CORISANDRE
premier né 5 ils ne vécurent que du mome^it ou ils purent la serrer dans leur bras, et peu s'en fallut que celte ivresse continuelle et qui allait toujours en augmentant, ne devînt une folie. Ah ! que cette ivresse eût peu duré, si l'avenir eût dévoilé à leurs regards les auspices malheureux sous lesquels cetenfànt avait reçu le jour, et combien la Providence chérit les moi-tels, en leur cachant des désastres futurs qui fermeraient leurs cœurs à la jouissance du présent ! Mais n'anticipons pas sur les évènemens , et' transportons*nous à cet instant précieux où les formes extérieures de Fleurie , développées et brillantes , an-^ fionçent qu'elle a quinze ans.
\Le bruit de sa beauté répandu jELii loin , dans tous les environs ^ éveilla puissamment l'attention des chevaliers les plus illustres qui.s6
. rendaient
KT Fleurie. 85 rendaient à Fenvi chez Adraste, pour obtenir un regard de Fleurie et briguer le bonheur de lui plaire.
Adraste , riche autant qu'il en fut , les comblait d'accueils flatteurs , mais ne donnait d'espérance à aucun. L'hymen de Fleurie ne devait être l'ouvrage que d'un choix volontaiie , mais aucun des che« valièrs n'était l'houreux Pigmalion destiné à donner l'ame et la vie à cette froide Matuè. Le cœur de Fleurie , orné de tous les' talens , était entièrement fermé à.l'amour ; hommages y fêtes , tournois , vers à sa louange , tout l'amusait sans la toucher , et aucun des paladins amoureux ne s'appercevait qu'il fût distingué de ses rivaux.
Adraste avait fixé son séjour dans le plus magnifique de ses châteaux 4 uiiti onde pure en bai* gnait de tous côtés les murs qu«
l'on avait mis au niveau du ^éï$ une forêt immons» dont les arl>tei 4intiques .étaient impénétrables avet rayons du soleil dans son midi^ prêtait à son asile la douce frâî* cheur d'un printems continuel ^ tout près des fossés était la tourcé qui les alimentait , en jaillissant^ avec un bruit mélancolique , cdel* entrailles d'un rocher environné^dé saules et d^yeuses. Le grand Henii avait donné la paix à son peu|ile:j l'étranger avait été forcé de quittet nos provinces ^ oh son or et sa pe^»
£die alimentaient saiis cesse ledé^ sordre et les trahisons ; l'influencé des charmes de la belle Gcabriellé faisait de chaque ménage le tem^ pie du bonheur et le sanctuaire de > la volupté; tout respirait l'amour et retraçait les fêtes galantes et cham^* pêtres de la Thessalie., les berge»
V T T £ E tr R I z. 87 s£fs du Lignon et les courses du Tempe ^ tout, excepté le séjour de Tleurie , qui était devenu celui de bi plus froide insensibilité.
Un soir , entourée de ses compares, elle se dérobait à la cha-^ leur', assise sous les saules verds qu£ bordaient de fossé ; ses amies , que Fou eût prisçs pour les nympkes de Diane à leur be^té grave cC fîère , et plus encore à leurs discours ,. racontaient toutes les ruses et les perfidies des hommes envers leur sexe^ leur ipconstanceetl«ur indiscrétion. Fleurie enchantée d^ voir leur esprit à l'unisson du sien , prit son luth , et mariant sa voix divine ^u son de cet instrument y chanta les vers suivans :
m Eafiaaft pervers > tyran ^es fiiibf es amcs » Amour qui te soumis Us dieux ,
K'îespère pas m'embiàser de tes flammcf , Tk me verras plus grande qu'eui. ,
58U O R'*^! ê ANDRE
Je ne veux pas de ce bonheur suprëms Qu'on achète par U douleur ,
On n'ahnant pas on jouit de soî-mème»
Et tu nous ôtes ce bonheur».
Vassaux ici sont mon seul parentage ,
* Mes dons les rendent tous heurecff ^ Je ne veux pas , soumise a ton serrage i^.
Un bonheur qui n'en fait que dedx*.
