le-champ ! dit le jeune conlre-mailre en le recloaant sur son siège.
 peine remis de cette dernière émotion» le commissionnaire prit d'une main tremblante le verre qui était placé devant lui et le vida d'un trait en roulant ses gros yeux gris, comme pour éviter le regard toujours terriûanl de Tiburce.
— £h bien I commenceras-tu? ce nom, ce.nom» il me le faut I
L'espion, ayant donné un peu de courage à sa fran^ chise, se décida à parler.
Tiburce n'avait demandé qu'un nom, on lui en livra deux. C'étaient ceux des mêmes calomniateurs qui l'avaient jadis poursuivi à Londres. Le mystère de la lettre à madame d'Âuberive lui fut aussi expliqué. Ses ennemis, qu'un intérêt caché portait à le liarceler encore, avaient imaginé cette ruse pour que leur agent eût occasion de regarder Tiburce de près» ifin qu'à l'avenir il fût toujours sûr de le bien re- [x>nnaiire. Les révélations du Piémontais ne pouffaient Élire pénétrer le jeune contre-maitre bien ivant dans Fintrigue de ses ennemis ; il ne savaij. rien le leurs intentions secrètes. On lui avait dit seulement : Fais bon guet, et tiens note de toutes les ac-
lions de Tiburce. Il avait obéi sans en demander davantage. — Tu ne retourneras plus chez la baronne de Ternay, dit Tiburce au commissionnaire quand celui-ci eut cessé de parler. — Non , Monsieur. — A quelle heure Donatien Stévens t'attend-il demain? — Â neuf heures du matin. — Tu n*iras pas lui rendre compte de ta journée. — Non, Monsieur. — Où demeures-tu? — Faubourg Saint-Martin^ au coin de la petite rue Saint-Nicolas. — Gomment te nommet-on? — Jérôme. — C'est bien, va- t'en, et que je ne te trouve plus sur mon chemin.
Et pendant que ceci se passait, Rose-Marie soutenait une terrible querelle avec son père. Celui-ci voulait absolument, puisque Tiburce ne s'était pas déclaré, qu'Antoine Fargeau fût rappelé le soir même ; la jeune fîUe demandait à mains jointes uo sursis jusqu'au lendemain: 11 parlera demain, ditelle, il me l'a promis.
De guerre lasse, Vincent Juredieu lui accorda ce nouveau répit ; mais comme il était de fort mauvaise humeur, ilsoupa en grommelant et alla se coucher sans répondre au bonsoir de Rose-Marie. Elle , qui sentait bien que le repos ne lui serait pas possible, demeura devant sa table de travail, attendant, mais n'espérant pas le retour de Tiburce.
Elle était seule depuis long-tempS) et le sommeil ne la gagnait pas encore, quand plusieurs petits; coups frappés à la porte de l'atelier de couture la ravirent à ses tristes pensées : Qui est là? demanda-! t-elle, saisie à la fois de crainte et de joie. — C'est moi,j répondit la voix qu'elle espérait. — Entrez, ditRose-|
Marie en baissant soudain les yeux sur son ouvrage, pour cacher à Tiburce ses yeux rougis par les larmes. 11 ouvrit doucement la porte, la referma de même, et vint s'asseoir auprès de la jeune ouvrière. — Vous né m'en voulez pas de mon brusque départ, n'est-ce pas, ma petite amie? -^ Oh I si , monsieur Tiburce, je vous en veux beaucoup. — Je viens m'excuser auprès de vous; j'espère que vous me le pardonnerez, — Vous l'espérez, dit-elle en souriant un peu, et moi j'en ai peur. — Il ne faut jamais craindre d'être trop bonne. — On en est quelquefois si mal récompensée I reprit-elle en soupirant. — Vous avez eu du chagrin, Rose>Marie,je le vois; vous avez pleuré.— Moi? non, Gt-elle; puis, revenant à sa franchise accoutumée, elle dit : Ëh bien I oui, c'est vrai; on s'fennuie tant quand on est seule! — Aussi pourquoi avez- vous congédié ce bon garçon qui yenait ici ps^sser toutes ses soirées?
