A PARIS
21$ septembre. — Je suis libre ! Je suis à Paris ; je suis chez moi* Que mon présent est beau, et quel avenir m'est réservé !
Soyez bénie, chère tante, vous qui avez si bien compris que la vie qu'on m'avait faite à Lyon était intolérablel II me fallait une arène plus vaste, un horizon plus large ; il me fallait le séjour de celte cité fameuse où toute grande pensée a son écho, où l'homme d'intelligence trouve partout des esprits intelligens qui le comprennent, où une idée, si gigantesque qu'elle soit, peut asseoir ses fondemens dans des cerveaux faits à sa taille. Ainsi cherche, découvre, crée, toi qui as reçu du Ciel l'instinct des découvertes, une imagination féconde et hardie, toi qui es possédé du génie de l'invention. A quelque proftmdeur que tu descendes, si haut que tu t'élèves, tu trouveras ici des âmes confiantes et courageuses qui ne demanderont pas mieux que de faire route avec toi; tu trouveras des juges capables de mesurer ton vol audacieux; et quand ces juges ont dit : Bravo! Paris tout entier applaudit, et plus tard, si rétive qu'elle soit à l'enthousiasme, il faut bien que la province mêle sa voix sans retentissement h b voix puis*
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sanle de Paris, dont le bruit ne s'éteint Qu'aux limites du monde. Voilà ce que je me disais à peu près ce malin, dans le coin de la diligence uù je venais de passer ma troisième nuit de voyage , et lorsque j*ai entendu répéter autour de raoi : Nous voici à la l>arrière, nous sommes dans Paris! chacun de mes compagnons de route s*est hâté de mettre la tête à la portière; moi, dont le cœur battait d'impatience et de joie, bien plus fort que tous les autres cœurs, je n'ai pas voulu gâter mon bonheur par un empressement qui eût plutôt excité que satisfait ma curiosité. Ce qu'il me fallait, c'était Paris tout entier et non pas la vue d'un pan de mur, d'un coin du ciel ou de l'angle d'une rue. Aussi, pendant que, de part et d'autre, autour de moi, c'était à qui se disputerait l'étroite fenêtre de la diligence, raoi, je me renfonçais dans mon coin, je m'enveloppais de mon manteau et je fermais les yeux. C'est una manière de voir aussi, et ce n'est pas celle-là qui cause les sensations les moins vives. Je le répète, soyez bénie, chère lantc ! car si je suis complètement heureux, c*est que vous avez eu soin de m'épargner le double crime d'être ingrat et cruel envers vous. Ce voyage auquel j'aspirais, c'est vous-même qui me Tavez conseillé, et au moment de la séparation je ne vous ai pas vue pleurer. Merci , mille fois merci ; car à l'aspect de vos larmes je n'aurais pas pu vous quitter peut-être. — Nous nous réunirons un jour , bonne tante Sophie. Oui, avant peu, sans doute, je vous appellerai auprès de moi et nous vivrons ensemble comme par le passe; que dis-je! cent fois mieux, car, au lieu de notre
petit entresol da quai Saint-Yincent, ce sera.... je ne sais pas encore ce que ce sera, je n'y veux pas même penser ce soir; à un autre jour les intérêts de notre avenir, c'est bien assez pour moi que de pouvoir me dire aujourd'hui : Je suis libre I je suis à Paris I
Voyons, essayons de rappeler mes souvenirs de la journée, si par hasard j'en ai la force... Eh bien I non, il faut que je m'arrôte. Près de cent vingt lieues franchies, trois nuits passées en voiture, les émotions de l'arrivée, les fatigues que je ne me suis pas épargnées depuis ma descente de diligence, m'ont complètement épuisé. Tout cela me roule dans la tète et fait tumulte dans mon cœur. Demain, à mon réveil, mon esprit sera plus calme et mes idées seront mieux classées. Mon lit m'attend , ma couverture est faite , dormons. Dormir? il me serait bien plus doux de penser. Ce grand fauteuil de cuir dans lequel je me suis assis pour écouter les rêves de l'imagination me retient dans ses bras. Au fait, qui me force à me coucher encore ! mieux vaut faire un retour sur moimême et m'absorber dans mon bonheur. Je suis si bien ici, restons-y le plus long- temps possible.
26 septembre. » Dix heures ! dix heures du matin viennent de sonner à l'église de'Saint-Séverin, ma voisine, et je suis encore là, dans ce grand fauteuil où je ne voulais que rêver tout éveillé. La fatigue l'a emporté sur le désir que j'avais d'interroger mon bonheur, afin de le savourer plus complètement. En cherchant à oublier le monde entier, je me suis oublié moi-même. Tout à l'heure, h mon réveil, mes yeux se sont arrêtés sur le miroir qui me fait face, et je me
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suis trouvé d'une pâleur effrayante; j'ai le corps engourdi, les jambes brisées, qu'importe I — Je suis à Paris! pour ces quatre mots là on souffrirait bien autre chose , vraiment I ils ont un tel pouvoir noagique, qu'en les écrivant je me ressens déjà beaucoup moins de ma courbature. Je vais sortir; le plaisir me délassera tout-à-fait. Mais, auparavant, il serait bon de mettre mes idées en ordre et de Caiire à mon confident intime le récit que je lui dois de messensations et de mon enfantillage d'hier. Oui, pas de paresse. D'ailleurs, si je remettais à un autre moment à lui raconter mon arrivée à Paris, j'embrouillerais tout et je finirais par oublier quelque chose. Oublier? voilà surtout ce que je ne veux pas. Courage, Tiburcel étends les jambes, secoue la tête, porte ta main sur tes yeux pour chasser le reste de sommeil qui les appesantit encore. Bien, m'y voici, je commence.
La diligence traverse le Pont-Neuf; ici c'est la grande halle, nous entrons dans la rue Notre-Damedes- Victoires ; j'entends tous ces noms; mais je ne veux rien voir encore; enfin nous voilà dans la cour des Messageries, les chevaux s'arrêtent, j'ouvre les yeux et je mets pied à terre.
