‹ Les trois MarieChapitre 8 sur 25 · V.— CHANGEMENT DE SCÈNE · texte numérisé non relu

V.— CHANGEMENT DE SCÈNE

Les vieillards dont la mémoire n'est point affaiblie ont encore souvenir des splendeurs du château de Massy. Non loin des bois de Verrières, entre une coU line assez élevée et le village à qui cette retraite seigneuriale a laissé son nom, se dressent d'anliques murailles dont les lignes briquetées dessinent encore fièrement une architecture hardie cl admirée des connaisseurs. Ce château, acquis par Mazarin, fut un do ceux qu'il ajouta à la riche corbeille de mariage de sa nièce Mancini. N'ayant pas voulu faire reine l'or-

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gueîllcuse fille, il lai donna la terrre de Massy à de ses privilèges tout royaui. Mancini, ailleurs châ telaine, ailleurs duchesse, ailleurs dame puissante pouvait trôner à Massy , et surmonter son écussor ifune couronne souveraine. Sorte de contrefaçan dt royaume d'Ivctot, la couronne de Massy était une de ces anciennes et royales ironies, comme la république de Saint-Marin est encore aujourd'hui une ironie démocratique : véritables hochets qu'un pouvoir fort accorde à un pouvoir faible qui se débat en vain sous lui. Mancini pouvait donc venir là et régner à peu près despotiquement sur quatre ou cinq cents arpens de terres incultes. Elle aima Massy, elle voulut le parer à Titalienne; jetant des portiques, traçant des jardins, transportant des rochers, faisant courir l'eau en fontaines, en cascades, en jets élevés ; poussant enfin l'amour de ce petit coin de terre jusqu'à appeler un chimiste en renom pour hâter la sève des arbres. Vanité l

Aujourd'hui toutes ces parures, greffées à grands frais sur le vieux monument, ont disparu. Le robuste manoir primitif reste seul ; il est debout encore, mais démantelé. Nulle trace des splendides créations dont Mancini était si fière, plus d'ombrage, plus de mystérieuses retraites; les eaux mêmes, ces belles eaux limpides et murmurantes , cette chose qui survit à ce qui est dévasté et qui orne jusqu'à la dévastation, les eaux de Massy sont partout souillées. Dans leur lit vulgaire et défoncé serpente lentement un ruisseau épais et savonneux, où l'eau de javelle trace sa ligne blanche et fétide. Là , le gazon est corrodé par les

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réactifs comme la pierre dn château est dévorée par le temps. Quelques blanchisseuses occupent les éta* ges supérieurs du fastueux asyle. Un nourrisseur a transformé en étables les vastes salles du rez-dechaussée, et pourtant, tout en appelant la médita* lion, l'aspect du château de Massy n'attriste point Tame ; car, au milieu de ses ruines superbes , sont venus se loger sans façon et se mettre à leur aise les deux choses les plus vivantes de ce monde : l'industrie et le travail.

11 est à peine jour, quel bruit inaccoutumé a troublé tout à coup le silence ordinaire du château cardinal? Ce sont des cris éclatans, des noms qui se croisent dans l'air, des hennissemens souvent répé* lés, mais des hennissemens Gers, jeunes et prolongés, et non point l'appel des chevaux lourds et fatigués , qui , deux fois par semaine , traînent pesamment h Paris la charrette chargée de linge. On dirait que l'ancienne population, la population chevaleresque , s'est levée à la fois, au milieu des murailles féodales; que tous les bruits passés s'y sont réveillés. Ce n'est point l'heure solennelle des apparitions cependant ; car, tout au bout de l'horizon, le soleil décrit déjà sa courbe lumineuse, car les villageois endimanchés accourent de tous les points, et les rares auber*gistes du lieu attachent des banderolles de laine de tontes couleurs à la tige du buisson desséché qui leur sert d'enseigne. Que se gasse-t-il donc de nouveau, ou plutôt que va-t-il se passer à Hassy ?

Ecoutons tout d'abord ces paysans que Tévènement attire , et qui , comme toujours , sont accon-

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ras les fmmiers, moins pour voir le spectacle qu se prépare qae pour savoir le parti qu'on en peut tirer.

— Ehl Jean« disait un adolescent dans les regards duquel on pouvait déjà lire cette timidité grossière et taquine qui est toujours prête à s'échapper en injures, qu'est-ce donc qu'on va faire ici? Et pourquoi les messieurs ont-ils loué les étables du père Flottard ?

Celui à qui il parlait précédait tous ses camarades ; on pouvait reconnaître son état de boucher aux taches qui restaient encore sur sa veste de coutil, assez peu scrupuleusement blanchie. Il s'était avancé jusqu'à l'espèce de réservoir qui est en avant du château de Massy, et paraissait s'y laver les mains; de là son<aeil plongeait curieusement dans la cour, dont les écuries venaient de s'ouvrir.

. — Damel vois-tu, c'est une manière nouvelle trouvée par le bourgeois. Ces beaux chevaux-là vont faire comme qui dirait une partie de barres ensemble. K'est-ce pas, Monsieur, que c'est ça? ajouta-t-il, interrogeant un jockey galonné sur toutes les coutures, ^ en étant son bonnet de coton qu'il tenait comme prêt à s'en servir pour faire un salut ou à s'y essuyer les mains, se réservant ainsi en lui-même une politesse ou un simple geste, d'après la réponse qui lui serait faite. — Oui, mon vieux, c'est un sieeple^hase, répondit le jockey qui ne fit que passer indifféremment. — Un quoi ? s'écrièrent d'une seule voix un giM>i4)e entier de paysans qui s'étaient approchés. — Est-ce que tu n'entends pas qu'il te parle anglais?

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€es mesnèors sont des milords, vois-tu, dit une jeune fille assez parée et assez jolie sous le hàle, je le sais, moi. Les vaches du père Flottard sont chez nous, et bien soignées, ma foi ! Le cher homme gagne gros aujourd'hui. Il m'a dit le fin mot.

Puis la jeune fille expliqua à sa manière la course au clocher qui devaii avoir lieu dans quelques heures, le château de Massy ayant été choisi comme une station commode où devaient se reposer les chevaux engagés. Mais quand elle en fut à décrire l'intrépide chemin que Ton devait tenir sans prendre garde aux obstacles, les bois de Verrières franchis en partie, la Bièvre traversée plusieurs fois, les fossés, les haies, les halliers ne devant point arrêter les cavaliers, un cri d'étonnement se fit entendre, auquel succéda presque aussitôt un long murnmre.

— Ah çà I s'écria un petit homme, la forte tôle de Tendroit, et le respect de la propriété? et les pièces de terre ensemencées, et les jardins I est-ce que ces enragés y passeront sans plus ni moins de façons que sur la chaussée? — Tant cassé, tant payé, papa l c'est convenu, reprit quelqu'un qui paraissait avoir été aux informations, ton blé te sera payé en beaux écus et plus cher qu'au marché, et tu n'auras pas la peine de le faire moudre. C'est tout profit : c'est du blé qui vient en miche.

Alors la troupe des paysans s'était grossie, et, à mesure qu'elle grossissait, elle allait s'enhardissant. Elle s'était d'abord approchée timidement et comme en louvoyant ; peu à peu elle alla droit à tous les objets de sa curiosilé* Elle encombra les portes , elle ob- à

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