Tiburce n'avait pas demandé cela sans intention. Un devoir pénible, mais un devoir d'honnête homme, lui restait à remplir envers la candide enfant, depuis qu'elle lui ayait révélé son amour. 11 ne voulait pas qu'elle pût espérer en lui plus long-temps, mais le courage lui manquait pour lui dire : N'espérez pas. — Pourquoi? répéta Rose-Marie, qui ne comprenait pas encore le but de cette désolante question. C'est vous qui me demandez pourquoi j'ai renvoyé M. Fargeau? Mais vous ne voye^ donc rien, vous? mais vous ne savez donc pas qu'il m'aime? -7* Éh bieni chère petite, répondit froidement Tibu^e, décidé à ne plus quitter la voie dans laquelle il ct^it entré, quand cela 2 If
xtO LM nois maiB.
serait? Antoine Fargean est un excellent ouvrier,
c'est un honnéle homme. Il n'osa pas ajouter : Ai-
mei-lc.
Il pouvait s'épargner celte cmaaté maînteiMDi inutile; carenGn la lumière étailTentie i Rose-Uarie; elle avait lu dans la pensée de Tiburce.
— Monsieur Jourdan, dit-elle avec le plus douloDrcDX accent de la prière, allez-vous-en , je todsoi supplie, allez-vous-en I J'ai besoin d'être seule païF pleurer. H obéit : mab c'est le cœur navré qu'il iiïojgna d'elle.
«IV. — PABTIB ET BBVANCHB.
Nous voici dans un appartement plus coqaetque riche. Ici tout respire le goût de la vie facile et voluptueuse, de la vie qui semble ne vouloir pas aller pins loin que le chez-sol. Cest un petit TrianoD en miniilure, un polit Trianon an second étage, mais bien compris. Il n'y a pas même de serviteurs h appeler ici. La prévoyance a été grande , et , soit qae l'on veuille se pencher à demi ou s'étendre, être à quelques pieds de lerre ou se rouler sur le sol, le canapé, M-ÛtilSPi''P"'>'^h''< l3 peau de tigre, la causeuse. «onten pîaM^i?'""'''"'^'"^'^^™''"- ^" '« coude ne saurait se ployerVraîii^'"'*'' s'^'^ler, la léte penchera gauche ou à droiiVv"* trouver un support, tant le ane'es et les couj^'* «"' été dociles aux caprices do
LES TBOI8 MAI». 311
far niente. Dans ce séjour, tout est prêt, toat est sous la main, tous les sens peuvent être servis à souhait. C'est le Claude Lorrain qui réjouit la vue; c'est l'écume de mer, dont Fambre parfumé vous invite aux succulentes aspirations. Rien ne manque ici, pas même le sabre du klepte farouche, avec lequel un jeune homme à la mode se fait les ongles; pas même le tapis des Gobelins, tableau charmant , sur lequel il use ses pantoufles; rien n'y manque, et aujourd'hui tout y est complet : Donatien a reçn madame de Ternay.
Tous deux sont jeunes et beaux; nous ne les avons encore rencontrés que dans les momens de leurs débats contre ce qui leur est opposé. Ils sont ensemble, enfin I £n6n, ils sont seuls I Le premier mot qui va s'échapper de leur bouche sera un mot d'amour, siins doute. Ecoutons, c'est la jeune femme qui parle: Nous avons trois millions à gagner dans cette affaire* là, dit-elle en frappantde la main sur des papiers dont une table Pompadour était entièrement couverte. — Y a-t-il des mineurs? demanda Donatien.
Oui, certes, il y avait des mineurs, et le chevalier, que nous pouvons nommer sans crainte de blâme, 1c chevalier d'industrie, se sentit pris de joie subite sur la réponse affirmative de madame de Terr nay , car en ce moment, les associés étaient devenus spéculateurs, acquéreurs de biens ruraux et de vastes forêts. Quelle bonne fortune donc, quand il s^agiraH de payer, que de trouver des enfans en tutelle 1 1^ question de Stévens à la baronne équivalait donc i celle-ci : Y aura-t-il des délais? Y aura*t-il des tiers
SIS LIS TH0I8 MàRIB.
k appeler? La procédure et ses formes lentes, la chicané et ses détours, nous viendront-ils en aide?