. La bienfaisance est la volupté pure »
Et nu seule félicité ; Elle s'étep sur toute la Nature »
L'amour exclut l'humanité*
Enfans pervers » etc. «»
a Ah 5 Fleurie ! dit Glorîs , vous exagérez : Pamour, loin d'exclure l'humanité , a rappelé les hommes du sein des forêts ; il a bâti les viiies , il a créé les arts ; il donna un corps à l'ombre fugitive , sous la main passionnée de Dibutadis ; il rassembla et gradua les cordes harmonieuses 'de ce luth qui nous juchante , lorsqu'elles frémissent
« T 7 L E U H fl, 89
80tts VOS doigts légers ; enfin , sans Famour quiunit le vertueux Adraste, votre père, avec la belle et vertoepse Lydie , nous n'aurions pas le plaisir de vous entendre , de vous voir, et les douceurs d'une liaison qui fait notre bbnheur ^ seraient perdues pour nous. » Mais Qoris , vous ne m'entendez pas , répond Fleurie, j'ai ditqiie l'amour nous attachant à un seul être , nous fait oublier tous les autres, et je préfère le sentiment qui est le plus expansif à celuiqui nousisole ; car , je le sens , si j'aimais , ce qui n'arrivera pas , je vous le jure, je sens que tendre pour un seul , je deviendrais barbare pour tout" homme qui ne serait pas lui; oui , barbare.. ..»
Fleurie allait développer cette étrange idée , lorsqu'un bruit soudain se tit entendre , répété pf r l'écho du rocher : l'onde jaillit ,
90 CoïkiSAirBRi;
^uillopo^el ç'élèye jusqu'au lu^t 4çs $m\^. panachés ; Fleurie et ses Goiii.p^ii^ ^^eSxsi^f^t , mais Voœbiire^W ^inn)e9ce k s'épaissir autour d'ellesi les empêche de ^içce^^i^er les abjels.; les gouttes dé« li^s 4^ l'onde frappée ont cou<« Tert leuvs vdtenpftn» , ^\ freipbJantes elles all4iônt fui]?, Içrsqi^'uué Yoix pUii^tive ^i'i^pp^ leuç$ oreil)^ , la pitié les contraignit ^e s'^tr^ét^r :
tt Dieux Ic'eçt la, vo^:^ de Ï4Uçidor 1 Si'écrie Çloiis , c'es^t. mon cQu$in ; il se noj^e, au sçcq^fs! » et ea mênne tenv& ell^ $.e p^^cb^ sur le hoitl. dH iossé , kprsqMe L^cidor , car c'était; lui-même ^ s'étanl re-?
mis d^ sa chute et nageant vers l'endroit d'où était partie la voix de Cloris y parvint h remonter sur la rive et se trouva dans les bras de sa cousine. L'efiroi des damoi»
selles s'étant dissipé) fait place i
ET T I. B ir X I S. 91 finiéiM 9 à la cuiriosité. Les que»»
lions acmnllipliaiefit, lorsque ËIeu« m observa que Lacidor n'était pas f(a état de répondie^ et qu'il faU latl auparavant le conduire au châ-^ trait et lui donner les moyens, de se sécber. Lucidor' eut en effet quelque peine à s^y rendrez Cloris éiDiie y inquiette ^ le soutenait ; mais jeCtant un coup d'œil sur fleurie y 1& pauvre Chevalier s'évanouit sou* dain. On court au château , et les ^ omcat iques d'Adraste s'empressent de venir le secourir» On allume de ^andts feux dans la plus belle cham- Ire^ on y conduit le Chevalier grelotant ; des vêtement secs , la chaleur et des cordiaux lui rendent l)ientôt sa première vigueur, à la véserve d'un reste de pâleur qui , non-seulement ne luimessiedpas^ maisauquelil devra bientôt le triomphe le plus éclatant. AdrastePia-
vite à descendre , s'il le peut, dans le sallon où la compagnie est assemblée. Luddor s'y rend , et en attendant le souper ^ on l'invite à raconter le sujet de sa mésaven-' ture. Adraste le conduit : « Je vous présente , dit-il , mesdameé , le chevalier le plus courageux et le plus loyal de ceux qui ont avec nous combattu les mécréans , et pourtant il n'a pas vingt ans encore. »
£n même tems dl embrasse Luddor, et le prenant par la mainy le conduit vers Fleurie. « Ma fille , Lucidor est notre hôte , c'est à toi de remplir envers lui les deymrs de l'hospitalité. » Le Chevalier raconte ensuite qu'il est de retour chez lui depuis quatre jours seulement , qu'étant sorti pour relanceiVv^n sanglier, il s'était égaré:
« le âon d'un luth animé par une main divine et une voix angélique^
ET F I, ï U'R te. 93
attira mes pas de ce côté ; les derniers rayons du soleil se cachaient derrière les monts ; la beauté du paysage , les rives du canal bordées de saules, le silence universel de la nature attentive à l'barinonie qui me ravissait, tout subjuguait mon ame, et portail un trouble délicieux dans tous mes sens. J'a{>« prochai vers l'endroit d'où partaient ces sons enchanteurs ; que devins^ je y quand un grouppe de Beautés , que }e pris pour des anges,, vint éblouir mes regards et mettre le comble à mon délire? N'étant jamais assez près du tableau , je ne songeai pas à la bordure , et la terre échappant à mes pieds , vous
savez le reste » En même tems ,
liucidor cherchait à rencontrer les regards de Fleurie , qui de son côté baissait les siens , mais pour-
^ Ç o & I s A ir ]> m s tant saps rien perdre des gestes et de l'attitude du Chevalier.
