IV.— l'homme propose
£t maintenant que nous l'avons, pour ainsi dire , suivi pas a pas, depuis le jour où, tourmenté pour la première foistlu vague désir de reculer un peu son horizou, Tiburce prit pour la soif de la renommée ce qui n'était , en réalité, que le simple besoin de changer d'air; maintenant que nous savons bien comment uue fausse honte, venue en aide à la désillusion, avait
égaré son jugement au point de lui faire une soi-disant nécessite du suicide, essayons de retrouver sa trace h travers la foule endimanchée qui suit paisit>lement la ligne des boulevards, ou qui monte Yers les guinguettes.
A les voir, la foule et lui, Tune rallentissant le pas, Fautre activant le sien, c'est à peine si Ton aurait pu comprendre que c'était au-devant du plaisir qu'allait oelle-ci , tandis que celui-là ne courait qu'après la mort. Quand on songe à l'intérêt si différent qui les avait poussés , l'une et l'autre, hors de chez eux, on doit trouver étrange que l'impatience d'arriver ne fj!lt pas du côté de celle qui espérait une heureuse soirée; car, peut-on se dire avec assurance : Le bonheur est là , il m'attend ; si tard que j'arrive , je suis certain qu'il m'accueillera en bien-venu. Il y avait donc folie à Tiburce el à la foule de ne pas changer de rôle , d'allure, voulons-nous dire, et folie bien plus grande du côté de celui qui allait d'un pas hâtif vers une mauvaise fin. La mort et la douleur^ sont partout. Au lieu de courir à leur rencontre, regardons en arrière : elles nous suivent et ne sont, hélas ! que trop habiles à nous atteindre.
Cette réflexion , facile à faire pour ceux qui ont pris sagement le parti de se laisser vivre comme i| plait à Dieu, et dans la ligne droite où leurs devoiW sont tracés , ne pouvait pas venir à l'esprit de Tiburce. Il marchait, il courait, tantôt sans dévier d< sa route, tantôt en faisant un détour; mais, quelque direction qu'il prit , c'était à un but invariablement marqué d'avance que son désespoir l'empor tait.
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On se rappelle sans donte le jour de son arHvée à Paris , et cette plume jetée au vent qui alla droit aa courant de la Seine. On sait que la robuste conûanœ de Tibnrce dans son avenir prochain de fortune et de gloire ne lui permit pas d'attacher un sens défar vorable à cette réponse du sort dont à toute force il voulait avoir le secret. Telle était en ce temps-là l'opinion favorable qu'il avait de la puissance universelle de son génie, qu'il en vint à penser que ce pronostic, capable d'effrayer les esprits faibles, venait à l'appui de ses hautes espérances, et ne-pouvait que l'encourager à croire en lui. 11 le traduisit par ces mots : Constructions navales, entreprise de bateaux à vapeur; son imagination alla même jusqu'à jeter un nouveau pont sur le fleuve. Tiburce poursuivit cette idée avec la persévérance dont il était capable; c'està^ire jusqu'au moment oh la plume disparut complètement à ses yeux. Si le soir il ne consigna pas ce beau projet dans son journal, c'est qu'alors, tout octopé à se replier dans le sentiment de sa liberté pour en jouir bien à son aise, il n'eut pas le loisir de donner audience à ses rêves de fortune. On sait, d'ailleurs , comment il prit sa revanche le lendemain.
Mais un jour vint où il perdit enfin tout espoir de se frayer un chemin glorieux dans ce monde parisien, quL le renvoyait impitoyablement à son comptoir. Ce jour de ressources épuisées, partant de mauvaises pensées, où Tiburce se trouva dans l'impossibilité d'avancer sans avoir cependant la force de rclottmer en arrière, c'était ce beau dimanche qui
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melUU.toat le peuple en fêle» et conviait les jeunes filles à la danse. Voyant qu'il ne pouvait mourir avec dignité et recueillement dans sa mansarde, Tiburce se souvint de la plume qui avait fait è sa vanité celte réponse énigmatique. La situation maladive de son esprit lui fil lire alors une prédiction sinistre dans ce qu'il avait pris autrefois pour une promesse de la fortune. Persuadé maintenant qu'au lieu de lui montrer une source de richesses, le léger duvet abandoné h lui-même n'avait voulu que lui désigner un tombeau, le désespéré jeune homme crut qu1l obéirait h sa destinée en suivant l'augure fatal jus* qu'au terme imposé' à ses efforts impuissans.
