LE GOUT
vourer l’âcre, le piquant et l’amer, pour peu qu’on l’y dresse. Quoique affectant, en général, des appétences ou des répugnances particulières, l’enfant, après les premiers mois d’allaitement, montre des tendances d’omnivore.
L’instinct de la nutrition, inné, mais non parfait au début, est celui qui prédomine pendant les premiers temps. Un savant, pour me convaincre que le nouveau-né n’est qu'un pur automate, m’envoyait cette étrange portrait de son fds âgé de près de deux mois : « C’est une vraie petite bête, vorace à l’excès, qui n’a de véritable repos que dans le sommeil ou au sein. Je n’aurais jamais cru qu’un petit enfant fût si absolument un animal, sans autre instinct que la gloutonnerie. 11 faut, pour en supporter le dégoût, se dire que, dans quelques mois, il y aura quelques lueurs d’intelligence, que cela commencera à ressembler à un petit homme. » 11 ajoutait, quelques jours après : « Je crois toujours à la pure animalité du petit enfant, et, pour donner une idée de la voracité de cet âge, je ne peux le comparer qu'à une larve toujours mangeant sans trêve ni repos. » Sans relever les détails qui me paraissent doublement injustes, et pour l’enfant de deux mois, et pour l’animal adulte, je reconnais que mon ami a bien observé et bien décrit cet état du petit enfant soumis au tyrannique besoin de la nourriture. M. Luys a vu la même chose ; mais il a vu, comme moi, quelque chose à coté, et ce quelque chose est de la plus grande importance. « Ses appétitions organiques, dit-il, sont flattées par le lait qu’il suce, et il se nourrit organiquement comme une cellule organique qui emprunte au milieu ambiant les matériaux qui lui agréent. Mais, en même temps, cette satisfaction qu’il éprouvé, il la traduit à sa manière, il sourit en voyant le sein qui lui donne la nourriture et la vie, et, dès lors sa senvbdité intime est mise en émoi, son sema Hum est ému.
se réjouit, parce qu’il se souvient, parce qu’il a gardé le
PSYCHOLOGIE DE L’ENFANT
souvenir de satisfactions données à ses appétitions physiques * ».
En somme, les plus vifs sentiments de l’enfant sont longtemps ceux qui se rapportent au goût. Le besoin de manger domine longtemps tous les autres, même le besoin de mouvement ; il est le premier à se manifester, et le plus persistant. A cet impérieux et actif besoin se rapportent, pour l’enfant, les émotions les plus agréables. C’est à travers les satisfactions de l’appétit qu’il se met à connaître et à aimer successivement le sein de sa nourrice ou son propre biberon, et ensuite les mains, le visage, la voix, les yeux, le rire, les caresses, la personne tout entière de sa nourrice. Ses premières amours sont celles d’un gastronome; sa première gratitude est la reconnaissance de l’estomac ; ses premières expériences sont toutes, autant qu’il est possible, rattachées au goût. Quand on met un objet quelconque dans les mains d’un enfant de six mois, il le palpe un instant, il le serre, sans avoir l’air de s’arrêter aux impressions tactiles, et, s’il a la force de le porter à sa bouche, il l’expérimente avec les organes du goût. Votre doigt, un chiffon, un bâton, une boîte, un fruit, une tleur, un animal, un vase, les objets petits ou grands, propres ou dégoûtants, tout y passe. Après s’être emparé de la belle gravure dont les couleurs l’avaient d’abord séduit, il n’a rien de plus pressé que de la porter à sa bouche.
