‹ Les trois premières années de l'enfantChapitre 18 sur 65 · LE TACT · texte numérisé non relu

LE TACT

heure. U existe, à n’en pas clouter, pour les animaux. Si je passe le doigt, doucement et à plusieurs reprises, sur la tête d’un moineau âgé de dix jours, il ne tarde pas à clore aux trois quarts ses yeux, et, la tête aplatie, à prendre une position qui favorise la continuation de ce contact pour lui très agréable. La même chose a lieu pour les jeunes chats et les jeunes chiens. 11 doit en être de même aussi pour le petit enfant.

Les divers progrès du tact volontaire ou conscient seront étudiés au chapitre des mouvements. 11 est hors de doute que l’attention y joue un rôle important; mais il s’agit là d’un genre particulier d’attention, qui peut aller sans beaucoup d'inteHigenee, et qui peut manquer à certains intelligents. Ce qui se passe chez les idiots donne à réfléchir.

« Malgré des troubles de sensibilité très profonde, on peut, par l’éducation, aviver le sens du tact, comme tous les autres. Ce serait même, d’après Séguin, le premier à exercer, car c’est par là que l’enfant entre en communication volontaire avec tout ce qui l’entoure, sans que la 'rue et l’ouïe aient besoin d’intervenir. A Bicêtre, on emploie les idiots aveugles à la vannerie. Ce travail, qui demande une assez grande précision, et surtout beaucoup de régularité, est en général bien fait même par des idiots sérieusement atteints. Chez certains même, Insensibilité tactile prend un grand développement, et, rien qu’au toucher, ils reconnaissent les personnes qui les approchent. Cela nous prouve encore que l’anesthésie relative ou complète qu’on observe chez eux tient surtout au défaut d’attention. Dès qu’ils sont susceptibles d’éducation, c’est-à-dire, d’attention, ils sentent, et on n’observe plus de troubles de la sensibilité » *.

1 Sollier, loc. cit., p. 55.

PSYCHOLOGIE DE L’ENFANT

Pour l’enfant, moins encore que pour l’animal, l’instinct d’où tout dérive, et où tout doit revenir, n’est un guide uniforme et infaillible. 11 comporte, sous les grandes lignes communes, qui permettent de tracer une psychologie générale de l’enfant et de l’homme, des diversités, ou plutôt des différences, sur lesquelles peut s’appuyer la distinction assez générale elle-même des tempéraments, des caractères. Quant à la connaissance des particularités individuelles, beaucoup trop exagérée par certains psychologues, elle est éclairée par la science, mais elle n’en fait pas partie.

Grâce à l’instinct, l’enfant peut mener de front, avec une prodigieuse rapidité, l’apprentissage de tous ses sens, de toutes ses facultés, émotionnelles, intellectuelles, actives et morales. On est frappé, il est vrai, de la lenteur apparente des progrès de l’enfant, quand on les compare à ceux des jeunes animaux -.mais un enfant d’un an est, à beaucoup d’égards, beaucoup plus avancé que ne le sera jamais un animal adulte. A ces mêmes égards, les enfants diffèrent quelque peu les uns des autres, suivant leurs énergies natives, la force des transmissions hériditaires, et la nature des circonstances extérieures dans lesquelles a lieu leur développement l. G’est ce que ne doivent jamais perdre de vue les personnes que leur rôle naturel met en rapport avec des enfants, surtout du premier âge. Leur influence, qu’elles le veuillent ou non, n’est indifférente, ni au point de vue quantitatif, ni au point de vue qualitatif, au développement des instincts, quels qu’ils soient, de leurs pupilles. Grande serait leur erreur, si elles croyaient que la nature fait tout, autrement dit. que les ins-

i. On peut lire d’intûrossantes observations sur I;i plasticité de l’instinct dans le livre de M. Baslian : Le cerveau organe de la pensée, t. 1, p. 179 cl sniv.

PREMIERS PROGRÈS

tincts, fruit de l’expérience héréditaire, par une sorte de grâce providentielle, dispensent le jeune être de l’effort que coûte l’expérience. Ne croyons pas que l’apprentissage de la vie ne soit qu’une réminiscence, une répétition machinale des actes, des sentiments, de la vie de nos ancêtres. « Il ne faut pas, en un mot, que l’évolution de l’espèce nous cache et nous dérobe l’évolution individuelle l. »

Que de progrès déjà accomplies, dans tous les sens, à l’âge de trois mois, ou de sept mois, et surtout au dixième mois I

