CHAPITRE V
l’attention
Comme l’attention est le résultat psycho-moteur d’une sensation intense ou distincte, et que les organes du jeune enfant ne sont pas encore aptes à prolonger ces excitations vibratoires, les chocs d’attention paraissent très-rares chez le nourrison au début de la vie. Cependant on croirait les noter par moments. Quand j’agitais un objet à quelque distance des yeux d’un enfant âgé de dix- sept jours, ses paupières clignotaient et se fermaient, exprimant la peur ou le désir de fuir une impression vaguement désagréable. Ses yeux suivaient, de droite à gauche, et de gauche adroite, une chandelle que je portais successivement dans les deux sens. Un bruit de porte fermée, le son d’une voix retentissante, lui faisaient faire des tressaillements ressentis parla personne qui le tenait. Mais ces mêmes causes ne reproduisaient les mêmes effets que pendant trois ou quatre minutes ; Tentant n’était plus ensuite impressionné par ces couleurs d’objet agité, cette lumière, ces bruits, ses sons : il reprenait pour quelques instants sa pose extatique habituelle, les yeux ouverts, immobiles, comme regardant en dedans. Bientôt ces différentes impressions deviennent, en se répétant, objets de réminiscence, d’intention vague, de recherche ou de fuite.
L'attention donnée par l’enfant à ses sensations et à ses souvenirs devient de jour en jour plus forte, plus facile, au
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point qu’elle parait souvent réflexe. C’est alors que l’enfant parait vouloir le plus être attentif, et qu’il est le plus attentif, qu’il a en réalité le moins besoin de le vouloir. Je comparerais volontiers l’enfant attentif à ce jeune chat, qu’un objet brillant ou une proie guettée retient plus ou moins longtemps immobile, le cou tendu, les pattes serrées contre terre, le corps ramassé, l’œil dilaté, la lèvre supérieure légèrement arquée, comme rivé à l’objet de sa convoitise. C’est là une sensation ou un groupe de sensations exclusivement perçues, incessamment renouvelées, attendues : le sujet observant paraît moins s’appartenir qu’appartenir à l’objet observé ; c’est une réaction intense mais comme passive, une attraction plus ou moins consciente, une fascination de l’être attentif par l’objet d’attention. Le plaisir que la succion du sein procure à l’enfant devient pour lui objet d’attention : il s’y délecte, il s’écoute en quelque sorte, il se regarde, il se sent jouir. Cette apérition de la faculté consciente, que l’on désigne sous le nom d’attention, se produit d’abord de l’extérieur à l’intérieur; c’est une excitation des cellules nerveuses sous l’influence de l’impression qui les irrite, ce n’est pas une tension," un effort de dedans en dehors ; ce n’est que la condescendance à l’admission d’une sensation dans les centres nerveux. L’attention peut avoir pour occasion un acte de la volonté, mais ses propres actes sont autre chose que la volonté : c’est un canal qui s’ouvre à l’impression extérieure, et que la volonté peut quelquefois tenir fermé, mais qui est la plupart du temps ouvert malgré qu’elle en ait. Cette tension musculaire et nerveuse, réaction intense des impressions vives, imposée plus que volontaire, est le caractère primitif de l’attention. Bossuet la désigne sous le nom « d’attention forcée », et il ajoute : « Ce n’est pas là toutefois ce que nous appelons attention ; nous donnons ce nom seulement à l’attention où nous choisissons notre objet pour y penser volontairement. » Cela signifie seulement que l’attention a
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des degrés, et que celle dont le tout jeune enfant est capable, volontaire ou involontaire, est toujours à son début provoquée par la sensibilité. Nous admettons cependant que cette attention rudimentaire, spontanée, comme l’appelle M. Ribot, implique, quand elle se prolonge, un germe de volilion »
A l’âge d’un mois, un enfant prêtait certainement, de temps à autre, une attention soutenue à l’acte de la succion :* on le voyait à la fixité de ses yeux, que le plaisir faisait briller, et qui, de temps à autre, se voilaient à demi sous les paupières. On lui remplit un jour son biberon d’eau sucrée : après quelques mouvements de succion, il s’arrêta pendant trois secondes, recommença son acte, et le continua avec la même expression d’attention voluptueuse que s’il avait contenu du lait. L’eau pure n’eut pas le même succès auprès de lui : il s’arrêta net dès les premières gorgées, revint au biberon après une pause de cinq ou six secondes, et le laissa bientôt, avec un froncement de sourcils, une contraction des coins des lèvres et une moue des plus caractéristiques. Voilà donc l’attention appliquée, de très bonne heure, aux fonctions du goût.
