CHAPITRE XIX
onQinuii iomu^EK de captivitk.
Mil.iuT CD était arrivée à un demi-triomphe, et le succès •^vi.u doublait ses forces.
11 n'était pas difGcile de vaincre, ainsi qu'elle l'avait fait hiique-là, des hommes |irompts à se laisser séduire et que l'éducation galante de la cour entraînait vite dans le piège; miltdy était assez belle pour charmi.r les sens, et elle était «sseï adroite pour l'emporter sur tous les obstacles de l'esprit.
Mais, cette fois, elle avait a lutter contre une nature sauva ja, concentrée, insensible à force d'austérité; la religion et la pénitence avaient fait de Felton un homme inaccessible MX séductions ordinaires.
Il roulait dans cette tète exallée des plans tellement vastes, des proji l.s tellement tumultueux, qu'il n'y restait plus de place pour l'amour, eu sentiment qui se nourrit de loisir rt grandit '>*r la corruption.
Milady dvaii donc fait brèche, avec sa fausse vertu, dans l'opinioa d'un homme prévenu contre elle, et, par sa beauté, itDB le cceur et les sens d'un homme candide et pur.
EnCo elle s'était donné la mesure de ces moyens inconnus i'eUe-méme jusqu'alors, par cette expérience faite sur le
sujet le plus rebelle que la naturi et hi religion pussent soumettre à son étude.
Bien des fois, néanmoins, pendant la soirée, elle avait désespéré du sort et d'elle-même; elle n'invoquait pas Dieu, ■ nous le savons, elle avait foi dans le génie du mal, celle immense souveraineté qui régae dans tous les détails de la vie humaine et à laquelle, comme dans la fable arabe, un grain de grenade sufGt pour reconstruire un monde perdu
Milady, bien préparée à recevoir Feltoo, put dresser ses batteries pour le lendemain.
Elle savait qu'il ne lui restait plus que deux jours, qu'une fois l'ordre signé par Buckingham (et Buckingham le signerait d'autant plus facilement que cet ordre portait un faux nom et qu'il ne pourrait reconnaître la femme dont il était question), une fois cet ordre signé, disons-nous, le baron la faisait embarqui r sur-le-champ, et elle savait aussi que les femmes condamnées é la déportation usent d'armes bien moins puissantes dans leurs séductions que les prétendues femmes vertueuses dont le soleil du monde éclaire la beauté, dont la voix de la mode vante l'esprit et qu'un rellet d'aristocratie dore de ses lueurs enchantées.
Ltre une femme condamnée à une peine misérable et infamante n'est pas un empêchement à être belle, mais c'est un obstacle à jamais redevenir puissante.
Comme tous les gens d'un génie réel, milady connaissait le milieu qui convenait à sa nature, à ses moyens.
La pauvreté lui répugnait, l'abjection la diminuait des deux tiers de sa grandeur.
.Milady n'était reine que parmi les rel.",^; il fallait i m domination le plaisir de l'orgueil satisfait.
Cor.minder aux êtres inférieurs était plutôt une liumiliation qu'un plaisir pour elle.
Certes, elle fût revenue de son exil, elle n"en doutait pas au seul instant; mais combien de temps cet exil pouvait-il durer ?
l'our une nature agissante et ambitieuse comme celle de «ilady, les jours qu'on n'occupe point à monter sont des jours néfastes.
Comment donc nommer les jours qu'on emploie à descendre !
Perdre un an, deux ans, trois ans, c'est-à-dire une éter- Dité ; revenir après la mort ou la disgrâce du cardinal peutêtre; revenir quand d'Artagnan et ses amis, heureux et triomphants, auraient reçu de la reine la récompense qui leur était bien acquise pour les services qu'ils lui avaient rendus : c'étaient là de ces idées dévorantes qu'une femme comme miîady ne pouvait supporter.
Au reste, l'orage qui grondait en elle doublait sa force, et elle eût fait éclater les murs de sa prison si son corps eût pu prendre un seul instant les proportions de son esprit.
Puis, ce qui l'aieuillonnait encore au milieu de tout cela, c'était le souvenir du cardinal.
Que devait penser, que devait dire de son silence le cardinal, défiant, inquiet , soupçonneux ; le cardinal, non-seulement son seul appui, son seul soutien, son seul protecteur dans le présent, mais encore le principal instrument de sa fortune et de sa vengeance à venir?