Marie, à trois mois et demi, distingue déjà plusieurs parties de son corps. Quand sa mère dit : « Où sont tes petons? », elle promène d’abord à droite et à gauche des yeux incertains, et bientôt, penchant son cou, elle les dirige vers ses pieds. Elle en fait autant pour sa robe, qu’elle paraît prendre pour une partie de sa personne. Elle joue, avec sa mère, elle la caresse : celle-ci approchant sa joue, la petite, des ses maladroites mains, touche, palpe, saisit le visage maternel, avec une intention évidente de marquer sa tendiesse. Elle jase aux Heurs, selon l’expression desamère. Elle est passionnée pour les couleurs, surtout pour les plus vives. Lui montre-t-on une image coloriée, elle fait deux ou trois soubresauts, et, sans pour cela perdre le sein, elle tend ses frémissantes mains yers la gravure. Bientôt, elle lâche le sein, et, haletante de désir ou de plaisir, l’œil fortement attentif, le visage tout épanoui, poussant de petits cris d’oiseau, elle cherche à manier le bel objet, elle le saisit à deux mains, le froisse, et l’admire sans y rien voir que des couleurs agréables. Le mot tableau la fait sourire par association d’idées et de sentiments. Elle jase aussi aux oiseaux, qu’elle connaît bien. Non-seulement elle se tourne du côté de la cage, quand le serin chante ; mais si, l’oiseau ne chantant pas, sa mère lui dit : « Où est le coco ? » elle tourne aussitôt ses yeux vers la cage.

G- Gompayrô, Revue philosophique, nov. 1878.

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Elle comprend, à l’air du visage, au ton de voix, qu’on la réprimande : alors son front se plisse, ses lèvres se crispent convulsivement, font un instant la moue ; ses yeux s’humectent de larmes, elle est près de sangloter. Elle est très-sensible aux caresses, elle rit et joue avec quiconque rit ou joue avec elle. Mais elle est d’une jalousie extrême. Quand on place un enfant à côté d’elle sur le sein de sa

mère, ou que celle-ci embrasse sa sœur aînée, Marie reste

un moment les yeux fixes, sa bouche se contracte, ses yeux se mouillent, elle sanglote, et, tournant brusquement sa tête de côté, pour ne pas voir sa rivale, elle garde pendant quelques secondes cette attitude malheureuse. Elle agit de même, lorsque sa mère donne à sa sœur, ou que celle-ci prend sur la table le biberon, avec lequel sa mère l’allaite en partie. Mais quand sa mère lui prend le biberon, ou fait mine de le porter à sa propre bouche, la petite jalouse ne s’en intrigue point, comme si son égoïsme n’existait point pour sa mère.

Voici un autre enfant, d’un autre sexe, d’un autre tempérament, et d’un autre caractère. Georget a sept mois. A peine arrivé dans ma chambre, son attention est vivement excitée par les mouvements bruyants d’un moineau, qui sautille dans sa cage, tout auprès de la fenêtre. Ensuite, il regarde, pendant trois minutes, immobile, avec un intérêt sérieux, un chat accroupi aux pieds d’un fauteuil : il a vu souvent des chats.

Mais le moineau a poussé de petits cris, et Georget cherche de tous côtés, ne sachant pas d’où provient le bruit excitant qu’il entend. Je l’appelle par son nom de Georget, et, quoiqu’il n’ait jamais entendu ma voix, il me sourit trèsagréablement. 11 ne tarde pas à tendre ses bras vers un bouquet de fleurs, que j’ai placé non loin de lui ; le plaisir qu’il éprouve à le regarder est visible, mais ne se manifeste pas par ces bonds, ces cris et ces élans de joie, que j'ai déjà remarqués chez Marie, et chez plusieurs enfants de

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son âge, dans des circonstances semblables. Georget est un gros et grand garçon issu d’Alsaciens, joufflu, grave, lent et entêté, tandis que la petite Marie est une mince, pâle, vive et frétillante poupée parisienne. — Dix jours après sa première visite, Georget a fait une seconde pose devant moi. Cette fois, il fait des soubresauts joyeux vers mon chat. 11 se jette en avant, pour saisir une assiette qui se trouve au milieu de la table ; je lui permets de s’étendre sur la table et de toucher l’assiette ; il la manie avec force gestes de plaisir, et son visage exprime aussi une joie excessive. Bientôt, moi la soutenant aux trois quarts, il la porte à sa bouche, comme il fait de tous les objets avec lesquels il entre en connaissance. Sa grand’mère l’a nourri au biberon. J’ai remarqué chez lui, comme chez beaucoup d’autres enfants, une tendresse toute particulière pour sa nourrice. Des qu il tient un objet désiré, lorsqu’il éprouve un plaisir qui n est pas celui de manger, il se tourne en riant du côté de sa grand’mère, comme si sa joie avait besoin d’être partagée, pour être complète. Ou bien ne faut-il voir là qu’une habitude toute machinale, l’enfant n’ayant jamais éprouvé quelque joie, que sa grand’mère ne fût là

pour en prendre sa part ?