Il était temps , en effet , pour la maison Temay, d'user de nouvelles ressources. Son crédit était usé, sa fortune perdue, son influence fort exposée. Âa premier jour, la noble baronne ne veyait , pour en finir, qu'un séjour à Bruxelles, ou une station de cinq années à Glichy. Il ne s'agissait plus niainlenant d'attendre une position de la volonté d'un ministre : la vengeance avait été funeste à madame de Tcrnay. D'abord, le soin qu'elle avait pris d'entretenir contre Tiburce la colère de Stévens , en dirigeant sur un seul point sa force d'intrigae, avait donné le temps à des solliciteurs plus assidus, de prendre les positions vacantes; puis, en oubliant sa prudence ordinaire, l'alliance immorale qu'elle avait contractée avec Donatien avait fini par être soupçonnée des sages du pouvoir. M. de Ternay lui-même commençait à toucher au doigt des vérités qui troublaient un peu sa quiétude. Il y avait beaucoup de choses que le digne baron ne voyait pas, mais ce que tout le monde voyait, il fallait bien qu'il finit, lui, par s'en aviser. Or, M. de Ternay est gentilhomme, il a de tout ce qu'on lui a appris à avoir; il a appris l'honneur dans sa noble famille, comme il apprit le latin au collège; et si sa mémoire lui fait un peu défaut sur l'un et sur l'autre, comme nous l'avons fait entendre une fois, on ne peut lui contester du moins cet honneur qui s'émeut quand le public, las de voir un homme qui vit dans son infamie, le secoue et lui dit : Vous accommodez-vous de cela, Monsieur?
LES TROId MARlIt. 213
Ainsi, pour pca que madame de Ternay ne voulût pas lever le masque encore, pour peu qu'elle crût que l'opinion élait encore à ménager pour ses des-* seins futurs, elle voyait une association nécessaire et seule possible, menacer de se dissoudre. L'argent manquait, l'honneur s'en allait; il fallait courir au plus pressé : les Térnay spéculèrent. Mais. dans une position presque désespérée, mais sans capitaux, sur quoi baser une opération immense? Le grand pro^ Llème d'acheter sans argent n'est pas neuf, et il est des capacités qui, parfois, se chargent de le résoudre; mais celui de payer sans argent est moins facile, et pourtant la noble dame s'était mis en tète de venir à bout de cette invraisemblance. Le possible de tout le monde n'étant pas le sien, elle avait dressé un plan de campagne inouï; et si nous avons trouvé les deux amans ensemble, c'est que, pour la dernière fois, il est question de le débattre.
— Tout est là, dit l'audacieuse baronne à Donatien, en ouvrant une petite boite de bois de sandal avec une clé d'or.
Celui-ci regarda dans la botte, à peu près comme un avare plonge son regard dans un sac d'écus. Il ne voyait pourtant qu'un carré de papier ordinaire qu'il connaissait déjà; mais c'était là sans doute un talisman bien (.uissant sur ses destinées, car le chevalier du Saint-Empire resta long-temps dans cette muette contemplation. On eût dit qu'à travers la modeste feuille passaient les apparitions les plus riantes.
La baronne, qui voulait le rendre à l'entretien commencé, ferma la boite, mais Donatien, enlevé
âl4 LES TROIS MARIB.
subitement à son extase, se prit bientôt à réfléchir; de plus tristes tableaux se déroulaient à sa vue. Il semblait débattre avec lui-même de graves questions*
— Je crains que ceci ne suffise pas, dit-il, enGn, en soupirant.