Bès que les tables furent levées, 911 se sépara , Luçidor se retira dans la chambre qu'on lui avait destî-»
»ée. Il est inutile de dire que tout rempli du bonheur de se tronver sous le même toit que la belle Flea* rie , il lui fut impossible de goater un instant les faveurs du sommeil ; il ne fit que pousser des soupirs.
Fleurie ne fut pas de beaucoup pins ^aoquille ; les glaces dé Findiffé* reuce dont elle avait toujours en« touré son cœur, commençaient i se fondre au feu des regards do iPucidor; de sorte qu'au matin ^ lorsque trois ou quatre gentilshom* mes , ses amis , qui le cherchaient dq toutes parts avec inquiétude , l'emmenèrent avec eux. Fleurie ne put s'empêcher de ressentir un mouvement secret de dépit, qudt-
t T Fleuris. gS qu'elle voulût se le dissimuler à elle-même* Lucidor murmura tout bas de l'attachement que lui siontraient les quatre paladins , prit congé d'Adraste et de Fleurie, non jans avoir fait confidence à Clo-* ris de i'amonr qu'il ressentait et l'avoir priée de le servir auprès de celle qui en était l'objet.
Le Içcteur me permettra de pas^ ser ici légèrement sur tous les dé* tails qui accompagnent une pas-' sîoa naissante , qui s'irrite encore par les efforts que l'on fait poui' la vaincre , de même que l'huiler répandue sur les flammes en augmente la force, les- rotnanciersoni épuisé cette riche matière. De trèslongs monologues formés Achetas !
de si y de cor, de maùs j dont ht conclusion est toujours que l'on n'échappe point à son cœur ; vaaité blessée , oraiutes ^ soupirs , iiH
96 CORISANDRI
quiétudes , ennuis^ Fleurie éprouve tout cela. Après une nuit longue et sans repos , elle est desc^idue dans les jardins, sur les bords du ca« mal qui borde le grand chemin ; là , son imagination se reportant à la scène de la veille , elle voit encore le Chevalier ; son. cœur se remplit de terreur , il se noyé !..., et c'est pour avoir voulu l'entendre et la voir qu'il a failli perdre la vie :
elle contemple soq visage pâle et déiait , sa faiblesse touchante , ses yeux qui , quoiqu'éteints , jettent encore des étincelles qui l'embrasent; elle maudit l'instant où Lucidor s'est offert à ses regards , et bientôt après , celui où il les a quittés.
Ainsi le chêne altier battu par deux vents contraires , trace une demi-* circulaire , en succombant à leurs efforts. Telle est Fleurie flottant en« tre l'amour et l'iudiSérence. Gloris.
qui
£T Tlbv&is. 97 la cherchait la trouve dans cette situation : « Eh quoi ! ma chère fleurie, dit-elle malignement , depuis quand ce goût pour la solitude?
ne craignez vous pas que quelque Chevalier , attiré par les loix de la sympathie et le chant des syrènes , ne ^ vienne dans ces lieux y éprouver le sort de mon cousi n ? vous êtes dangereuse au moins , et il en coûte pour
vous voir « Ah ! dit iTleurie en
laissant tomber languissammeut sa
' tète sur le sein de Cloris , il m'en
coûte bien plus pour l'avoir vu !.
Prend pitié démon infortune
En vain je voudrais te cacher l'étrange changement qui s'est fait en moi , ou plutôt me le cacher k moi-même; une passion violente s'élève dans mon sein , trouble ma tête 0t m'abreuve de ses poisons....
Que je suis malheureuse !... — Malheureuse f dites- vous ; eh quoi ! est-
çS GoaiSANDiiï ce un malheur que d'aimer un che« valier aussi vaillant que riche , aussi tendre que beau , aussi illustre que le sire votre pètè ; en un mot , un chevalier digne \àe vous, je dirai plus^qui vou^ aimé ?... — Il m'aime !
dis*- tu i ah ! Cloris , ne me trompès-tu point ? n'abuse pas une infortunée qui perd en un instant sa tranquil* lité , son ihnoderice , sa liberté , qui enfin n'existe plus par elle-niéme , ni pour elle-même. Ah ! comme l'amour se venge cruellement !....
Où me cacher , Cloris , où fuir ?
je n'osé sonder thon cœur , et je m'abhorre moi-mêine....
