‹ Les trois premières années de l'enfantChapitre 22 sur 65 · INACTIVITÉ MOTRICE · texte numérisé non relu

INACTIVITÉ MOTRICE

dimensions environnantes, et nos idées de grandeur ou de petitesse se forment suivant que ces dimensions environnantes sont beaucoup plus grandes ou plus petites que les dimensions organiques. Par suite, la conscience du rapport donné de deux positions dans l’espace doit varier quantitativement avec la variation de la masse du corps. Il est clair qu’une souris qui doit parcourir plusieurs fois sa propre longueur, pour traverser l’espace qu’un homme traverse d’un pas, ne peut avoir la même conception de l’espace qu’un homme. Chacun peut suivre dans sa propre histoire mentale, de l’enfance à l’âge mur, des changements quantitatifs dans ces rapports composés de coexistence. Les distances qui semblaient grandes à un enfant semblent médiocres à un homme, et des édifices qu’on trouvait importants par leur hauteur et leur masse, deviennent insignifiants (1). » Cela est si vrai, que, pour donner un exemple pris dans l’histoire de mes propres idées, j’ai peine à ramener mes souvenirs d’enfance aux proportions de mes sensations actuelles, à 1 égard de certains lieux, de maisons, de places, de ponts, de rivières, de collines, que je revois toujours avec mes yeux d’enfant, lorsque j’y pense à distance. Ainsi, l’effort et la distance qui équivalent à une vingtaine de pas ébauchés doivent souvent paraître considérables au petit enfant, et on comprend son effroi avant de tenter cette aventure, et sa joie triomphante, après qu’il l’a fait avec succès.

( 11 en est de même de tous les efforts conscients que fait 1 enfant, et que l’habitude transforme si promptement en actes réflexes. Je suppose que l’enfant dont j’aurai l’occasion de parler, qui, ayant saisi en même temps deux biberons, les soulevait tousles deux avec notre aide, pensait soulever deux objets d’un poids énorme. De même, lorsque trois mois et demi, l’enfant commence à palper et à rete-

H. Spencer, Psychologie, p. 217,

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nir les objets avec un peu moins de maladresse, il est évident que la joie de la difficulté vaincue se joint au plaisir qu’il a de les toucher et de les regarder. Il est un âge où tenir une simple feuille de papier qu’on a désirée, et qui fait du bruit sous vos doigts frémissants, et qui s’étale toute large sous vos yeux ébahis, doit être considéré comme une prouesse accomplie. Un des triomphes les plus vivement ressentis par l’enfant, est, plus tard, de pouvoir imiter avec une lointaine ressemblance quelques-uns de ces mots que ses éducateurs lui répètent avec tant de patience, et que, malgré la vive impressionnabilité de son cerveau, il se fatigue tant lui -même, non pas à graver dans sa mémoire intellectuelle, mais à fixer dans ses organes vocaux si rebelles. Aussi, quand il est parvenu à les prononcer tant bien que mal, il prend bien sa revanche, et il s’en assourdit, avec un plaisir toujours nouveau.

A un an, l’enfant commence à marchotter, à se lâcher , d’une personne à l’autre, à ne plus craindre autant les chutes, et à les parer en s’appuyant des mains à terre : bien plus, le rôle de quadrupède ne lui paraît pas à dédaigner, puisqu’il lui est utile. Il est curieux à voir, s’appuyant du ventre contre une chaise ou un banc, et restant des demiheures dans cette station verticale, rangeant et dérangeant ses jouets, faisant ses petits repas avec les mets qu’on lui donne, jouant avec le chien ou le chat qui veut bien se laisser torturer, se retournant du côté des personnes présentes, leur tendant les bras avec une mimique sérieuse, si elles s’éloignent ou refusent de lui apporter un objet montré, se tournant et retournant, au gré de ses impressions mobiles, faisant, avec précaution et en se cramponnant, le tour de la chaise on du banc, se baissant avec les mêmes précautions pour s’asseoir par terre, et puis se relevant avec un

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peu plus de peine, enfin livré à lui-même, et n’ayant presque plus besoin de personne pour se mouvoir à volonté et se tenir dans la position la plus naturelle à l’homme. Encore quelques mois, quelquefois quatre ou cinq, quelquefois deux ou trois, et le petit être avancera tout seul, avec cette démarche boiteuse et empêtrée, qui lui fait lever les genoux avec un visible effort, comme s’il traînait des souliers de plomb.