Le suivre, pauvre fou I ne sais-tu donc pas que la plume surnage? Quant à celle que tu crois aller rejoindre, Dieu seul pourrait te dire où le vent Ta poussée.
Parce qu'un insensé de vingt-deux ans est pressé de quitter un monde qu'il ne s'est pas donné le temps de connaître, ce n'est pas une raison pour qu'une population tout entière, mise en mouvement par l'attrait du plaisir, s'arrête et se range respectueusement afin de lui livrer passage. Encore s'il criait : Place à celui qui va mourir 1 à la bonne heure I on pourrait fiiire attention à lui. Ge cas échéant, il y a même à Paris bon nombre d'ames charitables qui se chargeraient volontiers de lui débarrasser le chemin ; mais comme Tiburce ne disait rien de tout cela, et qu*à son empressement on pouvait supposer qu'il s'agissait pour lui d'un tendre rendez-vous dont il craignait de manquer l'heure, quelques passans trouvé-
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renltm malin plaisir à lui faire obstacle. Beaucoup, sans y penser peut-être» le coudoyèrent ;tnais d'autres vinrent tout exprès se planter devant lui pour l'obliger à faire volte-face. Tiburce allait toujours , sans tenir compte des empèchemens qu'il rencontrait presque à chaque pas sur sa route. Tout à coup, un gros réjoui qui Tavait avisé de loin, Farréta par la manche de Tbabit. — Hél l'amoureux, n'allez donc pas si vite, lui dit-il. Tiburce n'ayant pas compris l'apostrophe du joyeux compère, se retourna vers celui qui lui parlait et balbutia : Plait-il? — Non, il ne pleut pas ! riposta le farceur en riant au nez de notre héros^ puis il continua son chemin.
Ge temps d'arrêt ne fut pas inutile pour rendre Tiburce à la conscience de lui-même ; car, depuis un moment, il n*obéissait plus, en quelque sorte , qu'à uo mouvement machinal. C'était l'inertie de la flèche laocée qui va frapper le but, sans avoir le sentiment de la force d'impulsion qui la soutient dans l'espace. Fatigué du travail dévorant de la pensée, il essayait de tout oublier par la rapidité de la course. Entre nous, Tiburce, en agissant ainsi, faisait justice d'un coupable. Comme les rêves de son esprit avaient seuls lait sa perte, il s'efforçait de réduire d'abord 8on esprit au néant : c'était commencer le suicide par Qoe vengeance.
Pourtant nul ne peut dire à Timagination : Taistoi et meurs; car je veux, ne fût-ce qu'un instant, avoir vécu sans penser I
Dès que Tiburce eut été contraint de s'arrêter, il ^oi fut impossible de reprendre au même moment sa
volée. Il demeora fixé sur (daœ durant qariqms minutes, et, pendant qu*il étanchait la sueor ruisselant sur son front, à mesure que ses poumons* dilatés à se rompre, exhalaient le trop d'air qu'il avait aspiré en courant, un soupçon de lucidité se faisait iour dans ses idées , et les réOexions qui aident si bien à vivre venaient en foule le solliciter de reprendre courage à la vie. Il faut le dire aussi, au moment où nous nous abandonnons au dernier conseil du découragement, si nous ne sommes pas bien sûrs de ce que nous ^lons y gagner, nous savons encore bien moins ce que nous allons perdre. Il serait bon de compter un peu ce qu'on laisse ; il est rare qu'en déménageant on ne se trouve pas toujours plus riche qu'on ne le croyait. C'est un dicton populaire qui prétend cela; n'en faisons pas fi; les leçons venuesi d'en-bas ne sont pas plus à mépriser que les avertissemens qui nous viennent d'en-baut.