Il faut bien que je me l'avoue, j'ai débuté dans la capitale de la civilisation européenne et de la raison universelle par une extravagance. Au lieu de secouer la poussière de mes habits et d'attendre, avec les autres voyageurs, le déballage de la diligence, j'ai quitté la cour des Messageries tout rompu et tout poudreux que j'étais. J'avais si grande hâte de fouler le pavé de Paris ! Au détour de la grande porte je me
suis tronvé aa milieu d'une douzaine de commissionnaires qui m'ont offert leurs services; je croyais avoir assez bien étudié le plan de Paris pour être en état de me passer d*un guide; cependant un scrupule m'a pris et je me suis défié de moi-même. Parmi tous les solliciteurs j'ai choisi le plus jeune, un fcieaii garçon de vingt ans à peu près, dont la mine intelligénie m'a frappé. — Au Palais-Royal, au Louvre, aux Champs-Elysées, partout I lui ai-je dit en lui mettant une pièce de deux francs dans la main. Il a souri d'un air à la fois malicieux et bon enfant, et nous sommes partis. L'honnête garçon, enchanté de cette bonne aubaine, n'a ménagé ni ses jambes ni les miennes. Nous avons trotté pendant cinq grandes heures ; j'étais avide de connaître Paris; mais je me sentais rendu de lassitude. Mon jeune guide, qui, sans doute, avait à cœur de gagner loyalement sa journée, se montrait impitoyable ; à chaque fois que je voulais m'arréter, il ravivait ma curiosité en me disant : Un peu de courage. Monsieur, il y. a encore quelquechose à voir par ici. De sorte que dès le premier jour, et d'une seule course , j'ai vu l'arc de triomphe de l'Etoile et la place où fut la Bastille. 11 m'a (ait visiter la nouvelle église de Notre-Dame-de- Lorette et la vieille cathédrale de la Cité. Chemin faisant, nous avons causé : mon guide n'est commissionnaire que par occasion et parce que le travail lui manque dans son métier d'ébéniste. Il se nomme Antoine Fargeau, il a une vieille grand'mère, dont il m'a tant parlé, qu'il m'a bien fallu donner un souvenir à ma bonne tante Sophie; car des deux parts,
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pour CCS deux femmes, c'est le même déyodinent. Malgré ce qu'il y a de fâcheux pour mon amourpropre dans Taveu que je consigne ici, il faut bien que j'en convienne avec moi-même : Antoine Faiigeau vaut mieux que moi. S'il avait voulu se séparer de sa grand'mère, il était assuré de trouver du travail à l'étranger; un fabricant russe lui a proposé de remmènera Saint-Pétersbourg avec un engagement trèsavantageux, mais le digne jeune homme n'a pas pu se décider à laisser seule celle qui a pris soin de son enfance. Ainsi que moi, mon guide est orphelin, il doit tout à la tendresse de la vieille bonne femme. «—Cependant, Ini ai-je fait observer, vous végétez tous deux à Paris durant la morte saison, tandis que, si vous eussiez accepté la proposition dà fabricant russe,, votre grand'mère aurait vécu très-heureuse avec le fruit de vos économies. — Sans doute, Monsieur, m'a-t-il répondu, elle aurait vécu très-heureuse, si elle avait pu vivre sans son enfant. Les vieux ont eomme ça des habitudes et de petites manies qui gênent les jeunes gens; mais il faut bien s'y soumettre, c'est une manière de reconnaître ce qu'ils ont fait pour nous; le moyen de m'en aller au loin, je vous le demande, quand je sais que la pauvre femme ne peut pas plus se passer de moi que de son café le matin?
Il m'a semblé que ces simples paroles renfermaient une leçon indirecte, mais sévère; aussi n'ai-je pas voulu pousser plus loin fa conversation : je me sentais blessé. Gomme nous étions de l'autre cÔtè'Ae^la Seine, près du palais de rinstitut,.et que je voyais le
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Louvre devant moi, persuadé que je retrouverais facilement mon chemin, j'ai congédié mon guide qui voulait à toute force m'accompagner jusqu'au bureau des Messageries. Pourtant quand il vit que soo insistance m'impatientait, il me quitta non sans m'avoir, par plusieurs fois, indiqué la route que je devais suivre. Demeuré seul, je fis une pause d'environ une heure dans un café voisin, puis je m'acheminai vers mon point de débarquement. Je pris par le pont des Arts. Arrivé à peu près au milieu de cette passerelle à qui les nôtres n'ont rien à envier, certes I je m'accoudai sur la balustrade pour jouir du coup d'œiâ que le cours de la Seine offre à cet endroit. Peu à pett je me surpris à penser à l'avenir, à ce besoin de voir, de connaître et de m'élever qui m'a fait déserter moa berceau. — Ici , me dis-je, me voijà placé entre lei deux grandes divisions de Paris; à laquelle vais-je appartenir? La fortune m'est promise, mais de quel côté m'aLteiid-eilc? Au moment même où je me posais cette grave question, un léger duvet d'oiseau voltige^ autour de moi et vint s'attacher au collet de mon habit; cette circonstance, bien que futile en appa« rence, me donna pourtant à réfléchir. — 11 serait plaisant, me dis-je encore, d'obtenir de cette petite plume la solution d'un problème qui n'est rien moins que le secret de Dieu.
M'attachant à cette idée qu'il dépendait de moi d'avoir le premier mot de l'énigme du temps, je saisis te ^yet avec précaution et du bout des doigts, de peiir]^"le froisser : puis, le suspendant au-dessus de ma jj^uche, je soufflai légèrement pour qu'iU'élevàt 1 4 '
en ligne droite. Il suivit un moment la marche ascensionnelle que mon souffle venait de lui im|>rimer. — Au hasard du vent I pensai-je, en voyant monter la plume divinatoire. Le vent la Imlança d'abord dans l'espace avec une indécision qui faisait Ootter mon esprit d'une rive h l'autre; enfin, un caprice de Tailla poussa vers la droite. — Bien I le quartier de l'industrie, du commerce, de la banque. Je me croyais fixé; mais, bientôt après, je la vis se diriger sur la gauche. — Allons, soit! me dis-je : c'est la patrie des hautes études, de l'aristocratie nobiliaire; c'est de ce côlé que siège la justice, que se fabriquent les loisi ^ue les faveurs du pouvoir tombent sur ses élus; donnons à gauche l — Par malheur, à mesure que mon imagination suivait une direction nouvelle, la plume, poussée et repoussée de çà et de là, me jetait dans «ne alternative fatigante, et la question n'était point résolue. Toutefois je m'obstinai à ce jeu d'enfant; et, bien certain qu'il ne fallait que prendre patience pour arriver à la fin de cette épreuve, j'attendis que des deux vents qui se contrariaient, le plus fort l'emportât. Ainsi que je l'avais prévu, une brise nouvelle se fît sentir; la rafale qui survint prit obliquement le dnvet, et l'envoya bien au delà de la rampe dti pont. Je craignis un instant qu'à si grande distance il ne me fût pas possible de le ressaisir du regard, h*. n'eus pas ce chagrin à subir. Ceùt été trop mal de- j buter que de perdre, dès le premier jour, ma fortuiu; i de vue. Un nouveau coup de vent rapporta la plun c j de mon côlé, mais toujours par delà celte rampe de 1er où je demeurais eu expectative devant le singu-
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lier augorc que je m'élais choisi. Cette fois, ctlo n'alla plus à droite ni à gauche; mais, sollicitée par son propre poids, je vis la plume si long-temps interrogée, tourhillonner plusieurs fois sur elle-même, après quoi elle descendit majestueusement dans la Seine; puis le courant me la ravit. 11 me passa alors des idées gigantesques par Tesprit. Je m'en reparlerais plus tard. Quoi qu*il doive en arriver, je n'ai pu prendre cela pour un désappointement. 11 ne suffit pas de faire parler Toracle, il faut encore le comprendre; et si je me félicite d'avoir tenté cette expérience, c'est que j'ai cru deviner ce que me garde la destinée : la Seine se jette dans la mer, et FOcéaft mène partout ! Me voilà parti, je ne dois plus m'arrêter.