Vers cette époque de quinze mois, l’enfant exécute, avec une adresse et une précision relativement considérables, quantité de mouvements appris ou perfectionnés. On peut juger des immenses progrès accomplis par le petit nombre d’actes que je vais citer. La tête se lève ou s’abaisse, penche à gauche, à droite, en arrière, s’immobilise par la tension du cou, se secoue pour dire non, se balance de haut en bas pour dire oui, frétille dans la joie ou dans l’épanchement de tendresse, s’enfonce dans les épaules ou se cache dans les mains pour jouer, dodeline gracieusement au milieu des caresses, et se mutine drôlement pour exprimer l’espièglerie. L’oreille et l’œil se sont accommodés aux distances; l’oreille se tend avec célérité vers le point d’où le son provient; elle entend plus de choses, sait quelquefois ne se prêter qu’aux sons qui lui plaisent, les écouter, les appeler, et se fermer à certains autres ; elle connaît un grand nombre d’êtres et d’objets, aux bruits qu’ils produisent. L’œil a acquis un riche ensemble d’adaptations : l’aveugle de Cheselden, si tant est que cet aveugle métaphysique ait existé, est très avancé déjà dans l’éducation triple et mutuelle de la vue, du tact et des musclés. Cet œil n’a plus l’expression vide d’autrefois : il plonge parfois son regard dans l’intérieur de la personne, il se meut avec une rapidité électrique à toutes les impressions venues de l’extérieur, quelles qu’elles soient ; il exprime avec force et délicatesse les diverses nuances de la pensée, du sentiment

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et de la volonté ; il sait qu’il les exprime, et il les exprime intentionnellement de temps à autre.

11 y a quelque chose de grand et de respectable, pour ainsi dire, dans l’étonnement heureux que cause à cet œil la découverte d’un fait nouveau, et surtout dans celte attention confiante et soutenue qu’il prête aux moindres paroles, aux moindres gestes, aux moindres regards de la personne qui parle. Le rire et les pleurs, aussi fréquents qu’il y a quelques mois, sont plus souvent et plus complètement expressifs; ils le sont avec intention, quoiqu’ils n’expriment pas toujours les sentiments, et surtout les nuances de sentiment, qu’ils sont destinés à traduire plus tard.

Quant aux progrès accomplis par la main, cet organe humain par excellence, ils échapperaient en grande partie à l’analyse de l’observateur qui voudrait les enregistrer; car les mouvements, presque tous compliqués, et si délicatement combinés, qu’elle exécute, représentent des ell'orts et des acquisitions, des perfectionnements accumulés pendant de longs mois, et d’heure en heure. Elle palpe déjà avec une certaine sûreté d’analyse et d’appréciation; elle mesure souvent l’effort à la nature de la difficulté connue ou induite ; les doigts, toujours agités, souvent se recourbent, pour apprécier le poli et la rugosité des objets, pour discerner en les effleurant leur degré de chaleur. Le poing ne se ferme plus avec une indifférence automatique ; il exprime la colère ; il marque l’intention de frapper, de battre ou de masser ; souvent l’index en émerge, et le doigt se tend en avant pour montrer ou nommer les choses ; les doigts se détendent, et la main se renverse et s’agite gracieusement pour saluer ; énergiquement, pour repousser ce qui gêne ou déplaît. Enfin, elle prend, retient, soulève, porte des fardeaux appropriés aux forces ou aux besoins de l’enfant ; elle est maîtresse des jouets qui composent ses trésors; et, progrès qui n’était ni le plus facile ni le

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moins précieux, elle apporte tant bien que mal à sa bouche, deux instruments essentiels: la cuilleret le verre.

Parmi les différents auteurs qui, depuis la première publication de cet ouvrage, ont le plus fait avancer la connaissance des manifestations sensorielles et motrices chez le jeune enfant, il faut citer au premier rang Preyer. Il a fait une minutieuse étude des divers mouvements impulsifs, réflexes, instinctifs, qui amènent peu à peu l’enfant à des mouvements volontaires et réfléchis *. Cette partie de son livre est une fort utile contribution à la psychologie générale de la volonté et à sa genèse chez l’enfant. La volonté, selon lui, ne peut apparaître que lorsque les trois sortes de mouvements ci-dessus indiqués se sont bien répétés et variés, que les sensations sont assez nettement perçues et localisées, que les représentations intellectuelles se sont assez bien constituées, pour jouer un rôle excitomoteur. Ce résultat ne serait possible qu’après les trois premiers mois. « Les mouvements qui sont maintenant voulus, comme aussi les perceptions qui seront plus tard voulues, ont été exécutés depuis longtemps et très fréquemment, d’abord involontairement, à la suite d’un accroissement d’excitabilité des organes nerveux centraux et des chemins d association en voie de développement, puis chacun pour soi, isolément, d’où sont nées des représentations, puis enfin l’un et l’autre ensemble ». Ici rien de nouveau, et qui n’ait été dit plus clairement par d’autres. Preyer fixe, d ailleurs, à la seizième semaine, pour son enfant, au quatrième ou au cinquième mois, d’une façon générale, le premier acte évident de volonté, celui de tenir droite la tête, qui, auparavant, ne cessait de brandiller en tout sens à l’état de veille.