Chez un enfant de trois mois et demi, nous remarquons donc la distinction d’un grand nombre d’idées essentielles, mais encore bien vagues et indéterminées. Il se distingué de sa mère, de sa grand'mère, de sa sœur, de moi de l’oiseau, de la cage, du chat, de la table, de l’assiette,’ etc Mais, meme à sept mois, ii voit les détails saisissants mieux que les ensembles; il les voit par une sorte d’abstraction

imaginative, qui lui fait arriver les perceptions extérieures

comme par morceaux de couleur. Il n’a qu’une appréciaion împartaite de la distance et du poids: l’objet un peu

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PSYCHOLOGIE DE L’ENFANT

tance voulue ; il prend à pleine main, et comme s’il s’agissait d’un corps compacte et assez lourd, une simple feuille coloriée. 11 distingue, à trois mois, un biberon, d’après sa forme et sa couleur ; mais il compare si peu, qu’il saisit indifféremment un biberon plein et un biberon vide. A sept mois, il compare mieux qu’à trois mois, et il paraît avoir déjà des perceptions visuelles associées à des idées de genre : la forme et la couleur d’une pomme de terre, d’un morceau de pain, d’un gâteau, d’un fruit, les lui font promptement distinguer au point de vue de leurs qualités sapides. A un an, à deux ans, sa curiosité s’étant développée par l’exercice, par la facilité et le besoin d’émotions toujours nouvelles, par l’accroissement de ses forces musculaires et surtout de ses facultés de mobilité et de locomotion, il compare et distingue encore beaucoup mieux. Toutes les idées de situation, de figure, de relief, de distance, de poids, se sont perfectionnées au point de se rapprocher, dans beaucoup de cas, des mêmes idées chez un adulte. Mais que d’illusions, dont il a quelquefois conscience, lui causent encore ces perceptions qui mettent en conflit les sensations actuelles de la vue et les jugements acquis d’extériorité ! 11 faudra encore de nombreuses expériences, de nombreuses erreurs, des déceptions vraiment ressenties, pour qu’il arrive à la connaissance sommaire du monde extérieur, tel qu’il apparaît à l’œil de l’adulte. A vrai dire, cette connaissance n’a pas de limites, et, par la science, elle peut être sans cesse reculée pour l’adulte.

Voilà ce qu’il en est des perceptions ou des conceptions primaires ou essentielles. Passons aux progrès accomplis dans l’ordre des phénomènes émotionnels ou affectifs. Partout où il y a des organes de sensibilité, il y a aussi tendance instinctive à accomplir des actes pouvant réveiller une certaine sorte de sensibilité. Tous les sens veulent être satisfaits : dès le moment de la naissance, ou tout au jnoins quelques jours après, nous avons vu que le jeune

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enfant commence à user de l’énergie qui est propre à chacun d’eux. Il en est ainsi surtout pour le goût, qui pourtant, dès le commencement, est passif et relativement obtus, parce qu’il se confond avec l’appétit de nutrition. Mais, au quatrième mois, l’enfant, qui abstrait un peu mieux ses diverses sensations, donne des signes évidents de tendance à désirer les aliments reconnus agréables : de glouton qu’il était, il peut dès lors devenir gourmand. On peut en dire autant de la vue et de l’ouïe : après avoir été gourmand des couleurs, il en devint friand. Nous avons vu

aussi combien l’enfant aime le bruit, indifférent aux discordances musicales, pourvu qu’elles émeuvent son appareil auditif sans le froisser. Ces deux sens, qui seront deux instruments par excellence d’instruction et d’émotivité, fonctionnent surtout pour eux-mêmes, si j’ose ainsi parler, et dans un but entièrement affectif ou comme désintéressé. L’enfant de deux mois, de trois mois, passe la plus grande partie de ses heures de veille à regarder pour voir à écouter pour entendre, pour le seul plaisir que cela procure, sans utilité immédiate ou prochaine, sans curiosité proprement dite. Le tour du tact arrive : à trois mois l’enfant commence à tendre la main pour saisir, il palpe en connaisseur novice, et la tendance à éprouver, à chercher des sensations tactilo-musculaires se développe de jour en jour chez lui. J

L’enfant, dont quelques auteurs ont fait un petit être exclusivement utilitaire, travaille surtout pour le plaisir

nouvTrs Sensations’ de Percevoir des impressions ouvelles. Sans cesse on le voit exercer les organes qui lui

Plurent dessaisies oudes sensations visuei.es, audi iv s acwes et musculaires : qu’il ies exerce aussi, la pl ‘pl/t

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PSYCHOLOGIE DE L’ENFANT

nouvelées, est ce qui domine encore à cette époque. Du reste, cette tendance doit persister à tous les âges de la vie. Quand l’adulte n’est pas forcé, par les nécessités de la lutte, par les exigences du devoir, par les influences d’habitudes professionnelles ou spéciales, de discipliner toutes ses facultés sous l’empire de l’attention utile, il retourne à l’enfant, l’instinct sensible et inconscient reprend le dessus sur l’instinct intellectuel et volontaire : il se remet tout doucement à regarder pour voir, à écouter pour entendre, à palper pour toucher, à se mouvoir et à marcher, pour les seules sensations, agréables ou même indifférentes, que ces actes automatiques procurent. Pour combien

de personnes les journées se passent-elles à vide, je veux

dire, remplies par le fonctionnement inconscient des instincts sensoriels transformés en habitudes stériles ! Ce qui est une nécessité pour le petit enfant, qui a besoin de se reposer de ses efforts d’attention et d’intellection dans des sensations en quelque sorte glissantes, ne l’est, pour l’adulte que par intervalles, à titre de rémission de la fatigue nerveuse ou musculaire, et, accidentellement, à titre de lénitif des affections pathologiques.

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