La belle intrigante dont Timagination avait moins de brillant, mais plus de ténacité que celle de Donatien, trouva des raisons propres à lui rendre la confiance. Les visions dorées reparurent, et, en donnant pour point de départ le petit papier que Ton tenait là, de rêves en rêves, la fortune revint ensuite, et, bien que cela fût plus difficile, des ruines de leur bonne renommée ils se firent une nouvelle considération. L'influence apparut de nouveau et la puis- I sance à sa suite. Ils ne sollicitaient plus de place, ils en donnaient; Tépoux passait pair de France, Stévens, noblement stimulé, reprenait son rang, madame de Ternay, l'Agnès Sorel de l'afTaire, présentait » déjà un portefeuille de ministre à son chevalier, quand tout à coup, la rêveuse fit un mouvement de surprise et de terreur.
— Qu'est-ce donc? dit Donatien.
Sans répondre, la baronne montra du doigt une petite porte. Le chevalier y colla son oreille, puis il regarda la pendule et sourit.
— Rassure-toi, dit-il, je ne veux pas que tontes ùos affaires soient sues de mon domestique. J'ai confié la clé à notre fidèle.
Alors la porte glissait sans bruit sur ses gonds. Madame de Ternay, rassurée, s'avança rapidement comme au devant d'une bonne nouvelle.
— Jérôme ! s'écria-l-elle. — Non, Madame I répondit quelqu'un en paraissant, et jetant sur la table la clé dont il s'était servi. — Tiburce Jourdan 1 dit Donatien.— Tiburce I répéta madame de Ternay, en s'emparant vivement de la boite de sandal. — Moimême, répondit Tiburce, d'une voix calme et assurée. Mon arrivée cause ici quelque surprise , je le vois ; vous ne m'attendiez pas. Monsieur, dit-il à Donatien ; et moi-même, Madame, continua-t-il, en saluant la baronne, je ne devais pas m'attendre à l'honneur de celte rencontre. — Sortez, Monsieur I sortez f vous vous êtes introduit chez moi par trahison, s'écria le chevalier du Saint-Empire, qui ne pouvait pas penser qu'un peu d'énergie eût servi à Tiburce pour pénétrer jusqu'à lui, car il ne voyait jamais que de l'argent donné et des subalternes corrompus pour arriver à un but. — Comme vous dites; c'est par trahison que je suis venu, répliqua brusquement Tiburce, puisque c'est votre conduite envers moi qui m!amène. Âh I poursuivit-il avec un mouvement d'épaule méprisant, ne fatiguez pas comme vous le faites la poignée de ce sabre oriental : un homme qui vient à vous comme j'y viens ne se laisse pas intimider facilement, nous avons à causer d'affaires sérieuses.
Alors Tiburce avança un siège à la baronne. — Puisque le hasard me fait vous rencontrer ici, Madame, veuillez m'entendre, vous aussi vous êtes intéressée à ce que je vais dire.
Donatien tremblait au fond de son ame, il trouvait son génie bien rapetissé en face de la rigoureuse
S16 LB8 TROIS MARIB.
probité de son ancien compétiteur. Aux reproches d'espionnage que celui-ci lai adressait, aux preuves dont il appuyait son dire^ et surtout à ces termes peu marchandés, Donatien opposait la contenance d'un homme à qui on lit un journal vieux d'une semaine. Insoucieusemenl étalé sur son canapé^ tout le temps que Tiburce parla, le théâtral chevalier fit onduler le tuyau de sa pipe d'écume de mer dont les anneaux diaprés se déroulaient comiûe une couleuvre au soleil. Madame deTernay, attentive, les deux mains appuyées sur ses genoux^ à demi penchée vers l'accusateur commun, cherchait bien moins que le chevalier à cacher les sensations diverses que pro« duisait sur elle un discours qui la prenait aussi fortement à partie. Nul spectateur n'était là, personne, hors un seul homme, ne pouvait la voir en défaut : elle ne se gênait pas pour être émue. Pour la première fois elle se laissait aller sans dissimulation ; nous nous trompons, car la franchise même de madame de Ternay devait être de l'hypocrisie. C'était envers Donatien qu'elle dissimulait^ En adntiiration devant la rude nature de Tiburce, son regard se portait de lui à son amant, et l'on pense bien que la comparaison n'était pas en faveur de ce dernier. Quel parti eût tiré du jeune Lyonnais une volonté comme la sienne I cet homme osait au moins ! Elle pensait, la noble dépravée, que les passions mauvaises eussent donné plus d'ampleur encore à cette riche organisation, et, pendant que l'injure lui était adressée, son esprit mesurait quelle étoffe on pourrait prendre dans un honnête homme pour en faire un
énei^qtie intrigant : Oh I se disait-elle, si j'avais Irouvé celui-là I
Tiburce avait achevé de parler, et le premier mot de la baronne se ressentit des bonnes dispositions où elle se trouvait pour lui.