1 L’âme de l’enfant. Partie II.

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Le mérite de Preyer est dans le détail minutieux des observations. Le mouvement de préhension de la main est des plus importants pour le développement psychique. Il consiste en plusieurs sortes de mouvements. Tout d’abord, le déplacement des mains de côté et d’autre, vers le visage, en particulier, est inné, impulsif, et provient de l’altitude qu’a le fœtus durant la vie utérine. Le mouvement de reploiement des doigts autour d’un objet quelconque, — par exemple, le doigt posé dans la main de l’enfant, dans les premiers temps — est un pur réflexe. L’acte de conserver dans la main, d’une façon distraite (chez l’adulte) ou mécanique, l’objet qui a été posé, constitue un mouvement inconscient, instinctif : chez l’adulte, il est devenu inconscient; chez l’enfant, il n’est pas encore conscient. Pour la préhension, l’opposition du pouce se produit quand l’objet est placé de telle façon que la main, agitée de ci de là, le saisit par hasard. La durée de la préhension est plus longue dans ce cas que dans celui du réflexe, et l'attention s’y arrêtant, il n’est pas inconscient, mais il n’est pas encore volontaire. « L’enfant n’étend pas encore ses bras, mais il veut retenir l’objet que sa main a rencontré par hasard. Il le voit et s’en forme une représentation intellectuelle. De l’acte de fixer l’objet à saisir l’objet fixé, il n’y a qu’un pas ; ce pas une fois franchi, nous nous trouvons enfin en présence de l’acte volontaire de la préhension, les voies qui unissent le cérébro-sensorium au cérébro-motorium étant devenues enfin perméables ».

Nousvoici donc enfin dans la genèse psychophysiologique de la volonté. Preyer en constate bien les premiers rudiments, à propos d’actes relativement fort simples, dès le troisième ou le quatrième mois. Mais il me semble en reculer un peu loin le développement sérieux. Il faut des années, dit-il, pour que l’acte de préhension « se perfectionne, et pour que l’inhibition en soit possible par des idées inculquées par l’éducation ». Un enfant de deux ans est-il

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donc si maladroit, dans une foule d’actes de préhension qu’il est inutile d’énumérer, et n’y a-t-il pas un grand nombre de cas où, consciemment, volontairement, il les réprime ou modère? Preyer ajoute: « La plupart des inhibitions volontaires et le premier acte de domination de soimême se produisent à une époque en dehors du cadre de la présente étude ». J’admets que le plein exercice de la volonté exige une force d’attention, qui ne se montre que très faiblement ou très rarement chez l’enfant (encore y at-il, à cet égard, des différences individuelles faciles à constater d’assez bonne heure) ; mais si courte etsi fugitive soitelle, l’attention, chez l’enfant, ne diffère pas qualitativement de celle de l’adulte : elle n’enfaitpas moins son œuvre, quoique en petit.

Preyer traite, avec un égal souci de la précision scientifique, des actes instinctifs de sucer, mordre, mastiquer, grincer des dents, lécher ; il nous fait voir comment l’enfant apprend à tenir sa tête, à s’asseoir, à se tenir debout, à marcher ; il étudie, avec une grande variété d’observations confirmant ou complétant celles de Darwin, l’apparition du sourire et du rire, la protrusion des lèvres, significative pour lui de l’attention, après l’avoir été de l’acte et du désir de téter, 1 le baiser, les cris accompagnés de pleurs, le froncement du front, les mouvements de la tête signes d’affirmation et de dénégation, le haussement d’épaules, les actes de demander et de désigner avec les mains, en un mot, tous les mouvements imitatifs ou expressifs qui amènent le développement de la volonté, et dont la volonté règle ou perfectionne l’usage.

Dans cette exubérante profusion défaits, que l’auteur aurait bien fait d’éclaircir en les résumant, l’analyse perd ses droits ; il faut se rattacher, çà et là, aux inductions les

1 Pour les physiognomonistes, en effet, le trait scrutateur se confond avec le trait sensuel ; V. Piderit. La Mimique et la physionomie.