Elle le connaissait : elle savait qu'à son retour, après un voyage inutile, elle aurait beau arguer de sa prison, elle aurait beau exalter les souffrances subies, le cardinal répondrait avec ce calme railleur du sceptique puissant à la fois par la force et par le génie : « Il ne fallait pas vous laisser prendre. »
Alors miîady réunissait toute son énergie, murmurant au fond de sa pensée le nom de Felton, la seule lueur de jour qui pénétrât jusqu'à elle dans l'enfer où elle était tombée, et, comme un serpent (jui roule et déroule ses anneaux pour se rendre compte à lui-même de sa force, elle enveloppait d'avance Felton dans les mille replis de son inventive imagination.
Cependant le temps s'écoulait, les heures les unes après les autres semblaient réveiller la cloche en passant, et chaque coup du baltant d'airain retentissait sur le cœur de la prisonnière.
A neuf heures, lord de Winter fit sa visite accoutumée, regarda les fenêtres et les barreaux, sonda le parquet et les murs, visita la cheminée et les portes, sans que, pendant cette longue et minutieuse visite, ni lui ni miîady prononçassent une seule parole.
Sans doute que tous deux comprenaient que la situation était devenue trop grave pour perdre le temps en mots inutiles et en colère sans effet.
— Allons, allons, dit le baron en la quittant, vous ne vous
sauverez pas encore celte nuit.
A dix heures, Felton vint placer une sentinelle.
Miîady reconnut son pas . elle le devinait maintenant comme une maîtresse devine celui de l'amant de son cœur, et cependant miîady détestait et méprisait à la fois ce faible fanatique.
Ce n'était pas l'heure ; Felton n'entra point. Deux heures après, et comme minuit sonnait, la sentinelle fut relevée.
Cette fois, c'était l'heure.
Aussi, à partir de ce moment, miîady attendil>«iie avec impatience.
La nouvelle sentinelle commença à se promener dans le ;orridor.
A'i bout de dix minutes, Felton vint.
Mindy prêta l'oreille.
— Euoute, dit le jeune homme à la sentinelle, sous aucun prêiexie ne l'éloigné de cette porte, car tu sais Que la nuit
dernière un soldat a été puni par milord pour avoir quitta son poste un instant, et cependant c'est moi qui, pendant sa courte absence, avais veillé à sa place.
— Oui, je le sais, répondit le soldai.
— Je te recommande donc la plus exacte surveillance. Moi, ajouta-t-il, je vais entrer pour visiter une seconde fois k chambre de cette femme, qui a, j'en ai peur, de sinistrei projets sur elle-même, et que j'ai reçu l'ordre de surveiller.
— Bon ! murmura miîady, voilà l'austère puritain qui ment.
Quant au soldat, il se contenta de sourire
— Peste I mon lieutenant, dit-il, vous n'êtes pas malheureux d'être chargé d'une commission pareille.
Felton rougit.
Dans toute autre circonstance, il eût réprimandé le soldat qui se permettait une pareille plaisanterie; mais sa conscience murmurait trop haut pour que sa bouche osât parler.
— Si j'appelle, dil-il, viens ; de même que si l'on vient,
appelle-moi.
— Oui, mon lieutenant, dit le soldat.
Felton entra chez miîady.
Miîady se leva.
— Vous voilà? dit-elle.
— Je vous avais promis de venir, dit Felton, et je suis
venu.
— Vous m'avez promis autre chose encore.
— Quoi donc, mon Dieu? dit le jeune homme, qui, malgré son empire sur lui-même, sentait ses genoux trembler et la sueur mouiller son front.
— Vous avez promis de m'apporter un couteau et de m» laisser après notre entretien.
— Ne parlez pas de cela, madame, dit Felton ; il n'y a pas de situation, si terrible qu'elle soit, qui autorise une créature de Dieu à se donner la mort. J'ai réQéchi que jamais je ne devais me rendre coupable d'un pareil péché.
— Ah ! vous avez réfléchi ! dit la prisonnière en se rasseyant sur son fauteuil avec un sourire de dédain. Et moi aussi j'ai réfléchi !
— A quoi ?
— Que je n'avais rien à dire à un homme qui ne tenait pas sa parole.
— Oh! mon Dieu! murmura Felton.