— Votre ultimatum est donc que l'on ne soit pas. curieuse ? lui dit-elle ; pour moi, je dois avouer que c'est me demander beaucoup « — Je ne suis point venu chercher ici un dialogue de salon, répondit Tiburce avec une impatience peu galante, vous y seriez plus forte que moi, Madame. Je suis venu demander, poursuivit-il en s'adressa nt à ses deux interlocuteurs, à la fois, que l'on fasse cesser l'indigne espionnage^ dont on m'entoure. — Monsieur Jourdan a donc des secrets à garder? dit insidieusement Donatien qui répondait par une question.
Tiburce, un instant déconcerté, se remit bientôt et fit cesser le coup d'oeil de triomphe que les associes échangeaient déjà.
— Je n'ai aucun secret qu'on ne puisse connaître, répondit-il, mais quand j'ai résolu de cacher ma vie, quand je suis descendu volontairement, je me trouve encore assez d'orgueil pour ne pas vouloir qu'on épie les actions sans importance d'une existence obscure.
Un sourire d'incrédulité effleura les lèvres de la baronne ; elle fit observer à Tiburce que c'était précisément cette soudaine renonciation qui avait surpris le monde; or le monde ne la croyait p«is sincère. Le jeune envoyé du ministre était devenu désormais un spectacle, il appartenait au public pour quelque
S18 un noii mabu.
tempsau moins ; il avait promis ondénoùment moins vulgaire, et c'était chose toute simple qu'une curieuse comme elle envoyât s'enquérir si l'inattendu de la grande soirée ne préparait pas encore quelque coup subit dont on seraijt étonné. Tiburce, moins pressé d'en finir , aurait rendu ironie pour ironie à madame de Ternay, mais Donatien lui fît aussitôt reprendre la ligne droite dont il n'aimait pas à dévier.
— Nous avons voulu savoir, dit imprudemment le chevalier du Saint-Empire, comment un homme placé si haut et placé si vite pouvait se résigner à descendre, quand il n'avait, sans doute, qu'un mot à dire pour reprendre le rang que son talent lui avait assigné. — Je me suis jugé, Monsieur, répondit vivement Tiburce; la carrière des honneurs demande des forces qui ne sont pas les miennes. J'aime le travail et l'étude, mais je crains la calomnie, et je me suis surpris une autre faiblesse encore : je crains les journaux.
Le coup de boutoir avait frappé juste, et le regard qui l'accompagna fut significatif. Madame de Ternay ne voulut pas être fâchée, mais Donatien se leva et courut toucher à des pistolets superbes suspendus sous une statuette de Glodion.
— J'ai déjà remarqué la beauté de vos armes , Monsieur, dit sans discontinuer le visiteur incommode; mais je suis maintenant trop ouvrier pour me battre avec vous. Que si vous y teniez pourtant, je suis prêt; cependant, comme vous avez une brillante réputation, vous me permettrez d'égaliser les chan-
LES TBOIS HàttlB. 219
ces ; il n'y aura qu'une de ces belles armes chargées, et ce sera ensuite à pile ou face.