Sur ces' entrefaites , une des pa«^ rentes de Fleurie estoonduite aux au* tels de l'hymen ;les apprêts s'en font avec pompe 9 les hameaux tetentis* sent de chanta d'allégresse : Adraste son épouse et Fleurie sont invités.
Giorisdeyenue plus chère que j amais
Pif T !F,X E U. AIE. 99
à notre amante , cl^pwç qvi'çU^ a les hpnneurs de la ceaiiidetice , l'y accompagne. La renommée a pn-.' blié que Ton y courra la bague ,que les jeux des touriïois y seront célébrés , et de tous cotés les guerrjes s'y rendent eq foule pour augmenter la inagui^cence des fêtes , el çjb^ef cher 4<3s aventures d'amour.
I^e prix du vainqueur au tournois est le pollier de peiïlQs qui a paré Jç sein virginal de lanpuvelle ^pour.
s^e ; l'éplat du prix entlasim^e tous:
les: , paladins d|i desi^ impati^ent de ^ se le disputer à pUti^anpe 3 mais p^rmi ces gu^rifiers il en est un grand nombre q^i s'y repd^nt pour mériter un prix plus digne de leur valeur , et ce prix,esl riçiGO^nparafr bJe Fleurie. On ^^it qu'elle a recède sa parente un de ses bracelets 9.
et que ce don. , suivant l'antiqtiQ coutume ) n'eçt offert qufà c^le qui
XOO GOÀISANDHK
doit se inarier dans l'année. Pleurie ne doit donner ce bracelet qu'à la valeur qùî aura mérité le collier..., ïleurie devient donc le prix du vainqueur. Adraste éprouve des transports d'allegressè 5 des larmes délicieuses boulent de son ame , en songeant qu'il vfi être encore père , et que des petits eiifans vont faire ' le bonheur* de son automne. —La situation <le sa fille est bien différente 5 le bonheur de sa vie dépend aujourd'hui du hasard d'un combat : hier le vainqueur, quel qu'il fût , étoit digne de sa main , aujourd'hui cette vietoirela met à la merci d'un hfommé pour lequel son cœur sei*a peut-être toujours fermé , tandis que celui qu'elle aime et don telle est peut-être aimée , est k jamais perdu pour elle. Hier elle se donnoit , aujourd'hui elle sfera vendue. Telles étoient les tristes réflexions ds
X ? T I. z tr n t £• loi
Xleune ) et en même-tems , elle baignok de $es. pleurs les mains et les joues de Cloris,
La: Toix des hérauts , le son bruyant des trompettes et les acclamations des spectateurs l'arrachent à la nombre rêverie ; elle essuyé ses larmes y. fait la meilleure contenance-possible , et place Cloris auprès d'elle. La lice est ouverte , et du milieu d'un tourbillon dé poussière que. le pied d'un cheval superbe élève du 9ein de la terre , parait un guerrier , taillé comme- Renaud , maniant son coursier comme Bellérophon , et citant ses armes étincelantes dont le soleil répercute au loin l'éclat sur la va>âte enceinte. Un panache blanc ombrage son casque d'acier poli 5 une rose épanouie , sculptée avec un art admirable, orne son bouclier^ digne ouvrage d'une main qui auroit pu
Toa CORISANDUS
disputer le prix de cet ar^ à Vul--^ oain : sur un fond d'azur , entouré d'un listel d'or, on lisait ces mots :
Toujoui^èelle, toujàursFieufie,.
Le chevalier de la renommée ^ car c'est ainsi qu'cm le nommait ^ jette le gant au milieu de l'arène , et trois preux se'préaentent pour le ramasser. Le combat s'engage , et cjbacun d'eux , après des prodiges de valeur ) est forcé, de s'avoner vaincu. Le chevalier de la renommée proclamé vainqueur du tournois s'adieminait vers l'estrade , pour y recevoir le prix de sa valeur y des mains de la Beanté ; iors* qu'une voix semblable au mugissement de la vague en courroux , appelle l'àtt^tion et PeiFroi des spectateurs ; un guerrier dont l'armure parut aussi bisarre qu'elle étoit inconnue jusqu'alors provoque }4 vafhqu^ur ; « Arrête ^ s'éetie-f-il)
BT Flex^rii. |o3 un prix aussi grand ne doit pas être celui d'un combat simulé, Ufaul l'acheter de tout son sang , songe donc à défendre le tien — £n vain lacouT d'armes décide4<*el)e que l'avantage n'est pas égal, que lèche* Tàlîer de la Renommée est fatigué parles trois assauts qu'il a soutenus; l'inconnu n'écoute riej> ,et fond sur son rival avec l^impétiiosité de Ik foudre. Les atme^ s'ent^rechoquent , des milliers d'éclairs en jaillissent , des tourbillons' de flamme sortent des naseaux des coursiers $ le^lancei^ volent en éclats , l'épée les remplace; la hache snroède à Tépée ^ l'-étranger à l'armure verte assène sur son 'rival des coups terriUes qui sont repoussés par l'écu.
