LE SENS MUSCULAIRE
nerveux, l’enfant est prédisposé à une très forte impressionnabilité thermique, sinon par la facilité d’accommodation au milieu ambiant, du moins par la délicatesse de ses tissus épidermiques, par son peu d’activité nutritive, et la petitesse de son volume. Nous avons déjà vu que le fœtus est très sensible à la température haute ou basse. Mais, chez tous les animaux nouveau-nés, la tendance au refroidissement est extrême ; ils meurent très facilement de froid, même en été, à l’ombre.
Les douces sensations de chaleur qu’éprouve le jeune enfant sont si évidentes, qu’il est inutile d’y insister. Mais on peut se demander si les sensations de froid, dont meurent tant d’enfants, leur sont aussi pénibles qu’elles léseraient à des enfants plus âgés ou à des personnes adultes. 11 me semble que le tout jeune enfant en souffre en réalité moins qu’on ne l’attendrait de sa susceptibilité organique à de telles impressions. Les sensations sont ordinairement modifiées, pour l’adulte, par des jugements, des habitudes, des sentiments très divers et très variables, qu’un abaissement ou une élévation de quelques degrés peut réveiller en lui. Un soldat de faction par une forte gelée pourra éprouver des sentiments qui contrebalanceront les vives sensations du froid, ou pourra faire des réflexions, des comparaisons, combiner des souvenirs, former des imaginations, qui auront pour résultat de lui rendre le froid plus pénible qu’à un enfant de deux mois, et surtout de quelques semaines, qui sera exposé, à quelques pas de la guérite, sous une portecochère. Inutile aussi d’insister sur ce fait, évident pour tous, que la constitution individuelle, l’état accidentel de la santé, augmentent ou diminuent, pour les enfants, comme pour les grandes personnes, la susceptibilité dont nous parlons '.
1 Pour de plus amples détails sur les diverses sortes de sensations que nous venons de passer en revue, nous renvoyons le lecteur à notre livre « l 'Education morale dès le berceau », Partie II, 2“ édit.
PSYCHOLOGIE DE L’ENFANT
La vue. — Le nouveau-né ne reste pas longtemps aveugle. C’est même au premier jour, contrairement à ce qu’il m’avait semblé, que les observateurs les plus récents rattachent la perception de la lumière. Dès ce moment, la lumière brusquement approchée des yeux d’un enfant éveillé lui fait fermer les yeux ; tombant sur les yeux d’un enfant endormi, « elle provoque, dit Preyer, de légers mouvements ou frémissements de ces organes ». Ce qui prouve que déjà le réflexe pupillaire existe, en vertu de l’hérédité. D’après le même auteur, « l’adaption du cristallin à la vision, à longue et à courte portée, existe dès le début », bien que non assez parfaite «pour permettre la vision nette à des portées brusquement variables et faciliter la perception de la troisième dimension de l’espace ».
Il est certain, en tout cas, que, chez la plupart des enfants normaux, la distinction de la lumière et de l’ombre existe à la fin de la première semaine. Quelques jours après, lesyeux suivent la direction de la lumière et des flambeaux : mais, toujours errants, si ce n'est quand l’enfant tette, ils ne se fixent sur aucun objet, ils ne suivent pas les mouvements, preuve qu’ils ne les distinguent pas mieux qu’au moment de la naissance. On ne peut guère constater ce dernier progrès, et encore très confusément, avant la fin de la quatrième semaine.