Donatien pâlit, et madame de Ternay, furieuse de l'affroât fait à son adopté, s'avança vers Tiburce et lui dit sa plus grosse injure : Vous êtes un homme sans éducation I — Je ne veux donc pas qu'on m'obsède, riposta le jeune homme dont la colère augmenta devant l'impudeur qui lui faisait tète, je ne veux donc pas, chevalier ou noble dame, qu'on m'es* pionne ; je veux que ma vie soit cachée, et malheur à qui cherche à en savoir plus que je n'en veux faire connaître I — Chacun est le juge de ses propres affaires, dit sèchement la baronne; nous verrons I — Ohl Madame, c'est qu'il faut vous décider tout de suite, car enGn j'ai l'avantage sur vous ; certes, dans une situation ordinaire, je ne chercherais pas à me prévaloir de la connaissance d'un tète-à-tête que M. le baron de Ternay ne trouverait peut-être pas dans les règles, mais puisque ceux qui cherchent les secrets des autres livrent les leurs...
Il allait poursuivre, quand une voix dont l'accent était plein d'émotion , partit de l'un des mystérieux recoins de l'appartement et jeta ces mots terrifians ; Monsieur de Ternay arrive ! il va monter !
L'audacieuse baronne et Stévens poussèrent un cri.
— J'allais vous apprendre cette circonstance, dit Tiburce aux deux effrayés , M. de Ternay vient ici sur un billet de moi. Sans me nommer, sans dire le motif du rendez -vous, je lui ai écrit que je l'attendais ce matin chez M. Donatien. Comme vous l'avez dit.
ftiO LES TROIS l|ARlB«
madame la baronne, je suis sans éducation , et ne voulant pas reconnaître dans le ménage d'autre supérieur que le mari, ne pensant pas que M. de Ternay ignorât la surveillance active dont votre police m'environne, craignant surtout, si je ne voyais qoe M. Donatien, que rien ne fût définitivement concin. j'ai convoqué votre mari pour lui dire senlemeDt sans plus d'explication : J'ai la preuve que votre femme et M. le chevalier de Stévens me font espionner; j'ignore leur motif, je ne sais par quel cas fortuit ils s'associent pour cette œuvre de ténèbres; mais, monsieur le baron, soyez le maître chez vous : ordonnez à Madame, comme je vais ordonner, moi, au chevalier du Saint-Empire, de faire cesser une obsession qui me fatigue. Voilà, Madame, poursuivit Tiburce, tout ce que je voulais dire à M. le baron ; et maintenant, non pas parce que vous n'êtes pas coupable, mais parce que je vous vois pâle et tremblante, parce que vous êtes une femme ; puisque votre mari vient, puisqu'il monte, voici la clé qui a servi à m'introduire. Rien n'a été dit de vous h moi. J'attends avec M. le chevalier que M. de Ternay arrive.
La baronne était tremblante, mais son émotion ne venait plus de la crainte qu'elle avait eue. Ses yeux étincelaient ; son visage avait pris une expression de haine que la beauté de ses traits rendait plus expressive. Elle prit vivement la clé des mains de Tihurcc; mais, au lieu de s'en servir, elle alla ouvrir la croisée, et la clé tomba dans la rue.
— Vous me forcez h brûler mes vaisseaux, mon-
LES TBOIS MARIE. Sil
sieur Jourdan, lai dit-elle. Vienne M. de Ternay quand il voudra, maintenant, il me trouvera chez le chevalier et en votre compagnie. Ceci dit, voulezvous vous asseoir, poursuivit-elle en poussant un siège vers Tiburce et en parodiant avec une colère réfléchie le premier mouvement du jeune homme, nous avons à parler d'affaires sérieuses.
Donatien, dont en ce moment la tenue n'était qu'une sorte de reproduction de celle de la baronne, se redressa à son tour. Sans trop savoir que penser de ce parti pris subit, sur la visite de M. de Ternay, il attendit, habitué qu'il était aux coups de bonheur de cette femme. Sur un signe d'elle, aussitôt répété par lui et au même instant compris au dehors, le ba« roD devait être retenu quelques minutes : le temps d'une rapide explication avec Tiburce. Celui-ci attendait comme Stévens, mais il regardait madame de Ternay avec pitié ; il la considérait comme une désespérée qui jetait au hasard un va-tout audacieux. Cependant il lui fallut changer de pensée, lorsque, en athlète habile qui veut étonner son ennemi du premier coup, la brillante mégère lança ces paroles : £l d'abord. Monsieur, sachez que nous sommes instruits que madame d'Auberive n'est plu^ en cause, mais bien madame Laneuville.
