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CHAPITRE I

Le développement de l'activité motrice

Les mouvements expriment, par-dessus tout, les modifications de l’étre émotionnel et actif. Leurs progrès en force, en précision et en complexité, sont en même temps facteurs et expression de tous les progrès accomplis dans le domaine du sentiment et de la volonté. Aussi nous fi-t-il paru naturel de réunir dans une même partie de notre étude ces trois ordres de fait physiopsy chiques. On constate d’abord chez l’enfant une activité motrice générale indéfinie, due à des excitations internes ou externes, elles-mêmesla plupart du temps indéfinies : il faut voir là premièrement une tendance spontanée des centres nerveux à dépenser leur énergie surabondante en force musculaire. Il faut voir aussi dans quelques-uns de ces actes l’expression d’associations préétablies entre certains mouvements et certaines sensations agréables ou désagréables. Par exemple, les mouvements vagues et incohérents des bras, des jambes et des muscles faciaux, que le nouveau-né produit comme pour échapper à la pression du maillot, ou pour lutter, par la distraction que procure le mouvement, contre certains états douloureux de l’organisme, les mouvements sans intention précise qu’il exécute avec ses bras, quand on lui les laisse libres, et qui le

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font se frapper ou s’écorcher, tous ces mouvements appartiennent à la première classe des actes réflexes indistincts. Dès les premiers jours aussi, la bouche saisit avec avidité et suce le doigt ou le bâton qu’on lui présente : les doigts se resserrent machinalement sur l’objet avec lequel on effleure l’intérieur de la main, « comme les feuilles et les fleurs de quelques plantes sensitives chaque fois qu’elles sont touchées intérieurement par un corps étranger 1 » ; les yeux s’agitent avec effort, comme pour se fermer aux impressions blessantes d’une lumière trop vive ; quand on touche doucement la plante des pieds, ou qu’on la chatouille avec une barbe de plume, il se produit des mouvements instinctifs pour retirer les pieds : tous ces mouvements, d’abord automatiques, mais d’une utilité définie, se rapportent à la classe des mouvements généraux distincts.

Une des premières actions réflexes à noter chez l’enfant, etqui paraît, au premier abord, ne pouvoir guère être séparée de l’instinct, c’est, au dire de Darwin, l’éternuement qui accompagne le premier acte respiratoire. Il en est de même des cris clairs, saccadés, des actes préliminaires de l’action de pleurer, de la moue, du plissement du front, de la contraction des sourcils, de la grimace de la bouche, qui fait se relever la lèvre inférieure avec un abaissement convulsif des commissures, enfin des sanglots et des larmes, lorsque l’enfant est arrivé à l’âge d’en produire. C’est à l’âge de cent- trente-huit jours seulement que Darwin a noté pour la première fois, chez un de ses enfants, un sanglot distinct. De même, il a noté l’elfusion des larmes, jamais avant l’âge de vingt jours, une fois à soixante-deux jours, deux autres fois à quatre-vingt quatre et à cent-dix jours : l’époque de l’apparition véritable des larmes lui paraît être très variable.

Le rire, qui se montre de si bonne heure chez l’enfant,

*, Mémoire de Tiedemann.

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est manifestement un acte réflexe. Une caractéristique générale de la joie, c’estla rétraction des coins de la bouche avec une légère séparation des lèvres, et l’on peut remarquer ce léger épanouissement des muscles antérieurs de la face, cette physionomie souriante, oserai-je dire, même chez un chien ou chez un chat qui joue. Tiedemann a cru noter chez son fils, cinq jours après sa naissance, « l’apparence du rire sans motif particulier, ainsi très vraisemblablement sans intention ni sentiment de plaisir, uniquement parce que le mécanisme le voulut ainsi, par hasard. » Le fils de Tiedemann se montre, en général, d’une rare précocité. J’aimerais mieux m’en rapporter à Darwin, en ce qui concerne des faits par lui scientifiquement observés. «Ceux qui soignent des enfants jeunes, dit-il, savent bien qu'il est difficile de reconnaître sûrement si certains mouvements de la bouche expriment quelque chose, c'est-à-dire, de reconnaître s’ils sourient réellement... » Ce n’est guère avant l’àge de quarante-cinq jours qu’il a observé pour la première fois un sourire, et à soixante-cinq jours qu’il l’a vu se produire avec ces sons brisés, saccadés, qui sont ceux du véritable rire. « Nous trouvons dans ce développement gradue] du rire chez l’enfant quelque chose d’analogue, jusqu’à un certain point, à ce qui se passe pour les pleurs. Il semble que, dans l’un et l’autre cas, un certain exercice soit nécessaire, aussi bien que pour l’acquisition des mouvements ordinaires du corps, tels que ceux de la marche. Au contraire, l’habitude décrier, dont l’utilité irnur l’enfant est évidente, se développe parfaitement dès les premiers jours. »

J’ai vu le sourire chez beaucoup d’enfants avant l’âge d’un mois. Mais il ne faut pas confondre avec cette expression, dès lors réflexe, de la joie, certains mouvements de rétraction des lèvres, spasmodiques et saccadés, que ladouleurvive produit chez eux, comme chez les grandes personnes. Tous les enfants de deux mois que j’ai observés riaient

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effectivement, soit de plaisir, soit qu’on les chatouillât, et cela, plus ou moins facilement, d’une manière plus ou moins nette, suivant les organisations. Mais ils ignoraient que leur rire ou leur sourire exprimât quelque chose, et j en ai vu très peu, à cette époque, répondre par le sourire au seul sourire de la mère; il fallait qu’il y eût, en outre, plaisir réel, appel de la voix, ou provocation à jouer. S’ils souriaient consciemment sans motif apparent de cette nature, l’intention en était bien faible sans doute.