— Vous pouvez vous en aller, dit miîady ; je ne parlerai pas.
— Voilà le couteau, dit Felton tirant de sa poche l'arme que, selon sa promesse, il avait apportée, mais qu'il hésitait à remettre à sa prisonnière.
— Voyons-le, dit milody.
— Pourquoi faire .'
— Sur l'honneur, je vous le rends à l'instant même. Vous le poserez sur celte table et vous resterez entre lai et moi.
Feltoo tendit l'arme à miîady, qui eo examina attentivement la tr«mpe et qui en essaya la pointe sur le bout de son
doigt.
— B'en ! dit-elle en rendant le couteau au jeune officier... Celui là est en bel et bon acier... Vous êtes un fidèle anf Felton.
Fe\ton reprit l'arme et la posa sur la table, comme il v nait d'être convenu avec sa prisonnière.
Miîady le suivit des yeux et fit un geste de, utiskar tion.
— Maintenant, dit-elle, écoutez-mu>.
LES TROIS MOUSnUETAIP.es
La recommandation était inutile, le jeune ofQcier était debout devant elle, attendant ses paroles pour les dévo-
— Felton, dit milady avec une solennité pleine de mélancolie, Felton, si votre sœur, la fille de votre père, vous di- Mit : — Jeune encore, assez belle par malheur, on m'a fait
tomber dans un piéje; j'ai résisté : on a multiplié autour de moi les embûches, les violences; j'ai résisté : on a blasphémé la religion que je sers, le Dieu que j'adore, parce que j'appelais à mon secours ce Dieu et cp'le religion; j'ai résiste : alors on m'a prodigué les outrages, et, comme on ne pouvait perdre mon àme, on a voulu à tout jamais flétrir mon corpi; enfin...
■Ih^BAUCE^ f / /
— Ecoute, dit le jeune homme i la icntinelle, sous aucun préteite ne t'éloigne de cette porM. — l'ici 9ft.
Miladj i'trrMa, M qd lourire amer passa lur tes lèvres.
— Enfin? dit Felton; enfin qu'a-t-on fait?
— Enfin un soir on résolut de paralyser cette résistance qu'on ne pouvait vaincre ; un soir on mêla à mon eau un narcotique puissant; à peine eus-je achevé mon repas que
je me sentis tomber peu à peu dans une torpeur inconnue,quoique Je fusse sans défiance, une ciainle vague me «aisii et j essayai de lutter contre le sommeil; je me levai; je voulus courir à la fenêtre, appeler au secours, mais mes jambes refus(ircut de me porter; il nn' semlil.iit que le jilafond s'abaissait sur ma tète et m'écrasait dr sou |inids ; je tendi» les bras, j'essayai de parler, je ne pus que pousser des toni inarticulés.
On engonrdissement irrésistible s"erapara de moi, Je me retins à un fauteuil, sentant que j'allais tomber; mais bientôt cet appui fut insuffisant pour mes bras débiles, je tombai sur un genou, puis sur les deux; je voulus prier, ma langue était glacée.
Dieu ne me vit ni ne m'entendit sans doute, et je glissai sur le parquet en proie à un sommeil qui ressemblait i la mort.
De tout ce qui se passa dans ce sommeil el du temps qui s'écoula pendant sa durée, je n'eus aucun souvenir ; la seule chose que je me rappelle, c'est que je me réveillai transportée dans une cluimbre ronde dont l'ameublement était somptueux, dans laquelle le jour ne pénétrait que par une ouverture au plafond.
Du reste, aucune porte ne semblait y donner entrée; or eût dit d'une magnifique prison.
Le ieuae officier était debout devant elle. — Pige 96
Je ftis longtemps à pouvoir me rendre compte du heu ou je me trouvais et de tous les détails que je rapporte ; mon esprit semblait lutter inutilement pour secouer les pesantes ténèbres de ce sommeil auquel je ne pouvais m'arracher; j'avais des perceptions vagues d'un espace parcouru, du roulement d'une voiture, d'un rêve horrible dans lequel mes for- :es se seraient épuisées. Mais tout cela était si sombre et si indistinct dans ma pensée, que ces événements semblaient
appartenf^ ^ «ne autre vie que la mienne, et pourtant u
mêler à la mienne par une fantastique dualité.
Quelque temps l'état dans lequel je me trouvai me senw bla si étrange, que je crus que je faisais un rêve.
