‹ Les trois premières années de l'enfantChapitre 39 sur 65 · VÉRACITÉ · texte numérisé non relu

VÉRACITÉ

gestes de frénétique ; on veut le consoler, on lui dit : « Tu souffres beaucoup 1 Tu t’es fait bien mal t Tu E'es bien brûlé 1 » A chacune de ces phrases, il répond par des sons inintelligibles, accompagnés de mouvements des bras et de la tête qui ont l’air de repousser quelque chose, puis il dit plus distinctement : « Non, je ne souffre pas, non, nonl »

Ici l’imagination, surexcitée par la souffrance et par la colère, suggère à l’enfant l’expression et l’idée d’une réalité qu’il voudrait voir changée en son contraire. Une petite fille de trois ans, voyant que sa mère caressait son jeune fr.ère depuis quelques minutes sans faire attention à elle, se mit à dire : « Tu ne sais pas, maman ? Henri a fait une grosse méchanceté au perroquet. » C’était un mensonge par jalousie.

La paresse conduit aussi l’enfant au mensonge. On commande à un enfant de deux ans et demi d’aller chercher un tabouret dans une chambre voisine : il revient, sans l’avoir cherché, et dit qu’il n’y est pas. Le même enfant, chargé de porter un livre à son oncle, qui se trouve à à vingt mètres de lui sur un banc du jardin, quitte à regret ses jouets, hésite à partir, marche le plus lentement qu’il peut, retournant plusieurs fois la tête pour s’assurer qu’on ne le regarde pas, se rapproche du mur bordé de verdure, laisse tomber le livre au milieu des fleurs, et revient en courant à ses jouets, comme si la commission était faite. Paresse, désobéissance, hypocrisie, se trouvaient réunies dans cette action.

La peur d’être réprimandé ou puni, de ne pas obtenir une satisfaction attendue, engage assez souvent l’enfant à mentir ; mais plus rarement jusqu’à trois ou quatre ans que passé cet âge. C’est très souvent la manière dont nous demandons la vérité qui fait naître la défiance, la dissimulation et le mensonge : « As-tu fais cela ? Quia fait cela ? » Cette question, faite avec un visage sévère et d’une voix

menaçante, amène une réponse qui peut amener l’impunité ou ajourner la punition, et l’enfant de mentir.

La véracité est une vertu si essentielle, et le mensonge une habitude si dangereuse, et qui se rattache de tant de manières à tous les détails de la conduite humaine, qu’on ne saurait trop se prémunir contre les premières tentatives de mensonge. Les préservatifs joueront dans cette hygiène morale un rôle plus important que les correctifs. C’est une vérité banale, mais trop oubliée dans la pratique, qu’avec la justice et la bonté, l’on fait à peu près tout ce qu’on veut d’un enfant. Il sera franc, s’il est confiant ; il ne cherchera pas des excuses pour sa faute, s’il sait qu’elle fait de la peine aux parents, et que c’est la conséquence la plus désagréable qui en doive résulter pour lui. Du reste, il ne faut jamais le gronder pour un tort involontaire.

Imitation. — Pendant les premiers mois, la tendance imitative est aussi peu développée que la force d’observation; elle se manifeste cependant par des essais divers. Darwin croit avoir remarqué un semblant d’imitation à l’âge de quatre mois, son fils ayant paru imiter des sons ; mais il ne l’a constatée avec certitude qu’à l’âge de dix mois. Tiedemann, chez son fils âgé de quatre mois, note ce phénomène, qu’il présente comme un fait d’association déjà plus nette des idées : « S’il voyait quelqu’un boire, il faisait avec la bouche un mouvement comme s’il goûtait quelque chose. » Dans cette action et autres analogues, ne faut-il pas reconnaître, sinon l’instinct de finalité qui fait concevoir à l’enfant la destination des mouvements buccaux, un effet de cette sympathie instinctive des mouvements, qui, chez des êtres pourvus de la même organisation, provoque le semblable par le semblable, et, étant donné

IMITATION

aussi le caractère impulsif de l’enfance, ouvre une voie facile à l’imitation ?