Y a-t-il pour l’individu une évolution progressive de la vision, et, par conséquent, une évolution progressive du sens des couleurs, comme Gladstone et Magnus veulent quelle ait eu lieu pour l’espèce? D’après la thèse soutenue par eux, trois couleurs auraient successivement été connues par l’œil, dans l’ordre de plus ou moins grande réfrangibilité : ce sont le rouge, le vert et le violet. Dans la seconde phase de son développement, le sens de la couleur est devenu complètement distinct du sens de la lumière : les
LA VUE
nuances du rouge et du jaune, y compris l’orangé, sont nettement distinguées. Dans la troisième période, on apprend à reconnaître les couleurs, qui, en fait d’éclat, n’appartiennent ni à l’un ni à l’autre extrême, mais qui sont, en somme, des variétés du vert. Enfin, plus tard, l'homme commence à discerner le Dieu ; cette phase dure encore, et même elle est peu avancée pour certaines parties de l’humanité ; nous-mêmes, à lalumière, nous confondons très facilement le bleu et le vert1. G. Allen, au nom de Dévolution pure, a assayé de réfuter la théorie ci-dessus indiquée, mais il reste toujours la question préhistorique : la formation de l’organe visuel humain, tel qu’il existe chez nous aujourd’hui, et le développement du sens de la couleui , ne peuvent s expliquer que par une transmission héréditaire. Nos plus immédiats ancêtres de l’âge préhistorique voyaient-ils les mêmes couleurs que nous? L’enfant qui reproduit en petit les grandes phases de l’évolution primitive, voit-il d’abord les couleurs comme nous?
Les expériences tentées jusqu’à ce jour ne nous renseignent que sur un petit nombre d’enfants, déjà arrivés à posséder plus ou moins bien leur vocabulaire; elles ne nous apprennent presque rien sur le fait mental antérieur a 1 usage de la parole; de plus, elles ne sont pas concordantes. 11 est probable que l’enfant a dû distinguer les cou- , IongtemPs avant de pouvoir les indiquer en entendant
reyer a fait, à partir de la lin de la deuxième année de son Us, Plusieurs centaines d’expériences, pour déterminer es dates précises où ladésignation et la distinction des cou-
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° - ont les premières couleurs correctement dési-
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gnées, ainsi que lesdifférentes intensités lumineuses correspondant au blanc, au noir et au gris; levertet le bleu, que l’enfant doit confondre avec le gris, ne sont désignés que beaucoup plus tard. Pour toutes ces expériences, Preyer avait employé les ovales colorés du docteur H. Magnus. 11 avait déjà entrepris, avec des jetons de même forme, mais de couleurs différentes, des expériences systématiques sur ce point, au vingtet unième mois de l’enfant. Elles restèrent sans résultat, peut-être à cause de la difficulté qu’il y a pour l’enfant à associer l’idée du mot rouge ou vert, par lui entendu, à celle de la couleur correspondante.
Des expériences analogues ont été faites par M. Binet. Pour l’enfant par lui observé, la couleur qui a été désignée correctement le plus grand nombre de fois est le rouge, tandis que chez l’enfant de Preyer, c’était le jaune. 11 paraissait y avoir une grande confusion dans son esprit entre le jaune et le vert. Gomment s’assurer si cette confusion portait sur les couleurs ou sur leurs noms? Pour se mieux renseigner, M. Binet a substitué la méthode de reconnaissance à la méthode d’appellation. « J’ai voulu voir si ce même enfant peut retrouver une couleur qu’on lui montre d’abord et qu’ensuiteon confond avec plusieurs autres. L’enfant, qui, le même jour, par la méthode d’appellation, n’avait donné qu’une réponse correcte pour le vèrt et deux pour le jaune, et en avait donné cinq d’incorrectes pour le vert et quatre pour le jaune, donne uniformément neuf réponses correctes pour le vertetpour le jaune, tout comme pour le rouge, sur laquelle il ne se trompait jamais. 11 est donc bien établi « que l’enfant est tout à fait capable, à ce moment, de distinguer le jaune du vert ; s’il se trompe si souvent, quand on emploie la méthode Preyer, cela tient simplement à ce qu’il éprouve de la peine à faire rentrer chaque couleur dans une association de mots distincte. M. Preyer avaitdu reste eu l’idée de ce fait » (1).
