LA COLÈRE
lence lesobjets désagréables, et, parle froncement des sourcils, larougeur du visage et de la peau du crâne, les trépignements, quelquefois les larmes, montre de véritables accès décoléré. A l’âge de trois mois, la jalousie provoque en lui des larmes, des cris et des contorsions, lorsqu’on fait mine de le supplanter dans la possession du sein ou du biberon. II s’irrite encore, quand il ne peut prendre avec facilité le sein recouvert par l’étoffe du corsage, quand on le débarbouille, qu’on le baigne, qu’on change son linge, quand on ne devine ou ne satisfait pas assez promptement ses désirs. A six mois, en général, il ne se laisse plus enlever, sans criailler d’impatience, ses jouets, auxquels il paraît tenir, soit en vertu d’un instinctinné de propriété, soit en raison des distractions de plus en plus nombreuses qu’ils lui procurent.
A la même époque, ses mouvements et ses cris semblent indiquer pendant le sommeil quelque rêve pénible. Vers 1 âge d un an, sa colère se traduit quelquefois par des actes nuisibles, qui sont comme un germe du sentiment de vengeance. Il bat, par colère, comme par jeu, les objets, les personnes, les animaux; rejette avec emportement les assiettes, sonverrë, ses aliments, ses jouets, tout ce qu’il a dans ses mains, sur les personnes qui lui ont déplu, ou simplement sur la première personne venue, quand ces objets lui déplaisent. Ainsi, la colère a pour origine, et de très bonne heure, soit des sentiments simples, soit des sentiments complexes, et pour expression, soit des actes simples etautomatiques, soit des actes complexes et d’acquisition personnelle.
Si l’hypothèse de l’évolution est vraie, il est nécessaire et utile que le jeune civilisé traverse avec une certaine gradation les étapes principales qui ont amené son ancêtre de 1 animalité à la civilisation la plus inférieure. Notre enfant a des droits sérieux à reproduire un moment cet ancêtre, a ressembler à ce sauvage auquel plusieurs identi-
PSYCHOLOGIE DE L'ENFANT
fient l’homme primitif. Or, l’irascibilité est un des caractères spéciaux des émotions chez les races inférieures. L’irritabilité et l’impulsivité sont, à peu d’exceptions près, les traits fondamentaux de toutes ces races. « En dépit de leur contenance d’ordinaire impassible, les Dacotahs entrent dans des accès effrayants de fureur sanguinaire, quand ils tuent des bisons : et chez les flegmatiques Griks, il y a très fréquemment des suicides causés par des désappointements sans importance. » Si nous passons d’Amérique en Asie, nous rencontrons les Kanjtschadales qui, à ce qu’on rapporte, sont « excitables, pour ne pas dire hystériques (il s’agit des hommes). Un rien les rend fous, ou leur fait commettre un suicide. » Parmi les Négroïdes, le Papou est « impétueux, irritable, bruyant » ; lesFidjiens ont les émotions facilement excitables, mais peu durables... » ; les Tasmanienssont « prompts à passer du rire aux larmes » ; « les Euégiens parlent avec bruit et emportement » ; « l’impulsivité des Australiens se trouve impliquée dans les termes que Stuart emploie quand il dit que la jin (femme de l’Australie) en colère fait plus de fracas que l’européenne », et qu’un homme « remarquable par sa superbe et sa réserve, sanglota longtemps quand on lui arracha son neveu 1 ».
Cette impulsivité et cette irascibilité, legs hérité de nos premiers ancêtres, elles sont chez nos enfants comme une arme instinctive de défense et un instrument natif de préservation. 11 paraît donc démontré, à priori, que l’évolution systématique, ou l’éducation, doit conserver cette force en la disciplinant. Mais l’expérience seule peut nous apprendre quelles peuvent être, dans le premier âge, et pour l’avenir, les conséquences de ce sentiment combattu ou favorisé, et par suite, en quelle considération doit être pris ce facteur mofal de l’éducation.
