‹ Les trois premières années de l'enfantChapitre 21 sur 65 · L'ACTIVITÉ MOTRICE · texte numérisé non relu

L'ACTIVITÉ MOTRICE

tives, intellectuelles, morales, lui procurent les premières tentatives de marche, les premiers essais de notre langage, et les gestes variés qu’il copie sur les nôtres ! Tous ces progrès sont d’autant plus vivement ressentis par sa naïve personnalité, qu’ils nes’opèrentpas toujours àlasuite d’efforts conscients, et par une évolution graduelle et voulue, mais le plus souvent tout d’un coup, selon le développement des organes spéciaux qui servent à leur production. L’apparition de ces forces pressenties vaguement peut-être par l’organisation, mais non intentionnellement recherchées, procure à l’enfant le plaisir incessant de l’inattendu. Ce sont des trouvailles dont il se félicite, et dont il veut faire part à tout le monde : il répète sans se lasser, pendant quelque

temps, le mouvement utile dont il a vu naître en lui le pouvoir : tel mouvement spécial des mains et des jambes, il cherche à le taire aller à toutes fins, comme les premières articulations significatives qu’il s’est appropriées lui servent de termes généraux pour désigner les ressemblances quelquefois les plus lointaines des objets. Inutile de rappeler que la plupart des progrès les plus sérieux, les plus personnels, s’opèrent sans nous, sinon en dépit de nous, lien est du moins bien peu que nous puissions, ou que nous sachions surveiller et diriger. Mais rien de plus intéressant à étudier que ceux auxquels nous pouvons, jusqu’à un certain point, collaborer.

Voici un petit enfant de dix mois, qui, depuis quelque temps, apprend à marcher. Ses premiers efforts ont été laborieux; quoiqu’on le tînt avec soin parla robe, il échouait souvent dansses tentatives pour faire quelques pas sérieux ; il lui arriva même, plus d’une fois, dérouler sur lui-même, et de pleurer. Assez longtemps il en est resté à l’ABC de la marche, c’est à-dire, à piétiner sur place, comme un soldat novice a qui l’on enseigne à tendre en avant une jambe Puis une autre Maintenant ses jarrets sont un peu plus fermes, U sait faire sept ou huit pas sans broncher. Mais

Psychologie de l'enfant

comme il tourne la tète du côté de celui ou de celle qui le maintient debout! 11 sent qu’il ne se tient droit que grâce à l’appui qu’on lui prête ; il se souvient de ses nombreuses chutes, ou, peut-être, comme les chats mis pour la première fois sur le parquet l, a-t-il un sentiment instinctif de la difficulté de son entreprise: quoi qu’il en soit, il montre souvent qu’il a peur. Mais, les succès et les encouragements lui venant, il finit par oublier ses appréhensions, il s’échauffe, il s’égaie, et fournit quelques pas plus ou moins bien formés, avec un entrain manifeste. Jen’oserais même pas nier qu’il ne s’éveille en lui quelque chose de semblable à de la fierté, au sentiment heureux de la difficulté vaincue. Il doit, en effet, avoir ce sentiment, et même accompagné d’une certaine exagération ; car il apprécie l’importancede ses efforts à la peine qu’ils lui coûtent, et la distance parcourue lui est connue par la comparaison des objets environnants avec ses propres dimensions.

L’éminent philosophe Herbert Spencer a donné une excellente explication de ces deux sortes de faits psychologiques. Il dit d’un côté : « Le sentiment d’effort qu’éprouve un enfant en soulevant un poids excède de beaucoup en intensité le sentiment d’effort qu’il éprouve à soulever le même poids avec les mêmes muscles trente ans plus tard . Dans l’âge mûr, une quantité égale de sensation a pour corrélatif une quantité égale de mouvement produit. De même, ce rapport varie quantitativement, selon l’état constitutionnel. Après une maladie qui a causé de la prostration, le sentiment d’effort qu’on éprouve à soulever un membre est aussi grand que celui qui, en santé, accompagne une grande dépense de force *. » 11 dit d’autre part : « Les dimensions de notre corps et les espaces parcourus par notre corps servent comme points de comparaison avec les

* Voir Mes deux chats, p. 66.

* H, Spencer, Principes de psychologie, p. 207.

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