Tiburce n'était pas un grand calculateur, et, dans ce moment surtout, il était peu disposé à compter avec le monde et avec lui-même; pourtant mille choses qui lui eussent été indifférentes un autre jour avaient pour lui, ce jour-là, un intérêt qu'il ne leur soupçonnait pas. Ici le chant de l'orgue, au ciel une étoile, là le bruit d'un marteau qui retombait lourdement sur une porte; enfin le murmure confus de la voix des passans, le roulement des voitures, les robes blanches des femmes, un rien, une niaiserie : la sensation de l'air qui glissait sur son visage, le rire dlin enfiint, la vue d'un chien qui jappait de plaisii en courant devant son maître, tout ce qu'il n'allail
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frtos voir, tout ce qu'il nedevait plus entendre, Poccapait, le charmait, et il se surprenait à le regretter involontairement. C'est qu'à l'instant suprême de la séparation éternelle on comprend la valeur des choses qae l'habitude nous avait empêchés d'estimer à leur prix réel, et ces choses renferment toutes des trésors de sensations, et les sensations c'est la vie, la vie sfi mile à conserver et pour le bien que l'on peut se feire, et pour le bonheur que Ton peut donner aux jutres.
Adossé à l'angle d'une rue comme un oisif qui regarde passer les promeneurs, Tiburce, toujours ré-^ solu à mourir, était bien forcé, quoi qu'il en- eût, de faire un retour sur lui-même.
— Ce jeune homme, se disait>il, qui vient de me regarder en traversant la rue, c'est peut-être un ami que je perds? cette jeune fille à la taille élégante et qui baisse si modestement les yeux, c'est peut-être là 'femme qui m'était destinée? — Parmi tous ceux qui ne prennent point garde à moi, combien y en a-t*tl qui auraient été heureux un jour de me connaître, jaloux de me prot^er, fiers de mon amitié! qui sait si dans cette foule il n*f en a pas un qui me cherche, une qui m'espère I
Comme il se parlait de la sorte, un passant, plus étourdi que les autres, le heurta ; Tiburce, en se déplaçant pour garder l'équilibre, sentit sa main froisser celle d'une jeune femme qui tournait le coin de la rue. Cette circonstance, fort peu remarquable, lui causa pourtant une sorte d'émotion. — Mon Dieu! rcprit-il, s'il s'avait, celui qui m'ta heurté, que l'homme 1 6
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à qui il vient de demander excuse n'existera plue tout à l'heure I si cette femme qui n'a pas même pensé à m'adresser un regard quand ma main a effleuré la sienne pouvait supposer que cette main ne touchera plus celle de personne l comme ils s'arrêteraient l'un et l'autre avec intérêt I comme ils auraient de douces paroles à me dire, des encouragemens à me donner 1 ils trouveraient peut-être dans leur éloquence le prétexte qu'il me faut pour ne pas niourir; mais non, personne ne s'arrêle, aucun ne ette les yeux sur moi... le monde entier m'abandonne : je n'ai pas le droit de vivre malgré tout le •monde, marchons l
11 dit, et reprend sa course. Une rue étroite et mal 'éclairée s'offre deyant lui; comme il ne veut plus maint^ant du contact de la foule, parce qu'il craint de vpir faiblir sa résolution, Tiburce quitte la voie populeuse, il s'elauce dans la ruelle et disparait .bientôt au milieu des ténèbres. Malgré l'obscurité de la nuit» il s'e$t dirigé par le chemin le plus court qui ^conduit à la Seine, encore quelques pas , et il aura franchi les limites qui le séparent de l'éternité.
Qu'il aille donc droit devant lui, car ce n'est plus son mauvais ange, c'est la main de Dieu qui le mène !