Je me levai chancelante ; mes habits étaient pfés de mai sur une chaise. Je ne me rappelai ni de m'être dévêtue, ni de m'être couchée.
Alors, peu à pen, la réalité se présenta à moi pleine de leîTeur; je n'étais plus daus la maison que j'habitais.
Autant que j'en pouvais juger par la lumière du soleil, le jour "tait aux deux tiers écoulé.
C'étaft la veille au soir que je m'étais endormie ; mon sommeil avait donc déjà duré prés de vingt-quatre heures.
Que s'était-il passé pendant ce long sommeil?
Je m'habillai aussi rapidement qu'il me fut possible.
Tous mes mouvements, lents et engourdis, attestaient que l'influence du narcotique n'était point encore entièrement dissipée.
Au reste, celte chambre était meublée pour recevoir une femme, et la coquette !a plus achevée n'eût pas eu un souhait .1 former qu'en promenant son regard autour de l'apparlemcnt elle n'eût vu son souhait accompli.
Certes, je n'étais pas la première captive qui s'était vue enfermée dans cette splendide prison ; mais, vous le comprenez, Felton, plus la prison était belle, plus je m'épouvantais.
Oui, c'était une prison, car j'essayai vainement d'en sortir; je sondai tous les murs afin de découvrir une porte : partout les murs rendirent un son plein et mat.
Je fis peut-être vingt fois le tour de cette chambre, cherchant une issue quelconque.
Il n'y en avait pas.
Je tombai écrasée de fatigue et de frayeur sur un fauteuil.
Pendant ce temps, la nuit venait rapidement, et, avec la nuit, mes terreurs augmentaient.
Je ne savais si je devais rester où j'étais assise; il me semblait que j'étais entourée de dangers inconnus dans lesquels j'allais tomber à chaque pas.
Quoique je n'eusse rien mangé depuis la vtille, mes craintes m'empêchaient de ressentir la faim.
.4ucun bruit du dehors qui me permît de mesurer le temps ne venait jusqu'à moi; je présumai' seulement qu'il pouvait être sent ou huit heures du soir, car nous étions au mois d'ocloore et il faisait nuit entière.
Tout à coup le bruit d'une porte qui tourne sur ses gonds me lit tressaillir.
Un £;lobe de feu apparut au-dessus de l'ouverture vitrée du plafond, jetant une vive lumière dans ma chambre, et je m'aperçus avec épouvante qu'un homme était debout à quelques pas de moi.
Une table à deux couverts supportant un souper tout préparé s'était dressée comme par magie au milieu de l'appartement.
Cet homme était celui qui me poursuivait depuis un an, qui avait juré mon désî.onncur, et qui, aux premiers mots qui sortirent de ma bouche, me ût comprendre que sa détermination ne me laissait aucun espoir d'être rendue à la liberté.
— L'infAme ! murmura Felton.
— Oh ! oui, l'infSme ! s'écria milady, voyant l'intérêt que le jeune oflicier, dont l'âme Sfn.blait suspendue à ses lèvres, prenait à cet étrange récit, oh ! oui, l'infime ! il avait cru qu'il lui suffisait a'avoir triomphé de moi dans mon somuicil jiour (|ue tout fût dit; il venait, espérant (pie j'acceplerais ma honte, puisque ma honte était consommée; il venait m'offrûr sa fortune en échange de mon amour.
Tout ce que le C(cur d'une femme peut contenir de superbes mépris et de paroles dédaigneuses, je le versai sur cet liomme.
Sans doute il clail habitué à de pareils reproches, car il m'écouta, calme, souriant et les bras croisés sur la poitrine.
Puis, lorsqu'il crut que j'avais tout dit, il s'avaiira pour Hisir ma moin; je bondis vi rs la table, je ]iris un couteau, je r.ijqtuyai sur ma poitrine.
— Faites un pas de plus, lui dis-je, et, outre mon déstooneur, vous aurcx encore ma mort i vous rcurocber.
Sans doute il y avait dans mon regard, dans ma voii, dna» toute ma personne, cette vérité de geste, de pose et d'accent qui porte la conviction dans les âmes les plus perverses, car il s'arrêta.
