LE SENTIMENT PERSONNEL
11 pleurait et hurlait pour la moindre chute, et se croyait perdu pour une égratignure. L’amour-propre l’a guéri. 11 lit l’autre jour devant moi une lourde chute : il se releva bientôt, après avoir marché à quatre pattes, pour me faire croire qu’il n’était pas tombé. Une autre fois, il trébucha dans l’escalier, et roula deux ou trois fois sur lui-même, en se cognant la tête avec bruit. J’accourus à lui : il était déjà debout, et faisait tous ses elforts pour ne pas pleurer.
« Tu es tombé ? lui dis-je. — Non, non, répondit-il avec vivacité; je ne pleure pas : c’est pour rire que je suis tombé. » Cet amour-propre se traduit quelquefois par une fausse honte, et par un sot orgueil. On l’avait mis au milieu d’un groupe de petites filles de son âge, devant un tableau de lecture. Son tour venu de répondre, il s’écria, en faisant mine de s’éloigner ; « Je ne veux pas apprendre à lire ici, j’ai mon alphabet chez moi : j’apprends tout seul. » Un autre jour, il refusa encore de prendre part à la leçon, en disant : « Les petites filles rient de moi, je ne veux pas apprendre à lire avec elles. »
L’enfant se montre quelquefois aussi vain de son savoir que de sa force et de son adresse. A vrai dire, il confond souvent les unes avec les autres ces qualités de nature ditférente. A l’âge de deux ans, l’enfant qui appelle sa sœur bête, quand elle ne fait pas ce qu’il désire, n’emploie là qu’un terme assez général de mépris ou de dépit. Mais un autre enfant, un peu plus âgé, se montrait fort humiliant avec les bonnes, les traitait comme personnes ne sachant que fort peu, tandis que lui savait bien des choses, les ayant apprises de papa et de maman, qui savent tout, et qui ne peuvent pas se tromper. Comme il avait des notions précises sur une foule de choses, il relevait leurs erreurs sans ménagement, d’un ton de supériorité blessant : « Est-ce que vous savez cela, vous autres ? »
A l'époque dont nous parlons, il connaissait les quatre points cardinaux, et il s’orientait un peu dans la ville,
PSYCHOLOGIE DE L’ENFANT
parce qu’il avait demandé en divers endroits où était le Nord. Fort intelligent, cela lui avait suffi pour déterminer la direction des autres points cardinaux. A la maison, il était parfaitement orienté. Exemple : il offrait à son frère l’un ou l’autre des deux objets qu’il tenait dans ses mains : « Allons, prends celui qui est du côté de l’Est », disait-il au pauvre petit, bien éloigné de comprendre ce grand mot. Aux yeux des étrangers, cela eût passé pour de la pédanterie ; mais c’était chez lui tout naturel, sans la moindre prétention : il voulait seulement donner ainsi une indication exacte ’.
Le goût de la parure se montre de bonne heure chez la plupart des enfants. L’instinct du beau, pour une faible part, et la vanité, pour une plus forte, alimentent le désir de plaire par la vertu de son habit, de se recommander par sa toilette. C’est là pour nous tous une tendance de nature, et, si l’on veut, un legs de lointaine hérédité. Il n’est pas toujours facile de faire ici la part de l’éducation et de l’exemple, ni de préciser la limite où cette qualité devient défaut.
Voici une petite fille de vingt-huit mois, à qui sa mère avait prêté l’ombrelle de sa sœur, dont elle avait grande envie. Quelques instants après, Cécile avait disparu avec l’ombrelle. On la chercha dans toute la maison, dans tout le voisinage : on la croyoit perdue, lorsque, vers midi, sa sœur la ramena avec elle. La petite, qui avait accompagné une fois son aînée en classe, et qui avait admiré les ombrelles des autres fillettes, une fois en possession d’un objet pareil, n’avait eu rien de plus pressé que d’aller se pavaner au milieu des petites écolières. Ici, la vanité est un produit spontané de la nature, l’effet d’une tendance excitée sans doute par l’imitation, mais qui n'a
1 J'emprunte ces deux exemples à mon Education morale dès le berceau, 2° édit.