Celte dernière réflexion m'a accompagné jusqu'au bureau des voitures pulliques; j'ai repris mon bagage de voyageur^ et une heure après un fiacre m*a descendu à la porte de mon petit hôtel de la rue de ta Harpe, où j'espère bien ne pas demeurer long-temps. Nous verrons!
11 octobre. — Braves jeunes gens! à la Ijonnc heure, ceux-là m'encouragent! Comment, au fait, ne me comprendraient- ils pas? ils ont eux-mêmes une si noble ambition! Que je me félicite donc d avoir choisi, pour prendre mes repas, ce petit restaurant de la place Saint-André-des-Arls. C'est la modi- ' cité des prix de la carte qui m'y a attiré; je sens aujourd'hui que, quelle que soit ma destinée, de bonnes et franches sympathies m'y ramèneront sou-
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vent. Dès le lendemain de mon arrivée à Paris, j'ai fait là vingt connaissances charmantes; maintenant je peux y compter autant d*amis. Ohl oui, ils parviendront ces Dupuytren, ces Broussais futurs; oui, le barreau de Paris citera un jour avec orgueil ces autres Berryer, ces Odillon-Barrol en espérance. Ils ont tous répondu de mon avenir; quant à moi, je vois le leur écrit en lettres d*or sur le livre d'honneur ouvert à toutes les gloires de la France. Je savais bien que je ne serais pas long-temps seul à Paris; me voilà en commerce d'amitié avec Felite de la jeunesse savante, avec ceux qui doivent aller le plus loin. Où ne me mèneronl-ils pas, moi qui me sens de force à marcher avec eux? J'ai mieux que des protecteurs, et peut-être bien, puisqu'il en est ainsi, me déciderai-je à ne pas me sertir des. lettres de recommandation que je dois à la bienveillance de mon ancien patron. Il serait si beau de ne rien devoir qu'à soi-même ! Mes amis du restaurant de l'Ëpée-de-Bois pensent ainsi. Ils m'ont dit là-dessus tant d'excellentes choses, que peu s'en est fallu que je ne livrasse les lettres en question à la flamme du punch dont nous a régalés ce jeune étudiant en médecine qui vient de passer aujourd'hui son troisième examen. La séance que nous avons eue chez le quasi -docteur a été des plus intéressantes : le monde entier a été bouleversé et mis en pièces; nous avons reconstruit l'univers. Vrai, notre plan était sublime!.. si sublime qu'il nous a effrayés. Nous avons cru sentir crouler sous nos pieds l'œuvre de Dieu, de Dieu qui s'avouait vaincu devant notre ouvrage! Quelle soirée! J'ai la
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télé en fen, je ne sais quoi d'ardent me parcourt les veines... Bonne tante Sophie, si elle savait à quelles hautes considérations sociales s'élèvent l'a me et le cœur de celte jeunesse qu'elle croit occupée seulement de devoirs faciles et de plaisirs passagers! digne femme, si elle savait surtout que j'ai joué au Liliard jusqu'à minuit ; que j'ai bu dix verres de punch, et que j'ai fumé mon premier eigarre!...
2â octobre. — Que fais-tu? as-tu l'espoir de trouver bientôt un emploi ? Voilà le froid qui menace^ veux- tu revenir à Lyon; dois-je aller te rejoindre à Paris? Voilà encore le résumé de la dernière lettre de ma tante; elle est inquiète, elle est pressée de me voir fixé, et je n'ai rien à lui répondre. I^a bonne femme ne se rend pas assez compte de ce que c'est qu'un jeune homme nouvellement arrivé à Paris; elle croit qu'il n'a qu'à dire : Me voici I pour être placé selon les convenances de son iiitelligence et de son éducation. Pardon, chère tante, cela ne se passeainsi. Et puis quand les emplois viendraient à lut comme il le désire, il lui faudrait encore le temps de se reconnaître et de choisir. A cet empressement de me voir heureux je reconnais bien la tendre sollicitude de ma tante; mais cette impatience est en désaccord avec sa raison habituelle. J'aurais voulu prendre tout un mois avant de m'interroger une dernière fois sur la carrière que je dois suivre; cependant, pour ne pas désobliger ma tendre mère d'adoption , dès demain j'irai me présenter chez les protecteurs que mon fabricant de Lyon a voulu me donner; je verrai bien si mes amis de l'Ëpée-de-Bois savent au juste ce que
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valent à Pmrîs les lettres de recoremahdalion. On peot loujoors en essayer. A demain donc ; mais j*ai grand*peur que celte épreuve ne me fasse juger peu favorablement des appuis inconnus que je dois aller chercher. Où serait le mal, après toul, quand j'aurais à répondre à mes amis de Lyon : Faites comme moi : pour mon avenir, ne comptez plus que sur moimême; je suis la plus sûre garantie de la fortune qui m'est promise. Mais, d'abord, que la volonté de ma tante soit faite. A demain les grandes visites.
â5 octobre. — Ma foi, j'en suis fâché pour vos prophéties, mes bons amis du restaurant de la place Saint-André, mais à Tavenir j'y regarderai à deux fois avant de prendre de vos almanachs. Qui donc ose prétendre que l'âge mur, toujours déGant, égoïste et jaloux, dénie à notre jeunesse sérieuse et intelligente le droit de se placer au rang que sa raison précoce cl solide lui a conquis? que ne m'avez-vous accompagné partout aujourd'hui, vous qui me disiez hier : Tu ne rencontreras que le dédain et l'indifférence! Du dédain I de l'indifférence I ah I bien oui 1 vous ne connaissez pas le monde; chers compagnons de table, ou bien^ c'est donc pour éprouver mou courage que vous avez pris plaisir a le calomnier?
Les lettres de mon ancien patron ont fait merveille. Je ne saurais dire, parmi les cinq personnes chez qui je me suis présenté, laquelle m'a témoigné le plus d'intérêt; elles ont rivalisé de bon vouloir en ma faveur. Le zèle de mes protecteurs était si grand , que, si j*eusse été fixé d'avance sur l'emploi qu'il me faut ^ je n'en doute pas, en ce moment, je serais en
mesure d'écrire à ma tante. — La carrière m'est oh- ^erte, mon premier pas est fait ; bienldi je serai ioin <ic mon point de départ. — Il faudra cependant que je prenne une résolution, car je ne veux pas laisser Svî refroidir les chaleureuses dispositions de ceux que \'aï vos aujourd'hui. Certes, je tiendrai la promesse que j'ai faite de leur rendre souvent visite. Heureux Tibarcel loui me sourit ; là-bas, à Lyon, les deux appuis de mon enfance vont se réjouir de la balle position qui m'attend; ici , j*ai trouvé déjeunes et bons amis dont les idées sont si bien en harmonie avec les miennes, que la pensée de l'un de nous est le com* plément indispensable, le lien mystérieux des pensées de tous les autres; enHn, dans un seul jour, cinq des plus honorables maisons de Paris m'ont ouvert leurs portes, et partout on m'a dit : Soyez le bien- \ciiu. Si j'avais pu pressentir Theureuse issue de ma démarche, je n'aurais pas hésité si long-temps à tirer de mon portefeuille ces bienheureuses lettres de recommandation. Qu'importe! me voilà connu, on m'estime, on m'apprécie, on croit en moi; je n'ai plus qu'à vouloir pour obtenir. Oh ! j'arriverai ! oui , j'arriverai !