Aussitôt, et sans donner le temps à Tiburce de réfléchir et de répondre, elle lui conta ses courses mysr térieuses, sa constance à se trouver sur les pas de Marie-Laure, et son timide amour, son amour d'essai, comme elle disait.
*— Voilé ce que vous avez fait, et avant cela, yojl^ ce que vous avez écrit, ajouta-t-elle.
9Sâ LBS TBOIS «ARIB.
Alors, jetant un regard furtif sur la boite de sandal qii*elle avait mise hors de portée, et comme si cette vae eût été une excitation assez puissante pour sa mémoire, elle récita par cœnr et à hante voix la lettre que Tibnrce avait donnée à Rose-Marie, pour qu'elle fût rendue à madame Laneuville.
— Cette lettre, poursuivit madame de Ternay, a été acceptée, lue et gardée, mais bien mal gardée. Notre police, comme vous la nommez, est active et bien informée; nous savons le taux de beaucoup de probités : cette lettre, nous l'avons ! — G*est un gaetà-pens infâme ! s'écria Tiburce désespéré. — C'est possible, Monsieur, riposta sans se démonter la baronne, mais je ne sais que le dialogue de salon, moi, et je ne répondrai pas sur le ton que vous prenez. Vous n'êtes plus maître de retenir votre secret, maintenant ; vous n'êtes plus maître de ne pas livrer au monde le nom que vous avez promis. C'est nous, nous que vous êtes venu braver, qui le tenons ! — Cette lettre ne peut pas compromettre madame Laneuville; non, c'est une lettre respectueuse et reconnaissante, c'est seulement une lettre de repentir. — Et la préface d'un chevaleresque amour, n'est-ce pas? Car, pour appuyer cet écrit innocent, nous aurons la narration que je viens de vous dire, et les preuves du rendez-vous où l'aimée Marie-Ijaure s'est trouvée avec vous chez son amie. — Mon Dieul s'écria Tiburce , qui vit le calomnieux roman qu'une noire méchanceté avait construit dans un but qu'il ne devinait pas encore. — Ahl vous voulez nous connaître I Âh ! vous avez voulu nous voir visage à vi-
LK8 TB018 HAÏ». fM
sagel disait toute palpitante de forear madame de Ternay, qui s'était placée devant Tiburoe et le regardait souffrir. Eh bien I nous voilà ; qu'en ditesvous? Promenez votre conscience sur toutes les as* pérîtes de notre vie; vous le pouvez maintenant. Mais portez-en la peine, car nous aussi nous voulons cacher notre vie ; nous aussi nous sommes importunés qu'on prétende la connaître. Malheur donc à vous, à votre touri On n'entre pas chez nous sans être avec nous.
Tiburce releva la tète avec orgueil.
— Alliance forcée ou volontaire, reprit la baronne, on n'entre point chez nous sans conclure un pacte avec nous. Les parties contractantes se conviennent d'ailleurs, ajouta-t-elle avec une puissante expression de sarcasme; nourri par une femme, à l'abri sous le toit qu'elle a payé, vêtu et lancé dans le monde par elle, pourquoi M. Jourdan serait-il si difficile?
Madame de Temay, achevait à peine, que Tiburce avait couru sus à Donatien; il allait le jeter étranglé aux pieds de sa maîtresse, pour que, si elle avait un peu d'amour à défaut d'un peu d'ame, die souffrit au moins ce qu'elle lui faisait souffrir.
— Madame Laneuville paiera pour tousl s'écria madame de Temay.
Tiburce s'arrêta, et, sur un signe de la baronne» il s'assit.