Vers dix heures du soir, c'est-à-dire trois heures environ après le moment où nous avons laissé Tiburce s'abandonner à sa destinée, madame Mouche- QOtle, qui dormait dans sa loge, la tête appesantie par la lecture d'un gros roman dont elle venait.de se taire un oreiller, fut brusquement réveillée par lo^ coups répétés qu'un locataire impatient frappait à la
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porte de la rue. A rinstanl même où elle ttrail le cordon, le marteau retomba de nouveau sur son bouton de fer, et si bruyamment cette fois, que sr fille et sa nièce couchées dans la soupente poussèrent un cri d'effroi. *
— Le diable emporte celui qui rentre I grommela la portière. Quand elle vit quel était l'individu pour qui elle avait formé un vœu si peu chrétien , loin de se repentir, madame Mouchenotte ajouta : Si j'avais su que ça aurait été vous qui frappiez de la sorte, je vous aurais laissé coucher dans la rue. Puis tout bas ^le murmura encore : Vagabond !
Cette dernière parole expira cependant inachevée sur ses lèvres, à la vue d'une petite pièce' blanche qui brilla dans la main du locataire.
— Monsieur veut-il de la lumière? demanda viver ment la bonne femme. ->- Yolunliers , prêtez-m'en une pour ce soir, car je ne sais plus ce que j'ai fait de mon briquet*
Biadame Mouchenotte prit avec empressement le plus brillant de ses chanddiers de cuivre, et tout en émécbant une belle chandelle neuve, elle balbulia d'un air confus : Il ne faut pas m'en vouloir, Monsieur, je suis un peu vive en paroles, et puis je dor^ mais; d'ailleurs ce sont ces sottes de petites filles qui m'ont fait peur avec leurs cris de merlusines; j'ai cru que le feu était à la maison. — Madame Mouchenotte, vous voudrez bien me faire le compte des ports de lettres que je vous dois ; je vous le solderai demain, dit celui qui avait causé une si vive émotion dans la loge.
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La portière, émerveillée, le regarda en face, il lai sourit et ferma le vasislas en lui souhaitant une bonne nuit.
Tiburce, car c'était lui, le visage rayonnant de foule la joie qu'il avait au cœur, grimpa lestement ses quatre étages ; sa main tremblait pour la seconde fois, ce jour-là, en tournant la clé dans la serrure; mais ce n'étaient plus les mouvemens impétueux d'une fièvre épuisante qui le faisaient trembler. L'émotion qu'il ressentit en revoyant sa mansarde ne fut ni moins vive ni moins douce que celle qu'il éprouva le jour où il avait pu se dire : Je suis libr^! je suis à Paris, je suis chez moi; que mon présent est beau, et quel avenir m'est réserve I il adressa un coup d'œil ami à tout ce qui l'entourait. Son miroir lui renvoya un si bon sourire, que c'est à peine s'il put croire que c'était l'image de celui qu'il venait de lui adresser. 11 y avait si long-temps que Tiburce ne voyait plus dans cette glace qu'un visage sombre et des regards tristes et incertains comme ses pensées! Il eût voulu, en ce moment, entendre ces bruits joyeux qui l'avaient tant fatigué quelques heures auparavant. Tout dormait. Qu'importe I N'avait-il pas assez de sa propre joie pour se perdre en imagination dans des flots d'harmonie? 11 ouvrit les volets de sa fenêtre. Que la nuit est belle, que le ciel est riche quand le cœur est heureux 1 11 se promena à grands pas dans sa chambre, seulement pour se sentir marcher, et puis, s'asseyant à une place, ensuite à une autre; touchant un meuble, un livre, ce qu'il pouvait voir, ce qui tombait sous sa main, il reprit ainsi
possession de tout ce qui lui appartenait. Sa lettre an curé de Fourvières était là : il rougit en Tapercevanl; mais bientôt, triomphant de ce mouvement de honte, Tiburce reprit toute sa galté. Il tira de sa poche un ci^rre, froissa cette lettre d'adieu, maintenant in> utile; il l'approcha de la lumière de sa chandelle, et, comme elle flamboyait , il s'en servit pour allumer son ctgarre.
Fia fumée odorante du tabac deMarylands*éleva en nuages capricieux. Tiburce, que nous pourrions nommer le consolé, prit long-temps plaisir à suivre des yeux cette vapeur légère, au milieu de laquelle il voyait se dessiner un gracieux visage déjeune fille et flotter un petit ruban bleu.