A LYON
Tandis qu'entraîné par le démon qui le possède, Tiburce Jourdan, pour se dérober au bruit importuià des chansons de table, arpente à grands pas les rues de Paris; nous qu'un joyeux refrain ne saurait effaroucher, nous qui savons d'ailleurs combien il est facile de s'isoler, même au milieu de la foule, démcurons dans cette mansarde d'où une mauvaise pensée vient de chasser pour la dernière fois notre découragé. Son souvenir en maroquin vert, unique confident de ses illusions dorées et de ses déceptipns amères, est là, sur cette table ; osons l'ouvrir et parcourons-en quelques feuillets; car enfin il faut bien demander compte à sa vie passée, du désespoir qui le pousse aujourd'hui vers la mort.
12 avril 1836. — J'enlre aujourd'hui dans na vingt-deuxième année. Que suis-je et que devicndrai-je? Le présent me pèse et l'avenir m'inquiète. Est-il donc si difficile de se faire un nom? J'y songerai. Mais ce n'est pas à Lyon qu'il faut vivre quand on veut sortir de la foule, quand on sent en soi le besoin et la volonté de parvenir.
Hier, en montant vers la place Sathonay, je me suis arrêté pendant plus d'une heure peut-être devant la grande porte de l'école de la Martinière. Absorbé dans une contemplation qui m'emportait jusqu'aux Indes, je ne m'apercevais pas que les voisins,, étonnés de la persistance d'un enfant du quartier à examiner l'entrée d'un établissement qui, chez nous, n'excite la curiosité de personne, s'étaient plantes sur leurs portes et riaient de pitié en me regardant. Je ne sais combien de temps encore je serais reste là, si un passant ne m'eût poussé rudement sur la muraille, parce que, sans le vouloir, je lui barrais le chemin. Cette façon quelque peu brutale de se faire, faire place tient essentiellement à l'urbanité lyonnaise. Ici, un coup de coude équivaut à : Yeuillcz me permettre de passer. L'éclat de rire que | oussèrent les voisins en me voyant perdre l'équilibre et trébu-. cher, me révéla que je devais être depuis long-temps l'objet de leur examen railleur. Ainsi rappelé à moimême, je rougis et repris ma course sans répondre aux moqueurs qui me criaient de loin : Que diable faisais-tu là?
Ce que je faisais, mon Dieul que ceux qui ont pris soin de mon enfance me le pardonnent. Arrêté de-
va ni la fondation pieuse de mon généreux compatriote, j'enviais le sort de ce pauvre petit Martin, lils d'un obscur journalier, de cet enfant qui, un jour, chassé de chez lui par la haine de sa belle-mère, ne Irouva d'asyle que sur un navire, où, par charité, on consentit à le recevoir en qualité de mousse. Et, plus tard, quand il fut élevé au grade supérieur de majorgénéral dans rinde anglaise, Martin de Lyon, fier de la patrie d'adoption qui s'honorait de lui, Martin, comblé de gloire et de fortune, n'oublia pas cependant sa ville natale, où, tout enfant, il avait vécu cliétif, souffreteux et battu. — Quel sort, disais-jc, que celui de cet homme, bienfaiteur de deux pays, et qui a pu laisser en même temps à Lyon et à Calcutta une trace glorieuse de son passage sur la terre ! Que n'ai-je été comme lui haï, frappé, chassé l Orphelin à douze ans, pourquoi des bras généreux se sont-ils ouverts pour me recueillir, quand la terre deux fois creusée, à six mois d'intervalle, eut enseveli ceux qui jusqu'alors m'avaient réchauffe de leur amour I
