CHAPITRE XIII
CAU.SEilIE d'dN RRiRE AVEC SA SOEnB
Pendant le temps que lord de Winter mit à fermer la porte, à pousser un volet et à approcher un siège du fauteuil de sa belle-sœur, milady. rêveuse, plongea son regard dans les profondeurs de la possibilité et découvrit toute la trame qu'elle n'avait pas même pu entrevoir, tant qu'elle ignorait en quelles mams elle était tombée.
Elle connaissait son beau-frère pour un bon gentilhomme, franc chasseur, joueur intrépide, entreprenant près des femmes, mais d'une force inférieure à la sienne à l'endroit de l'intrigue.
Comment avait-il pu découvrir son arrivée, la faire saisir, et pourquoi la retenait-il .'
Athos lui avait bien dit quelques mots qui prouvaient que la conversation qu'elle avait eue avec le cardinal était tombée dans des oreilles étrangères, mais elle ne pouvait admettre qu'il eut pu creuser une contre-mine si prompte et si hardie.
Elle craignit bien plutôt que ses précédentes opérations en Angleterre n'eussent été découvertes.
Buckingham pouvait avoir deviné que c'était elle qui avait coupé les deux ferret.s, et se venger de cette petite trahiion.
Mais Buckingham était incapable de se porter à aucun excès contre une femme, surtout si cette femme était censée avoir agi par un sentiment de jalousie.
Cette supposition lui parut la plus probable ; il lui sembla qu'on voulait se venger du passé et non aller au-devaut de l'avenir.
Toutefois, et en tout cas, elle s'applaudit d'être tombée entre les mains de son beau-frère, dont elle comptait avoir bon marché, plutôt qu'entre celles d'un ennemi direct et intelligent.
— Oui, causons, mon frère, dit-elle avec une espèce d'enjouement, décidée qu'elle était à tirer de la conversation, malgré toute la dissimulation que pouvait y apporter lord de \Vinter, les éclaircissements dont elle avait besoin pour régler sa conduite à venir.
— Vous vous êtes donc décidée à revenir en Angleterre, dit lord de Winter, malgré la résolution que vous m'aviez si souvent manifestée à Paris de ne jamais remettre les pieds sur le territoire de la Grande-Bretagne?
Milady répondit à une question par une autre question.
— Avant tout, dit-elle apprenez-moi donc comment vous m'avez fait guetter asseï sévèrement pour être d'avance prévenu non-seulement de mon arrivée, mais encore du jour, .ie l'heure et du port où j'arriverais.
Lord de Winter adopta la même tactique que milady, pensant que, puisque sa belle-sœur l'employait, ce devait être la bonne.
— Mais, dites-moi vous-même, ma chère sœur, reprit-il, ee que vous venez faire en Angleterre.
— Mais, je viens vous voir, reprit milady, sans savoir combien elle aggravait par cette réponse les soupçons qu'avait fait naître iao-i l'esprit de son neau-ftére la lettre de d'Ar- Miînan, et voulant seulement captiver la bienveillance de son snditeur par un mensonge.
— Ah ! me voir! dit sournoisement de Winter.
— Sans doute, vous voir. Qu'y a-t-il d'étonnant à cela?
— Et vous n'avez pas eu, en venant en Analeterre, d'autre but que de me voir?
— Non.
— Ainsi, c'est pour moi seul que vous vous êtes donné la peine de traverser la Manche?
— Pour vous seul.
— Peste 1 quelle tendresse, ma sœur!
— Mais ne suis-je pas votre plus proche parente? demanda milady du ton de la plus touchante naïveté. Et nuis, en Angleterre, j'ai mon fils, votre neveu. .
— Et même mon seul héritier, n'est-ce pas? dit à son tour lord de Winter en fixant ses yeux sur ceux de mi- > lady.
Quelque puissance qu'elle eût sur elle-même, milady ne put s'empêcher de tressaillir, et, comme en prononçant' le< dernières paroles qu'il avait dites lord de Winter avait poé sa main sur le bras de sa sœur, ce tressaillement ne In échappa point.
En effet, le coup était direct et profond.
La première idée qui vint à l'esprit de milady, c'est qu'elle avait été trahie par Retty et que celle-ci avait raconté au baron cette aversion intéressée dont elle avait laissé imprudemment échapper les marques devant sa suivante, et elle se rappela aussi la sortie furieuse et imprudente qu'elle avait faite contre d'Arlagnan lorsqu'il avait sauvé la vie de son beau-frère.