Les personnes qui, sans supprimer l’emmaillottement, savent l’atténuer et le concilier avec les exigences de la liberté enfantine, laissant les jambes à l’aise en même temps que les bras libres, savent quelle satisfaction, même avant l’âge de deux mois, l’enfant éprouve à remuer dans son berceau bras et jambes. En attendant que surgisse la faculté de locomotion, ses tendances motrices s’accusent par un exercice incessant. A ces mouvements, pour la plupart indistincts et peu précis, s’ajoutent aussi « les sons, simples à la vérité et sans articulation, mais cependant variés » (Tiedemann). Rien ne montre mieux les rapports intimes des centres moteurs des membres et des centres des mouvements d’articulation, que cette nécessité, pour l’enfant et pour l’animal, d’associer des sons à des mouvements M. Taine a fort bien noté ce double jeu dans la petite fille étudiée par lui : « Vers trois mois et demi, on la mettait au grand air sur un tapis dans le jardin ; là, couchée sur le dos ou sur le ventre, pendant des heures entières, elle s'agitait des quatre membres et poussait une quantité de cris et d’exclamations variées, mais rien que des voyelles, pas de consonnes ; cela dura ainsi plusieurs mois. 1 b Les sons, avec ou sans articulation, n’ont pas une bien grande importance pour le psychologue, puisque le langage appris du geste et de la parole commence à les rendre inuti-

1 Revue philophique, janvier i876.

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les, aussitôt que l’enfant comprend la valeur expressive de ces derniers signes. Mais ils seraient très intéressants à étudier chez des enfants qui se trouveraient, si cela était possible, dans une situation telle qu’ils eussent à réinventer le langage, sans y être aidés autrement que par les gestes de leurs éducateurs. L’expérience se fera peut-être un jour.

Revenons à l’étude des mouvements, si intéressante pour le psychologue, puisqu’ils expriment le plus souvent des phénomènes mentaux, et qu’à leur tour ils en produisent *. Des mouvements très fréquents chez les petits enfants à peine âgés d’un mois sont ceux qu’ils produisent, quand on les tient, avec les deux bras, ou avec un seul, par une légère impulsion de bas en haut, sans utilité apparente, et d’une manière plus ou moins accusée, avec de petits frétillements dans les doigts de là main. De même, quand leurs jambes sont libres, elles vont et viennent, montent et descendent, avec une régularité automatique qui rappelle certains mouvements convulsifs des adultes. Ne fautil voir dans ces mouvements qu’une décharge d’un surplus d’activité nerveuse, qui n’a pas et ne cherche pas d’emploi spécial, mais qui n’en a pas moins son effet utile sur l’ensemble des fonctions vitales? Il me semble qu’on peut raisonnablement y voir aussi l’effort de sourdes tendances actives pour s’accuser par des mouvements spécialisés; et d’ailleurs, le résultat est facilité par ces mouvements, si l’on veut, sans portée finale. En effet, chaque nerf, chaque muscle, produit son action plus ou moins régulière, quand ses fibres et ses centres ont atteint un degré suffisant de force ou d’organisation. De plus, l’exercice, qui favorise la nutrition générale du corps, arrive à préparer le fonctionnement de virtualités enfouies dans l’organisme, qui, quelques fois tout d’un jet, ou du moins sans gradation manifeste, surgissent à l’actualité véritable.

1 V. M. Ribot, Revue pliil. , 1" octobre 1879.

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Pendant les trois premiers mois? les mouvements de la tête, soit de gauche à droite, soit de droite à gauche, soit de haut en bas, et de bas en haut, si longtemps faibles et incertains, se dessinent peu à peu davantage. Déjà, chez un enfant d’un mois et demi, j’ai noté un mouvement de la tête, qui suivait le regard dirigé de mon côté, tandis que l’oreille paraissait tendue pour m’écouter. Dans lecasd’une médecine prise et refusée, à sept semaines, j’ai vu un enfant faire à deux reprises la grimace du dégoût, avec une ébauche d'ês mouvements qui signifieront plus tard non, mais qui n’étaient encore ici qu’inconsciemment répulsifs. 11 y avait là cependant un progrès ; l’enfant de huit jours ou d’un mois rejette les substances désagréables au goût, avec la grimace des pleurs, mais sans secouer la tète, ni la rejeter en arrière. Quant aux mouvements des yeux dans plusieurs directions, que Tiedemann a observés le second jour, et qui se produisent souvent chez les nouveau-nés, ils ne peuvent être considérés que comme des actions purement réflexes, avant l’âge de trois semaines ou d’un mois, puisque, je l’ai déjà dit, l’enfant est quasi aveugle pendant une première période, dont la durée est difficile à déterminer. 11 se peut toutefois que le contact des vibrations éthérées excite les yeux de ces jeunes êtres à s’agiter automatiquement, au hasard, comme s’ils avaient l’air de suivre des objets, il peut même y avoir comme une étape nécessaire vers la faculté visuelle, car tout porte à croire à une vague correspondance entre la lumière et les tissus destinés à la vision, puisque une telle correspondance s’observe même là où il n’y a que peu ou point d’organe visuel. « L’œil rudimentaire, qui consiste, comme celui des planaires, en un petit nombre de grains colorés placés sous le tégument, peut être considéré comme n’étant simplement qu’une partie de la surtace plus irritable à la lumière que le reste » *. A plus forte raison peut-il en i. H. Spencer. Principes de psychologie, p. 32t.

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