I. — DANS UNE MANSARDE UN JOOB DE FÊTE
A chacun le prix de son labeur. Que l'oisif, courbé
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SOUS le poids écrasant ([^ IVnnui, cherche vaidement oti se reposer de la fa ligue incessante do fàruiente, et que, chaque jour plus accablé du fanleau de son inutilité, ii soit condamné à le porter jusqu'à ce quMI tomt)e épuisé et meure à la peine, ce n*est que justice : celui qui n*a pas voulu donner une heure au travail n'a pas droit h une seule minute de relâche. Mais à ceux qui se résignent avec courage à la vie péniblede l'atelier, à ceux qui accomplissent loyalement leur tâche de travailleurs, durant toute la semaine, à ceux-là, disons-nous, une halte est bien permise dans leur existence laborieuse. Donc, joie et repos pour eux le septième jour. C'est justice, aussi que I)ieu le leur fasse beau : ils ont si bravement cheminé pour l'atteindre!
Or, c'était un dimanche. Le ciel resplendissait de toutes les magnificences d'un beau jour, rien n'altérait sa transparence et sa pureté; seulement çà et là de légers flocons de vapeur argentée, suspendus dans Tair, reposaient les yeux inondés de lumière, et, faisant voile au soleil , tempéraient l'éclat de ses rayons. Ainsi il y avait fêle au ciel et sur la terre; fête à Paris du moins, et dans ses environsaussi peut-être; mais c'est surtout dans la cour d'une vaste maison de la rue Saint-Lazare que la joie éclatait enjeux bruyans., en rires de bon aloi, en folles chanson- , nettes.
Une vingtaine déjeune Glles , en fans du voisinage, petites ouvrières du quartier, heureuses, toutes, d'avoir apporté à leur mère le prix d'une semaine bien employée, se réunissaient d'habitude dans cette cour
LKs nom HAtn. S
le dimanche, el là , elles se délassaient par des cris, par des chants , par des rondes , de six jours d*application assidue sur le tambour à broder, le métier de frangière on la table de repasseuse.
Cétait , parmi les gentilles ouvrières, h qui dépenserait le plus galment des heures dont elles ne devaient compte qu'à elles-mêmes; aussi s'en donnaient-elles, comme on dit, à cœur joie! luttant d*espiéglerie , d*entrain et de tapage , elles menaient un broit à assourdir l'oreille la moins sensible aux impressions violentes; mais qui eût songé à s'en plaindre? certes, ce n'étaient pas les locataires de la maison. Ceux-ci , pour laf plupart gens du bâtiment , compagnons charpentiers, menuisiers et couvreurs, chômaient saint dimanche au cabaret du coin , ou bien dans les guinguettes de Glichy , hors barrière; et si , par aventure , quelqu'un d'entre eux demeurait ce jour-là au logis , c'est qu'il y avait réception ches lui : diner d'amis ou de famille. D'ordinaire, chez le peuple , on ne festoie guère en sourdine ; de sorte que le tintamare d'en bas pouvait aller crescendo sans crainte de troubler les dîneurs : le broit qu'ils faisaient en haut les empêchait d'entendre celui de la cour. Ce n'était pas non plus madame Mouchenotle, la concierge de l'endroit, qui se serait avisée de blâmer l'étourdissante galté de la bande joyeuse; elle ne faisait au contraire entendre sa voix que pour la ranimer lorsqu'elle la voyait sur le point de faiblir. Jamais tâche, nous devons l'avouer, ne fut plus facile à remplir : la bonne femme n'avait qu'à dire un mol, et tout aussitôt nos jeunes folles, excitées de recbcf
Il us nOM lUMlB.
.aa plaisir, reprenaient leur volée.en cbaiitatti de plus belle.