C'est ainsi que je me parlais quand le brutal faillit de me faire tomber .«Aussi lot je me suis souvenu de ce que je devais à ma bienfaitrice, à ma seconde mère, et j'ai passé la main sur mon front pour chasser des idées qui me menaient droit à l'ingratitude. Je n'ai plus voulu penser qu'à l'admirable dévoùment de ma tante Sophie; digne femme qui a tout quitté, il y a huit ans, pour revenir à Lyon, aOn d'assister à son lit de mort mon regrettable père, et pour le rassurer sur mon avenir. Chère tante Su-
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pilie! comme elle a bien tenu la promesse qu'elle Gt de veiller sur moi et de me faire oublier, autant qu'il est possible, que je n'ai plus de mèrel Pourtant elle a beau me répéter tous les jours que notre existence à deux lui est douce, souvent je crois deviner qu'elle regrette involontairement la vie active qu'elle menait à Paris, dans le pensionnat de madame Saulîeu. Dois-je m'en étonner? Elle a passé là plus de vingt ans. Aussi ce n'est jamais sans étouffer un soupir qu'elle me parle de ce temps ou, quasi-régente, dame de conGance de la maison, elle exerçait une surveillance tutélaire sur ces jeunes et folles pensionnaires qui la nommaient Maman. Quel plaisir elle prend à me dire le nom de chacune d'elles; comme je comprends bien qu'elle a dû pleurer en se séparant de ses chères Glles pour se consacrer tout entière à un enfant qu'elle ne connaissait pas; pour se résigner à vivre à plus décent lieues des objets de ses affections, dans une ville où elle ne devait plus retrouver un seul ami, depuis si long-temps qu'elle s'en était éloignée. Ëh bien I ma généreuse tante n'a point hésité à rompre avec ses habitudes, à renoncer à tout ce qui lui était cher; le sentiment des devoirs de la famille l'a emporté sur toutes les considérations d'accoutumance et de bien-être. Elle est venue à Lyon, et depuis huit ans que nous vivons ensemble, dans notre petit logement du quai Saint-Vincent, sa sollicitude maternelle ne s'est pas démentie un seul jour. Si je n'ai pas connu la misère, je le dois à sa sagesse dans l'administration de notre petit ménage. Si je suis quelque chose un jour, c'est encore à elle que je le de-
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vrai ; c'est an soin qu'elle a pris (f exciter mon ardeur pour l'étude. Et maintenant j'abandonnerais cette excellente femme! Ainsi, de tous ceux qu'elle a aimés, il ne lui resterait pas même le fils de son frère, l'enfant pour qui elle a sacrifié sa position, ses goôts, l'existence qui lui convenait le mieux; celui enfin pour qui elle sacrifie encore aujourd'hui sa modique pension de veuve. Oh non! c'est impossible. Je n'ai pas besoin de traverser les mers, moi, d'aller à Calcutta; mon modeste emploi chez mon négociant de la rue Mercière doit suffire à mon ambition, puisque ma tante prétend qu'il suffit à notre bonheur. Je passerai ma vie à surveiller les ateliers, à étudier les lois i1u commerce, à imaginer de nouveaux moyens de Ifibrication qui épargneront des fatigues à l'ouvrier sans diminuer son salaire. Qui sait ce qui m'est réservé dans cette carrière que d'autres ont si glorieusement parcourue? Jacquard, l'immortel Jacquard ne s'est point expatrié , lui , et pourtant il est compté parmi les hommes illustres. Mais où m'entraîne cet invincible besoin de renommée? Tout à l'heure j'étais dans l'Inde, et j'ambitionnais la haute fortune du major-général Martin , maintenant c'est la célébrité de Jacquard qu'il me faut. Soyons commis.