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plus générales. Les mouvements imitatifs peuvent s’accomplir indépendamment de la volonté, mais ils prouvent quele cerveau intellectuel fonctionne : l’enfant qui imite peut vouloir. A la fin de la première année, les mouvements imitatifs sont plus nombreux, plus rapides, plus adroits, et d’autant plus, qu’ils sont moins compliqués et exigent moins d’associations entre eux et certaines impressions auditives et visuelles. Ils sont aussi moins longs et plus faciles à se produire, quand on les laisse à la spontanéité de l’enfant : le ressort principal de ces actes est l’ambition, dit Preyer, qui la signale au vingt-troisième mois (il aurait pu la noter plus tôt), et qui considère cette tendance comme très importante pour le développement ultérieur, i Notons, d’ailleurs, qu’à trois ans, comme à deux ans, on trouve à chaque instant chez l’enfant des imitations tout extérieures, des actes peu imités et peu compris.

Complétant les observations et développant les idées de Preyer, Sikorski a étudié les mouvements au point de vue du développement de la volonté. Il a montré le rôle important que joue, dans l’éducation élémentaire, la volonté, soit comme force motrice, soit comme force répressive des mouvements 2. M. Binet a fait aussi des observations et des expériences sur quelques points spéciaux : la coordination des mouvements, l’automatisme, les temps physiologiques de réaction. 11 a particulièrement insisté sur la grande influence à attribuer, dans le progrès des mouvements de l’enfant, comme dans leur répression, au plus ou moins d’aptitude à l’attention volontaire 3. Enfin M. Marion, < tout en faisant ses réser-

1 L’ambition rentre dans ce que j’ai appelé le sentiment personnel.

s Le développement psychique de l’enfant ; 111, La Volonté : Revue philosophique, mai 1890.

3 Recherches sur les mouvements chez quelques enfants, Rev. phil. mars 1890.

1 Dixième leçon du cours professé à la Sorbonne pendant l’année l89Ô;V. Revue scientifique, 21 juin 1890.

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ves sur quelques affirmations de Preyer, a fait une belle étude, moitié psychologique, et moitié pédagogique, où sont mis en lumière « la signification psychologique des mouvements, et leur intime rapport avec l’énergie volontaire, cette maîtresse pièce du caractère et de la personnalité. »

Mais les mouvements ne font pas que nous renseigner sur les phénomènes simples ou compliqués de la personne morale; ils n’ont pas d’étroits rapports seulement avec la volonté, mais avec la sensibilité et l’intelligence. Comme l’a si bien montré M.Pdbot dans sa magistrale étude sur l’attention et ailleurs, les mouvements sont élémentset facteurs des phénomènes psychiques. Une étude rigoureuse, ai-je dit dans mon livre sur le Caractère, avec unclassementcomplel, des diverses formes ou combinaisons de mouvements, représenterait un schéma exact de toutes les modifications possibles de la personnalité humaine. Je me suis arrêté, dans l’ordre des manifestations motrices, à quelques modesgénéraux représentant, selon moi, uncertain nombre de modes caractériels. Ainsi, négligeant toutes lesautres qualités ou formes générales des mouvements, j’ai considéré uniquement la vitesse, la lenteur, Y énergie intense, ou V ardeur, qui, en y ajoutant leurs combinaisons deux à deux, m’ont paru offrir les bases d'une classification très simple et très facile à vérifier i. La rapidité des mouvements m’a semblé entraîner un premier type de caractères, celui des vifs ; la qualité contraire, celle des lents; l’énergie très accusée, celle des ardents ; la même énergie, combinée avec la vivacité, mais celle-ci prédominant, m’a indiqué le type intermédiaire des vif s-ardents; combinée avec la lenteur,

1 J’ai, d’ailleurs, bien averti que cette classification, assez importante, selon moi, mais partielle, pouvait s’accorder avec toutes autres nées d’une exacte et précise observation. Elle n’a pas à les remplacer, mais à les compléter.

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celle des lents-anlents. J’ai distingué, en outre, la classe des pondérés, ou des équilibrés, tempérament de juste milieu ou d’heureuse harmonie, où ni la vivacité ni l’ardeur n’ont une suprématie évidente. Onpourraitpousserplusloin cette classification, et établir des nuances, en marquant la la prédominance relative des éléments constituant le caractère: on aurait ainsi des lents-vifs-ardents, des vifs-lentsardents,e te. Ma distinction des six types ci-dessus qualifiés m’a paru suffisante, et d’ailleurs plus facile à retrouver dans la réalité concrète.

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