1. Binet, Perceptions d’enfants , Revue phil., Décembre 1890.
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Je me demande s’il n’y aurait pas lieu d’instituer des expériences de simple reconnaissance émotionnelle ou utilitaire, avec des objets faciles à reconnaître pour 1 enfant, dès le septième ou huitième mois. J’ai noté, chez un enfant de sept mois, dontil sera parlé plus loin, Indistinction, au point de vue des qualités sapides, et d’après la couleur autant que d’après la forme, d’un morceau de pain, d’un fruit. 11 ne s’agit toujours là, il est vrai, que de jaune et et peut-être de rouge. Je crois, d’ailleurs, que la genèse de la distinction chromatique importe moins que la perception de la forme et de la distance, c’est-à-dire, la distinction et l’interprétation des objets vus. Preyer a minutieusement étudié tous ces faits, ainsi que les mouvements délicats qui aboutissent à la direction volontaire du regard.
Le nouveau-né contracte d’abord sans but précis les mouvements des yeux. La plupart sont innés et instinctifs ; par exemple, les yeux grands ouverts, dès la naissance, manifestent les sensations agréables, et la fermeture des paupières exprime les sensations pénibles. Les mouvements coordonnés de la paupière vers le haut ou vers le bas, lors de l’élévation ou de l’abaissement du regard, sont acquis. On les remarque cependant dès la seconde semaine. Parmi les mouvements, presque tous incoordonnés, des yeux, il s’en produit quelques-uns de symétriques. Ils deviennent, avec le temps, plus fréquents et plus précis. Au trente et unième jour, chez le fds de Preyer, le strabisme était rare ; au quarante-sixième très rare. A l’àge de trois mois, il n’y avait plus de mouvements incoordonnés des yeux.
La consolidation du mécanisme des mouvements oculaires coïncide avec l’apparition des mouvements volontaires. Mais c’est encore par degrés lents, et avec des mouvements comme fortuits, que l’enfant arrive à diriger volontairement son regard. Au début, il regarde dans le vide, il détourne son regard d’un objet placé dans son champ de vision vers un objet plus éclairé; il suit du regard et de la
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tête, ou du regard seul, un objet lentement déplacé devant lui; enfin il passe de l’acte de voir à celui de regarder; il fixe et voit nettement les objets; à la visiondes objets dans le môme plan succède la vision des objets inégalement distants. La direction du regard à la recherche d’un objet remonte aux premières semaines; la fixation du regard peut se voir après le troisième mois. L’enfant distingue dès lors nettement la droite, la gauche, le haut, le bas. Mais la troisième dimension de l’espace est lente à entrer dans son esprit: la perception ou l’appréciation des distances est de beaucoup en retard sur l’accommodation parfaite de l’œil. L’enfant apprend la différence des distances, probablement par les mouvements de son corps vers les objets vus, et par l'inutilité de ses efforts pour atteindre les objets loin tains. Preyer, en attribuant au toucher le rôle principal dans l’appréciation des distances, confirme, sur cette question si débattue, l’opinion de Berkeley, adoptée par J. St. Mill. On sait que la théorie le plus en crédit aujourd’hui, chez les psychologues et les physiologistes, sur le sentiment de la distance, c’est qu’il est unesynlhèsedes perceptions tactiles, des perceptions visuelles, et des sensations musculaires de l’œil. Le silence de Preyer sur cette doctrine, recommandée par le nom de son illustre compatriote Wundt, nous paraît surprenant. Quoi qu’il en soit, l’insuccès fréquent des enfants voulant saisir un objet ou le tendre à quelqu’un montre, en même temps que l’imperfection des mouvements coordonnés, combien l’évaluation des distances est encore imparfaite, même à la quatre-vingt-seizième semaine.
Ce qu’il importe surtout de retenir, c’est que la question de la portée de l’œil chez l’enfant n’est pas encore résolue. D’après Jâger, se basant sur des recherches opthalmoscopiques et anatomiques, l’œil est mieux adapté, dans les premiers temps, pour voir de près; et plus tard (mais encore dans les premières années), il est mieux adapté à la