19 avril. — Je rentre à la maison ; il est près de minuit. Ma tante Sophie, que je croyais couchée .depuis long-temps, a veillé pour m'attendre. Pauvre fL*mme! combien je suis coupable envers elle! Au lieu de la rassurer par une caresse, au lieu de chercher une excuse quand elle m'a témoigné avec un si doux accent de reproche son inquiétude et son mé-
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contentement, je n'ai trouvé qu'une parole sèche el dure à loi dire. Ah I c'est que j'avais la tête en feu, l'esprit égaré ; c'est qu'on a jeté ce soir dans mon cerveau un levain d'ambition et d'orgueil qui fermente et l'emplit de vapeurs à le faire éclater. J'ai été ce soir sous l'empire d'une fièvre dévorante; avant de rentrer chez moi, il m'a fallu marcher long-temps pour calmer l'agitation qui me dominait. Si la bonne femme qui vient de me gronder k cause de mon retour tardif avait pu me suivre il y a une heure, lorsque, luttant avec la destinée et effrayé de moi-même, je suivais à grands pas la longue ligne des quais de la Saône, oh I alors elle eût été bien autrement inquiète. J'étais devenu fou, je crois; mais le moyen de ct)nserver sa tête quand on vous dit: La fortune est là ; je vous l'offre, venez la prendre. C'est pourtant de la sorte qu'il m'a parlé ce jeune étranger que j'ai rencontré ce soir au café Neuf, en place Bellecour. Et c'est un hasard qui m'a conduit à ce café !... C'est le sort plutôt ! — Heureuse rencontre l
La conversation , autant que je me le rappelle, a commmencé à propos d'un article de journal. II s'agissait d'une mesure administrative ridicule, dangereuse même, que le journaliste conseillait à raoto« rite. Entre jeunes gens, tout est prétexte et moyeii de rapprochement. Le voyageur qui venait de parcourir le journal l'a jeté, en souriant de pitié, sur là table que j'occupais. J'avais surpris son mouvement de dédain ; j'ai voulu savoir ce qui l'avait provoqué. 11 a compris mon intention, et, s'asseyant auprès dâ
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mol, il m'a montré du doigt Tarticle ou maladroit ou perfide qui excitait son mépris. C'en fut assez pour que Tentretien s'entamât entre nous. Après un moment de franche causerie, nous étions tous deux sur un pied d'intimité parfaite. Nos sympathies sont les mêmes. Ce que je pense, il l'a pensé aussi ; ce que je souhaite , il Ta voulu ; ce que je cherche , il Ta trouvé, lui : car , il faut bien que je me Tavoae, sa supériorité sur moi est incontestable. H m'a admis à la confidence de ses grandes vues sociales, et j'ai senti qu'4in monde nouveau m'était révélé.
Ce jeune étranger a vraiment le génie de l'organisation. Que de choses il a approfondies à l'âge où c'est à peine si Ton a effleuré quelques surfaces! Quelles idées neuves et hardies sur les plus hautes questions du commerce, de la politique et de l'industriel quelle sûreté dans le coup d'œil I quelle facilité d'élocution I quelle clarté I quelle puissance ! Il a tout pour lui : le savoir et la parole. J'étais électrisé. Long-temps je l'ai laissé parler sans oser l'interrompre ; je me sentais si faible auprès de lui. Je crainais de compromettre la bonne opinion qu'il semblait avoir de moi. Cependant j'ai osé enfin combattre une idée fausse qu'il avait émise, non pas à la légère, mais, comme il me l'a dit ensuite, afin de m'encoural^r à lui répondre : car il était sinon épuisé, du moins fatigué de parler seul. Peu à peu l'audace m'est venue, et bientôt, sans être encore à sa hauteur, je me tais trouvé de beaucoup plus fort que je ne le croyais, touchant des matières sur lesquelles j'avais jusqu'alors peu réfléchi. Complètement enhardi par les
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encoaragements que me donnait mon jeune partner, je me suis si naturellement élevé au delà des étroites limites de mes perceptions habituelles , que j*ai trouvé en moi un homme qui s'était ignoré jusqu'à présent. Alors m'ont été expliqués ces élans de mon cœur et de mon ame vers des régions inconnues ; aussi n'ai-je pas éprouvé de surprise quand mon nouvel ami m'a dit, en me serrant la main, qu'il fallait aux développements de mon intelligence un théâtre plus vaste qu'une ville de province, fût elle la seconde du royaume de France. Sans doute, il y a bien long- temps déjà que je me dis cela à moi-même, mais si vaguement, qu'il y aurait eu témérité à répondre à la voix qui me crie intérieurement : — A Paris ! Tiburce, à Paris ! — D^^illeurs, ce que j'ignorais, c'est qu'il est facile de parvenir, et que, l'appui du jeune étranger aidant, toutes les portes s'ouvriront pour moi. Il m'a offert son amitié, son patronage; mieux que cela, une association fraternelle. Il m'a montré la fortune, la considération, les distinctions glorieuses à la portée de ma volonté, pourvu que je prisse la peine d'aller jusqu'à elles. Il est appelé à Paris ; il veut que je l'accompagne. Quel espoir ! quelle épreuve I Â l'avenir il est décidé à ne plus rien entreprendre sans me consulter, et je serai de moitié dans toutes ses entreprises. Partout où son génie le poussera, j'arriverai en même temps que lui. Son opinion à l'égard de ma capacité est telle que, lorsque, touché jusqu'aux larmes de ses généreuses propositions, je lui ai dit qu'auprès de lui je ne pouvais être que le satellite qui gravite modes*
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semblent si peu. Cependant cette réflexion ne seraj pas perdue; elle me vient; je la consigne ici, quand cela ne devrait servir qu'à me tenir en garde contre la sotte manie de vouloir expliquer ce qui est par ce qui fut.