17 novembre. — En vérité, je joue de malheur; depuis trois semaines, et malgré mes démarches réitérées, il ne m'a pas été possible de rencontrer cliez elle une seule des personnes qui m'avaient fait un si obligeant accueil. A quelque instant du jour que je me présente, ce n'est jamais l'heure favorable. Je me suis nommé, j'ai sollicité par écrit la faveur d'une seconde entrevue; on ne m'a point fixé de
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rendez-TOUS, et quand j'arrive îl est toujours on tropl tôt ou trop tard. Mes jeunes amis anraîent-ils raison? I cet empressement que Von m*a témoigné n'était il qu'un faux semblant de bienTeillance où ma crédulité devait se laisser prendre? Tout en hésitant à le croire , je commence à le craindre : on s'épargne ainsi l'embarras d'un refus. 11 y a des gens si impressionnables que la vue d'un visage chagrin trouble leur digestion; c'est sans doute à quelques uns de ceux-là qu'on m'aura adressé. Pauvre jeune provincial inexpérimenté, toi qui te félicitais d'une réception touchante, tu n'as pas su comprendre que ces dignes protecteurs, en flattant tes illusions, ne faisaient qu'entretenir prudemment leur appétit. Ainsi , ces ^ chaudes promesses, ces offres de service, que j'attribuais dans mon imbécilité à la bonté de leur cœur, ils ne me les auraient faites que dans un intérêt bien entendu d'hygiène I Peut-être me trompé-je? mais les jours se passent , le temps marche vite, et ma bourse est à sec ; cependant je ne puis pas écrire à ma tante : Je suis sur le chemin de la fortune, envoyez-moi de l'argent. Il faut bien qu'à mon tour je lui mente, puisqu'on m'a menti; il faut aussi que je cache à mes amis de l'Ëpée-de-Bois et le désappointement que j'éprouve, et le dénûment qui me menace. Aujourd'hui , pour la première fois , j'ai été forcé de dire à mon hôtesse : Je ne vous paierai que demain. Ces mots que, la plupart des habitués de mon restaurant jettent en l'air d'un ton si délibéré, m'ont cruellement coûté à dire; mes lèvres tremblaient en les balbutiant, et j'ai senti la rougeur de
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la honte me monter an visage. Je ne veax plus m'exposer à subir un pareil supplice ; je paierai demain : le Mont- de-Piété est à deux pas de chei moi; je puis bien me passer pendant quelques jours de la montre d*or de mon père : Thorloge de Saint-Séverin ne me dit-elle pas l'heure? — Oublions ce léger chagrin : il fiiut qoe j'écrive ce soir au curé de Fourvièrcs. Il s'agit de me persuader ii moi-même que je suis heureux , afin qu'on le croie là-bas. Âi-je donc vraiment eu lort de venir h Paris? Non , mille fois non ! puisque je n'y suis pas oisif, quoique privé d'emploi. Avant un mois j'aurai terminé un beau livre que j'intitule : Mémoire sur les forces comparées de VEU" rope commerciale. Qui sait s'il ne doit pas m'ouvrir les portes de l'Académie des sciences politiques et morales!
8 décembre. — Merci , mon Dieu I Grâce à vous , mon amour-propre vient d'échapper à un grand péril. Ma tante Sophie ne voulait-elle venir me surprendre à Paris I La bonne femme, trompée par les lettres rassurantes que je lui écris chaque semaine, se faisait une joie déjuger par elle-même des progrès de ma prospérité. Heureusement elle s'est ravisée et m'a écrit assez à temps pour qu'il me fût possible de prévenir son arrivée. Il n'y avait qu'un mensonge qui put me tirer de ce pas difficile. J'ai menti , j'ai prétexté un voyage à vingt lieues de Paris dans un établissement industriel où je dois recueillir des documens indispensables au complément de mon ouvrage, et maintenant je tiens la lettre de ma tante, celte réponse si vivement désirée; car elle me met
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|MMir long-temps à l'abri d'une surprise plus que jamais redoutable pour moi. Me voilà aussi délivré « grâce à Dieu, de l'embarras de parler de ma siloalioii ci de la supposer brillante quand elle est en réalité si précaire. Je ne dois écrire à Lyon qu'après mon retour de Normandie. Libre à moi de prolonger mon absence autant que je le voudrai ; elle durera jusqu'à ce que je puisse dire : J*ai réussi 1 En attendant que le monde me rende la justice qui m'est due, et que mon travail achevé fixe sur moi les regards du pouvoir, je me suis procuré un moyen d'existence. Il ne me rend ()as bien riche, mais il m'aide à vivre sans que j'aie besoin d'imposer à une pauvre femme des privations qu'elle n'a déjà que trop long-temps subies pour moi. Qu'ils sont loin de se douter, mes amis du restaurant de la place Saint-André, que ce malheureux jeune homme, mon soi-disant protégé, pour qui je sollicite auprès d'eux du travail de copiste, n'est autre que ce même Tiburce qui s'intitule effrontément le protecteur de quelqu'un , quand il ne peut être que l'obligé de tout le monde. Contraint de jouer l'homme en faveur pour éviter les railleries de ceux qui m'avaient prédit le mauvais sort de mes lettres de recommandation, je ne parais plus que rarement à ma table d*hôle, et seulement le jour où je peux me payer à dîner. Ce jour-là, dis-je, je rapporte à mes amis la copie qu'ils m'ont confiée et j'en demande d'autre pour le pauvre orgudlleux qui n'accepte le travail qu'à la condition de ne pas se faire connaître. Ainsi, tandis qu'à Lyon on me croit explorant la province dans l'intérêt de ma gloire < tandis qu'à Paris mes
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jeunes amis me supposent commensal balntuël des maisons les mieux famées de la ville, moi, dont la vanité mendiante a besoin . pour se résigner à tendre la main, de s'envelopper honteusement du manteau de Tanonyme, moi, relire dans ma petite chambre, quelquefois sans feu et cachant ma lumière , j'essaie d'assurer à force d'assiduité au travail mon existence du lendemain.