M. Egger *, tout en convenant que la faculté d’imitation paraît très précoce chez l’enfant, ne la note avec assurance que vers l’âge de neuf mois, dans les actions suivantes : 1° action de se cacher et de se montrer tour à tour par manière de jeu ; 2° action de jeter une balle, après l'avoir vu jeter par son frère ; 3° essai de souffler sur une bougie ; 4° essai d’éternuer en singeant celui qui vient d’éternuer ; 5° essai de frapper les doigts sur le registre d’un piano. 11 ne constate, à la même époque, « nul effort sensible pour imiter les sons entendus. » Du reste, le développement, ou l’apparition de cette faculté, se rattache pour lui au premier éveil de l’intelligence. Pour moi, qui admets de très bonne heure, chez l’enfant, la coexistence des mouvements automatiques et des mouvements conscients et intelligents, je crois aussi que, de très bonne heure, la fonction imitative se montre liée à ces deux sortes de mouvements.

Mécaniquement, en vertu des connexions nerveuses de l’appareil auditif et de l’appareil phonétique, les jeunes oiseaux s’essaient à donner la note des oiseaux adultes qu’ils entendent chanter ; mécaniquement, les oiseaux parleurs cherchent tout d’abord à reproduire les mots et les bruits qui sonnent à leurs oreilles; mécaniquement aussi, dès le second mois, à ce qu’il me semble, l’enfant ébauche des sons pour répondre à la voix ou accompagner, c’est-àdire imiter, à sa manière, les sons du piano. C’est delà même façon qu’à l’âge de trois mois, ayant mécaniquement appris à suivre la direction du regard ou le mouvement de tête des personnes qui le soignent, il regardera certains objets qu’il voit regarder, tournera quelquefois la

1 Le développement de l’intelligence et du langage chez les enfants p. 10 et suiv.

tête du côté où il voit ces personnes tourner la leur, et cela, mais dans une mesure très restreinte, avec l’intention d’imiter. Le même fait se produit chez les animaux tout jeunes : un pinson âgé d’un an suit les mouvements de mes yeux lui cherchant des mouches.

Bientôt, sa faculté d’observation et le jeu de ses organes se développant à la fois, le cercle de ses imitations s’élargira d'autant ; par exemple, ses bras ébauchaient d’abord une foule de mouvements instinctifs vers les objets qui avaient attiré son attention et excité ses désirs : l’imitation de gestes analogues qu’il voit faire avec succès par d’autres l’excite à renouveler ses tentatives et lui indique le moyen d’y réussir à son tour ; à quatre mois, il tend avec plus d’assurance les bras vers les personnes qui le caressent, il sourit mieux, il essaie même de rire ; tout cela, grâce à l’imitation, qui a renchéri sur les premiers efforts de la spontanéité. A six mois, il sursaute en voyant des personnes se balancer pour l’amuser, il caresse de sa menotte le visage de sa mère, il gazouille des formules inarticulées d’admiration en face d’un objet qu’on l’excite à contempler. Un peu plus tard, son mmm et son ppp, plus ou moins spontanés, deviendront le mamamama et le papapapa, qu’on lui aura répétés cent fois par jour. Enfin ses premiers essais de la marche, moitié dus à son initiative, et moitié à la direction et à l’appui que ses éducateurs lui auront prêtés, se perfectionneront, jusqu’à un certain point, par son envie d’imiter les grandes personnes qu’il regarde marcher avec une observation si attentive. Combien d’autres progrès relatifs à l’exercice utile des sens et des menbres sont hâtés par l’imitation, depuis l’âge de cinq mois jusqu’à l’âge d’un an !