— 11 parle admirablement bien, mon nouvel ami ; trop bien peut-être; car, en réfléchissant sur les belles choses qu'il m*a dites , je érains d'avoir été ébloui )>lutôl que convaincu. Hier, je ne trouvais aucune objection à lui adresser, aujourd'hui j'en ai mille, et, soit que j'aie mal compris, soit que ma mémoire ne me rappelle pas assez fidèlement ses paroles, je vois bien du vida sous le voile étincelant dont il revêt ses penséds. D'où vient que je juge si sévèrement aujourd'hui celui qui m'enthousiasmait hier? Il lui suffirait d'un mot peut-être pour réduire au néant toute cette haute sagesse que je m'attribue gratuitement. Qu'importe ! je prends acte aussi de ce mouvement de défiance: il ne me sera peut-être pas inutile de m'en souvenir un jour. Mais l'heure avance, et c'est ce matin qu'il part I II m'attend sans doute. Je devrais avoir déjà fait mes adieux à ma tante, et me voilà encore une fois à me répéter ce que je me disais hier : Â quoi vais-je me résoudre?
— Non , je ne suivrai pas Donatien Stévens à Paris; non, je n'échangerai pas ce connu modeste, il est vrai, mais solide, pour cet inconnu qui n'est peut-être qu'une ombre. Tout à l'heure, ne sachant à quel parti m'arrêler, j'ai ouvert ma fenêtre et je me suis accoudé sur la rampe de mon balcon pour réfléchir un moment. De mon petit entre-sol, qui re-
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garde la Saône et le pont Saint-Vincent , mes yeux se sont naturellement portés sur le coteau de Fourvières et sur Taiguille de la chapelle de Notre-Dame, qui le domine. Pouvais-je ne pas éprouver d'attendrissement à cet aspect? Cest là que sont tous mes souvenirs d*enfance; c'est là aussi qu'après huit ans de deuil , mon père est encore vivant pour moi. Que de fois je Tai gravie cette rude montée de Saint-Bar- Ihélemy pour aller réciter, après la première messe du matin, la leçon que le vénérable curé m'avait donnée la veille à apprendre! Bien souyent je n'arrivais là-haut qu'une heure avant vêpres : c*est que, chemin faisant, il fallait bien engager une partie de barres avec l'école des Frères, répondre à l'attaque de Thomas ou rendre à Julien, dans une revanche, les billes que je lui avais gagnées la veille. Que de fois aussi j'ai accompagné ma mère au sommet de celte colline, lorsque la pieuse femme, glorieuse de la célébrité populaire de son mari , pauvre artiste peintre, allait contempler dans la chapelle consacrée au culte de Marie, le nouvel ex voto que mon père avait terminé la veille pour un convalescent délivré de ses souffrances, pour un prisonnier rendu à la liberté, pour un matelot échappé au péril , ou pour toute une famille préservée du sinistre de l'incendie , grâce à rintercession de la Vierge divine. Je me souviens que ma mère ne quittait jamais la chapelle tapissée de tant d'œuvres signées André Jourdan, sans ajouter l'offrande d'un cierge à la naïve peinture, témoignage de la confiance des enfans de Lyon envers celle qui fait retomber toutes nos larmes en baume salutaire
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sur toutes nos blessures. Ce cierge, qu'en noue nouillant nous déposions au pied de Taulel, étiit bien dû à Notre-Dame de Fourvières. N'était-ce pas elle seule qui entretenait une sorte d*aisance dans le ménage du peintre di* ex veto? Par malheur, elle détourna de nous ses regard^ qui font espérer et qui consolent. La mort est venue là où habitaient autrefois rheureuse médiocreté et la douce quiétude. Maintenant, sans doute, les vœux adressés à Marie n'ont rien perdu de leur ferveur; mais, hélas l 'ce n'est plus André Jourdan qui a le privilège d'offrir à la dévotion des fidèles les exemples visibles de sa miraculeuse protection.