Mais envain une taille gigantesque lui donne quelque tems l'avantage } l'adresse supplée à la force , l'agi« Uté rend sa vigueur inutile. Le ch»-
104 C O A I s A K D ft s
yalier à la Rose lève le bras; sa ha*« cbe glisse le long deJ'écu de sonadversaire y et va frapper son coursier qui tombe , en baignant la terre de son sang. Le combat recommence alors à pied: la victoire lottg-tems^ douteuse se range enfin du côté de la. i vertu. Un coup^ de hache a fait voler au loin le haubert de l'étranger , en. rompant lés liens qui l'attachent au nasal , et lui-même est renversé dans la poussière. Toute son audace l'abandonne, et voyant le coup' mortel qui va le précipiter chez les morts , il demande lâchement la vie^-^t s'avoue vaincu.
A l'instant l'allégresise universelle se manifeste par des cris , et des larmes couleut des yeux de tous les spectateurs. Chacun demande à son voisin le nom de ce guerrier qui , si jeune encore , égale en valeur et en prudence les plus
ET Fleurie, io5 grands héros , et personne ne lésait* Adraste 5 aux yeux duquel là valeur est la première vertu 5 le souhaite dans son ame pour époux à sa fille; Fleurie plusd'une fdis pendant le combat a , dit tout basa Gloris , en lui serrant la main : « Ah î si c'étoit ton cousin ! et Femmes sensibles ! qui avez bien aimé , peignez-vous les craintes , les désirs , les angoisses de Fleurie 5 pendant to^te la durée du tournois;; je les sens comme vous, mais le mot m'échappe. . . . ^ Cependant , tandi$ que le vaincu se retire , en frémissant de honte et de rage , le vainqueur s'avançait vers Tépousée ; il reçoit la bague et le collier , puis les mettant au bout de sa lance , il s'agenouille devant Fleurie et lui en &it hommage; un coup d'oeil d' Adraste , Un signe de Gloris apprennent à Xleurie ce qu'elle doit faire y elle
XO$ G O R I s A K P It X
a tout compris et elle prie le che« "^aiier de lever la visière de son es^s^ que. « Yos volontés sont 4^» Ipix pour mpi, dîHl ^et j^o^is, tout yersuivié que je suis que cette acr tipn ne me servira pas be^iiçoup auprès de votre Cipeur i en mêmertems un cri de surprise échappe à Tleurie. » Ah I Cioris y c'est lui même ! Ah l mon père , c'«st Lu* GÎdor ! elle dit ,' et son cœur trahis-. $ant son secret , abandonne au che- ' valiçr , en lui remettant le brace^ let ) une main qu'il couvre de baisers de feu. Adraste applaudit à ta témérité de Lucidor , et tandis que^ le peuple prolonge cette fête , en portant jusqu'aux cieux lencmi du vainqueur , les nouveaux époux el toute la soeiété prennent avec lui le chemin du château. Lucidor trouva pendant le festin plusieurs occasiona d'exprimer à Fleurie touta
ET 7Li0mis* 107 la vivacité de sa tendresse , et Fleurie vaincue lui avoua que sa valeur 6t sa flamme lui avaient obtenu du retour. L'habitude de se voir resseri* ra bientôt de plus en plus les nœuds <le cette union : devenus nécessaires l'un à l'autre, forts du consenter ment d' Adraste , nos amans i,vres d'amour attendaient avec impa-^ lience l'instant quidevait sceller leur félicité. Le château de L'ucidor était peu distantde celui d'Adraste, et pas un jour ne se passait sans que Fleu* rie ne reçût des lettres pleines de 'tendresse , qui la consolai^:! t des eninuis de Pabsènce. Déjà lé jour était fixé pour célébrer les fêtes d'hymé- )iée,et jamais couple mieux assorti ^ plus tendre et plus égal en beauté n'eût brûlé l'éncéiis devént ses au" tels.
Cependant la disoordë'et la noire |aipttsie préparaient daa^ ies léuè*
lo8 CoRISAlfDRE
bres leurs poisons meurtriers j un soir , la veille même du jour qui couronnait les feux les plus vifs et les plus chastes, Lucidor travt^rsedt , pour se rendre chez Adraste, une forêt de sapins. La lune brit lait de son plus bel éclat sous un ciel pur comme le cœur.dnfeune chevalier ; tout-à-<;o»p le silence de la forêt solitaire est troublé par l'explosion d'unearquébuse ^ la flamme brillé , le plomb mortel frappe Lucidor , il chancelle et tombe:S&iv$yie :
ses jeux nageans dans les vapeurs de lamort se tournent encore vers le château d! Adraste ; ses lèvres éteintes prononcent le nbmdèFlewie, u|i soupi-rd'amom-s'exhalé deso^amej ilexpffe;*! ,, : ,
LevaletdeLueidormet piçdà terr re", il se précipite sur le corps de son maître ; l'écUo retéhtif d£ ses plaintes et de ses longs gémissiBimeasiXe pas
d'un
M . JHk, ^ tmM' ^a .ri
ET TtfiÙRIS. 109
d*un cheval se fait entendre au loin.