Plus l’enfant avance en âge, plus les leçons de l’exemple l’amènent à diriger, et même intentionnellement, les opé rations des sens, les opérations intellectuelles et les opéra-

IMITATION

lions morales1. Par exemple, comme il a été dit plus haut, « on sent naître le besoin de manger quand on voit d’autres

‘ M. Marion a eu raison de bien distinguer, en effet, l’imitation inconsciente et l’imitation voulue : « Preyer, dit-il, me semble confondre à tort deux choses si différentes. Sous prétexte que l’imitation suppose toujours une perception, une représentation, une idée motrice, il la tient pour essentiellement volontaire. Mais c’est méconnaître et dénaturer les faits, ou prendre le mot volonté en un sens singulièrement banal et impropre. Pour nous point de volonté sans une intention expresse. Or, où est l’intention, la conscience réfléchie, quand un nourrisson qui en entend crier un autre se met à crier par contagion, quand un enfant de sept mois, en me voyant tambouriner sur la table ou la vitre avec les doigts, esquisse avec les siens un grattement maladroitement imitatif? Au même âge, les bonnes leur apprennent à dire adieu par un mouvement du bras qu’ils imitent bientôt en le voyant faire.

n On me racontait récemment qu’un petit garçon de douze mois, devant les yeux de qui son père, pour le faire patienter en chemin de fer, faisait claquer ses doigts, se mit tout à coup à imiter ce mou vement, à la surprise de tous. Un jour, à table, me frottant les mains, un peu par froid, un peu par désœuvrement, en causant, je vis une petite fille de trois ans s’interrompre de manger pour se trotter les mains pareillement. La même, à vingt mois, regardant des images, dont une représentait un enfant en train de crier, ouvrait la bouche, elle aussi, par imitation inconsciente. Tous rient quand ils voient rire, bâillent quand on bâille (comme nous-mêmes d’ailleurs, et chacun sait que rien n’est moins volontaire). Us chantent, toussent, crachent, en le voyant faire, soufflent la bougie, allument du papier au feu, font semblant de lire et d’écrire, longtemps avant de rien comprendre à ces actes. Un de leurs grands plaisirs est d’imiter les cris des animaux, sinon spontanément, au moins à notre suite. Leurs jeux, dont nous ferons plus tard une étude minutieuse, car rien ne jette plus de lumière sur leur état mental, sont presque tous des imitations de la vie adulte. Entendent-ils un récit qui les passionne, on les voit prendre tour à tour la physionomie des personnages mis en scène. Et dès qu’ils commencent à parler, ils répètent tout ce qu’ils entendent, y compris parfois les jurons et autres choses analogues, qu’on est stupéfait d’entendre sortir de leur bouche.

« J’ai proposé autrefois de compter comme un instinct ce penchant imitatif si général. Le seul inconvénient à cela, c’est que les instincts proprement dits ont un caractère moins élastique et plus déterminé. Mais voir dans tout mouvement imitatif, dès le berceau, un acte de volonté, c’est certainement un abus de mots. » (Extrait

PSYCHOLOGIE DE L’ENFANT

personnes qui mangent » ; et la conséquence pratique de ce fait sera de ne pas donner l'aiguillon de l’exemple à l’instinct de gourmandise inné chez l’enfant. 11 en est ainsi de tous les actes qui relèvent plus ou moins directement de la sympathie, de la sociabilité, des tendances anti-sociales. Une petite fille a commencé à prendre, seulement à l’âge de quinze mois, les froncements de sourcils de son père, ses habitudes d’irascibilité, son ton de voix criard, et bientôt ses formules exprimant l’impatience ou la colère. A trois ans, elle disait gravement à un visiteur, avec lequel elle s’était mise à discuter, selon la manie paternelle : « Mais tais-toi donc, tu ne me laisses jamais achever ma phrase ! » Ainsi la contagion de l’exemple a déjà un retentissement considérable sur les habitudes morales et sociales de l’enfant, avant l’époque et indépendamment des leçons proprement dites de bienséance et de morale.