Et pourtant , il &ut le dire , madame Mouchenotte ne trouvait pas grand amusement à demeurer spectatrice de jeux que son âge et la dignité de son embonpoint ne lui permeltaient plus de partager; mais, parmi les rieuses de la grande cour, elle avait une ïilie qui touchait à ses quinze ans, une nièce à peu près du même âge : aussi, mère prudente autant que femme d'expérience, elle répondait aux voisines qui blâmaient son indulgence pour le bruit :
Il n*est pas bon de vouloir réduire les filles au silence : quand le gosier ne va pas,, c'est l'esprit qui travaille: en riant tout haut elles me rompent la tête, c'est vrai ; mais je serais bien plus tourmentée si je les surprenais à chuchoter tout bas.
Une nouvelle partie de course venait d'élre engagée. Du fond de la cour à la porte de la rue, les jeunes compagnes se tenant quatre à quatre par la main, avaient pris leur élan et poursuivaieiU une gentille brune qui, le bonnet en désordre, les cheveux plaqués aux tempes par la sueur, la ceinture flottant au vent, essayait d'arriver à un but dont l'approche était défendue par les deux plus intrépides jouteuses de la bande.
Encore quelques pas, et la pauvre enfant allait être prise, quand , se ravisant tout à coup et ne tenant plus compte des limites fixées pour la lutte, elle s'éian^ étourdiment vers la rue. En ce moment, quelqu'un qui venait du dehors la heurte ou plutôt se heurte contre elle; la jeune fille, effrayée, pousse un
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cri «l biitibe lourdemeot sur le pavé; mus l'auteiir de sa chute n'a rien entendu, il traveise b cour sana songer à se retourner el inonle rapideiuoul les quatre étages de l'escalier. La préoccU|ialioD du nouieaa venuest telle, qu'il nes'ariile mËmc pas pour écouler madame Houchcnotte, bien que celle-ci, témoin de cet accident, soit sortie furieuse de sa loge, et quo, du bord de la rampe, elle lui crie de touLe la force de ses poumons :
Brutal que tous êtes I tous auriez bien pu demander excuse. Quand on ne paie pas même ses ports de lettres, c'est bien le moins qu'on soit polil
Cependant la petite ouTrière s'était relevée, et comme la grosse maman interpellait encore avec TiTacilé celui qui ne Taisait pas mine de l'eittendre, l'élourdie, qui ne se sentait aucun mal, riait déjà de sa fausse peur. Bientôt après, pour rassurer madame Houchcnotte qui s'alarmait et pour ne pas perdre un temps précieux, car lejour approchait de sa fin, elle défia de nouveau ses compagnes à la course, el la partie, un moment suspendue, recommença avec autant d'ardi-ur que si nul événement fâcheux u'étaU venu l'inlerronipre.
Le reproche fulminé du pied de l'escalier par I» concierge irritée avait néanmoins porté coup juste au cœur qu'il voulait atteindre. Le locataire du qiutrikuc, qui en ce moment tournait, aTcc un mouv&> ment fébrile, la clé dans sa serrure, s'arrËta court, hésita d'abord ; puis, ne se doutant pas de l'incident qui avait provoque ces paroles amères, il fit quetqiii's pu pour d«sceudre, atîu d'aller demander complc ù
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madame Koucfaenotte de Tinsulte qu'elle venait de lui jeter en pas^nt. Mais à peine avait-il mis le pied sur la seconde marche de Tescalier, que la honte et le découragement le saisirent et Tempéchèrent d'avancer. Alors un sourire convulsif crispa les muscles de son visage, et pendant qu'il souriait ainsi, il lui fallut s'appuyer sur la rampe; car ses jambes étaient tremblantes, le cœur lui manquait, un voile s'élait étendu sur ses yeux , il n'y voyait plus, et les sanglots l'étoufTaient. 11 demeura un instant dans ce piteux état dont il ne pouvait sortir sans le secours des larmes : enfin il put pleurer. — Lâche! se dit- il comme indigné de sa faiblesse, et passant sa main sur ses yeux pour effacer les traces de ses pleurs; que me font, après tout, les injures de cette femme! puis-je les compter pour quelque chose, moi qui ai subi tant d'autres affronts, et de plus sanglans encore ! Quand le vase est si plein qu'il déborde, qu'importe si quelque sot s'efforce de le remplir au delà de sa contenance; on auni beau faire on ne pourra Jamais que combler la mesure, et Dieu merci, la mienne est pleine maintenant !