Ilavance^ etCorisandres'informe du motif de cette tristesse. Le valet prononce le noŒi de Lucidor , et apprend à Gorisandre que son maître vient d'être assassiné , et de quelle manière lâche on s'est servi. Gorisandre lève les main^ au çiel et les laisse tomber veVs. la terre ; il reste quelques minutes dans un état de stupidité y^i puis se précipite sur 1er corps inaninié de l'infortuné chevalier. -— Ah ! s'écrie-t-il avec fureur j quel que soit le traître et dé^ loyal qui a porté sur toi sa main parricide , ô mon digne ami ! je saurai le trouver , fût-il aux confins de l'univers et l'immoler sur ta tombe. Comme il se battait la poi-* trine, et embrassait le cadavre , le sang jaillit soudain avec impétuosité de la blessure , et couvre ses vétemens et son visage. Il se lève
iro CoRISAKSRC
épouvanté , aide le valet à placer le corps sur le cheval et poursuit sa route.
Déjà la renommée avait répandu par toute la contrée la mort du cou« rageux Lucidor , et Fleurie Tignorail encore. Adraste et Cloris renfermant leur douleur au fond de leur ame, écartaient d'elle tout ce qui aurait pu lui en donner même le soupçon. Un jour la malheureuse s'occupait à broder l'écharpe de celui qui ne devait pas tarder à être son époux, et savourait en idée le bonheur d'être unie à ce qu'elle aimait plus que sa propre vie. Elle était seule , un valst se présente ; il a l'œil rouge , le regard battu , ja démarche pénible; il porte un large ruban rose auquel est attaché un double médaillon. Fleurie interdite le fixe , et tressaillit. — Que ms veux-tu ? — ' Dame , je vous
apporte ceci , et c'est tout.^. Il dit et deuxlarnies involontaires roulât sur ses ^ues... .'— Quoi I pas une lettre? — Hélas ! il n'a pas eu le tems. — Que veux-tu dire? — JDame t votre serviteur n'est plus de ce monde... Fleurie n'a pas plutôt entendu ceci qu'elle tombe évanouie.
Vn grand cri qu'elle a jette , s'est fait entendre au dehors, et toute la maison a volé à son secours. Adrastè et Cloris la trouvent en rentrant 3, étendue sur la pierre , sans niout* vémentet sans voix. Le v«let sentant lafaateque*4ui a fait commettre un zèle^péu réfléchi ^ se -sousti^Jt par la faite aux reproches que mé^ rite son^ imprudence. A force de baisers , de caresses et de cbr* diaux , Adraste et Ciorîs «oïit Tpar* venus à tlper Fleurie de son état de mort; ellex'onrîe lés yeux , et fixe tout- ce qui i'environhe ave6
XI^ CORISANB&S
une espèce de stupidité* Le ruban s^offre à ses regards ; elle trouve le portrait de Lucidor et le siea unis ensemble ^ et un torrent de larmes se ùàt enfin un passage à travers ses cils et soulage son cœur.
Un bon religieux vient à propos y verser le baume des consolations et de la morale ; une douleur plus tranquille , quoique non moins vive, la rend à elle-même , et le projet qu'elle a formé de se consacrer au oloitre cfaaniie ses ennuis.
" Cependant Corisandre , celui des cbevaliers qui le dernier avait été forcé de céder le prix à Lucidor , •dansledemier tournois ) avait senti se ranimer toutes ses espéranœs.
Cétait le plus puissant et le glus riche des barons de la contrée ; il avait aussi cueilli des lauriers dans ritalie ,. et le vertueux Adraste em«»
brassant «ividemçAt toi^t cq qui lui
ET .!F ^ E u a I E. ii3
f)araissait devoir faire distraction ^ux chagrins de sa fille , voyait avec plaisir ses assiduités auprès d'elle^ Jl espérait qu'une nouvelle flamraç éteindrait la première. Vain espoir ; Fleurie éprouvait à la vue dç Gorisandre un mouvement d'hor-r reur et d'antipathie dont elle ne pouvait démêler le motif y et que les plus vives protestations d'apiour ne fai^ent qu'augmenter. Cloris même lui était devenu^ insuppor* table, non qu'elle ne prit grand plaisir à une compagnie qui lui retraçait Lucidor , mais une mélancolie noire lui ^vait rendu la soHt fude indispensable ; l'aurore mar tinale la trouvait assise sur le gazon , auprès du riiéher , et l'étoile du soir Vy retrouvait encore , pleuranf son ami et baignant de larmes $on portrait.
