‹ Les trois premières années de l'enfantChapitre 15 sur 65 · I,A VUE · texte numérisé non relu

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vision à longue portée. Les expériences faites par Ely, à l'aide de l’atropine, l’ont amené à croire que l’emraétropie, la myopie et la presbytie, sont innées, et que cette dernière prédomine. Koenigestein croit que l’œil de l’enfant est exclusivement approprié à la vision à longue portée. Preyer appelle de nouvelles observations sur cette question, dont on ne saurait contester l’importance au point de vue pédagogique.

L’interprétation des objets vus est très lente à se faire chez l’enfant. Le môme auteur en donne quelques preuves à propos d’actes intéressant l’enfant, de l’usage de divers objets et de l’appréciation des images. Cette dernière lui paraît en retard sur la compréhension des actes et l’usage des objets. Ainsi « le fds de Sigismund interprétait, à la fin de la deuxième année, un cercle comme une assiette, un carré comme un bonbon ; et au vingt et unième mois, il avait reconnu l’ombre de son père, dont il avait eu peur d’abord, comme étant une image, car il cria joyeusement « papa » en la montrant. A un âge plus avancé, le fils de Preyer appelait encore un carré une « fenêtre » ; un cercle, un « anneau » ; et quatre points, de petits « oiseaux ». Pour la distinction et l'interprétation des objets, comme pour l’interprétation des dessins, nous produirons en leur lieu nos propres observations.

Nous avons à parler aussi des émotions agréables ou péniblesqui se rattachent pour l’enfant aux sensations visuelles.

On doit considérer comme on ne peut plus exagéré ce que Tiedemann rapporte de son fils à peine âgé de treize jours, qui, dans ses yeux et dans sa mine, laissait apercevoir des expressions de douleur ou de plaisir à la vue de certains objets, et portait une attention soutenue aux gestes de ceux qui lui parlaient. Maison peut, sans témérité, affirmer que l’enfant âgé d’un mois, ou de quarante jours, a déjà éprouvé un certain nombre de plaisirs et de peines suggérés par les impressions visuelles. Dès la troisième

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semaine, i’œil est al tiré par la lumière, et bientôt par tout objet bien éclairé ou coloré ; on voit bien ici que l’instinct qui pousse chaque organe à entretenir sa vitalité est d’accord avec l’instinct qui le porte à rechercher dans l’exercice une satisfaction: toute couleur plaît à l’enfant, qui excite sa vue sans la troubler. Comme la couleur vive des objets, les nuances variées que produit leur agitation le charment de jour en jour davantage.

Les peines causées par les impressions visuelles lui viennent tout d’abord des lumières trop vives, des couleurs trop crues, d’objets mis brusquement en rapport avec sa rétine ou trop vivement secoués. Il faut aussi compter, parmi ces peines, la gène morale qui résulte d’une accommodation imparfaite, ou tout au moins la peine physique lui venant quelquefois des efforts faits pour chercher l’adaptation normale. Cette hypothèse paraît fondée sur des analogies sérieuses. Il n’est malheureusement pas vrai que l’adaption progressive du jeune être au milieu pour lequel il est héréditairement constitué, se fasse par ébauches successives, avec des transitions douces et comme des ménagements providentiels. La nature n’épargne pas la souffrance aux jeunes. En vérité l’homme souffre d’autant plus qu’il est plus faible : si, au point de vue de la perception intellectuelle, la fonction s’exerce utilement selon les forces de l’organe, on peut en dire autant de la sensibilité normale, qui doit procurer surtout le bien-être. « 11 faut, a dit Rousseau, beaucoup de temps pour apprendre avoir» ;or, une vision incomplète est nécessairement accompagnée, comme tous les besoins non satisfaits, de sensations désagréables.