Pendant le premier mois, les divers mouvements, automatiques ou conscients, des organes (je ne parle que des organes de préhension) s’exécutent d’une façon si maladroite, si vague et si indécise, que je n’ai pu y reconnaître d’une manière certaine l’influence de l’attention appliquée aux sensations tactiles. Cependant il est impossible que l’attention ne s’exerce pas également de ce côté. En effet, à l’âge d’un mois et demi, quand les mains d’un enfant se promenaient, en agitant les doigts, sur le sein de sa mère, sur ses mains, sur son visage rapproché de celui du nourrisson, l’expression fixe ou joyeuse des yeux et de la bouche grande ouverte, indiquait qu’il avait plaisir à prolonger
«J. Jully, Manuel de psychologie des instituteurs, p. 90.
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ces sensations de toucher fort confuses. A deux mois et six jours, il palpait le sein et le visage de la mère, et lui retenait le doigt avec une attention manifestement volontaire. À la même époque, il commençait à avancer les mains vers le sein, quand sa mère le découvrait, et le tenait à deux décimètres de ses yeux.
J’ai vu une petite fille de vingt-huit jours et un petit enfant de trente-cinq jours, montrer, par la fixité de leurs yeux et les mouvements de succion de leurs lèvres, en présence du biberon placé à quelques centimètres de leurs yeux, qu’ils reconnaissaient l’instrument de leur alaitement, et qu’ils étaient capables d’y diriger leur attention. A la même époque, ils élevaient automatiquement la main vers leur visage, ayant probablement très peu conscience de ce mouvement involontaire, mais qui, lorsqu’il était occasionné par des frottements opérés sur une partie de leur visage, indiquait par sa répétition, surtout leur front se plissant et leurs yeux se dilatant comme dans la peur, qu'ils portaient leur attention sur les désagréables sensations par eux éprouvées. Un enfant d’un mois regardait fixement pendant trois minutes, et ensuite pendant quatre minutes, le reflet miroitant de la lumière sur un tableau placé près de la fenêtre. A quarante-cinq jours, je le vis suivre des yeux, après l’avoir bien regardée, une poupée à robe bleu clair, qu’une petite fille agitait dans la chambre, à plus d’un mètre de distance. A cinquante jours, la fixité ou la direction de son regard dans un certain sens indiquait 1 attention portée sur un objet bleu, blanc ou violet les autrescouleurs parurent, peut-être par un effet d’un daltonisme passager, le laisser indifférent. Mais, à deux mois, le rouge d’une robe, d’une fleur, d’un papier, le violet, le blanc, 1 attiraient aussi, tandis qu’il ne faisait attention ni au noir, ni au ponceau, ni au brun, ni au bleu lilas, ni beaucoup au jaune. Était ce prédisposition [plus particulière à certaines sensations de couleur, ou faiblesse rela-
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tive des organes de la vision ? 11 faudra réunir à cet égard les résultats d’un grand nombre d'expériences, pour aboutir à des inductions sérieuses. 1 L’enfant progresse de jour en jour, et quelquefois d’heure en heure, manifestant une faculté qu’on n’avait pas d’abord découverte chez lui, et ce ne sont pas les facultés qui doivent être un jour les plus puissantes qui apparaissent toujours les premières. Un enfant, qui ne fixait son attention sur aucun objet coloré avant l’àge de deux mois, se montrait, vers deux mois et demi, aussi attentif aux couleurs que les plus précoces.
Quant à l'attention portée sur les sons, elle est manifeste dès la seconde quinzaine. A l’àge de douze, de treize ou de quinze jours, la plupart des enfants tressaillent en entendant un bruit un peu fort. « Le 5 septembre, ainsi treize jours après sa naissance, on s’aperçut de l’attention que le fils de Tiedemann portait aux gestes de ceux qui lui parlaient (?); leurs paroles agissaient également sur ses pleurs. » J’ai vu un enfant plus âgé (il avait seize jours) cesser parfois de pleurer, quand sa mère lui parlait en le câlinant; mais les mouvements cadencés qu’elle faisait en même temps contribuaient à l’apaiser peut-être autant que ses paroles. Cependant le lendemain, pendant la nuit, sa mère ne pouvant réussir à le consoler, le père se fâcha, gronda, et, à la fin, lui enjoignit de se taire, avec une voix forte et saccadée, qui parut faire je ne sais quelle impression sur l’enfant, car il ne tarda pas à se taire.