L’enfant qui copie tout, le mal comme le bien, a bien vite fait de nous emprunter nos jugements et notre conduite ; il ne faut pas cependant le juger absolument sur les appréciations passagères, ou d’après l’imitation tout accidentelle qu’il pourra faire de nos actes. Ce sont des tendances à l’habitude, qu’il perdra quelquefois aussitôt venues, comme les manières ou le langage qu’il a copiés de la môme façon. Il y a, d’ailleurs, dans chaque enfant, un fonds personnel, fruit de l’hérédité et des habitudes, qui se révèle toujours, si on veut le bien observer, à travers tous ses plagiats. Un enfant de trois ans va nous fournir de ce fait quelques exemples.

Son père a la faiblesse de faire toutes ses volontés. Ils passent un jour devant une pâtisserie, et l’enfant demande des gâteaux. « Je n’ai pas d’argent sur moi », dit-il à Joseph. Celui-ci insiste; mais le père le prend par la main,

d’une leçon du 20 février 1890, publié dans la Revue scientifique du 21 juin de la même année).

IMITATION

et passe outre. « Il me faut un gâteau, s’écrie Joseph, et toi, tu ne t’occupes pas de ça! » Le père commet la faute de revenir à la maison, pour prendre de la monnaie. Quelques jours après, il le mène voir Guignol, sur la place des Vosges. A peine arrivé, Joseph tirant son père par le bras, l’amène, assez loin du théâtre, auprès d’un banc.« Toi, lui dit-il, viens t’asseoir là. — Qu’est-ce que tu vas faire? — Je vais jouer. » Trois minutes s’écoulent : le père ayant tourné la tête, l’enfant a disparu. Le père ne s’en inquiète pas : Joseph doit être à Guignol. Il va se joindre à la foule qui entoure le spectacle en plein air, et il entend rire très fort : on riait moins de la comédie que des gestes, des cris, des drôleries de Joseph, qui s’était assis aux premières et attirait tous les regards. Quand les marionnettes ont disparu, l’enfant les cherche partout, faisant le tour de la baraque, regardant par dessous, par les fissures, leur criant de revenir. La petite demoiselle qui faisait payer les bancs vient lui demander le prix de sa place. Joseph fait je ne sais quelle réponse, et quitte le banc où il venait de s’asseoir. Il se dirige tranquillement du côté de la rue des Vosges. Son père le suit de près, en l’observant, pour ne pas le laisser exposé aux dangers de la rue. A peine l’enfant l’aperçoit-il : « Où vas-tu, père, où vas-tu donc? Va t’asseoir là-bas. Moi, je vais chercher des sous pour donner à la demoiselle . » Son père lui donne deux sous, et il va se rasseoir triomphalement à sa place. Cette ruse enfantine, pour se débarrasser de son père, qui ne le fait pas asseoir dans le théâtre de Guignol, cette idée de s’en retourner chez lui pour aller chercher de l’argent, les paroles prononcées pendant toute cette petite scène, étaient des imitations, mais avec quelle part faite à la spontanéité !

Voici un autre exemple, montrant, chez une petite fille âgée de plus de trois ans (de cinq ans à peu près), l’inconvénient des imitations serviles de nos actes que font les petits enfants, et dont les jouets sont surtout l’occasion. La

PSYCHOLOGIE DE L'ENFANT

petite Berthe avait une ménagerie en bois peint, dont elle s’amusait tous les jours. Sa sœur, pensant la corriger de quelques mauvaises manières en faisant jouer aux animaux des scènes fictives, lui dit un jour : « Situ veux bien, nous allons faire un très joli jeu. Ton lion sera un petit garçon, et ta lionne sera sa maman. Le petit garçon était fort capricieux, toujours désobéissant : c’était bien vilain, n’est-ce pas? et la maman devait en être bien chagrinée? » Etla petite Berthe d’entrer en plein dans la situation : « Oui, mauvais petit garçon, c’était bien affreux, cela : c’est que vous avez tapé du pied, et vous avez dit à maman qu’elle pleurait pour rire ! Ah ! je serais bien malheureuse à sa place, et je ne voudrais plus vous voir ! »