Non, je ne commencerai pas ma carrière d'homme par une trahison, par un sacrilège. Non, je ne mentirai pas ainsi aux promesses que j'ai faites à mon père mourant. — Ma sœur et M. le curé, me disait-il quelques jours avant sa mort, voilà tes seuls appuis; voilà tes guides, tes conseillers désormais; écoule leurs remontrances avec respect, ne cherche pas à suivre un autre chemin que celui qu'ils te prescriront : il te mènera au bien. Songe, Tiburce, que tu es aussi un enfant de Notre-Dame de Fourvières; va quelquefois jeter les yeux sur un petit cadre noir placé au pilier de gauche de la chapelle, tu y verras deux jeunes époux priant près du berceau d'un enfent. Ce berceau , c'est le tien. Ce tableau , c'est l'ouvrage d'un pauvre manouvrier qui, ne pouvant payer le prix que le peintre en renom exigeait de lui, et se souvenant de quelques leçons de dessin qu'il avait reçues autrefois, essaya de s'acquitter
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par lah-méme envers celle qui lui avait conservé son enfant. L'ouvrage est bien faible, j'en conviens; mais l'église, qui ne demande que des cœurs de bonne volonté, accueille toutes les offrandes, ainsi que toutes les prières , comme Dieu bénit tout ce qui est fait en son nom. Le pauvre manouvrier ne se doutait guère que cette ébauche, offerte en tremblant, serait la source de son bien-être à venir. Quand on vit que je pouvais peindre pour mon compte, on me demanda si je ne consentirais pas à continuer la peinture pour le service des autres. L'hiver approchait , l'ouvrage allait manquer, le pain était hors de prix; je laissai à ta bonne mère le soin de décider la question ; elle consulta Itt. le curé, qui nous conseilla d'accepter les ressources qui nous étaient offertes pour la mauvaise saison. J'avais si peu de talent, que les plus pauvres seuls venaient à moi ; mais aussi c'était le plus grand nombre; je travaillai sans relâche : en ce temps-là, tout le monde croyait I Si bien qu'au retour du beau temps je n'eus pas besoin de reprendre mon ancien état , et depuis ce jour Notre-Dame de Fourvières n'a plus cessé de nous protéger. Voilà pourquoi, mon enfant, je t'exhorte à ne jamais perdre de vue le toit de la chapelle. Si tu dois plus tard t'éloigner d'ici , reviens-y dès que tu le pourras ; car j'ai peur qu'au loin il n'y ait pas de bonheur pour toi. Au surplus , voilà mes dernières volontés ; Pars ou reste, mais n'entreprends rien sans être fort du consentement de ceux qui , après Dieu , ont seuls le pouvoir de régler ta conduite.