1 Herbert Spencer, Principes de Sociologie, p. 85 et suiv.
LA OOLÉRK
La colère est légitime chez le petit enfant, quand elle exprime sa révolte inconsciente contre les premières douleurs de la vie, convulsions, coliques, mal de gencives, malaise produit par la fièvre, le besoin d’air, de locomotion ou de sommeil. Ce sont pour lui des mouvements et des bruits, des sensations intenses, qui ont pour effet de le distraire jusqu’à un certain point du sentiment de la douleur : pour ses protecteurs-nés, ce sont des avertissements dictés par la nature elle-même. De même est-il entièrement dans son droit, lorsque, dans ses maladroits essais de langage, l’expression ayant trahi sa pensée, il lmrle.il frappe la terre du pied, s’indigne de si bien dire et d’être si mal compris. Il est encore en droit de se fâcher, lorsque, lui ayant donné une mauvaise habitude, comme celle de le bercer, de le laisser dormir sur les bras, ou de le coucher avec de la lumière, on vient à interrompre tout à coup une de ces habitudes; et plus encore dans son droit, quand, au mépris de sa tendre et délicate personnalité, nous voulons lui imposer un acte rebutant pour lui de prime-abord ou qui lui déplaît d habitude, le forcer à avaler uue potion âcre, à supporter sans se plaindre une correction ou une privation, à saluer ou embrasser une personne antipathique. Sa colère est aussi de bon aloi, lorsque, selon l’exemple cité par Rousseau, frappé par sa nourrice parce qu’il pleure, il se tait sur-le-champ, devient violet, et suffoque de fureur, et qu’une autre souffrance s’étant ajoutée à celle quil éprouvait sans doute auparavant, il exprime l’une et l’autre par des cris aigus, des signes de ressentissement et de désespoir.
11 est aussi certaines impatiences qui dénotent un caractère franc et généreux, et qui sont mêlées à l’éclosion des premières vertus morales. Ainsi, l’enfant qui se plaît tant marcher seul, quoique à ses risques et périls, se fâche sérieusement, si l’on s’obstine à lui imposer une aide, quand aenvie ^ courir en liberté. Ainsi, un peu plus tard,
PSYCHOLOGIE DE L’ENFANT
ayant fait devant sa mère une mauvaise plaisanterie, dont les bonnes avaient beaucoup ri auparavant, il part d’un éclat de rire auquel personne ne répond, rougit d’abord, fait une moue crispée, comprend qu’il a dit une sottise, et paraît presque irrité contre lui-même. Ainsi, vers l’âge de deux ans. puni sévèrement par une personne qui se montrait ordinairement faible envers lui, il entre en fureur pour une punition qu’il aurait subie sans mot dire, si elle lui avait été infligée par ses parents. Ainsi encore, voyant deux enfants se battre dans la rue, il court, les poings fermés, le visage empourpré, les séparer. Ne sont-ce pas de précieux indices pour la connaissance du caractère, et d’excellents auxiliaires de l’éducation morale, que ces petites colères bénies ?
Mais, si la colère a ses bons côtés, son utilité, ses droits, elle a ses torts, ses excès, ses inconvénients, qu’il faut maintenant rappeler. Elle peut être l’expression [aiguë du caprice, de la jalousie, de la haine, du mépris, de toutes les passions hostiles, de la combativité, de la destructivité, de la vengeance, l’arme à deux tranchants de la méchanceté humaine, qui se blesse en blessant les autres. C’est un sentiment d’explosion: elle peut donc, par sa fréquence et son intensité, nuire au développement physique et moral de l’enfant : autour de lui doit circuler une atmosphère de douce sérénité, et on doit s’efforcer de maintenir en lui le calme intérieur. La colère peut avoir surtout des effets désastreux chez les enfants prédisposés aux maladies consulsives, à un âge où les ébranlements du système nerveux n’ont point pour contre-poids la masse et les actions d’un système musculaire suffisamment organisé. Quoi de plus propre à enrayer les progrès delà bienveillance ou de la docilité dans un enfant de six à sept mois qui contracterait l’habitude de s’irriter pour les moindres causes, parce qu’on lui donne un aliment ou un jouet qu’il ne veut pas, parce qu’une personne étrangère lui parle ou le ca-