— Je ne comprends pas, milord, dit-elle pour gagne" El temps et faire parler son adversaire. Que voulez-vous dire? et y a-l-il quelque sens inconnu caché sous vos paroles?
— Oh ! mon Dieu, non, dit lord de Winter avec une apparente bonhomie, vous avez le désir de me voir et vous venez en Angleterre. J'apprends ce désir, ou plutôt je me doute que vous l'éprouvez, et. afin de vous épargner tous les ennuis d'une arrivée nocturne dans un port, ioutes les fatigues d'un débarquement, j'envoie un de mes officiers an-devant de vous, je mets une voiture à ses ordres, et il vous amène ici dans ce château, dont je suis gouverneur, où je viens tous les jours et où. pour que notre double désir de nous voir soit satisfait je vous fais préparer une chambre. Qu'y a-t-il dans tout ce que je vous dis là de plus étonnant que dans ce que vous m'avez dit.'
— Non, ce que je trouve d'étonnant, c'est que vous ayez été prévenu de mon arrivée.
— (]'est cependant la chose la plus simple, ma chère sœur; n'avezvous pas vu que le capitaine de votre petit bâtiment avait, en entrant dans la rade, envoyé en avant et afin d'obtenir son entrée de port un petit canot porteur de son livre de loch et de son registre d'équipaçe .' Je suis commandant du port, on m'a apporté ce livre, j'y ai reconnu votre nom. Mon cœur m'a dit ce que vient de me confirmer votre bouche, c'est-à-dire dans quel but vous vous exposiei aux dangers d'une mer si périlleuse ou tout au moins si fatigante en ce moment, et j'ai envoyé mon cutter au-devani de vous. Vous savez le reste.
Milady comprit que lord de Winter mentait et ne fut ijnplus effrayée.
— Mon frère, continua-t-elle, n'est-ce pas milord BucK.mgham que j'ai vu sur la jetée ce soir en arrivant?
— Lui-même. Oh : je comprends que sa vue vous ai frappée, reprit lord de Winter; vous venez d'un pays où l'oi doit s'occuper de lui, et je sais que ses armements contre ! France préoccupent beaucoup votre ami le cardinal.
— Mon ami le cardinal ' s'écria milady, voyant que su. ce point comme sur l'autre milord de Winter paraissait instruit de tout.
— N'est-il donc point votre ami? reprit négligemment le baron. Ah! pardon, je le croyais. Mais nous reviendrons a milord duc plus tard. Ne nous écartons point du tour sentimental que la conversation avait prise. Vous veniez, disiezvous, pour me voir '
— Oui.
— Eh bien ! je vous ai répondu que vous .séria servi a souhait et que nous nous verrions tous les jours.
Les TI'.OIS Jk)USQUETAIRES
— Dois-je donc demetinr élernellemen» ;ci? demanda milady avec un certain effroi.
— Vous irouvencz-voMs mal logée, ms sœur? Demandez ce qui vous manque, et je m'em|Tesserai de vous le faire donner.
— Mais je D"ai ni mes femmes ni mes gens.
— Vous aurez tout cela, madame; dites-moi sur quel pied votre premier nnri avait monté votre maison, et, quoique je ne sois que votre beau-frcre, je vous la monterai sur un pied pareil.
— Mon premier mari .' s'écria milady en regiirdant lord d« Winter avec des yeui effarés.
Athos prit la letli'e, l'approcha de la lampe et y mit le feu.
— Oui, votre mari français ; je ne parle pas de :iion frère. Au reste, si vous l'avez ouDlié, comme il vil encore, je pourrais lui écrire, cl il me ferait jiassrr des renseignements à e« sujet.
Une sueur froide perla sur le front de milaûf
— Vciu5 raillij ilii-illc d'une voi» sourde.
— En ai-je l'air? demanda le bar«n en se levant ei en faisant un pas en arrière.
— Ou plutôt vous m'insultez 1 continua-l-clie en pressant de ses mains crispées les deux bras du fauteuil et .;n se soulevant sur les poignets.
— Vous insulter? moi ' dit lord de Wiiiler avcv, mépris, eu vérité, madame, croyez vous i|ue cr!,i soit possibi '.'
LES TROIS MOUSQUETAIUES.
