LA CRAINTE
plus réduite, chez des animaux organisés pour apercevoir le danger de loin. Aussi n’ai-je pas vu d’enfant effrayé à la première vue du feu, mais j'ai vu le contraire chez plusieurs animaux domestiques, jeunes chiens, jeunes chats, jeunes poulets, jeunes oiseaux. Une poule à demi-morte dans le jardin fut approchée du feu, ce qui la fit reculer brusquement, malgré sa faiblesse ; on l’en approcha de nouveau en la caressant, on la tint sur un tabouret en continuant de la caresser, et elle se laissa faire, prit goût à la douce et réconfortante chaleur, et ne tarda pas à clore les yeux et à s’endormir. Une demi-heure après, soit qu’elle fût trop faible pour s’enfuir, soit qu’elle se trouvât heureuse dans sa nouvelle situation, on la laissa seule, on marcha dans la chambre, et aucun bruit ne la fit sortir de sa molle quiétude. Elle resta là toute la journée et toute la nuit. Le lendemain, elle était guérie, mais elle vint d’elle-même reprendre sa place sur le tabouret. — J’ai recueilli, il y a quelques années, une chatte perdue : elle avait un an environ ; quelques mois après, aux premiers froids, j’allumai du feu dans la cheminée de ma chambre de travail, qui est son salon à elle ; elle regarda d’abord d’un air très effrayé la flamme : je l’en approchai ; d’un bond elle courut sa cacher sous le lit. Quoique allumant du feu tous les jours, je ne pus que vers la fin de l’hiver la décider à rester sur une chaise auprès du feu. L’hiver suivant, toute appréhension avait disparu : elle se plaçait tranquillement sur une chaise devant le feu, et, quand le feu était à demi-éteint, sur le parquet même, tout près du foyer. Pas de bruit qui ne détermine, chez le même animal, une tendance à se garer par les yeux : le bruit du tonnerre, le bruit d’une lourde charrette, l’excitent tout à coup à regarder au plafond plutôt qu’à aller écouter près de la fenêtre : est-ce parce que les ombres des corps qui passent dans la rue glissent très souvent sur le plafond, mes volets étant à demi fermés ? Concluons donc qu’il existe des prédispositions héréditaires à
la frayeur, qui sont indépendantes do toute expérience, mais que les expériences, graducllemcntamenées, atténuent dans une mesure considérable. A l’enfant du civilisé, elles viennent surtout, je le répète, par les oreilles.
Déjà, bien avant lage de trois ans, on peut remarquer, au point de vue de la peur, des différences individuelles, chez des enfants élévés de la même manière. La fibre héditaire réagit chez les uns avec vivacité, chez les autres avec mollesse, chez d’autres encore avec impétuosité, qu’il s’agisse de dangers connusou inconnus, dechâtiments, de punitions, de reproches. L’intelligence, à cette époque, et longtemps encore, n’intervient guère pour modifier par ses jugements la réponse du système nerveux ébranlé. 11 est pourtant certain que les différences de régime physique et moral influent quelque peu, à cet âge tendre, pour atténuer ou fortifier, en leur offrant de plus ou moins fréquentes occasions de se mettre en jeu, les tendances innées de l’enfant, soit à la crainte, soit au courage ou àlapatience. Le calme ou l’irritabilité des parents, la sévérité ou la douceur de la discipline, les exemples donnés, ont des effets qui se manifestent sans peine à côté des dispositions originelles. En somme, nous voici à l’âge où prédominent les craintes inexpliquées, impulsives, contagieuses, et le courage aussi, d’imitation, d’impulsion, d’inconscience \
Colère. — Pendant les premières semaines, l’enfant ne paraît exprimer instinctivement que par ses cris et ses mouvements de résistance la peine que lui font les objets. Mais, à l’âge d’environ deux mois, il repousse avec vio*
i y. mon livre de l'Education morale dés le berceau, Partie 111, ehap. II, et mon livre sur le Caractère, cliap. IX, X, IX.