Alors celle-ci , changeant de ton tout à coup, et donnant à sa voix l'expression la plus pure et la plus veloutée : Tenez, dit-elle, M. Jourdan, ceci est une bonne spéculation, vous qui avez du sang-froid et de rétude, examinez.
8i4 LB8 nOIS MAllB.
Tout en parlant elle fit avancer vers Tibarce les papiers qui étaient sur la table , c'étaient des plans de forêts et de domaines, des ?ues sans nombre, et des tracés géométriques, accompagnés de notes et d'explications.
^^ Nous avons pensé, poursuivit-elle, que madame Laneuville pourrait nous être d'un grand secours dans cette affaire. On la commencerait avec peu. Il nous faut soixante mille francs... n'est-K^ pas, soixante mille francs, Donatien? — Oui, soixante mille, c'est la somme, répondit celui-ci un pea déconcerté. — Pour la femme d'un banquier c'est une bagatelle k se procurer. Exhortez-la à s'en occaper. Nous avons quelque garantie qu'elle le voudra bien. Du reste, M. Tiburce, nous ne voulons pas que cette somme soit une sorte d'achat de votre lettre et de notre silence sur ce qui l'a suivie. Désormais nous serons en compte. Madame Laneuville sera intéressée à l'opération, elle aura pris des actions , voilà tout.
A peine cet effronté marché était-il proposé, que madame de Ternay alla ouvrir ellerméme les deux ' batlans de la porte d'entnée.
— Ëhl venez donc, M. de Ternay 1 vous, vous êtes j bien fait attendre, dit-elle.
La figure du baron s'allongea ; sous sa peau mate circulèrent quelques teintes de rougeur, il regarda Donatien et sa femme ; il se disait en lui-même, que i c'était l'heure de se mettre en colère, mais madame de Ternay lui épargna le travail sérieux dont il allait s'occuper. Elle montra Tiburce qui semblait cloué ^r place.
Lift noiS HABIB. %Xâ
— N'avez-YOtts pas reça un mot ce matin? ditelle. — Sans doute; mais... — C'est Monsieur qui vous Ta écrit.
IéC baron reconnut Tiborce qu'il avait vu à la soirée du ministre, et ce fut un autre étonnement.
— Ah ! ah ! dit-il , en attendant qu'on lui expU»
quât quelque chose. — > Monsieur le chevalier et moi
avons voulu vous causer une agréable surprise. La
grande affaire est faite , ou du moins elle se fera.
Voici , M. Tiburce Jourdan , qui a eu la conflance
d*un ministre, et qui maintenant possède celle d'une
maison de banque : il vient nous ofiTrir des capitaux.
— Vous comprenez, reprit Donatien, à qui le thème
était donné, que rien ne pouvait se conclure chez
vous. Ce serait traiter en plein soleil ; il y a des clan^
ses secrètes, de mystérieuses conventions à débattre,
des pots de vin à régler avant tout. La maison d'un
garçon est sans conséquence, et comme le banquier
ne se fait connaître encore que par les propositions
de son envoyé...— Bravo! dit le crédule gentilhomme
en se frottant les mains, bravissimo ! et moi qui allais
me fâcher !
Tiburce avait été comme sous la puissance d'un rêve horrible pendant toute la Gn de cette scène; il semblait attendre le réveil. L'arrivée de M.deTernay le rendit à la réalité, le dégoût le lit sortir de sa torpeur; dans la conduite de la baronne avec lui, il y avait du moins de la colère et presque du courage; mais à présent que la lâcheté allai t s'en mêler, il se leva.
— Adieu, Madame! dit-il avec cet accent qui donne au mot. le plus simple l'injurieuse expression â 15
8S6 LIS T«OfS MARli^
do mépris. — Noos attendrons de vos nouvelles, Isi cria madame de Ternay.
Tiburce sortit accompagné du mari qui se felicftaitiout tias, et croyait d'autant mieux k la réossiie de VdlkAre^ que, dans sa pensée, celui à qui il faisait politesse était un homme taré.