Un soir qu'elle était concentrée
114 C O RI s A N D m E dans ces funèbres médita dons , au moment où le soleil allait céder son empire au sommeil , le valet de Lucidor s*oflFre à ses regards entre lès saules , et Fleurie le fait asseoir auprès d'elle. Il suffisoit que les yeux de Lucidor se fussent reposé* sur ce valel pour qu*il devînt cher à Fleurie. Eh bien! dit-çlle^ il est bien loin de moi ce tems où ta présence m'annonçait uftè lettre et des preuves d*amour de Lucidor ; il n'est plus', et il né reviendra jamais , non , jamais. Mais , tandis que nous sommes seuls, et qu^il fait uh peu de jour eticoi-e , raconte- moi tous les détails de cette triste aventure, -r- Je vous cherchais pour cela , madame ; écoutez , j'ai des choses^ à vous dire , qui vous feront horreur. Et là-dessns il raconte comment un coup d'arquebuse parti du milieu d'une haie
dans la forêt ^ a ttié son maître^ comment Tassassm ^'est enfui , et comment Gorisanclre est vena tout de suite pleurer sur ie corps-de-soft maître, et l'aider luL-ménseà meure son corps sut le. cheval ; après que»
il continue «en ces termes :
tt Je me doutais de la traînsoQ^ parce c|u' au dernier tournois iBf>ci maître uvoit- vaincu Corisandie.ç tnais je n'en fis pas semblant alors '^ parcequ'ilmeiafit, àmoi, debpnnes preuves pouraccttser un homme., mais au j ourd'hni , grâce à Dneu !
je sais tout, et voici comment. Cheiv cbant tous les moj^ens ûh vetigcr k mort de mon pauvre maître ^ -je m'étais retiré dans une chau^inière du hameau voisin , où ses libéralftës m'ont mis en état de cultiver un petit champ qui mesufBt pour vivre. .Hier soir , que , las de mon travail , je regagnais la mai^
Jï6 C O R t s A Ifr. D Jt C
$Qii , je rencontre Maubrua ^ valet de Corisandre ; il dit qu'il a des choses très4m|x>rtantes à me dire* Iiàrdessus ) nous nous mettons à table) et pour lier la* conversation , nousPanimons de quelque verres de vin. Maubrun méparledonc de cette manière: aj^étoiscematin à lâchasse avec Jarri le second valet de Cqlîsandfe; la fatigue me fit asseoir sous un arbre) tandis que moii compagnon était encore à la poursuite d'une proie. Je m'endormis.
:Moni5ommeil était agité;jem'éveille en sursaut, et je 1/ ois Jarri s'élan* çant sur moi l'épéè à la main ; je le regarde, et je fais un cri: il s'arrête 9 balance quelques instans , comme ua homme qui.,: n'étant pas fait au crime , commet malgré lui une mauvaise action , remet son épée dans le fourneau , et s'assied à. côté de moi. Il.m^ raconte
que Corisandre lui a promis cent écus s'il voulait me tuer , et qu'i^ en a déjareçu la moitié , mais quels remord s'étant emparé de son ame j il aime mieux perdre l'aiitre que de se rendre coupable. Je le re-< jnercie du service qu'il m'a rendu y lui conseille de retourner vers son maître , et de lui dire qu'il a obéi , afin de toucher la somme entière lui promettant de quitter le pays, pour n'y plus revenir. Ah i continua Maubrun, en poussant un profond çoupir j Jarry est plus honnête l^omnie que moi..*. ^— Qu'est-ce** que cela signifie? lui disrje; est-, oe-qu'il serait possible ?.... que....