Que de choses imitées et appréciées par l’enfant, très mal appréciées, mais qui n’en agissent pas moins sur sa moralité d’une manière plus ou moins immédiate ! L’intérieur se moule chez lui sur l’extérieur, a 11 voit une action qu’il copie, accompagnée d’une certaine expression de physionomie qu’il copie aussi, et bientôt il s’ouvre je ne sais quel jour au-dedans de lui. Il devient grave par l’imitation du sérieux, tendre par celle delà sensibilité, et une fois sur la voie de ces impressions, son âme est de plus en plus modifiée... La sympathie et l’imitation décident de tout chez ces pauvres créatures *. »

La spontanéité inhérente à la première enfance réussit quelquefois à lui épargner les inconvénients de sa considérable plasticité organique et intellectuelle. Mais il serait dangereux de trop compter sur sa spontanéité. Le respect dû à l’individualité de l’être humain exige qu’on surveille, au point de vue moral surtout, les exemples qu’il est si enclin à copier. L’idéal de l’éducation serait de laisser à chacun son air propre en lui donnant nos actes à imiter. Locke a compris la nécessité de respecter le naturel de cha-

1 Mme Necker de Saussure. L’Educ. prog. T. 1, p. 123 el 124.

IMITATION

que enfant, et il ne peut souffrir cette méchante figure que la contrainte et l’affectation ne manquent jamais de produire. Il déplore particulièrement ce défaut en ce qui concerne la civilité et les bonnes manières : mais son observation peut s’étendre à tout le détail de l’éducation morale. « L’affectation, dit-il, est une imitation grossière et forcée de ce qui doit être naturel et aisé : imitation destituée du charmequi accompagne la vraie nature, à cause de l’opposition quelle met toujoursentre l’action extérieure et les mouvements intérieurs de l’esprit... » Fi de la politesse et des agréables manières, si elles mettent en danger la franchise et la sincérité de l’enfant ! « Maman, dit un enfant de quatre ans, est-ce que tu ne vas pas dire à madame X*** de s’en aller? Il y a longtemps qu’elle est là. » J’aime mieux, même chez un enfant âgé de quatre ans, cette innocente rusticité, qu’une formule de politesse répétée, non pensée1 .

Un autre motif bien digne d’être pris en considération doit nous engager à ne pas étouffer l’initiative propre des enfants par l’influence abusive de notre activité sur la leur. Les animaux nous montrent une sorte d’individualité dans l’action, qui n’est pas le propre de l’homme ; le développement de leurs forces et de leur adresse les réjouit au plus haut degré, quand ils sont jeunes, et plus tard leur inspire une sorte de confiance orgueilleuse. On observe la même chose chez le petit enfant. Tiedemann dit de son fils âgé de quinze mois, et son observation aurait pu être faite encore plus tôt : * Quand il avait fait quelque chose luimême, donné un certain mouvement à ses jouets, il se réjouissait visiblement et trouvait du plaisir à réitérer. » La réflexion qui suit a la même xaleur : « Les enfants, en général, aiment à faire eux-mêmes ce qu’il leur a fallu jus-

1 Mais ne soyons pas trop absolus. M. Marion nous parait avoir bien observé la mesure, quand il a dit : « C’est déjà quelque chose que le souci de paraître au dehors tel qu’on devrait être intérieurement » (Leçons de morale, p. 246).