« A deux mois et demi, dit M. Taine à propos de l’enfant qu’il a étudiée, je constate un mouvement qui est visiblement acquis ; entendant la voix de sa grand’mère, elle tourne la tête du côté d’où vient la voix. » — J’ai cru aussi remarquer le même mouvement chez un enfant âgé d’un mois et deux jours : j’étais à sa gauche et je parlais fort ;
1 Rappelons, comme nous l’avons indiqué au chapitre II, que Preyer a fait des expériences dans ce sens.
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sa tète parut s’infléchir vers la gauche, et la fixité de son œil exprimer une certaine attention au bruit de ma voix. A l’âge d’un mois et demi, une petite fille exprimait consciemment la souffrance ou le besoin de téter par des cris tout différents. A l’âge de deux mois, ses pleurs exprimaient intentionnellement la souffrance, le désir et la colère. — A l’âge de six semaines, un autre enfant faisait des soubresauts joyeux sur le sein de sa mère, quand il entendait jouer du violon. A l’âge de deux mois, les aboiements d’un chien qui se trouvait dans la même chambre que lui, lui firent froncer le sourcil, contracter les lèvres, faire la moue et pleurer ; bientôt le chien flatté se mit à japper d’une voix caressante : l'enfant l’observa très attentivement, se calma, et parut écouter ces nouveaux sons avec plaisir.
L'énergie de l’attention se montre de bonne heure en corrélation directe avec la vivacité des sensations ou des sentiments éprouvés. Chez les petits enfants, comme chez les animaux jeunes, les plus facilement attentifs sont, à ce qu’il semble, ceux dont l’excitabilité nerveuse est la plus grande. A trois mois et demi, une petite fille très sensible, qui savait déjà distinguer quelques parties de son corps, et cherchait ses pieds au mot de pépê, était attentive à tout ce qui se passait autour d’elle, aux sons de toute espèce, au bruit de la voix, à un bruit de pas dans la chambre, à un bruit de porte ou de croisée ouverte ou fermée, à toutes les couleurs, même les moins vives, lorsqu’elles étaient placées à portée de ses regards. — Un petit enfant de six mois, d’ailleurs intelligent, mais lymphatique et peu sensible, regardait à peine un bouquet de fleurs pâles qui se trouvait assez près de lui ; je dus les rapprocher davantage, et même les agiter sous ses yeux, pour arrêter son attention. Mais une fleur très brillante, que je mis à côté du bouquet, lui
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causa un très grand plaisir, et il la regarda pendant une minute ou deux. Bientôt un chat parut, sorte d’animal qu’il n’avait pas encore vu : l’enfant poussa un petit cri joyeux, bientôt renouvelé, étendit les deux bras, se pencha de tout son corps vers l’animal, et, celui-ci ne venant pas se faire toucher, l’enfant prit devant lui une pose de quiétiste. Il est donc évident que la faculté d’attention est primitivement en rapport avec la vivacité des sensations.
La sensibilité plus développée qui produit les divers sentiments, c’est-à-dire, des idées, des souvenirs de sensations abstraits, agrandis et exagérés, exerce une influence considérable sur l’attention chez les adultes. « Chez la plupart des hommes, la direction définitive que prend l’intelligence est inspirée par le sentiment *. » Qu’est-ce qu’aimer, sinon penser constamment avec plaisir à une personne ou à une chose ? Qu’est-ce que haïr ? Penser toujours avec peine à l’objet désagréable. C’est la passion, c’est-à-dire, l’attention toujours excitée par le sentiment, qui fait les amoureux, les artistes, les héros, les savants. Je modifierais volontiers le mot de Butfon, et j’écrirais que le génie est une longue passion. Le petit enfant, à peine âgé d’un mois, est déjà capable d’éprouver, nous l’avons déjà dit, dans une mesure restreinte, des sentiments proprement dits. 11 aime sa mère pour le bien qu’il en reçoit, sinon pour elle-même; il aime son biberon ou le sein qui l’allaite, les bras qui le caressent ou le portent, le visage qui lui chante ou lui sourit, les yeux qui lui parlent ; il craint, il désire, il souffre, il espère, il s’ébaudit, il s’irrite : autant de stimulants pour sa faculté d’attention déjà développée par l’exercice et par l’habitude des sensations vives. Mais, hâtons-nous de le dire, sa sensibilité morale, encore à l’état de vague formation, ne peut encore influer que médiocrement sur son attentivité, même dans le cas des prédispositions héréditaires les plus heureuses.