—Votre mort? me dit-il ; oh ! non, vous êtes une trop charmante maltresse pour que je consente à vous perdre ainsi, après avoir eu le nonheur de vous posséder une fois seulement. Adieu, ma toute belle, j'attendrai pour revenir vous faire ma visite que vous soyez dans de meilleures dispositions.
A ces mots, il donna un coup de sifllet; le globe de flamme qui éclairait ma chambre remonta et disparut.
Je me retrouvai dans l'obscurité.
Le même bruit d'une porte qui s'ouvre et se referme se reproduisit un instant a|irès, le globe flamboyant descendit de nouveau, et je me retrouvai seule.
Ce moment fut affreux.
Si j'avais encore quelques doutes sur mon malheur, ces doutes s'étaient évanouis dans une désespérante réalité ; j'étais au pouvoir d'un homme que non-seulement je détestais, mais que je méprisais, d'un homme qui m'avait déjà donné une preuve fatale de ce qu'il pouvait oser.
— Mais quel était donc cet homme? demanda Felton.
Milady ne répondit pas à cette question et continua son récit.
— Je passai la nuit sur une chaise, tressaillant au moindre bruit, car, à minuit à peu prés, la lampe était éteinte, et je m'étais retrouvée dans l'obscurité.
Mais la nuit se passa sans aucune nouvelle apparition de mon persécuteur.
Le jour vint, la table avait disparu ; seulement, j'a» encore le couteau à la main.
Ce co iteau était tout mon espoir.
J'étais écrasée de fatigue, l'insomnie brillait mes yeux, j« n'avais pas osé dormir un seul instant.
Le jour me rassura; j'allai me jeter sur mon lit sans quitter mon couteau libérateur, que je cachai sous mon oreiller.
Quand je me réveillai, une nouvelle table était servie-
Cette fois, malgré mes terreurs, en dépit de mes angoisses, une faim dévorante se faisait sentir.
Il y avait quarante-huit heures que je n'avais pris aucune nourriture.
Je mangeai du pain et quelques fruits; puis, me rappelant le narcotique mêlé à l'eau que j'av;iis bue, je ne touctiai point à celle oui était sur la table, et j'allai remplir mon verre à une fontaine de marbre scellée dans le mur audessus de ma toilette.
Cependant, malgré cette précaution, je ne demeurai pas moins quelque temps encore dans une affreuse angoisse; mais mes craintes, cette fois, n'étaient pas fondées: je passai la journée sans rien éprouver qui ressemblât à ce que je redoutais.
J'avais eu la précaution de vider à demi la carafe, pour qu'on ne s'aperçût pas de ma défiance.
Le soir vint, mais, si profonde que fût l'obscurité, mes yeux commençaient à s'y habituer; je vis au milieu des ténèbres la table s'enfoncer dans le plancher; un quart d'heure après, elle reparut portant mon souper; un instant après, grâce à la même lampe, ma chambre s'éclaira de nouveau.
J'étais résolue à ne manger que des objets auxquels il était impossible de mêler a\icun somnifère: deux œufs et quelques fruits composèrent mon repas, puis j'allai puiser un verre d'eau â ma fontaine protectrice et je le bus.
Aux premières gorgées, il me sembla qu'elle n'avait plui le même guùt que le matin.
Un soupçon rapide me prit; je m'arrêtai, mail j'en avair déjà «vale un demi-verre.
Je jetai le reste avec horreur, et j'atteudis, la sueur de •épouvante au front.
S»ns doute quelque invisible témoin m'avait vu prendre ie l'eau à celle fontaine, et avait profilé de ma confiance nènie pour mieux assurer ma perte, si froidement résolue, li cruellement poursuivie.
One demi-heure ne s'était pas écoulée que les mêmes symptômes se reproduisirent.
Seulement, comme cette fois je n'avais bu qu'un demi- Terre d'eau, je luttai plus longtemps, et. au lieu de m'endormir tout à fait, je tombai dans un état de somnolence qui me laissait le sentiment de ce' qui se passait autour de moi, tout en m'ôtant la force de fuir.
Je me traînai vers mon lit pour y chercher la seule déense qui me restât, mon couteau sauveur; mais je ne pus irriver jusqu'au chevet; je tombai a genoux, les mains cramponnées ;i l'une des colonnes du pied...
Alors je compris que j'étais perdue.
Felton pâlit affreusement, et un frisson convulsif courut par tout son corps.