C'est trisle; oui, mais cela ne durera pas. Vienne l'époque où mon grand ouvrage sera enfin mis au jour; alors j'avouerai sincèrement comment j'ai vécu, combien j'ai souffert pour accomplir mon œuvre, et il faudra bien que le monde admire ma force de volonté et qu'il me tienne compte de mes jours sans pain et de mes nuits sans sommeil.
23 décembre. — Voici , je crois, la plus fâcheuse de mes journées. Que n'ai-je suivi ma première idée? 3e voulais d'abord rester chez moi k travailler incognito. Un scrupule m'a saisi; j'ai craint qu'on ne s'aperçût au restaurant de mon absence trop prolongée; pour éviter des conjectures qui auraient pu met- Ire mes amis sur les traces de la vérité, j'ai été diner à ma table d'hôte. Mauvaise inspiration! Gomme nous parlions au dessert de nos travaux, de nos espérances, et des appuis que le monde nous offrait, fatiguéd'entendre desnoms illustres jetés enavantcomme une injure à ma chétive position, moi aussi j'ai cité des noms qui avaient une haute valeur dans l'eslimo publique. Je ne choisis pas, je nommai au hasard. Je me suis donné comme parfaitement accueilli et posé sur le pied de l'iotimité dans les maisons dont je ve-
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nais de parler. ~ Eh mais, me <tit alors un de mes convives, si vous êtes si bien avec M. de Ternày, vous devez être invité à la grande soirée quMI donne aujourd'hui? — Sans doute, repiiqoai-je. — Alors nous nous y verrons, me dit mon malencontreux questionneur.
Ceci me causa bien un certain malaise; je me remis cependant.— Il me cherchera cl ne me trouvera pas, prnsai-je, qu'importe I à notre première entrevue j'en serai quitte pour lui dire que je Tai cherché aussi, et je mettrai sur le compte de Faffluence des visiteurs Tempéchement à notre rencontre dans les salons de M. de Ternay.— Je rentrai chez moi ; au lieu de revêtir un habit de bal, j*endossai ma vieille redingote; puis je mis le feu à un reste de fagot et je m'attablai pour me livrer courageusement à mon métier de copiste, il y avait plus de trois heures que j'étais au travail quand on frappa à ma porte; ma chandelle allait s'éteindre, et depuis long-temps les brins de bourrée n'étaient plus qu'une cendre froide. J'hésitai à ouvrir; mais comme on insistait, je me décidai à me lever. Quelle fut ma surprise quand je reconnus dans ce visiteur tardif celui qui m'avait dit : Nous nous verrons à la soirée de M. de Ternay. Il était pimpant, rayonnant, paré pour le bal. Il s'étonna de me trouver en si mauvais équipage et m'annonça qu'il avait pris une voiture à l'heure pour venir me chercher. Je ne sais trop ce que je lui dis pour m'excuser et me défendre de l'accompagner, mais il y avait tant d'embarras dans mes paroles, qu'il n'eut pas grande {jcine à comprendre que je mentais. —Vous avez mal
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à la télé? J*en suis fâché, me dît-il, cela me privera du plaisir de passer une bonne soirée avec vous; maïs je ne serai pas venu pour rien du moins. Je dois à notre copiste inconnu une somme de dix francs que vous avez bien voulu avancer pour moi, ajouta-t*il en jetant un coup d*œii sur ma table, où il dut reconnaître le dernier ouvrage qu'il avait confié à Tanonyme que j'étais censé protéger; les voilà, boniie nuit, et à demain.
Il posa les deux pièces de cinq francs sur la table, et partit sans que j'eusse trouvé la force de lui répondre. Pénible angoisse I Je ne veux plus ra'exposer à en subir une semblable; demain j'aurai quitté ce quartier, et jamais on ne me reverra au restaurant de l'Ëpée-de-Bois. Ou plutôt, si fait, j'y retournerai; mais plus tard , quand je serai parvenu assez haut pour rire avec mes amis de ma misère passée.
6 janvier 1857. — Ué bien ! si j'avais .écouté le con» seil de ma vanité, qui me disait : Dérobe ta vie à l'intérêt insultant des hommes, jusqu'au jour où tu pourras te révéler glorieusement à eux ; que tout le monde ignore en quel lieu tu caches ton infortune; si j'avais cédé à mon désir de demeurer introuvable pour l'univers entier, je ne saurais pas aujourd'hui que l'on pense à moi, et que deux des protecteurs auxquels je fus recommandé lors de mon arrivée à Paris, me donnaient en même temps, et sans se communiquer leurs intentions, une preuve de bon souvenir. Deux invitations de bal,et toutes deux pour le même jour! Faut-il opter?... non, je ferai deux visites ; on me verra ici et là ; et puisque enûn on
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%ient à moi, je n'ai de rancune à garder contre personne, je ne dois blâmer que moi. Si j'avais mis pli» de persistance à me montrer, si j*avais mieux choisi mes heures, je ne serais pas aujourd'hui logé dans une mqnsarde de la rue Saint-Lazare, et il y a longtemps que j'aurais repris ma correspondance avec cette chère tante qui m'accuse d'oubli et d'ingratitude peut-être l Pourtant je n'ai pas laissé passer un seul jour sans penser à elle, et la nuit dernière, quand le ciel a voulu que je pusse mettre le dernier mot à mon grand ouvrage, si une idée a réjoui mon cœur, c'est qu'en tête d'une œuvre que je crois belle, piirce qu'elle est utile et consciencieuse, on lira le nom de celte chère tante Sophie. Maintenant je n'ai plus le droit de garder le silence auprès de ma seconde mère; il faut, enfin, que je revienne de ce soi-disunt voyage en Normandie. Dès ce soir, avant mon départ pour le bal, je veux lui écrire et lui demander pardon pour le temps que j'ai passé sans lui donner de mes nouvelles. Que je me sais donc bon gré d'avoir laissé l'adresse de ma nouvelle demeure à mon petit hôtel de la rue de la Harpe. Sans cette précaution que je me reprochais pourtant d'avoir prise, je ne tiendrais pas dans mes mains ces lettres d'invitation qui m'ont rendu toute mon espérance. Avenir I avenir I je l'entrevois enfin I — Mais le monde a des exigences de costume, et que de choses me manquent pour paraître avec avantage dans un salon! — De l'aident d'abord... De l'argent? ehl mes amis du restaurant de la place Saint-André savent bien en trouver quand il s'agit ou de satisfaire un simple caprice de jeune
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homme, ou de payer leur écot dans une orgie; pourquoi ne met (rais- je pas à profit Texen^ple qu'ils m'ont donné? La circonstance est grave, cette soirée sera décisive pour moi ; il me faut un habit de l>al pour faire bon visage à la fortune qui me sourit ; je \ais vendre la reconnaissance de la montre de mon père.