Cependant les impressions visuelles ne produisent pas chez l’enfant les mêmes émotions, soit agréables, soit pénibles, qu’elles produiraient souvent sur l’adulte. Toutes les couleurs, il est vrai, le séduisent, l’attirent ; les couleurs ternes ne le laissent pas toujours indifférent ; elles lui causent même un plaisir évident, pour peu qu’elles

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soient distinctes, qu’elles tranchent sur des couleurs plus claires, comme le noir sur le gris, ou le gris sur le blanc, pour peu surtout que l’enfant possède une vive impressionnabilité. Une petite fille de trois mois, un enfant de cinq mois, étaient charmés de dessins (pas des dessins pour eux) de couleur uniformément grisâtre ; celui-ci était friand des gravures lithographiées en noir, et il suffisait de lui dire le mot « tableau », pour que son regard se tournât vers les cadres disposés le long du mur de mon appartement. Un autre enfant de six mois ne manifestait quelque plaisir que devant les images, les fleurs ou les étoffes voyantes ; mais ces brillantes couleurs paraissaient lui plaire tout comme aux deux autres. Y avait-il énergie moindre dans sa fonction visuelle, ou, par suite de l’hérédité ou par le fait des influences éducatives, une sensibilité esthétique moins bien partagée quant au sens de la couleur ?

Pour les émotions pénibles produites par certaines couleurs, s’il en est à un degré quelconque, il est inutile d’en chercher les signes chez' le jeune enfant. Quoiqu’il semble naturel que la vue ait ses répulsions particulières, je n’ai pas réussi à en trouver trace chez les enfants âgés d’un mois à dix mois, ni même chez des enfants plus âgés. 11 n est pas même très fréquent de trouver très marquées chez des adultes, de ces prédispositions affectives de la vue, de ces préférences innées pour telle ou telle couleur. Le plaisir et le déplaisir des yeux sont des phénomènes en grande partie artificiels, résultant çle certaines expériences associées entre elles. Gomme l’enfant n’a pas, de longtemps, des idées distinctes sur l’utilité ou la nocuité des objets, il ne voit primitivement dans la plupart d’entre eux que des couleurs mobiles, qui, toutes lui plaisent, dès qu’il y est sensible.

L’ouïe. — Nous avons déjà dit que l’enfant nouveau-né

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est sourd, le passage auditif externe étant fermé et l’oreille moyenne contenant trop peu d’air. 11 est cependant possible, comme beaucoup ont cru l’observer, que l’enfant tressaille, à l’audition d’un son fort, quelques heures après la naissance. Ces commotions, il estvrai,sont, en général, produites par une forte excitation motrice, et non par une excitation auditive. Ainsi, le second jour de sa naissance, Ferdi était dans les bras de sa mère, lorsqu’on heurta contre le lit, et le choc fit tressaillir l’enfant ; le même jour, on l’avait couché dans une chambre où sa sœur et une amie passèrent en courant, sans cependant faire d’autre bruit que celui de leurs pieds nus (nous sommes à Java) sur les dalles du parquet : le contre-coup des mouvements, plutôt que le bruit, le fit tressaillir encore.

L’enfant passe-t-il ordinairement de la surdité initiale à l’audition par des degrés intermédiaires, ou par un saut brusque, son appareil auditif se trouvant tout d’un coup débarrassé et dégonflé, et d’ailleurs assez développé pour remplir ses fonctions ? Nous l’ignorons. Les premières sensations auditives ne sont pas aisées à noter. Cependant j’ai cru pouvoir constater, en général avant la fin de la première quinzaine, une grande impressionnabilité aux moindres bruits. L’enfant tressaille et cligne les yeux, lorsqu’il entend le bruit d’un choc, d’pne porte fermée, d’un meuble dérangé, d’une voiture dans la rue, d’un éternuement, d’un éclat de rire, d’un cri, d'un chant élevé. Dès le premier mois, l’enfant perçoit une foule de sons, mais il parait indifférent à un grand nombre d’autres.