Cette réflexion, bien que profondément triste, parut le calmer ; car un moment après il sourit de nouveau; mais, cette fois, ce fut sans colère; il n'y avait plus dans la courbe de ses lèvres, dans l'expression de son regard , qu'un sentiment de douce pitié : quelque chose en même temps de douloureux et de bon, comme le sourire de la charité évangélique lorsqu'elle pardonne à ceux qui l'ont blessée.
Ayant ainsi repris force et courage, il retourna sur
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SCS pas et onvril enfin la porte de sa mansarde, qu*îl eut soin de refermer sans bruit. Dè»qu*il fut rentré chez lai, il interrogea d*un coup d'œil rapide le désordre de son chétif mobilier, et, ne voyant partout que misère et dénûment, il se jeta sur une chaise, tira un pistolet de la poche de son habit; il le posa avec précaution sur un petit guéridon en bois d'acajou, et, s'étant accoudé auprès de l'arme chargée, il dit en se prenant la tète à deux mains : C'est donc aujourd'hui qu'il faut mourir I
On pourrait supposer que celui qui prétendait tout k l'heure avoir eu mesure comble dans la part de malheur que le destin réserve aux hommes, était un de ces courageux athlètes vieillis dans la lutte contre la mauvaise fortune, et qui enfin, brisés par Tdge enx:i^re plus que par les épreuves, ont acquis le droit de dire en comptant leurs blessures, en montrant leurs rides profondes et leurs cheveux blanchis : La couronne des martyrs est trop lourde pour mou front de vieillard ; je l'ai portée assez long-temps ; que Dieu me la reprenne I Tel n'était cependant pas Tiburce Jourdan le découragé. A vingt-deux ans, à l'âge où l'on commence à peine à se choisir un état, à se frayer un sentier dans la^ie, Tiburce, ayant vu crouler ses premières espérances parce qu*il les appuyait sur le sol féerique des illusions de la jeunesse, ne croyait plus a l'avenir. Impatient d'arriver, et faute d'avoir acquis la conscience de sa force, il avait pris les abords difficiles du chemin pour une limite infranchissiible, et quelques essais infructueux pour le dernier effort de la puissance humaine. Cette simple lucor jetée sur
la nature si promptement décourageable de TIburce est pour ainsi '4ire une date. Nous pourrions nous dispenser d'ajouter que ceci se passait hier, car quelle époque, si ce n'est la nôtre, a ?u une orgueilleuse et coupable jeunesse vouloir dévorer en un jour Fespace qui lui a élé donné pour arriver à la célébrité, à la gloire, ce terme reculé que nos pères n'atteignaient qu'en marchant toujours.
Tiburce appartenait donc à cette classe de fous, nous dirions presque de méchans, superbes génies inconnus qui s'en vont proclamant par la voix du suicide qu'on a le droit de ne pas daigner vieillir, et que l'homme n'est pas fait pour attendre. Cependant fl n'en était pas arrivé à ce degré d'égolsme où l'on ne songe plus que, si abandonné qu'on se suppose dans ce monde, on ne peut pourtant le quitter sans laisser quelque part un cœur veuf de soi. Tiburce comptait encore pour quelque chose la douleur de ceux qui l'avaient aimé; aussi, les yeux Gxés sur Tarme fatale, le doigt déjà posé sur la délente, il ne tedemandait pas s'il devait vivre ou mourir; l'alter^ native, il le croyait du moins, avait cessé pour lui : entre la vie et la mort, son choix était fait ; mais, quelle que fût sa force de volonté dans ce moment suprême, il notait point le maître de ne pas se souvenir de ses jeunes années, et une révolte intérieure lui disait qu'en écoutant le conseil du désespoir, il mentait à son éducation, il mentait même à sa nature.
Fatigué d'un combat qui usait son courage sans changer sa résolution, ii allait (aire jouer le ressort
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du pistolet» quaod un bruit, venu de b cour, mouta jusqu'à lui, et pour un Instant encore l'arrêta dans son projet de suicide. Les jeunes filles en étaient à leur dernière ronde, et, pour couronner joyeusement la fête, elles la chantaient à pleine voix, à tue-téte, si bien qu'elle éteignait tous les bruits de la rue : elle eût dominé le roulement des tambours et celui du tonnerre.