7 janvier. — Pétais injuste, j'étais un ingrat. Au lieu des deux uniques protecteurs que je croyais avoir retrouvés hier, j'en ai cinquante aujourd'hui qui demandent comme une faveur d'aider à ma fortune. Ce n'était pas le monde qui manquait à ses promesses envers moi, c'est moi personnellement qui me faisais défaut. Gomment n'ai-je pas compris qu'il fallait me montrer pour qu'on s'occupât de moi? Hier j'étais encore à peu près ignoré, maintenant on sait mon nom; on sait ce que je suis, ce que je veux ; on sait même le titre de mon ouvrage. Mieux que cela, j'ai pu en développer les principales données à des personnages haut placés; ils ont été étonnés du flot de lumière que je répands sur ces importantes questions de morale et d'industrie; ils ont applaudi aux idées sérieuses que j'émets, ils les partagent ; ils m'ont prédit un chemin rapide dans l'administration supérieure. Quelle immense carrière à parcourir pour moi ; moi, le fils d'un pauvre peintre d'e^ voio, moi parti de si bas, je puis arriver jusqu'aux dernières limites <lo pouvoir peut-être ! J'ai pris vingt rendezvous, je me suis engagé pour je ne sais combien de soirées. Oh ! la saison d'hiver sera belle pour nous, chère tante Sophie; que le jour de la justice arrive,
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et c'est dans un palais que je veux vous loger!
Si le bois ne me manquait pas, j'écrirais tonte 1^ nuit, je crois, tant mon cœur est plein des déliveiises émotions que j'ai éprouvées dans cette double soirée. Gomme j'ai été bien compris par ces hommes à la fois graves et bienveillans qui prenaient plaisir à m'en tendre ! (Quelles étaient belles ces femmes, si brillantes de parures, si gracieuses en dansant ! elles donnaient du bonheur, rien qu'à les voir sourire. Oui, c'est quelque chose d'enivrant, même pour un esprit sérieux, que la beauté des femmes, le parfum des fleurs, l'éclat des lumières, quand toutes ces choses vibrent et rayonnent dans une atmosphère de joie où nage l'harmonie. Le froid me saisit, je quitte la plume, c'est dommage, j'en avais encore tant à me dire... je vais y rêver l
18 février. — Décidément me voilà lancé. On ne laisse plus passer un seul jour sans m'adresser quelques lettres d'invitation ; en voilà encore quatre aujourd'hui. On m'attire, ma bonne étoile me conduit dans des maisons où je ne soupçonnais pas que je passe avoir accès. Je ne suis pas sissez fat pour me croire homme à la mode; mon habileté comme danseur n'entre pour rien dans l'empressement que l'on met à me recevoir; celui qu'on est bien aise d'admettre chez soi c'est le penseur dont l'entretien éveille des idées nouvelles. Cependant il faudra que ces idées-là viennent bientôt en aide à celui qui en dote le monde ; car, pour peu que les fêtes oontiouent sans être pour moi autre chose que des fêtes, mon costume de bal ne sera plus de mise, et j'ignore com-
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ment je pourrai le remplacer. Ce n'est pas le looi que d'être un homme de mérite, il faut se mettre convenablement; de notre temps, le génie lui-même n'a pas le droit de porter dans le monde un babit qui rit aux coudes. Le mien, heureusement» est encore présentable ; mais il est temps, ah l oui, il est grandement temps qu'on me fournisse les moyens de lui donner un successeur. Au surplus presque tous eeux qui me protègent doivent assister demain à la fête que donne M. de Morangis, je ne puis me dispenser de m'y montrer; d'ailleurs j'ai entendu circule»* dans la foule le nom de Donatien Slévens : je suis curieux de savoir où il en est de ses belles espérances.
â6 février. -— M'a-l-il dit vrai, ce malheureux jeune homme I et^ quand il m'a montré mon avenip écrit dans le sien, sa misère et son désespoir, préciif* sears de ceux qui m'attendent, dds-je m'effrayer pour moi-même ou seulement ne plaindre que lui \ n'est-ce qu'un fou? Grand Dieu! si c'était un fmn phète !
Rassemblons nos souvenirs, car cette Journée, si peq occupée qu'elle ait été pour uioi, doit, je le seiiii Lien, compter pour beaucoup dans ma vie.
Ce matin, vers sept heures, je donnais encore quand on a heurté à ma porte. Réveillé en sursaut, je crus d'abord que c*était madame M ouehenotte, mf portière^qui venait m'apporter une nouvelle invitation de bal. D'ordinaire ma caisse est si mal garnie, que plus d'une fois elle a répondu néant lorsqu'il s'agissait de payer le port d'une lettre qui me conviait à un diner de cérémonie ou à une fête brillante; 1 5
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iMoréaflémeDtaojoordliai j'étais assez riche pour recevoir sans peurméme un créancier irrité. Oui, j'étais riche ce matin, et cela grâce à cette jolie bague d'émeraudes et de petites roses qui a appartenu à ma mère et que ma tante Sophie m'envoya le mois dernier pour mon cadeau de nouvelle année. Pauvre chère bague ! elle n'a brillé qu'un seul jour à mon doigt; cependant elle n'est pas tout-à-fait perdue pour moi : hier j'ai encore eu le plaisir de la contempler en m'arrètant devant l'étalage du joaillier à qui je l'ai vendue. Bref, on frappait chez moi, j'étais an fonds, j'ouvris. Ce n'était pas madame Mouchenotte qui venait mefaire sa visite intéressée, mais un jeune homme on ne peut plus pauvrement vêtu et que je crus d'abord ne pas connaître, bien qu'en entrant il m'eût tendu la main d'un air affectueux et &milier. Mon hésitation à me remémorer ses traits parut le toucher péniblement; il rougit, et moi, méaoDtent démon manque de mémoire, je me sentis ému de sa honte. Pourtant mon jeune visiteur s'étant rassuré à l'aspect de ma propre confusion, comprit fue c'était à l'équipage délabré dans lequel il se présentait devant moi qu'il devait attribuer l'infidélité de mes souvenirs. Il parcourut des yeux ma petite mansarde meublée à peu près comme il était vêtu , puis il me dit avec un triste sourire : — Frère, il n'est point étonnant que vous ne reconnaissiez pas aujourd'hui dans l'homme qui a revêtu toute sa misère, celui qui, sous des habits d'emprunt , se faisait admirer il y a huit jours dans le salon de M. de Morangis. Peut-être vous souviendrez-vous mieux d'un
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jeune poète dont tous avez écouté les yers avec attendrissement, et qui s'est trouvé si heureux de vos éloges, que, se dérot)ant à ceux de la foule, il a causé avec vous deux heures durant dans Tembrasure d'une fenêtre.