PSYCHOLOGIE DE L’ENFANT

que-là laisser faire par d’autres; c’est pourquoi ils veulent prendre leur nourriture de leurs propres mains, et ne veulent pas se laisser manier par d’autres pour s’habiller, se lever, etc. » Cette liberté d’action, même dans les actes imités, est une des conditions du bonheur de l’enfant, outre qu’elle a pour effet de l’exciter à l'exercice et au développement toutes ses facultés. L’exemple est le premier maître; la liberté est le second, par ordre d’évolution, mais un maître supérieur au premier, parce que l’attrait est son auxiliaire.

Crédulité. — L’instinct de crédulité n’est pas autre chose, à l’origine, que l’instinct de croyance. Il nous est impossible d’avoir une sensation ou une perception, et enfin une idée claire, sans la rapporter d’abord à un objet présent, et plus tard à un objet qui l’a été ou qui pourrait l’être, en un mot, à un objet réel. C’est pourquoi la croyance, ou, si l’on veut, la crédulité, se confond, pour l’enfant ou le jeune animal sans discernement, et jusqu’à un certain point pour le demi-civilisé (qu’on appelle sauvage), avec le désir de voir tel ou tel objet présent ou connu, et de le voir avec tels ou tels attributs agréables ou désagréables. L’enfant commence par une foi vive en la vérité des apparences. Cependant il fait chaque jour des expériences qui lui apprennent, non pas à se défier des apparences en général, mais de certaines apparences : sous ce rapport, sa faculté de distinction et de généralisation a fait des progrès incontestables, pendant l’époque importante du troisième au sixième mois.

Un petit enfant de sept mois, qui me rend visite, est sur ma table, tantôt assis, tantôt couché, au hasard de ses jeux. Je mets une brosse à sa portée, les piquants dressés. L’enfant y appuie ses deux mains, et bientôt les relève, assez

CRÉDULITÉ

lentement, d’un air fort grave. Son attention est attirée d’un autre côté. Quelques minutes après, je lui fais recommencer l’expérience, et j’observe un peu plus de rapidité dans les mouvements de recul. Je la lui fais recommencer cinq fois, en variant les circonstances et ménageant les intervalles : je ne remarque aucun fait nouveau. Un quart d’heure s’étant écoulé après la septième expérience, je mets encore Georget en situation de toucher la brosse. Cette fois, à première vue, il se retire brusquement, avant d’avoir touché l’objet piquant. L’ayant bien amusé et distrait, j’ai voulu, un dernière fois, répéter l’expérience. L’enfant regarde la brosse, sans bouger, d’un air fort attentif : après quelques minutes d’hésitation ou de réflexion, il se rejette en arrière, et embrasse sa grand’mère.

L’enfant fait chaque jour de ces expériences, qu’il généralise toujours fort peu, mais qui l’aident, dans un certain nombre de rencontres, et grâce à l’analogie et à l’association des idées, à se comporter utilement à l’égard de certains objets non connus encore. Mais les erreurs qu’il commet si fréquemment ne lui sont pas connues comme erreurs : ce ne sont pour lui que des expériences isolées. Aussi, dans la plupart des cas, ce petit être encore plus irréfléchi qu’inexpérimenté juge-t-il sur les apparences.

A plus forte raison l’enfant s’en rapporte-t-il aveuglément, je ne dis pas à la parole, mais aux paroles des autres. « Les sons que l’enfant s’est habitué à reconnaître età attacher à certains objets, quand il a appris à parler, réveillent naturellement, aussitôt qu’il les entend de nouveau, la pensée des mômes 'Objets; jusqu’à ce que ces associations aient été rompues par l’expérience de l’erreur et du mensonge, elles se reproduisent toujours naturellement et infailliblement. Les mêmes mots rappellent toujours les mêmes idées. Si, toutes les fois qu’on a dit à l’enfant: « J’ai un gâteau pour toi, » on lui a réellement apporté un gâteau, il est impossible que les mêmes mots prononcés une