J'ai juré à mon père de ne jamais dévier de la
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route que sa prudence me traçait. Quelque al tirant 1 que soit l'espoir que Donatien Stévens a fait luire à| mes yeux, je ne quitterai cette maison que lorsque! ma tante et mon digne précepteur me diront : Tu peux partir. M'éloigner aujourd'hui, ce serait prèsque un acte de révolte contre eux; je reste à Lyon; mais il est temps que je cesse d'écrire, pour aller remercier celui qui ne demande qu'à partager sa fortune avec moi. Quel ami je vais perdre I . . . .
Donatien Stévens est parti. Parti la nuit dernière! Une heure aprè^ notre séparation il était sur la route de Paris ! J'ai demandé à tous les garçons de Fhôtei s'il n'avait pas au moins laissé une lettre pour moi. Non, rien I 11 n'a pas même dit un seul mot pour celui dont il semblait hier ne plus pouvoir se séparer. Voilà qui est étrange. Ainsi, à peine avais-je disparu au tournant de la place, que déjà ce grand échafaudage d'amitié dont il faisait tant de bruit s'était écroulé ou plutôt évanoui ; ainsi , quand j'entendais encore rouler dans mes oreilles ces paroles qui me donnaient le vertige; quand je fuyais, poursuivi par la pensée de ce jeune homme à qui je me serais volontiers abandonné cœur et ame, lui , oublieux d'un pacte si chaudement sollicité, s'occupait des préparatifs de son départ, comme si notre rencontre n*avait pas dû avoir plus d'influence sur notre destinée que celle de deux passans qui se coudoient dans la rue, se regardent un moment et continuent leur chemin sans plus songer l'un à l'autre. Et moi qui me croyais si saintement engage envers luil c'est
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même en trerâblant q«e j'allais ce matin loi tedemander ma parole! Où en Berais-je à présent sans ce comhatqui m'a coûté tant de fatigoes et de souffrances! Quelle serait ma honte si l'on pouvait soupçonner ce qu*il m'en a coûté pour me vaincre alors qoe j'ai osé mettre un moment ce Donatien en balance avec mes devoirs les plus sacrés; qu'on ignore tou* jours combien peu s'en est fallu qu'il ne l'emportât sur eux. La leçon est bonne, j'en profiterai.
2â avril. — Ge soir, j'ai tout avoué à ma bonne tante. Je la voyais sérieuse, triste même; j'ai voulu connaître la cause de son chagrin; elle n'attendait que cela pour m'en parler. — Tiburce, m'a-t-elle dit , depuis plus de huit ans que nous vivons ensemble, tout ce que je pense, tout ce qui m'arriveen ton absence, je me suis fait une loi de te le dire; ceci, comprendS'Ie bien, c'est afin de t'encourager k la même confiance envers moi. Cependant, voilà deux jours que tu me caches quelque chose, et tu ne souffres pas moins que moi, je le vois bien, de ce malheureux silence. L'autre soir, tu es rentré bien tard; je ne t'ai dit qu'un mot , c'était à peine un reproehe, et tu ne m'as répondu que par un mouvement de colère. Tout hier je t'ai vu inquiet , tourmenté; tu semblait voÉiloir parler; moi, je m'y prenais de mon mieux pour t'aider à m'ouvrir ton cœur; mais au même iimant tu détournais les yeux comme si une busse honte avait pu t'empêcher de parleur à moi , à la tante Sophie! 1^-ce bien possible? Aujourd'hui, c'est encore de même. Tiburee, nom avons trop de tendraase l'un pour Vznité pour que cela puisse du-
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rer ainsi; Que s'esl»il donc passé de si terrible, que mon enfant ne puisse le dire à sa tnère?