C'est beaucoup pour un orgueilleux que de se résigner à mourir isolé, loin des regards de la foule; mais il Tcut au moins qu'un religieux silence participe à sa pensée de deuil, et quand il a choisi le pistolet pour en finir avec la vie, c'est à la condition que le bruit qu'il va (aire en se donnant la mort imprimera la terreur à tout ce qui l'entoure. Autant vaudrait y renoncer, s'il ne devait être qu'un vain son- perdu dans le refraip d'une ronde d'enfans.
Tiburce posa de nouveau son arme sur le guéridon, et, se levant avec un mouvement d'impatience, il se disposa à f(Tmer les conlrevens de sa fenêtre. Mais, si préoccupé qu'il fût, il ne put cependant s'empêcher de demeurer un moment k la croisée, et de contempler, machinalement il est vrdi, les gentilles ouvrières qui fiirmaienl un cercle mouvant, tour à tour brisé et ressoudé, et dont les girations rapides, comme un charme attirant, suspendaient sa pensée et fixaient ses regards. ^
Ce ne fut pas sans peine que notre découragé parvint à s'arracher à cette contemplation involontaire; il avait beau vouloir se réfugier dans ses idées de mort, la ronde des jeunes filles chantait inalgré lui
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dans sa tète, et, toat en maudissant le bruit qui avait interrompu l'acte solennel qu'il allait accomplir, Tiburce, en retenant s'asseoir devant le guéridon, se surprit h fredonner :
Nous nuirons plas au bois; les lauriers sont coupés.
Celle chanson à danser qui n'a point d'âge, cette ronde naïve que long-temps avant nous nos grand'mères avaient apprise, et que nos arrières-petits-fils répéteront encore à leurs enfans.
Honteux de s'être laissé prendre à ce souvenir d'enfance, Tiburce rappela à lui toute sa force morale, et, s*isolant en imagination de ce qui se passait dans la cour, il attendit que les chants eussent cessé pour exécuter son coupable dessein. Suivant lui, c'eût été commettre un sacrilège que de mêler ce qu'il osait nommer un acte de coura^^e à des jeux puérils. La nuit vint enfin ; ce fut pour les compagnes des demuiselles Mouchenotte le signal du départ. Tiburce, n'entendant plus rien au dehors, jugea que le moment était favorable pour mourir; il se recueillit, puis, pour la seconde fois , il arma son pistolet en murmurant quelques paroles d'adieu pour ceux qui lui étaient chers.
— Voisin l voisin, ouvrez, s'il vous plait, cria du palier une petite voix cassée , et plusieurs coups légèrement frappés retentirent à la porte de Tiburce. — Allons, se dit-il en quittant son siège de douleur, c*cst une malédiction I on ne peut pas mourir tranquillement ici !
Sa première pensée fut de répondre à l'appel du
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voisin Imr la détonnation de l'arme à feo dont il vou • lait se faire sauter la cervelle ; mais sa main n'était plus assez ferme; le bruit de la voix et celui des coups frappés à la porte lui avaient causé assez d'émotion pour qu'il dût craindre de se manquer, et Tiburce ne voulait pas en être quitte pour une ignoble blessure. Force d'attendre que sa main se rassurât , il laissa encore une fois son pistolet à la même place* et se décida à aller ouvrir au voisin, qui l'appelait et frappait avec une impitoyable insistance.
— Pardon, voisin , dit l'homme à la voix cassée ; mais eomme je vous ai attendu marcher il n'y a qu'un instant, j'ai supposé que vous étiez chez vous.
Cet effort d'intelligence si ingénument confessé, eût suffi pour dérider le front le plus soucieux, mais la situation d'esprit où se trouvait Tiburce le rendait inaccessible à tout mouvement de gaité; c'est à peine s'il entendit les paroles de son malencontreux interrupteur, tant il était occupé à le maudire tout bas.