PSYCHOLOGIE DE L’ENFANT

fois de plus ne réveillent pas en lui la même idée et la même attention; si un jour, au lieu du gâteau promis, on lui montre une poignée de verges, il éprouvera une déception soudaine, que rien ne pouvait lui faire prévoir et qui se traduira par des cris. On voit assez que l’instinct de véracité est inutile pour expliquer ces faits 1 ». Je suis de l’avis de M. Janet : il n’est pas besoin de recourir, comme Reid l’a fait, à l’instinct de véracité, pour expliquer la croyance naturelle des hommes au témoignage des autres hommes; elle a pour principe la croyance naturelle de l’enfant au sens exprimé par les mots, c’est-à-dire, à l’objectivité des idées que les mots expriment. Même à l’âge de deux ou trois ans, lorsque l’enfant a déjà fait l’expérience du mensonge et de l’erreur, il peut mentir sans cesser de croire à la véracité d’autrui. Il ne se défie que de certaines personnes, et jamais absolument. Menteur et crédule, ces deux états d’esprit s’associent très bien chez l’enfant, et j’ajoute, chez beaucoup de grandes personnes. Il est plus aisé de mentir que dé ne pas croire.

L’enfant accepte donc résolument pour vraies toutes les idées qui lui passent par le cerveau, et surtout celles qui empruntent un caractère de force et de clarté par la présence et les paroles des autres personnes. Leurs récits, quels qu’ils soient, deviennent instantanément ses croyances. C’est là ce qui fait le charme, et aussi, selon moi, le danger de toutes ces historiettes invraisemblables qu’on lui raconte, même avant qu’il entende parfaitement le langage qui les exprime.

A l’àge de vingt mois, l’enfant n’est pas encore avide de contes et de fables, qu’il ne comprendrait pas, mais il est passionné pour le récit de ses propres impressions. Chaque fois que la mère d’une petite fille de cet âge était sortie avec elle, le souper terminé, et avant l’heure impérieuse

1 P. Janet, Traité élémentaire de philosophie, p. 516.

CRÉDULITÉ

du sommeil, elle racontait au père, dans un récit à la fois simple et pittoresque, ce que la petite fille et maman avaient fait et vu. « Nous sommes allées sous les grands arbres du Luxembourg : le chien était avec nous ; il courait autour de la voiture de la petite fille ; et il venait de temps en temps lui lécher les mains et la figure. Mais le chien a été vilain, il a mordu au gâteau de la petite fille : la maman a bien grondé le chien, et l’a chassé avec l’ombrelle bleue, ce qui a fait rire Marie qui commençait à pleurer. Puis, la petite s’est beaucoup amusée auprès d’un banc. Il est venu un petit garçon, qui s’appelle Joseph : il est un peu plus grand que la petite fille, mais il est bien gentil, et il aime bienla petite fille. 11 lui a laissé prendre son ballon et il n’a pas fait mal à la poupée ; il a sauté, et Marie aussi; mais il s’est approché du gazon, et en voulant franchir vers l’autre côté, il est tombé, il s’est fait une bosse au front : il a crié beaucoup, et la petite fille aussi, parce qu’il s’était fait bien mal. Et puis, nousavons marché, beaucoup, beaucoup, jusqu’au banc du fond, avec madame X.., qui aime beaucoup bébé; madame X.... a dit à bébé : « Quand viens-tu me voir? Il y a de beaux abricots pour toi dans le jardin, et les oiseaux delà volière sont toujours bienjolis, bien joyeux : ils demandent souvent où est la petite Marie, en faisant coui , coui, coui, couil etc., etc.. » Et pendant ce récit, souvent interrompu par les baisers, les cajoleries de la mère, ou les éclats de rire et les courtes réflexions du père, la petite fille, tout yeux et tout oreilles, passait par toutes les impressions assorties à la nature des événéments racontés, mimant avec ses bras, sa tète, ses jambes, un certain nombre de détails, imitant quelquefois les mouvements et les gestes expressifs de sa mère, comme si c’était elle-même qui racontait, et surtout ne manquant pas d’imiter quelquesuns des cris des animaux dont on parlait. Elle était comme de moitié dans la narration, disons mieux, dans la création de l’histoire dramatique dont le père paraissait si charmé.