Ainsi sollicité par l'excellente femme, il n'y avait pas moyen de garder plus long-temps un secret qii*il m'était déjà trop pénible de lui taire. Je sentis que, pour la première fois, le lien de franchise mutucHe que .ma tante avait pris soin de former entre nous allait se trouver brisé, si je n'avouais pas ingénument la vérité. Sortir d'embarras par un mensonge, c'était s'exposer k ce que la tromperie fût découverte, et par là je donnais le droit à celle qui croyait en moi de douter ensuite de toutes mes paroles. Afin de sauver notre avenir, je n'ai plus hésité à parler. Que je me félicite donc maintenant d'avoir eu le courage de m'exécuter franchement! J'ai bien vu, au mouvement de frayeur qui s'est emparé de ma bienfaitrice, quand elle a connu ma résolution de. suivre Donatien à Paris /que mon départ aurait été une mauvaise action. Elle voulait retenir ses larmes eu m'écoutant, mais elle n'en a pas eu la force. Ma foi , j'ai cédé aussi à l'attendrissement; nous avons pleuré tous deux ; s'en moque qui voudra : je n'en rougis pas. Pauvre femme I oh I non, je ne t'abandonnerai jamais. J'avais besoin de son pardon pour être réconcilié avec moimême. Bien avant que je lui en eusse parlé, ma tante avait deviné l'abandon où devait me laisser Donatien;.seulement elle a prétendu qu'il m'avait oublié un peu trop tôt. Suivant elle, il devait au moins me conduire jusqu'à Paris, et puis après, cherche ta vie dans la grande ville, mon pauvre Tiburce. Me voilà bien revenu, grâce à Dieu, de ces amitiés du moment
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qui flamboient d'abord à tout incendier, mais qui ne brûlent que dans le vide et s'éteignent dès que l'air les touche. Je pense à ce sujet absolument comme ma bonne tante Sophie; mais pourquoi supposé-telle que les ressources m'auraient infailliblement manqué à Paris. N'ai-je donc aucune valeur personnelle? est>ce que Thomme d'intelligence ne trouve pas toujours à se frayer un chemin pour monter au poste qui lui convient? est-ce que la volonté ne suffit pas pour emporter de vive force ce que l'injustice ou la prévention nous refusent? Mon singulier ami du café Neuf prétend le contraire. Peut-être aussi que ma tante ne me croit pas destiné à devenir jamais autre chose qu'un chef d'ouvriers chez un manufacturier de province : le jugement est sévère, et Donatien, qui s'y connaît , avait meilleure opinion de moi. Je ne lui avais pas demandé les éloges qu'il ma donnés cependant. Vaniteux que je suisl parce qu'il s'agit du mérite que je m'attribue, on dirait que j'ai peur de m'avouer que ses éloges étaient aussi sincères que ses promesses. Au lieu de revenir sans cesse sur eelui qui m'a fait défaut dès le premier jour, ne pensons plus qu'à celle qui s'est toujours trouvée prèle à répondre : Me voilà ! chaque fois que j'ai en besoin de soin«ou de consolations. Chassons, comme je le lui ai promis, jusqu'au souvenir de mes rêves d'analNtton et d'indépendance. A l'avenir, elle aura toujours raison contre moi. Déjà, depuis mon entretien arec ello) je me sens l'esprit plus libre, le cœnr moins aliourdi ; la pensée d'une existence obscure ne m'effraie presque plus. C'est avec un nouveau
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courage qoe je reprendrai demain le eoors de rnes occupations journalières. A quoi bon Tonloir citanger ma vie, poisqu'ort prétend que mon bonheur est là? Allons, j'essaierai d'être heureux! Il faut croire que Tiburce se résigna courageusement à son sort et que son essai de bonheur ne fut pas infructueux, du moins pendant quelques mois; car son journal, consulté avec soin, n'offre pins aucune trace de cette préoccupation de l'avenir qui assombrissait sa jeunesse. Ce qu'on y trouve, durant Tespace d'une demi-année, ce sont des journées bien remplies : le soir, une étude sérieuse ou bien une lecture à sa tante Sophie, et, souvent aussi, une visite au curé de Fourvières. Le dimanche, la prome-i iiade aux Brotteaux, cette pérégrination si chère auxl cnfans de la pittoresque cité de Lyon, bonnes gensi qui ont justement choisi pour promener leurs loisirs le quartier le plus plat, le plus poudreux et le moins distrayant à la vue, sans doute afin de reposer leurs yeux des beautés âpres et saisissantes de cet! Edimbourg delà France. Quelquefois, mais à de bien i rares intervalles, le journal révèle à notre indiscré- 1 lion une folle journée de jeune homme, et la mystérieuse lie Barbe, gentille corbeille de marronniers en fleur qui se baigne dans la Saône et rit sous son feuillage aux habitans des deux rives ; File Barbe, disons-nous, pourrait bien raconter certains secrets charmans dont notre ami Tiburce n'a point fait con- 1 fidenceà sa tante. Passons ! Il s'est promis d'être heureux, il faut bien que l'honnête garçon essaie un peu de tout pour se tenir parole. Nous sommes maintenant à six mois de da^e.