— Monsieur, dit milady, vous êtes ou ivre ou insensé 1 Sortez, et envoyez-moi mes femmes
— Des femmes sont bien indiscrètes, ma sœur; ne pour- ■•«i^-je pas vous servir de suivacle.' De cette façon, tous nos lecfKL'i resteraient en famille.
— Insolent 1 s'écria milady.
Kt. comme mue par un ressort, elle bondit vers le laron i|ui lallendit avec impassibilité, mais une main cependaai sur la garde de son épée.
— Eh ! eh ! dit-il, je sais que vous avez l'habitude d'assaisiner les gens, mais je me défendrai, moi, je vous en proviens, fut-ce contre vous
Ha main, d'aïUeun. oe serait pas la première main d'bomme qui se seront posée sur vous, j'imagine.
— Oh! vous avez raison, dit milady, et vous me faites l'effet d'être assez lâche pour porter la main sur une femme.
— Si cela arrivait, j'aurais mon excuse. Ma main, d'ailleurs. ne serait pas la première main d'homme qui se serait posée sur vous, j'imagine.
Et le baron indiqua d'un geste lent et accusaleurrépaule jjauclie de milady, qu'il toucha presque du doigt.
Milady poussa un rugissement sourd et se recula jusque dans l'angle de la chambre, comme une panthère qui s'accule pour s'élancer
— Oli ! rugissez tant que vous voudrez, s'écria lord de Winter, mais n'essayez pas de mordre, car, je vous en préviens, la chose tournerait à votre préjudice : il n'y a pas ici de procureurs qui règlent d'avance les suecessious, il n'y i
LES TROIS MOUSQUETAIPES.
pas de chetalier errant qui vienne me chercher une (juerelle pour la belle dame aue je retiens prisonnière; mais j'ai tout orèts des juges qui aisposeront d'une femme assez éhontée pour venir se glisser, bigame, dans la famille de lord de vViDter, n!on frère aine, et ces juges vous renverront à un bourreau qui vous fera les deux épaules pareilles.
Les yeux de milady lançaient de tels éclairs, que, quoiau'il fût homme et armé" devant une femme désarmée, loro de Wmter sentit le froid de la peur se glisser jusqu':iu fond de son âme.
Il n'en continua pas moins, mais avec une fureur croissiDte :
— Oui, je comprends; après avoir hérité de mon frère, il vous eût été doux d'hériter de moi; mais, sachez-le d'avance, vous pouvez me tuer ou me faire tuer, mes précautions sont prises; pas un penny de ce que je possède ne passera dans vos mains ni dans celles de votre fils. N êtes-vous
fias déjà assez riche, vous qui possédtz prés d'un demimilion, et ne pouviez-vous vous arrêter dans votre route fatale, si vous ne faisiez le mal pour la jouissance infinie et suprême de le fiire .' Oh : tenez, je vous le dis, si la mémoire de mon frère ne m'était sacrée , vous iriez pourrir dans un cachot d'Etat ou rassasier à Tyburn la curiosité des matelots, tandis t^ue votre fils serait déclaré bâtard. Je me tairai, mais vous, supportez tranquillement votre captivité. Dans quinze ou vingt jours, je pars pour la Rochelle avec l'armée; mais, la veille de mon d>'part, un vaisseau viendra vous prendre, que je verrai partir, et qui vous conduira dans nos colonies du Sud, et sovez tranquille, je vous adjoindrai un compagnon qui vous brûlera la cervelle à la première tentative que vous "isquerez pour revenir en Angleterre ou sur le continent.
Hilady écoutait avec une attention qui dilatait ses yeux enflammés.
— Oui, mais à cette heure, continua lord de Winter, vous demeurerez dans ce château ; les murailles en sont épaisses, les portes en sont fortes, les barreaux en sont solides, et d'ailleurs votre fenêtre donne à pic sur la mer. Les hommes de mon équipage, qui me sont dévoués â la vie et à la mort, montent la garde autour de cet appartement et surveillent tous les passages qui conduisent à la cour; puis, arrivée à la cour, il vous resterait encore trois grilles à traverser. La consigne est précise : un pas, un geste, un mot qui simule une évasion, et l'on fait feu sur vous. Si l'on vous tue, la justice anglaise m'aura, je l'espère, quelque obligation de lui avoir épargné de la besogne. Ah 1 vos traits reprennent leur calme, votre visage retrouve son assurance. — Dix jours, Quinze jours, dites-vous; bah! d'ici là, j'ai l'esprit inventif, il me viendra quelque idée; j'ai l'esprit infernal, et je trouverai quelque victime. D'ici à quinze jours, vous dites-vous, je serai hors d'ici. Essayez!