PSYCHOLOGIE DË L ENFANT

L’habitude de ces récits vrais familiarisa bientôt Marie avec les récits fictifs, que sa mère inventa pour elle, en les appropriant par degrés au développement croissant de son intelligence. A l’âge de deux ans, elle ne pouvait se passer de ces petites histoires merveilleuses ; plusieurs fois par jour, elle disait à sa mère, d’un petit air câlin : « Maman, toi (histoires) à ti û bien sâ, maman toi à ti fi. a

Ces drames e£ ces comédies, pour lesquels l’enfant se passionne, il les prend au sérieux, à l’âge de trois ou quatre ans. Une fois qu’il les sait par cœur, et ici l’expression est éminemment propre, si vous y changez quelque chose, le charme s’envole, et avec lui l’attention. Un enfant qui vint chez des parents, à l'âge de deux ans et demi, se montra particulièrement séduit par les historiettes que lui racontait la plus jeune de ses tantes. C’est d’elle qu’il voulait les entendre, et tous les jours, fussent-elles les mêmes. Souvent, après le repas du soir, lorsqu’il ne s’endormait pas au milieu du dessert, il venait se poser sur ses genoux , le corps allongé, immobile, et la tête appuyée contre le corsage de la jeune fille : admirable position pour entendre et voir raconter 1 Dès que le récit commençait, il fallait le voir, muet, sérieux, les yeux fixes comme s’il regardait à dix pas devant lui. Aucun bruit, aucune interruption ne pouvaient le faire sortir de cette obsession attentive : le passage d’un chat, un geste ou un mot plaisant d’un de ses cousins, n’avaient pas le pouvoir de le distraire, pas même le rire des grandes personnes que cet imperturbable sérieux égayait. Mais on pouvait deviner, à son visage parfois coloré d’une subite rougeur, au miroitement de ses yeux toujours fixes, et aux faibles contractions de ses lèvres parfois entr’ouvertes par un soupir, la série des émotions profondes qui successivement agitaient son âme. Il lui arrivait quelquefois de redemander jusqu’à trois fois le même récit.

Un soir, ses tantes étant sorties, il se trouvait seul à la maison avec l’aîné de ses cousins, un homme. 11 s’ennuyait.

CRÉDULITÉ

Le cousin lui proposa de raconter l’histoire qui lui plaisait le plus, celle d’un jeune oiseau qui, ayant quitté le nid malgré la défense de sa mère, va se poser sur le tuyau d’une cheminée, tombe dans le feu, et meurt victime de sa désobéissance.

Le narrateur se crut obligé d’enjoliver le récit, et d’y ajouter des broderies de son cru. « Mais ce n’est pas ça ! dit l’enfant à la première falsification qu’il entendit faire ; la mère a dit ceci, a fait cela ! b Le cousin, qui ne possédait pas le mot-à-mot de l’histoire, fut forcé de recourir à son imagination et d’altérer la naïve simplicité du récit bien connu. Bientôt l’enfant n’y tint plus : il glissa d’un bond du haut des genoux de son cousin, et quand il eut mis pied à terre, avec des larmes dans la voix, et des gestes d’indignation : « Ce n’est pas vrai ! le petit oiseau a faitcoMî, coui, coui , coui, avant de tomber dans le feu, pour se faire entendre de sa mère : la mère ne Y entendit pas, et il se brûla les ailes, les pattes et le bec, et il est mort, le pauvret ! » Et l’enfant s’éloigna, pleurant comme s’il avait été battu. Il avait été encore plus maltraité que cela : il avait été trompé, du moins le croyait- il; on lui avait gâté son histoire en l’embellissant. C’est à ce point que l’enfant prend longtemps les fictions pour des réalités.

Page 1