— Et ce qu'il y avait de plus affreux, continua milady, la voixjillérée, comme si elle eût encore éprouvé la même angoisse qu'en ce moment terrible, c'est que celte fois j'avais la conscience du danger qui me menaçait; c'est que mon âme, si je puis le dire, veillait dans mon corps endormi ; c'est que je voyais, c'est que j'entendais.
Il est vrai que tout cela était comme dans un rêve, mais ce n'en était que plus effrayant.
Je vis la lampe qui remontait et qui peu à peu me laissait dans l'obscurité.
Puis j'entendis le cri si bien connu de cette porte, quoique celte porte ne se fut ouverte que deux fois.
Je sentis instinctivement qu'on s'approchait de moi.
On dit que le malheureux perdu dans les déserts de l'Amérique sent ainsi l'approche du serpent.
Je voulus faire un effort, je tentai de crier
Par une incroyable énergie de volonté, je me relevai même, mais pour relomber aussitôt... et retomber dans les bras de mon persécuteur.
— Mais dites-moi donc quel était cet homme? s'écria le jeune officier.
Milady vit d'un seul coup d'œil tout ce qu'elle inspirait de souffrance à Felton en pesant sur chaque détail de son récit; mais elle ne voulait lui faire grâce d'aucune torture.
Plus profondément elle lui briserait le cœur, plus sûrement il la vengerait.
Elle continua donc celte fois encore comme si elle n'eiit point entendu son exclamation, ou comme si elle eût pensé que le moment n'était pas encore venu d'y répondre.
— Seulement, cette fois ce n'était plus â une espèce de cadavre inerte, sans aucun sentiment, que l'infâme avait affaire.
Je vous l'ai dit, sans pouvoir parvenir à retrouver l'exercice complet de mes facultés, il me restait le sentiment de mon danger.
Je luttai donc de toutes mes forces, et sans doute j'opposai, tout affaiblie que j'étais, une longue résistance, car je l'entendis s'écrier :
« Ces misérables puritaines . je savais bien qu'elles fatiguaient leurs bourreaux, mais je les croyais moins fortes contre leurs séducteurs. »
— Hélas ! cette résistance désespérée ne pouvait durer longtemps.
Je sentis mes forces qui s'épuisaient et, cette fois, ce ne
fut pas de mon sommeil que le lâche profita, ce fut de mon évanouissement.
Felton écoutait sans faire entendre autre chose qu'une espèce de rugissement sourd.
Seulement, la sueur ruisselait sur son front de marbre, et sa main, cachée sous son habit, déchirait sa poitrine.
— Mon premier mouvement, en revenant à moi, reprit milady, fut de chercher sous mon oreiller ce couteau que je n'avais pu atteindre.
S'il n'avait point servi à la défense, il pouvait au itoins servir à l'e.'spi.ilion.
Mais en prenant ce couteau, Felton, une idée terrible me vint.
J'ai juré de tout vous dire et je vous dirai tout; je vous ai promis la vérité, je la dirai, dût-elle me perdre.
— L'idée vous vint de vous venger de cet homme, n'estce pas? s'écria Felton,
— Eh bien ! oui, (itt milady, cette idée n'était p^s d'une chrétienne, je le sais.
Sans doute l'éternel ennemi de notre âme le soufflait à mon esprit.
Enfin, que vous dirai-je, Felton? continua milady du ton d'une femme qui s'accuse d'un «ffime, cette idée me vint et ne me quitta plus.
C'est peut-être de cette pensée homicide que je porte aujourd'hui la punition.
— Continuez, continuez, dit Felton ; j'ai hâte de vous voir arriver à la vengeance.
— Oh ! je résolus qu'elle aurait lieu le plus tôt possible, je ne doutais pas qu'il ne revint la nuit suivante.
Dans le jour je n'avais rien à craindre.
Aussi, quand vint l'heure du déjeuner, je n'hésitai point à manger et à boire; j'étais résolue à faire semblant de souper, mais à ne rien prendre.
Je devais donc, par la nourriture du matin, combattre le jeûne du soir.
Seulement, je cachai un verre d'eau soustraite à mon déjeuner, la soif ayant été ce qui m'avait le plus fait souffrir quand j'étais demeurée quarante-huit heures sans boire ni manger.
La journée s'écoula sans avoir d'autre influence sur moi que de m'affermir dans la résolution prise.