— Enfin , que voulez-vous , Monsieur? lui .demanda-i-il du ton le plus sombre. — Un tout petit service, voisin. Aujourd'hui dimanche, vous lesavez, tout le monde est en fête, aussi il est impossible d'accrocher un seul porteur d'eau. Malheureusement ma fontaine se trouve vide : c'est pourquoi je me suis permis d'apporter ma carafe, afin de l'emplir chez vous, à charge de revanche, bien entendu, ei si, toutefois, vous êtes en fonds pour cela.
Tiburce, sans lui répondre, prit la carafe, et, l'ayant emplie, il se hâta de congédier son vieux voisin, qui se confondait en excuses, tandis que l'impatient
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jenne homme le forçait assez impoliment à recnier jusqu'à la porte, que bientôt Tiburce poussa an nés de son obligé.
Seul enfin chez lui, il allait reprendre la place que ce nouvel incident lui avait fait quitter, quand on frappa une seconde fois.
—Qu'est-ce encore? demanda-t-il avec Taccent de la colère.
La petite voix cassée répondit : C'est toujours moi , voisin ; ouvrez, vous n'en serez pas fâché.
Tiburce revient sur ses pas. Cette fois le vieux bon> homme, au lieu d'une carafe, tenait à la main un flambeau garni de sa bougie allumée. A l'aspect de la lumière qui pouvait trahir son dessein, le jeune homme jeta son mouchoir sur le géridon , afin de dérober aux yeux de l'importun la vue du pistolet préparé pour le suicide.
-^ Service pour service, voisin, continua l'autre. Comme il fait noir et que vous êtes sans lumière^ j'ai supposé que vous n'y voyiez goutte , c'est pourquoi je viens vous proposer d'allumer votre bougie à la mienne. — Il était inutile de vous déranger, — Pourquoi donc pas? Qu'est-ce que ça m'a coûté? un étage à monter, pas davantage. D'ailleurs c'est dans mon caractère, je suis terrible pour obliger. — On le voit bien.— Et puis l'homme a besoin de lumières, comme dit mon journal, poursuivit le bavard qui voulait à toute force entamer une conversation avec son jeune toisin. Votre chandelle est là sur la cheminée, ajoutat-il, voyant que Tiburce allait et venait impatiemment dans la chambre; et, tandis que celui-ci, d'une
iittiii Ireniblante, préseotai t à la flamme de k boogie, la mèche mal éteinte d'un reste de chandelle, le vieux voisin, qoi ne déparbit plus, faisait briller sa faconde par mille traits d'esprit, entre lesqtieb et dernier, par exemple, bien que banal et vulgaire* avait plus de portée qu'il ne le pensait.
— A propos de la nuit, disait-il, je soutiens, moi» que, dans les ténèbres, on voii tout en noir.
Il faut croire que cette observation ingénieuse l'en* chanta, car il se mit à rire avec tant de confiance et d'abandon , qu'il ne s'aperçut pas de la manœuvre adroite de Tiburce pour lui fiiîre gagner une seeonde fois le palier, puis les marches^le l'escalier. Cest seiH lementquand il entendit fermer au verrou la porte de son jeune voisin, qu'il se ravisa, et, sans interrompre son rire disgracieusement saccadé, il lui cria à mi* chemin de l'étage inférieur : Bonne nuit, voisin, à demain. — Demain I demain ! répéta Tiburce; pauvre sot I s'il savait qu'il n'y a plus de lendemain pour moi!
Ge qui venait de se passer n'avait point ébranlé le soi-<lisaiit courage du pauvre fou de vingtrdeux ans. Cependant la lumière qui brillait maintoiant dans sa mansarde lui permettait de jeter un dernier coup d'œil sur tout ce qu'il allait quitter. Il laissait peu après lui, c'est vrai ; mais qui ne sait que tel objet, sans prix pour les indififérens, renferme des trésor» de doux et de beaux souvenirs pour celui qui le pos« sède? Cest ainsi qu'une petite bourse de cuir, abandonnée dans le coin d'un tiroir, vide comme die, hëtàsl attira ses regards, remua violennient son
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cœar et remplit ses ye«x de larmes. Il prit celte bourse qui depuis long-temps ne rendait aucun son, et l'approcha religieusement de ses lèvres. Il y avait quelque chose de la pureté d'une caresse filiale dans le baiser qu'il donna à la petite bourse de cuir.
