‹ Les trois premières années de l'enfantChapitre 38 sur 65 · VÉRACITÉ · texte numérisé non relu

VÉRACITÉ

à la place d’un gâteau déjà entrevu et désiré, il rejette le fallacieux présent avec un geste de colère, crispe sa bouche en tricorne, et ses yeux humectés, son froncement de sourcils, indiquent un prochain éclat. Et quelles scènes douloureuses, quand un changement forcé de nourrice exige une politique consommée pour lui faire prendre le change et l’habituer à un nouveau sein 1 Plus tard, que de supercheries éventées, lorsqu’il s’agira de sevrer 1 enfant, et que de pleurs, de cris désespérés, de sanglots affreux, de notes menaçantes, si l’on ne s’y prend pas adroitement pour le tromper ! Mais, quoi qu’il arrive, on doit bien l’abuser plus d’une fois dans son intérêt, pour son bien, ou du moins on croit devoir le faire, et, quelque adresse et quelque tendresse qu’on y emploie, il est bien difficile de ne pas se laisser quelquefois prendre en flagrant délit de menterie. Heureux les parents qui peuvent se flatter, eux et leur entourage, de n’avoir jamais trompé ostensiblement leur enfant sans nécessité, sans excuse légitime 1

En somme, l’enfant d’un an à quinze mois sait déjà que tout ce qu’on fait et dit n’est pas toujours conforme à la réalité. Il ne se dit pas cela, mais il le sent. Bientôt, si le phénomène ne s’est pas encore produit, la ruse, innée dans toute organisation animale, le mènera directement au mensonge par la voie des cachoteries utiles. L’histoire du sucre dérobé par le jeune Tiedemann ou le jeune Darwin est l’histoire de tous les enfants du même âge ’. Ils se cachent instinctivement pour faire ce qu’il savent défendu, comme pour jouer, comme ils disent ce qui n’est pas, en manière de plaisanterie. Un enfant de deux ans qui me dit : « Je viens devoir un papillon grand comme le chat, grand comme la maison, » fait là sciemment un mensonge joyeux ; de même lorsqu’il se blottit derrière une porte en disant :

*• Voir ma brochure : Thiervi Tiedemann et la science de l'enfant, etc. p. 30.

122 PSYCHOLOGIE DE L’ENFANT

« Victor n’y est pas. » Mais de ces deux contre-vérités, l’une est spontanée, l’autre imitée ; l’imagination plaisante de l’enfant et sa tendance à imiter les jeux d’autrui, voilà donc pour lui deux sortes d’excitations à contrefaire la vérité.

Mais il est porté d’ordinaire à mentir, soit par gestes, soit par mines, soit par paroles, plus pour son plaisir que pour celui des autres. 11 jouit en égoïste de la surprise ou de la peur qu’il croit faire à sa bonne en ôtant tout à coup sa tête de dessous une serviette ou en sortant d’une cachette où il se croyait invisible. « Comme je t’ai fait peur ! « disait une petite fdle de vingt mois à son oncle, qui avait paru s’effrayer de l’entendre imiter l’aboiement du chien, derrière une porte. On le voit aussi par cet exemple, les satisfactions de l’amour-propre ne sont pas étrangères à ces manifestations de la tendance à tromper pour rire. Certaines fois, l’amour-propre, favorisé par l’imitation, entraîne un mensonge en apparence joyeux. L’enfant qui s’est fait une bosse en tombant, et qui se hâte de se relever, criant : « Je suis tombé pour rire ! » fait un vrai mensonge, en simulant la plaisanterie.

11 plaisantera aussi, ou fera semblant de plaisanter d’une manière analogue, pour éviter un reproche ou ne pas avoir l’air de le mériter. « Vilaine, vilaine ! disait à sa mère un enfant de deux ans et demi, pendant qu’elle le mettait au bain contre son gré. — « Comment, c’est à moi que tu dis cela? répartit la mère. — Non, non, ce n’est pas à toi ! c'est à l’eau que je le dis ! » Ici, quoique aidé par la question de la mère, le mensonge est dù à la spontanéité plus qu’à l’imitation.

Du reste, toutes les passions égoïstes sont conseillères de mensonge. L’enfant, qui vient de manger une friandise, dit qu’il n’en a pas eu déjà, ou qu’il en a eu bien peu, pour qu’on lui en donne encore. 11 s’est brûlé en portant à sa bouche une cuillerée de potage, et se met à hurler, avec des

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