LA. CRAINTE
cher, y renonce quelquefois pour longtemps. Mais il y a sous ce rapport de très grandes différences entre les individus de notre espèce, comme entre les petits des animaux qui font les premiers essais de leurs pattes pour marcher, pour courir, pour sauter, monter et descendre. Comme les petits enfants dans les premiers essais de jeux difficiles ou dans les premiers essais de gymnastique, les petits chiens montrent, les uns une témérité extraordinaire, que les chutes n’étonnent guère, et les autres une prudence et une poltronnerie risibles.
La frayeur causéapar les impressions visuelles est moins fréquente chez les petits enfants de trois à dix mois que celle qui provient des impressions auditives; chez les chats, dès le quinzième jour, c’est le contraire qui a lieu. Un enfant de trois mois et demi, au milieu du va-et-vient d’un incendie, en présence des flammes dévorantes et des murs effondrés, ne manifestait ni étonnement ni crainte: il souriait même à la femme qui le gardait en attendant ses parents et veillant sur les meubles ; mais le bruit du clairon, des pompiers qui approchaient, et ensuite le bruit des roues de la pompe, le firent tressaillir et pleurer. A cette époque, je n’ai pas encore vu d’enfant tressaillir sous l’impression d’un éclair même très vif, mais j’en ai vu plusieurs s’effrayer du bruit du tonnerre. Mes observations sont ici en opposition avec les assertions de Rousseau et d’Herbert Spencer. Le premier pense, à tort, comme Locke, que la crainte est un sentiment dérivé de l’expérience des choses nuisibles ou dangereuses, et qu’à moins d’impressions trop choquantes, ce sentiment ne se produit pas chez l’enfant. « J ai remarqué, dit-il, que les enfants ont rarement peur du tonnerre, à moins que les éclats ne soient affreux et ne blessent réellement l’organe de l’ouïe, autrement cette peur ne leur vient que quand ils ont appris que le tonnerre blesse ou tue quelquefois*... «Herbert Spencer dit, de
1 Emile , livre I.
PSYCHOLOGIE DE L’ENFANT
son côté: « Sans doute il arrive que l’enfant soit frappé de crainte par un coup de tonnerre, et qu’un ignorant regarde une comète avec une terreur superstitieuse ; mais les coups de tonnerre et les comètes ne sont pas des phénomènes qui se produisent avec ordre1. » La vérité est que certains enfants, dans les premiers mois, sont effrayés par certains bruits très secs ou très sonores, et surtout inhabituels.il est vrai aussi, comme l’ont d’ailleurs observé Locke et Rousseau, que l’accoutumance, et surtout l’accoutumance graduelle de ces bruits, en fait perdre la crainte aux enfants: un enfant, qui craignait le tonnerre à l’âge de six mois, c’està-dire, au mois de mai, ne le craignait plus, cinq mois après, à la fin de septembre, ayant eu plusieurs fois l’occasion de se familiariser avec ce bruit. Mais, à l’âge de trois ans, peut-être par l’effet d’une mauvaise éducation ou d’un développement particulier de sa sensibilité, cette crainte le reprit de nouveau.
Il y a une sorte de crainte naturelle, d’organisation et d’hérédité, résultat des expériences antérieures, et qui est pour le jeune être une sauvegarde contre certains dangers très réels, mais dont il n’a pasencore fait l’expérience. C’est ce qui fait que la frayeur est plus facile et plus forte chez un enfant de cinq ans que chez un enfant de trois ans, chez un enfant de trois ans que chez un enfant de six mois, et que ce genre d’émotion vient au petit enfant plutôt à l’occasion des impressions auditives que des impressions visuelles. La vie antérieure de l’homme civilisé n’a pas autant prédisposé l’espèce à guetter le danger éloigné qu à l’attendre de près, c’est-à-dire à l’écouter venir. Aussi, en mettant de côté toutes les susceptibilités individuelles, fruits d’une hérédité spéciale, la crainte vient plutôt par l’oreille que par les yeux à l’enfant encore inexpérimenté. 11 est naturel que la proportion soit renversée, ou du moins
1 Principes de sociologie, t. J.