1 Dr. Castle, Phrénologie spiritualiste, chap. de l’Education.
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Cette diversité originelle des facultés qui concourent à former ou à exciter l’attention est la plupart du temps atténuée par l’effet des compensations naturelles. L'enfant très impressionnable éprouve un trop grand nombre de sensations différentes, pour qu’elles transmettent au cerveau un retentissement durable ; de là une habitude d’attention prompte et éparpillée, capricieusement et insuffisamment accordée à toute chose. Aussi est-il à craindre que la petite fille dont j’ai parlé plus haut, avec l’éducation tout ordinaire qui l’attend, c’est-à-dire à demi livrée au hasard de ses facultés natives, ne produise qu’une femmelette nerveuse ou banale, à idées incomplètement nettes et précises, peut-être bizarres et disparates, une femme superficielle tout à la fois par l’esprit et par le cœur. L'autre petit enfant dont j’ai parlé au même endroit, plus rebelle aux impressions ordinaires, d’une sensibilité plus lente à s’éveiller, avec son attention plus paresseuse à se donner comme à se déprendre, pourra, dans les mêmes circonstances éducatives, devenir sans peine un esprit net, ferme et pratique : il aura peu d’idées peut-être, mais elles seront tenaces, et vraisemblablement exactes, parce qu’il aura pris son temps pour les former; pour peu que le développement spontané de ses facultés moyennes ne soit pas contrarié, il saura bien le peu qu’il saura. Ajoutons que les ressorts de son attention auront bientôt conquis, par l’exercice, une puissance d’adaptation qui compensera peutêtre le défaut de vivacité. C’est là un point qui intéresse la pédagogie rationnelle.
Quelques différences que les prédispositions naturelles ou l’exercice habituel puissent mettre entre les facultés individuelles, le caractère général de l’attention est d’être courte et mobile. Cette concentration de l’activité de l’esprit sur un objet, cette direction trait à trait du regard intellectuel (pardon pour ces métaphores qui ont l’air d’expliquer l’inexplicable), est aussi difficile au petit enfant,
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qu’il le serait à un valétudinaire de renouveler pendant deux minutes la série d’efforts musculaires représentant la suspension d’un poids lourd. Ce qu’on appelle un acte d'attention est, en réalité, une série d’actes attentifs répétés un plus ou moins grand nombre de fois dans une durée relativement très courte. Ne nous exagérons pas cependant cette rapidité foudroyante de la pensée. Cette prétendue vitesse incommensurable, le Hollandais Donders, et d’autres après lui, l’ont mesurée, pour l'homme comme pour les animaux. Mais, quoique cette rapidité ne soit pas incalculable, elle n’en est pas moins considérable, et, faire attention à une chose, ne serait-ce que pendant quelques minutes, c’est l’avoir observée plusieurs fois dans ce court espace de temps ».
Aussi, malgré les services que la volonté, le désir tenace, l’habitude rendent à l’attention, en lui donnant une facilité et une énergie toujours accrues, l’attention est toujours sur le point de faire défaut à l’homme même le mieux doué. Les personnes les plus familiarisées avec le travail intellectuel sont souvent obligées de se faire violence, pour se mettre à un labeur même des plus goûtés. Bien peu de gens, je le crois, travaillent parce que le travailleur est agréable. Ils se décident presque toujours à ce commencement pénible pardes motifs dominants, par nécessité, par intérêt, par amour-propre, par devoir. Mais à peine relancés dans leur voie habituelle, le plaisir d’avancer les tient en haleine, facilite et accentue leur attention, jusqu’au moment où lalassitude vient tout à coup l’enrayer. Ils échappent d’ailleurs à
1 La force de l’attention est une expression large qui comprend plusieurs qualités particulières. Il faut entendre par là toul à la fois, comme J. Sully l’a montré le premier, je crois, le pouvoir de concentration de l’attention qui est manifesté par l’attitude expectante, la faculté de maintenir son attention en dépit d’excitations étrangères à son objet, celle de la porter et de la fixer sur des objets n'offrant pas un intérêt direct, celle de la transporter, de la varier, de la renouveler, etc. (V. Manuel de psijch. p. 80-100). ^
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ce dégoût et à cette difficulté du travail intellectuel, par un effet de cette loi de la nature qui fait que l’esprit se repose dans le changement, comme la variété des aliments renouvelle l’appétit. Mais le petit enfant, tiraillé sans cesse par des impressions surexcitantes, et doué d’une force de résistance très petite, n’a pas de tels réactifs contre la lassitude du cerveau. Au moindre effort d’attention, il est rendu.