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16 septembre. -* Me Yoilà encore rivé pour dnq ans à cette triste existence que j'ai subie jusqu'à ce jour plutôt que franchement acceptée. Ce malin mon patron, en me donnant des éloges sur mon zèle, sur ma conduite, m*a annoncé que, pour reconnaître les services que je lui avais rendus, il était décidé à me donner un intérêt dans sa maison de commerce, et qu'aujourd'hui même il allait en signer rengagement. Pris ainsi à Timproviste, j'ai balbutié, je crois, quelques reir.ercimens ; il a regardé cela comme un consentement à demeurer chez lui. Ma tante et le curé de Fourvières ont été appelés, et je n'avais pas en le temps de me reconnaître encore, que la minute du traité était rédigée, et que chacun de nous avait donné sa signature. Â présent, il ii^y a plus d'autre avenir à espérer; ce temps passé, j^aurai vieilli, je serai si absolument brisé à la vie insignifiante que je mène, qu'il n'y aura plus de volonté assez ferme pour redonner de la chaleur à ce cœur qui se sent 'glacer, pour redresser ce front qui pense maintenant, mais qui alors sera mort à la pensée. J'ai voulu depuis six mois me persuader à moi-même que l'intelligence se plie à tout, et que celui qui est capable de grandes choses, peut, à plus forte raison, descendre aux moindres et y exercer ses facultés. — Erreur, mensonge ! Plus le sang est riche, plus il épuise le sujet; l'homme inactif meurt de trop de santé, et les forces qu'on n*emploie pas au dehors se tournent contre celui-là même qu'elles devaient proiéger, et elles l'accablent, et elles le tuent. Il serait Juste cependant qu'on en vint à mesurer l'espace a-
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la stature de Thoinme; le moyen qu'on géant ne se brise pas le crâne aux poutres de la toiture, quand on l'enferme dans la hutte du Lapon ! Mais on oblige le géant à se courber à la taille du nain, et lorsqu'il s'est ainsi plié en deux, alors sans se demander si sa torture est tolérable, si le malheureux ne souffre pas doublement et dans son corps et dans son juste orgueil, on se dit : Je savais bien qu'il y avait ici assez de place pour lui!..... Et l'air qui lui manque, mon Dieul
17 septembre. — Ai-je donc rêvé tout haut? Non, je ne le pense pas; alors il faudrait' croire que le cri de révolte qui s'élève en nous et que nous nous flattons de pouvoir étouffer sous le poids de notre volonté a son éch# dans les cœurs qui nous aiment. Gomment expliquer autrement que par les vibrations mystérieuses de certaines cordes sympathiques, le singulier empressement qu'on a rois à venir fermer une blessure dont j'étais résolu à souffrir sans me plaindre. Dieu le sait, bien que maudissant à part moi le joug nouveau auquel la destinée prétendait me soumettre, je l'avais accepté ce joug, sans me permettre le moindre murmure. On était en droit de me croire heureux de ma condition, et, me l'eût- on faite plus mauvaise, nul au monde n'aurait jamais soupçonné l'impérieux besoin de liberté qui me dévore. Eh bien I sans que j'aie eu besoin de me raidir contre ma chaîne, je Tai vue se briser comme d'elle-même, et peu s'en est fallu que ma bonne tante ne descendit jusqu'à la prière pour m'empécber de la reprendre. Ce matin, résigné à entrer en possession de mon em-