ô Ciel ! â Providence divine !..# mon bon maître ! — hélas ! oui • ipon ^mi M*« c'est moi .... — N'achève pas , je c'ai compris 9 tu me fiiis horreur.... Là dessus, je me l^ve ço^ni^e un forcené , le \eii^^>
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que je tenais échappe de ma main j et se brise en mille miettes >••• la table est renversée , et j'allais , n'écoutant que ma fureur , assommer Maubrun, lorsqu'il se jette à mes genoux. » Ecoute , me dit-il , tu as raison de m'en vouloir , je mérite tout ce que l'on me fera ; mais tout cela ne ferait pas revivre Lucidor. j» Ecoute , il faut nous ré*nnir pour entraîner Gorisandre dans quelque piàge y Je brûle de réparer ma faute en lui dévorant le cœur. « Je fis en. m^me-tems réflexion que j'étais seul afvee lui j et que le crime ne lui coûtant rien , je pourrais n'être pas le plus fort f je m'appaisai donc; nous recommen* cames à boire, et je l'assurai qu'il pouvait rester en toute sûreté chez moi , qu'il y serait bien caché. Mon* intention est donc de le faire servir à la vengeance que je médite... •
KT Fleurie. 119 Ah! mon maître , ajoute-t-il , vous serez vengé 5 les méchans n'ont qu'un temset ..,. tenez , madame , je ne suis qu'une béte , maïs je crois qu'il vous fcut faire comme moi; de la prudence, ne rebutez pas Corisandre, il nous échap* perait. Il &ut, au contraire , lui faire bonne mine, afin qu'il ne se doute de r^en , et puis nous verrons* L'heure de rentrer contraignit Fleurie à se séparer du valet , après être convenus de l'endroit et du tems oii ils pourraient se revoir ; en même -tems elle lui donne une chaîne d'or et une. bague de très-grand prix , pour récompenser sa fidélité.
Tandis que le plus violent orage gronde au loin sur la tête de Gorisandre , Adraste et le religieux engagent Fleurie à recevoir ses visites ) et ces visites devinrent
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bientôt si fréquentes , que le bruit de leur prochain mariage se ré-* pandit bientôt par toute la contrée» Les cbevaliers accusaient hautement Fleurie de parjure , tan^ dis que les femmes trouvaient dans sa conduite un prétexte à leur in-^ constance. O jugemens humains t que vous êtes faux , que vous êtes calomnieux! Que, fatigués de la monotonie de leurs plaisirs , deux amans étonnés de ne plus trouver en eux un stimulant à de nou-^ velles jouissances ^ se quittent en s'avouant réciproquement leur métamorphose , rien de plus ordi^ naire; qu'après uki intervalle de qi^elques mois, un hasard et un éaprice singulier les portent à renouer leurs anciens nœuds , cela se voit encore; mais que deux amans égaux en charmes , en naissance, en richesses , ^n amour,
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en désirs et en vertus, soient séparés tout-à-<x)up par une mort violente , avant d*avoir goûté et au moment qu'ils allaient goûter les voluptés d'un chaste hymen , ce serait un crime de croire que Pêtre assez malheureux pour survivre à la moitié de lui-même, puisse se consoler jamais. C'est à vous que j'en appelle , âmes délicates , que la contagion de nos travers , et le soufle impur de J*infidélité n'ont point encore corrompues y c'est à vous qui aimez comme Aucassin et Nicolette, de sentir combien il fallait* de force sur elle-même à la tendre Fleurie, pour dévorer ses pleurs et contenir les transports de sa rage, chaque fois que ses regards tombaient sur l'infâme meurtrier de Lucidor, Mille fois , armée d'un poignard , elle se disposait à le percer de
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mille coups , et forcée 4e dissimuler , pour mieux assurer te succès de la. vengeance iterrible qu'elle préparait, elle ordonnait ^ ses jeux d'être caressans , à ses lèvres de sourire, et à sa boiic'to de mentir à son cœur. Le pas— sionné Corisandre , lier d^avbir <e¥^ face dans l'ame de sa victime tontes les traces de son premier amoïir ^ la voyait tous les jours, et la pressait de couronner sa flamme , lorsque Fleurie , impatiente de se venger, lui tint ce. discours:
» Je vous tromperais , Corisan-' dre 9 si je vous flattais plus lon^ tems de l'espoir d'obtenir ma maixu Il vous suf5t que vous ayez mon.
cœur. Je vous tromperais encore^ si je- vous disais que l'image de Lucidor soit entièrement effacée de mon • ame ; mais vos assiduités, m'ont vaincue, et je suis diposée à
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coaronncr Votre tendresse', sans^ ifQUs. donner ma main en face tfes autels* Mon discours vous surprendra sans doute , tnais je Vous prie de suspendre tout jugement qui me serait- défavorable, jusqu^à ce que j'aie fini. J'ai fait vœu, en perdant Lucidor, de ne jamais être l'épouse d'aucun autre, et' je mourrai plutôt que de violer mon serment. Pourriez-vous croire à ceux que je ferais devant Dieu , de vous aimer, comme doit faire une épouse sage et bien née, si vous me vo3éz fausser ceux que^ j'ai faits auparavant? !Nori, sans doute 5 et vous auriez raison/ Mon pèje ccsserja jde me presser de vous (lonnermamain , lorsque vous ne la Iiiiîfémanderez plus avec instfemce; ainsi nous serons tranquilles. Sî ces conditions vous plaisent , je ne vous demande que le tercs de fi-