— Ingrat l murmura-t-il. Encore tout plein de l'outrage que j'ai reçu aujourd'hui, j'allais mourir sans leur apprendre, là-bas, qu'ils ont eu tous deux ma dernière pensée. Ah ! que ceux-là me regrettent du moins; car ils ne m'ont jamais fait faute dans le malheur.
Il dit, et s'assit encore une fois devant le guéridon; mais ce fut pour accomplir un pieux devoir. Il voulait essayer de justifier son suicide auprès de deux cœurs charitables qui l'avaient recueilli orphelin : sa bonne vieille tante et le vénérable curé de Fourvières. Tiburce se disait bien , en leur adressant ses derniers adieux, que ces âmes simples, à force d'être pures, ne pourraient pas comprendre qu'il lui était impossible de ne pas mourir, alors qu'elles étaient encore de ce monde; mais il savait aussi que, quelle que fût à leurs yeux l'énormité de sa faute, elles ne le maudiraient pas ; et, bien que les six mois passés à Paris eussent singulièrement modiGé ses opinions religieuses, Tiburce, au moment de se lancer violem* ment dans l'éternité, comprenait qu'il avait besoin de prières : or, qui eût prié pour lui, sinon sa tante Sophie, sinon le curé de Fourvières?
Quelque soin qu'il prit pour donner raison au désespoir, Tiburce, en écrivant, fournissait lui-même, sans le vouloir, des objections puissantes contre son invariable résolution ; plus il s'efforçait de prouver
aux autres qu'il était en droit de disposer de luimême, et plus, sous sa plume, la réplique victorieuse venait foudroyer son faux raisonnement. C'est qu'alors il avait repris avec les amis, les soutiens de son enfance, le langage que ceux-ci lui avaient enseigné; et comme la religion est aussi le bon sens, il fallait bien que ce qui n'est ni droit ni juste tombât devant la raison divine. A peine avait-il termi sa lettre, que de la mansarde voisine un effroyable tapage vint le jeter de nouveau hors de ce cours d^idées vers* lequel il voulait toujours revenir. Ce bruit cependant n'avait rien de sinistre : c'était le choc des verres qui marquent sur la table le refrain d'une chanson à boire. Tiburce se leva et alla frapper à la muraille pour réclamer le silence ; le chant des buveurs cessa un moment.
— Qu'est-ce qu'il y a pour votre service? lui demanda-t-on d'une voix avinée. — Je vous prie de hanter moins haut, si cela vous est égal. — Eh! ma foi, non, que ça ne nous l'est pas, lui répliqua celui qui avait pris la parole. C'est jour de fête aujourd'hui : d'ailleurs il n'est pas tard; tant pis pour vous si vous vous couchez comme les poules, chacun est libre chez soi : on ne s'oppose pas à ce que vous dormiez, n'empêchez pas les autres de s'amuser. Allez, .la musique!
A ces mots,, jetés comme un défi, le bruit recommença avec une énergie nouvelle ; car à l'harmonie des verres se mêla le l)attement des pieds. • — Décidément, il est impossible de mourir icil I murmura Tiburce en prenant son chapeau. Il plaça I 1 2
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sur le guéridon sa leltre adressée au curé de Foutvières; auprès de celle-ci il mit en évidence une sorte de mémento en maroquin vert, où, jour par jour depuis deux ans, il avait écrit sa vie. Après un moment de réflexion, il ouvrit le livret à tranche dorée et en arracha les dernières pages blanches, inutiles maintenant; car, ainsi qu'il se l'était dit à lui-même, il ne pouvait plus y avoir de lendemain pour Ini ; puis quand il eut pris congé de l'avenir, Tiburce sortit de sa mansarde pour n'y plus rentrer.