Seulement, j'eus soin que mon visage ne trahît en rien la pensée de mon cœur, car je ne doutais pas que je ne fusse observée; plusieurs fois même je sentis un sourire su7 mes lèvres.
Felton, je n'ose pas vous dire à quelle Idée je souriais, vous me prendriez en horreur.
— Continuez, continuez, dit Felton, vous voyez bien que j'écoute et que j'ai hâte d'arriver
— Le soir vint, continua milady, les événements ordinaires s'accomplirent.
Pendant l'obscurité, comme d'habitude, mon souper fut servi, puis la lampe s'alluma et je me mis à table.
Je mangeai quelques fruits seulement, je fis semblant de me verser de l'eau de la carafe, mais je ne bus que celle que j'avais conservée dans mon verre.
La substitulioiî, au reste, fut faite assez adroite'jieul pour que mes espions, si j'en avais, ne conçussent aucun soupçon.
Aprèslesoaper,jedonnailesmèraesmarquesd'engourdissement que la veille ; mais celte fois, comme SI je suc-
combais à la fatigue ou comme si je me familiarisais avec le danger, je me traînai vers mon lit et je fis semblant de m'endormir.
Celte fois j'avais retrouvé mon couteau, et, tout en feignant de dormir, ma main serrait convulsivement la poi- ^ee.
Deux heures s'écoulèrent sans qu'il se passât rien de noa-
veau.
Cette fois, ô mon Dieu! qui m'eût dit cela la veille? je commençais â craindre qu'il ne vint pas.
Enfin je vis la lampe s'élever doucement et disparaître I dans les profondeurs du plafom^.
•r^A'^BE^i (/cje:^
— ' J«le frappai au milieu de la p«itnne. — Pise 101.
Ma chambre s'emplit de ténèbres, mais Je Bs un effort pour percer du regard l'obscurité.
Dix miaules à peu près se passèrent; je n'entendais d'autre bruit que celui des battements de mon cœur.
J'implorai le ciel pour qu'il viol.
EoGd, j'eoteodiii le cri si connu de la porte qui s'ouvrait
et se refermait ; j'enieE^is, mali^Té l'épaisseur du tapjg, \\\ pas qui faisait crier le parquet; je vis, malgré l'obscurité, une ombre qui s'approchait de moi.
— UAtez-vous, hfltei-vousl interrompit Felton; ne voyeivous pas que chacune de vos paroles me brûle comme di plomb fondu I
— Alors, continua miladr, alors je réunis toutes mes forces, je me rappelai que le moment de la vengeance ou plutôt de la justice avait sonné, je me regardais comme une tutre Judith; je tenais mon couteau é la main, et, quand je ie vis près de moi, alors, avec le dernier cri de la douleur et du désespoir, je le frappai au milieu de la poitrine...
Le misérable ! il avait tout prévu, sa poitrine était couverte d'une colle de mailles.
Le couteau s'émoussa.
— Ahl ahl s'écria-t-il en me saisissant le bras et en ra'arrachant l'arme qui m'avait si mal servie, vous en voulei à ma vie, ma belle puritaine ; mais c'est plus que de I*
~ S''i^ii cuuchée sur le parquet, les forces commensaient à m'abandonner. — Pue 102.
haine cela, c'est de l'ingratitude. Allons, allons, calmeivous, ma belle enfant; j'avais cru que vous étiez adoucie. Je ne suis pas de ces tyrans qui gardent les femmes de force. Vous ne m'aimez pas'.' J'en doutais, avec ma fatuité ordinaire; maintenant, j'en suis convaincu. Demain, vous serez libre. * Je n'avais qu'un désir, c'était qu'il me tuât
— Prenez garde, lui dis-je, car ma liberté, c'est votre
déshonneur!
— Expliquez-vous, ma belle sibylle.
— Oui, car, à peine sortie d'ici, je dirai tout, je dirai la violence dont vous avez usé envers moi, je dirai ma captivité, je dénoncerai ce palais d'infamie! Vous êtes bien
haut placé, milord, mais tremblez ! Au-dessus de vous il y a le roi ! au-dessus du roi il y a Dieu 1
Si maître qu'il parût de lui, mon persécuteur laissa échapper un mouvement de colère.
Je ne pouvais voir l'expressioi^ de son visage, mais j'avais senti frémir son bras, sur lequel était posée ma main.