Ceci me remit sur la vole, je le reconnus parfaitement ; mais que son attirail était donc différent de celui dans lequel je fa vais vu pour la première fuisl C'est à peine si j'osais lever les yeux sur lui, tant la vue de ses haillons me faisait mal. Cependant je balbutiai : Oh I certes, je n'ai point oublié cet entretien dans lequel nous avons échangé nos naïves et poétiques confidences; je me souviens de ces rêves que nous nous communiquions, et qui nous ravissaient au ciel. — £h bien ! c'est à six pieds sous ;terre que les miens m'auront conduit, me répondit le jeune poète. En me parlant de la sorte, il n'y avait dans sa voix aucune expression de colère. Pour moi , je demeurai pétrifié à l'annonce de sa fin prochaine, et je me demandais de quel mal caché il se sentait mourir, quand j'avais sous les yeux sa misère visible. Il continua à peu près ainsi : J'ai voulu vous revoir, M. Tiburce, parce qu'il faut bien qu'un mourant se confesse à quelqu'un , et que de tous ceux que j'ai connus vous êtes celui pour qui je me sens réellement de la symphatie. Oui, depuis le jour où m'élant endormi simple artisan, je me suis réveillé poète, j'ai reçu, il est vrai , des applaudissemens qui m'ont été bien doux ; mais les vôtres ont eu sur moi bien plus de puissance encore que les premier^ Ceux-ci, voyczr vous, ne flattaient que la vanité d'un homme déjà
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content de loi-méme, tandis qae les éloges qœ vous m'avez donnés ni*ont fait trouver le courage nécessaire pour vivre pendant toute une semaine du pain de Taumône. Je ne me plains pas , je n'accuse personne, je cite un fait : j'ai mendié. — Vous, Monsieur! m'écriai-je, vous que chacun serait fier de recevoir et d'obliger! — Oh ! sans doute, je sais cela ; je sais aussi que mon couvert est mis chez plus d'un soi-disant protecteur ; mais je ne puis venir m'asseoir à une table qu'à la condition de faire honneur à mes hôtes, et voyez les guenilles que je porte. Je ne demande pas de meilleurs vêlemens : ceux-là dureront encore plus que moi; quant à l'habit sous lequel je me pavanais lorsque nous nous sommes rencontrés chez M. de Morangis, il ne m'appartenait pas, et, dès ce soir^là, mes ressources étaient si complètement épuisées, que je doisencoreleprix delà locationde mon costumede bal.
Vivement touché d*une si grande infortune, je m'empressai de vider ma bourse sur la table, et je dis au pauvre jeune poète, en faisant deux parts égales de mon argent : A vous celle-ci , à moi cellelà, je voudrais être plus riche afin de vous offrir davantage; mais puisque vous m'avez nommé votre frère, prenez, Monsieur, partagez avec moi comme si je l'étais de sang aussi bien que de cœur.
Il repoussa, mais sans dédain, l'argent que j'avais placé devant lui. Il me dit que ce n'était pas par un faux calcul d'orgueil qu'il refusait mes services, mais parce qu'il était las de vivre aux dépens des autres. Ce qui l'avait Soutenu long-temps, c'était l'espoir d'une pension qu*on lui avait d'abord promise avec
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chaleur; mais peu à peu le zèle de ceux qui avaieut paru vouloir le protéger s'était singulièrement re« froidî ; on Facœplait^on le recherchait même comme convive, mais là s'arrêtait maintenant le bienveillant appui que Ton croyait devoir à son talent. ~ Tout bien considéré, me dit-il encore, nous n'avons pas le droit, nous autres poètes, d'exiger davantage. Le plus grand d'entre nous, quand il se rend justice, doit s'avouer qu'il n'est qu'un illustre inutile. Nous ne serions pas de ce monde , qu'il vivrait de même sans s'apercevoir que nous lui manquons, et nous, nous ne pouvons espérer de vivre que sous la condition que le monde ne nous manquera pas : il peut se passer de nous, nous ne pouvons nous passer de personne. Mais, ajouta mon étrange visiteur, je ne suis pas venu ici pour faire l'apologie de la société et calomnier la poésie; je vous ai cherché, M. Tiburce, parce qu'avant d'en finir il m'est doux de penser que mes parolesauront été recueillies par un cœur intelligent; trop intelligent peut-être I Cependant, vos pensées vont mieux que les miennes à l'esprit mercantile de notre époque, et pour peu que vous consentiez à les mesurer au niveau commun du fisc, avec lequel tout ce qui est mis en circulation doit s'accorder sous peine d'être rejeté comme dépassant la taille légale, à ce prix , di&-je, vous avez chance de réussir; mais, mon ami, gardez pour vous, à l'avenir, les idées généreuses que vous laissiez échapper Tautre jour. C'est l'arithmétique qui gouverne les hommes. On n'est compté pour qUBlque chose qu'eu se faisant chiffre comme eux. Souvenez-vous qM^
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sous uiie pensée si élevée , si émouvante qu'die poisse être, quand elle ne représente pas une valeur payable à vue, la société pose zéro, et c'est la somme de l'estime qu'elle accorde à son auteur. DéGez-vous encore de ces grandes vues qui vous sont familières ; les hommes ne veulent pas qu'on les oblige à regarder de trop haut; ils ont peur des vertiges, et là où vous croirez leur avoir découvert un nouveau monde, ils n'auront vu qu'un abime.