Milady, se voyant devinée, s'enfonça les ongles dans la chair pour dompter tout mouvement qui eut pu donner à sa physionomie une signification quelconque autre que celle de l'angoisse.
Lord de Winter continua :
— Quant à l'officier qui commande seul ici en mon absence, vous l'avez vu ; donc vous le connaissez déjà. Il sait, comme vous voyez, observer une consigne, car vous n'êtes pas venue de Portsmouth ici sans essayer de le faire parler. Qu'en dites-vous .' une statue de marbre eût-elle été plus impassible et plus niuiatc? Vous avez déjà essayé le pouvoir de vos séductions sur bien des hommes, et malheureusement vous avez toujours réussi; mais essayez sur celui-là, pardieu ! si vou« en venez a bout, je vous déclare le démon 'ii>-iiiéme.
Il alla vers la porte et l'ouvrit brusquement.
— Qu'on appelle M. Felton, dit-il. Attendez encore un io« stant, et je vais vous recommander à lui.
Il se fit entre ces deux personnages un silence étrange pendant lequel on entendit le bruit d'un pas lent et régulier qui se rapprochait.
Bientôt, dans l'ombre du corridor, on vit se dessiner une forme humaine, et le jeune lieutenant avec lequel nous ave.is déjà fait connaissance s'arrêta sur le seuil, attendant les (Nrdres du baron.
— Entrez, mon cher John, dit lord de VVinter ; entrez e» fermez la porte.
Le jeune officier entra.
— Maintenant, dit le baron, regardez cette femme : elle est jeune, elle est belle, elle a toutes les séductions de la terre; eh bien! c'est un monstre qui, à vingt-cinq ans, s'est rendu coupable d'autant de crimes que vous pouvez en lire en un an dans les archives de nos tribunaux Sa voix prévient en sa faveur, sa beauté sert d'appât aux victimes; elle essayera de vous séduire ; peut-être essayera-t-elle de vous tuer. Je vous ai tiré de la misère, Felton ; je vous ai fait nommer lieutenant, je vous ai sauvé la vienne fois, vous savez à quelle occasion ; je suis pour vous non-seulement un protecteur, mais un ami, non-seulement un bienfaiteur, mais un père. Cette femme est venue en Angleterre afin d'y conspirer contre ma vie. Je tiens ce serpent entre mes mains; eh bien! je vous fais appeler et vous dis : Ami Felton, John, mon enlànt, garde-moi et surtout garde-toi de cette femme. Jure sur ton salut de la conserver pour le châtiment qu'elle a mérité ! John Felton, je crois à ta loyauté.
— Milord, dit le jeune officier en chargeant son regard
fiur de toute la haine qu'il put trouver dans son cœur; miord, je vous jure qu'il sera fait comme vous désirerez.
Milady reçut ce regard en victime résignée.
Il était impossible de voir une expression plus soumise et plus donee que celle qui régnait alors sur son beau visage.
A peine si lord de Winter lui-même reconnut la tristesse qu'un instant auparavant il s'apprêtait à combattre.
— Elle ne sortira jamais de celte chambre, entendez-vour. John, continua le baron ; elle ne correspondra avec personne, elle ne parlera qu'à vous, si toutefois vous voulez luk faire l'honneur de lui adresser la parole.
— II suffit, milord, j'ai juré.
— Et maintenant, madame, dit le baron, lâchez de fair votre paix avec Dieu, car vous êtes jugée par les hommes.
Milady laissa tomber sa tète comme si elle s'était sentie écrasée par ce jugement.
Lord de Winter sortit en faisant un geste à Feltou, qui sortit derrière lui et ferma la porte.
Un instant après on entendait dans le corridor le pas pesant d'un soldat de marine, qui faisait sentinelle sa hache à la ceinture et sa pique à la main.
Milady demeura pendant quelques minutes dans la même position, car elle songea qu'on l'examinait peut-être par la serrure.
Puis, lentement, elle releva sa tête, qui avait pris uue expression formidable de menace et de défi; elle courut écouter à la porte. rci;arda par la fenêtre, et, revenant s'enterrer dans un vaste fauteuil, elle songea...
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