C’est bien plus tard qu’est perçue, ou plutôt inférée la direction du son. L’enfant de Darwin ne pouvait la reconnaître à six semaines. Preyer attribue ce progrès au deuxième ou au troisième mois. 11 rapporte au trois cônt dixneuvième jour une expérience auditive, qu’il ne me paraît pas avoir interprétée exactement. « L’enfant était occupé à frapper une assiette avec une cuiller : il arriva par ha-

l’ouie

sard qu’il se mit à tenir l’assiette avec la main libre : le son aussitôt s’assourdit, et cette différence le frappa. Il prit alors la cuiller de l’autre main, en frappa l’assiette, assourdit de nouveau le son ; il continua ainsi. Le soir, l’expérience fut recommencée avec le môme résultat. Evidemment la notion de causalité était nettement présente, puisqu’elle suffisait à faire renouveler l’expérience. L’assourdissement par la main était-il dû à la main ou à l’assiette ? Mais l’une et l’autre main exerçaient la même influence : celle-ci n’était donc pas inhérente à une main seule. C’est ainsi que l'enfant doit avoir raisonné ses sensations auditives, et ceci se passait à une époque où il ne connaissait pas un mot du langage de l’adulte » (1). Ce fait démontre, d’après l’éminent observateur, un important progrès intellectuel. N’y a-t-il pas ici double erreur, et défait et d’interprétation ? Nous sommes en présence d’un enfant qui est excité par une première expérience à agir de manière à produire un son plus doux que celui qu’il produisait tout d’abord : le contraire serait, a priori, plus vraisemblable. Mais, le fait étant donné, on peut lui trouver une cause bien plus simple que celle qui vint à l’esprit du père : l’enfant peut être amené à renouveler l’expérience par le plaisir de sentir des coups répercutés sur sa main, et de faire œuvre sonore avec ses deux bras à la fois, en un mot, par le sentiment d un plus grand développement d’énergie. Ce ne seraient toujours Là que des impressions auditives associées à des impressions visuelles, tactiles et musculaires. Mais je ne réussis pas à me représenter la notion de causalité opérant dans cette circonstance, et sous la forme d’un raisonnement assez compliqué pour un enfant de cet âge.

11 faut se garder de rapporter à l’intelligence, dans le domaine de l’audition, ce qui revient à la sensibilité, soit affective, soit semi-esthétique. Les petits enfants sont de

\. L’âme de l’enfant, p. 70.

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bonne heure agréablement excités par la voix des personnes qui les soignent. On me communique, à ce propos, un fait qui me parait marquer un développement précoce. Ferdi, âgé de dix-huit jours, dort un peu moins, et aime à être tenu, surtout par Mm° M., qui a les bras potelés, les mains très douces, la voix musicale, tandis que les deux javanaises qui aident à le soigner sont maigres, ont les mains osseuses et froides, et la voix gutturale. Deux jours après, l’enfant était tranquille dans les bras de la bonne; il entend la voix de Mmc M., et commence à gémir ; elle le prend, le voilà tranquille. 11 est curieux de voir comme il aime être avec elle t »

C’est, d’ailleurs, de très bonne heure aussi, que l’enfant éprouve une joie marquée, ou une émotion caractéristique, en entendant les sons, les airs joués ou chantés. Près de quarante jours après sa naissance, le fils de Tiedemann entendit pour la première fois jouer du piano, et, à cette occasion, il se montra singulièrement vif et joyeux. Un de mes jeunes parents aimait, dès l’àge d’un mois, entendre jouer ou chanter. Ayant fait, à l’âge de six mois, un séjour chez d’autres parents, ses tantes lui causaient une émotion très vive, qui se peignait par l’éclat de ses yeux, l’immobilité et la rougeur de son visage, quand elles lui chantaient quelque air. La première fois qu’il entendit la plus jeune, il l’écouta avec un ravissement manifeste : ce que voyant, l’autre accompagna, de sa voix plus vibrante et plus mélodieuse : l’enfant se tourna aussitôt vers celle-ci, l'écoutant avec un plaisir mêlé de je ne sais quelle admiration ou surprise. — Tous les enfants ne sont pas également sensibles à la mélodie ; mais il paraît que tous les sons, clairs, tintants, et surtout réitérés plus ou moins rythmiquement, les amusent, quand ils ne leur heurtent pas trop fortement le tympan. J’en ai vu plusieurs, à l’àge de deux mois, que des bruits de médiocre intensité, un bruit de porte fermée, un bruit de pas, un bruit de voix, un aboiement rappro-

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