— Alors vous ne sortirez pas d'ici, dit-il.
— Bien ! bien I m'écriai-je ; alors le lieu de mon supplice sera aussi celui de mon tombeau. Bien! je mourrai ici. et vous verrez si un fantôme qui accuse n'est pas plus terrible encore qu'un vivant qui menace.
— On ne vous laissera aucune arme.
— Il y en a une mie le désespoir a mise à la portée de toute créature qui s le courage de s'en servir. Je me laisserai mourir de faim.
— Voyons, dit le misérable, la paix ne vaut-elle pas mieux qu'une pareille guerre? Je vous rends la liberté à l'instant même, je vous proclame une vertu, je vous surnomme la Lucrèce de l'Angleterre.
— Et moi je dis que vous en êtes le Sextus; moi je vous dénonce aux hommes comme je vous ai déjà dénoncé à Dieu, e' «il faut que, comme Lucrèce, je signe mon accusation de mon sang, je la signerai.
— Ah ! ah I dit mon ennemi d'un ton railleur, alors, c'est autre chose. Ma foi, au bout du compte, vous êtes bien ici, rien ne vous manquera, et, si vous vous laissez mourir de faim, ce sera votre faute.
A ces mots, il se retira.
J'entendis s'ouvrir et se refermer la porte, et je restai abimée, moins encore, je l'avoue, dans ma douleur, que dans la honte de n'être pas vengée.
11 me tint parole.
Toute la journée, loute la nuit du lendemain s'écoulèrent sans que je le revisse ; mais moi aussi fe lui tins parole, et je ne mangeai ni ne bus; j'étais, comme je le lui avais dit, résolue à me laisser mourir de faim.
Je passai le jour et la nuit en prières, car j'espérais que Dieu me pardonnerait mon suicide.
La seconde nuit, la porte s'ouvrit.
J'étais couchée sur le parquet, les forces commençaient i m'abandonner.
Au bruit, je me relevai sur
— Eh bien I me dit une voix qui vibrait d'une façoatrop terrible à mon oreille pour que je ne la reconnusse pas; «h bien! sommes-nous un peu adoucie, et payerons-nous notre liberté d'une seule promesse de silence'.' Tenez, je suis bon prince, ajouta-t-il, et, quoique je n'aime pas les puritains, je leur rends justice ainsi qu'aux puritaines, quand elles sont jolies. Allons, faites-moi un petit serment sur la croix, je ne vous en demande pas davantage.
— Sur la croix! m'éeriai-je en me relevant, car, à cette voix abhorrée, j'avais retrouvé toutes mes forces ; sur la croix, je jure que nulle promesse, nulle menace, nulle torture, ne me fermera la bouche; sur la croix, je jure de vous dénoncer partout, comme un meurtrier, comme un larron d'honneur, comme un lâche; sur la croix, je jure, si jamais je parviens à sortir d'ici, de demander vengeance "contre vous au genre humain entier.
— Prenez garde ! dit la voix avec un accent de menace que je n'avais pas encore entendu, j'ai un moyen suprême, que je n'emploierai qu'à la dernière extrémité, de vous fermer la bouche, ou du moins d'empêcher qu'on ne croie à un seul mot de ce que vous direz.
Je rassemblai toutes mes forces pour répondre par un éclat de rire.
Il vit que c'était entre nous désormais une guerre é mort
— Ecoutez, dil-il, je vous donne encore le reste de cette nuit etla journée de demain. Réfléchissez. Promettez de voug taire, la richesse, la considération, les honneurs même, vous entoureront; menacez de parler, et je vous condamne à l'infamie.
— Vous! m'écriai-jp, vous'
— A l'infamie éternelle, ineffaçable!
— Vous! répétai-je. Oh! je vous le dis, Felton, je te croyais inJtense.
— Oui, moi, reprit-il.
— Ah ! laissez-moi, lui dis-je. Sortez, si vous ne voulei pas qu'à vos yeuxje me brise la tête contre la muraille.
— C'est bien, reprit-il, vous le voulez? A demain soir.
— A demain soir ! répondis-je en me laissant tomber et en mordant le tapis de rage.
Fellon s'appuyait sur un meuble, et milady voyait avec une joie de démon que la force manquerait' peutrétre au jeune officier avant la Qn du récit.
LES mois MOUSQUETAIRES.