C'est ainsi que me parla le jeune poète ; j'aurais voulu garder dans ma mémoire les belles expressions dont il ornait ses conseils, je n'ai pu en retenir que le sens; mais qu'il m'a donc donné à refléchir! Gomme j'étais muet devant lui et presque abattu de son propre découragement, il reprit : Je vous afOige, mais je vous éclaire. Qu'en arrivera-t-il ? Je n'en sais rien ; pour moi , on m'eût éclairé de même quand j'abandonnai une profession utile pour mon existence de mendiant, que j'aurais détourné mes regards de la lumière et poursuivi ma route, sans ra'inquiéter du terme où je devais venir tomber. Vous serez plus sage, plus heureux, je veux dire , si vous l)ornez votre ambition à suivre les sentiers battus: ce sont ceux-là qui mènent à la fortune ; mais ne parlez pas si haut de votre grand ouvrage ; il n'y a que les petites œuvres que l'on veuille payer et à qui l'on accorde protection et droit de cité: elles ne blessent l'amour-propre de personne. Surtout ne laissez pas dire de vous : C'est un fou I ne laissez pas dire ce mot-là , flonsieur ; car dès qu'un homme de mérite a reçu ce baptéqie du niepris, il a
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perdu tous ses droits à k confiance dtt inonde ; Mi milieu des flammes, il crierait: An feu! que, même en le voyant brûler, on dirait eacore, je crois: Ne l'écoutons pas, c'est un fou, Tincendie n'est ique dam son imagination I — Mais alors, demandai-je, que devient donc Thomme de génie? Il fout qu'il meure, n'esUce pas ? — On ne meurt pas de génie, me rè* pliqua le poète, c'est d'orgueil que l'on meurt. -— Ah ! lui dis-je, voilà une parole qui me prouve que vous avez renoncé à votre malheureux dessein. —^ Moins que jamais ; en vous prêchant de la sorte, je n'ai pas essayé de me convertir. Tenez, M. Tibur^ si quelque chose en ce moment pouvait me rattacher à la vie, ce serait l'espoir de cultiver votre amitié ; mais je vous porterais tort : la folie est contagieuse^ et vous n'êtes déjà que trop prédisposé à l'exaltatîoa du cerveau. Gardez-vous de ce défaut-là. Tâchez de prouver le moins possible que vous êtes un homme à idées larges, et faites qu'on répète partout ce que disait de vous M. de Morangis en vous inscrivant sur sa liste d'invités : On ne peut pas se dispenser d'avoir ce jeune homme-là, il valse si bien I — 11 a dit cela ? criai-je en me frappant le front. — Pourquoi pas ? on vous a pour valser comme moi pour dire des vers. — Alors mieux valait donc rester commis? — Le poète murmura : C'est possible ! 11 jeta uncou|) d'œil sur les haillons qui le couvraient, puis iL.me toisa de la tête aux pieds comme s'il eût voulu mfe dire par ce muet examen : Voilà des habits qui poiMri> raient bien aller à votre taille I — £st-ce donc une prédiction? estait vrai que ceux qui vont mouriri)0t
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le don de seconde vue? Le jeane poète s'éuil levé poor sortir, je tentai, par mille raisons, de le retenir et de le dissuader do projet de snicide qu'il avait formé. Je dus croire qu'k défaut d'éloquence, oe que je loi disais de raisonnable et même de touchant ébranlait sa résolution ; car^ ayant offert de partager aveo loi non seulement ma bourse, mais encore ma mansarde et mon lit, je le suppliai si fraternellement de vivre qu'il (init par se rendre» Notre projet d'établissement en commun ne pouvait souffrir de retard. C'est pourquoi j'eiigeai qu'à compter de oe moment même il se r^rdât chez moi comme étant chez lui. Il parut y consentiri Afin de célébrer en même temps et ma victoire et sa bien-venue, je me hâtai d'aller commander au restaurant on copieux déjeûner. Mon nouvel ami se chargea de mettre le couvert pendant mon absence. Oh ! qu'en descendant mes quatre étages j'étais enorgueilli du succès que je venais d'obtenir : j'avais rendu un coâur à l'espérance, un homme à la vie I Hélas I je m'étais trop pressé de me féliciter de tette glorieuse eonquète sur la mort ; à mon retour, quand je revenais plein de joie près de celui que j'avais eru sauvé du désespoir^ je ne trouvai plus personne ; mon visiteur avait disparu , me laissant sur la table un billet ouvert qui contenait ces lignes, son dernier adieu:
« Toute réfleiion faite, j'estime que ma lâche icibas est remplie, je vais reporter à Dieu le trésor de poésie qu'il m'avait confié. €e n'est pas ma faute si les hommes n'ont pas voulu que je l'épuisasse pour eux. Quant k vous, mon ami, souvenez-voiia que dans
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le Kvre de la vie il fiiut mettre ilndifierence deà hommes en tête de la page prolits et pertes. Pensez à mes baillons chaque fois qu'une nouvelle espérance vous fera endosser votre habit de bal. Encore une fois, ne pomettez pas qu'on dise de vous : C'est un fou I »
27 février. — Le journal du soir annonce qu'une ronde de nuit a trouvé hier, au bois de Boulogne, le corps d'on jeune homkne misérablement vêtu. La mort de ce malheureux ne peut être, dit-on, attribuée qu'au suicide. Il a été transporté aujourd'hui à la morgue.
28 février. — J'ai eu le courage d'aller m'assurer par moi-même de la vérité de ce sinistre événement : c'était lai I
3 mars. — Indignité! ce soir j'ai osé plaider dans an salon la cause de ce malheureux jeune homme ; on a haussé les épaules et l'on m'a dit : c'est de l'histoire ancienne, voilà quinze jours qu'il est mort !
11 avril. — Quand se realiseront-elles ces belles promesses dont on m'a bercé? Nul de ceux sur qui je me croyais en droit de compter ne m*a retiré son appui, il est vrai ; on continue à m'accueillir avec empressement; mais ce n'est pas vivre cela I Je ne penx pas plus long-temps tromper ma pauvre tante ; il faut qu'on se décide : veut-on me protéger ou bien m'empêcher d'être pour moi-même un appui, en me flattant toujours de l'espoir que j'obtiendrai celui des autres? — Est-ce un piège ? J'en ai peur, il y a des gens qui ne vous tendent la main que pour vous empêcher de marcher en avant. Mieux eût valu me
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fermer toutes les portes : je nie les serais ouvertes à l'aide de mes propres forces ; mais contre quoi lutter quand ou ne m'oppose aucun obstacle 1 Demain )e saurai si je ne dois attendre que déception et misère de cette bienveillance stérile que le monde me fait subir.
1â avril. — Attendez I voilà toute leur réponse; j*ai demandé qu'on me fixât une époque , je croyais parla les contraindre à me retirer franchement une protection qui ne met pas à Tabri de la faim ; mais non, mon exigence ne leur a pas même semblé de mauvais goût, et c'est avec un sourire plein d'oblbgeance qu'on m'a répété :— Patience, attendez I
29 avril. — Enfin, je sais ce qu'on destinait à mon ambition : une place de commis dans l'administration des douanes I Ofa, il est temps pour moi de retourner à Lyon. J'ai retenu ma place à la diligence ; je pars demain soir. Là-bas, du moins, je n'aurai à rougir que devant ceux qui m'aiment.
50 avril. — Je me suis rendu à la diligence bien avant l'heure du départ; j'étais là quand Le conducteur a consulté sa feuille et fait l'appel des voyageurs; par trois fois il a répété mon nom , et je n'ai pas répondu, et j'ai laissé partir la voiture qui devait m'emmener, sans avoir le courage de réclamer la place qu'on me gardait. Ce n'est plus l'espérance qui me retient ici : c'est la honte. Quelque bonne qu'elle soit, la réception qui m'attend auprès de îna famille et de mes amis , je ne veux pas exposer ma misère à leur indulgente pitié ; il avait raison le jeune poète : c'est d'orgueil que l'on meurt l je ne croyais pas suivre de si près son exemple.
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Dimanche 9 mai. -^ Surtout ne permettez pas qu'on dise de vous : C'est un fou I Voilà les dernières paroles de mon frère le suicide. Hé bien! cette injure, on me Fa jetée au visage il n'y a qu'un instant; oui, tout à l'heure le hasard m'a fait rencontrer l'un de ces tièdes protecteurs à qui j'ai dû tant de jours d'angoisses; il a paru s'étonner de ce que je n'acceptais pas avec reconnaissance la position que l'on voulait me faire, il a fait sonner bien haut la grâce particulière que l'on m'accorde en ne me soumettant pas au surnumérariat, et comme j'en appelais à mes études, à mes travaux, à mon ouvrage, pour justiGer mon ambition , il m'a répondu : Pauvre jeune homme, le monde a raison de le dire , vous n'êtes qu'un fou ! ~ C'est ma condamnation qu'il a prononcée. Donc, à moi aussi le suicide I