A cet égard, le beau et le bon paraissent pour lui une seule et même chose. Lors même que de très nombreuses expériences lui ont appris que tous les objets ne sont pas d’une dégustation agréable, il ne se délie, à première vue, que des objets absolument reconnus offensants pour son goût : ainsi un enfant de trois mois, à qui l’on avait fait prendre des remèdes amers dans une tasse bleue, détournait la tète, grimaçait et pleurait à la vue do cet objet. Un
1 Luys. Le oervean et ses fondions.
l’odorat
enfant de six mois, à qui l’on présenta un porte-plume, un petit cadre, une paume, un livre, les porta successivement à sa bouche. Le besoin de combattre le picotement continuel de leurs gencives est sans doute pour quelque chose dans cette universelle tendance, lorsque les enfants ont passé l’âge de quatre mois ; mais il fut en chercher la raison principale dans la surexcitation des fonctions du goût, et dans la prédominance des idées et des sentiments qui s’y rapportent.
L’odorat. — Les enfants paraissent, en général, et assez longtemps, insensibles aux bonnes comme aux mauvaises odeurs. 11 est probable seulement qu’ils en sont moins impressionnés que nous, et que leurs appareils olfactifs, organes si délicats et en connexion multiple avec différentes régions du cerveau, ne sont pas très développés dans les premiers mois, ce qui n’aurait rien d’étonnant, puisque la distinction des odeurs paraît n’ètre d’aucune utilité pour le nourrisson. Peut-être aussi, les odeurs étant par nature variables et fugitives, faut-il un jugement déjà exercé, pour en distinguer les sensations, et les rapporter à leurs objets comme à leurs causes. Connaître la provenance d une sensation, c’est être capable de la préciser en l’isolant des sensations concomitantes.
Cependant certains médecins spécialistes m’ont affirmé que le nouveau-né est impressionné par les odeurs, et l’on me cite un enfant de six semaines, et un autre de deux mois, qui refusaient ou qui prenaient le sein de certaines femmes, guidés par la seule odeur de leur transpiration. Tiedemann, dont l’enfant, âgé de treize jours, avait rejeté quelques médecines après les avoir goûtées à plusieurs reprises, va jusqu’à supposer qu’il les «distinguait de ses aliments par l’odeur. » be fils de Darwin, à trente-deux jours,
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« reconnaissait le sein de sa mère à une distance de 75 à 100 millimètres, comme le montraient le mouvement de ses lèvres et la fixité de ses yeux », et Darwin suppose que la vue et le toucher n’y étaient pour rien, que l’enfant y était guidé par la sensation de chaleur ou par l’odeur. On le voit, le recueil des observations concernant l’odorat, au double point de vue émotionnel et cognitif, était encore fort incomplet il y a une quinzaine d’années, chez les plus compétents observateurs. Preyer lui-même n’a ajouté aucune observation importante à celles de ses devanciers 1
Bien que l’acuité de l’odorat, si exquise chez certains animaux, et même chez quelques sauvages, ne soit pas à l’homme civilisé d’un grand secours, son insensibilité relative, chez des sujets normaux, paraît correspondre à un faible développement intellectuel. Des cas d’obtusion, ou d’inégalité singulière, sont signalés chez les idiots, a côté de cas d’acuité extraordinaire s.
Le petit enfant de quinze jours, d’un mois, de deux mois, ne manifeste que des sensations visuelles ou tactiles en présence et au contact d’une rose, d’un lys, d’un géranium, d’un bouquet; je n’affirmerais pas qu’il n’en éprouve point d’autres. — J’ai soumis un certain nombre d’enfants, âgés de dix à quinze mois, à des expériences touchant les sensations olfactives. Ils ont tous, excepté un seul, qui ne sentait aucune odeur, pas même celle du tabac et de l’éther, ressenti très vivement les différentes impressions olfactives que je les mettais dans la nécessité d’éprouver. Un enfant de dix mois me parut très sensible aux bonnes odeurs, et très offusqué par les mauvaises. Quant je l’empêchais de saisir une rose ou un bouquet de violettes, que je lui avais d’abord rapprochés du nez, il me les demandait par sa mine et ses gestes ; je rapprochais de nouveau la fleur ou le bou-
1 V. L’âme de l’en/nnt. Partie I, cliup. V. * Sollier, oc. cil., |i. 53,