C’est pourquoi l’enfant le plus attentif l’est infiniment peu. « Cette faculté de l’attention, qui joue unrôle si considérable dans la vie scolaire, n’a, elle aussi, été que très imparfaitement étudiée jusqu’à présent. Je ne connais guère que deux hommes, Horace Grant et Chadwick, qui soient entrés dans cette voie. Leurs recherches nous ont bien appris qu’au-delà de cinq à six minutes pour les enfants jeunes, et de trente à quarante-cinq minutes pour les écoliers, l’attention est fatiguée et l’effort intellectuel fait défaut; que, dans les écoles, la capacité d’attention varie avec la durée des classes, la saison, les heures du jour, les heures de la semaine, la distance qui sépare le travail des repas, etc.... Ces observations n’ont fait qu’ouvrir la voie *.» Si cette étude est à peine ébauchée pour les enfants en général, elle n’est pas même entrevue pour les nourrissons, pour les enfants pris à partir de la naissance jusqu’à l’époque des premiers essais de la parole. Il faudra de longues et patientes observations pour en arriver seulement à cette esquisse de la psychologie du petit enfant, que notre ambition n’est pas d’essayer, mais d’indiquer.
Ajoutons que, si l’enfant exerce très faiblement son attention, il l’exerce très souvent, d’une façon rapide, mais néanmoins profitable. La puissante sensibilité de son jeune cerveau compense quelquefois, et surtout avec le secours des répétitions fréquentes, la force de concentration de l’adulte. «Chez les jeunes enfants, dit M. Luys, les cellules cérébrales sont douées de caractères histologiques tout spéciaux ; elles sont mollasses, grisâtres, flexibles en quelques
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sortes ; elles sont de plus, au pointde vue dynamique, vierges de tout ébranlement antérieur 1 ; aussi peut-on dire que l’excitation sensorielle qui arrive en elles à cet âge, s’y imprime d’autant plus facilement qu’elle les trouve à l’état de viduité, et que leurs forces coercitives n’ont pas encore été mises à l’épreuve. — D’autre part, dans les premières années de la vie, la substance cérébrale est en perpétuel travail de développement organique. Des éléments nouveaux s’ajoutent incessamment aux éléments anciens, et comme les nouveaux venus, suivant toute vraisemblance, dérivent de leurs prédécesseurs, on est amené à dire que les cellules tilles qui apparaissent, empruntent aux cellules mères qui leur ont donné naissance un lien de parenté fatal, une sorte de transmission héréditaire des états divers des cellules mères d’où elles dérivent. — C’est dans ces rapports intimes de cellule à cellule, dans ces liens mystérieux de parenté, qu’il faut chercher le mot decertains souvenirs. C’est ainsi que certaines impressions perçues au temps de notre première enfance, se trouvent devenir le patrimoine commun de certaines familles de cellules, lesquelles les maintiennent à l’état de verdeur, les avivent incessamment par une sorte de synergie permanente. —Chez le jeune enfant l’impressionnabilité de la substance cérébrale est telle qu’elle retient, motuproprio, toutes les impressions qui viennent l’assaillir, aussi passivement qu’une plaque photographique sensibilisée qu’on expose à la lumière retient toutes les images qui viennent se réfléchir à sa surface !. »
Parmi les dispositions les. plus importantes à surveiller,
1 Fonssagrives, L’Education physique des jeunes garçons, p. 176. * Luys, le Cerveau et ses fonctions, p. 126.
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quant au développement de l’attention, il faut noter les dispositions affectives. C’est en essayant de les faire naître, et en les exerçant, qu’on a pu doter les idiots de cette faculté, condition expresse de toutes les autres. Mais on a déjà fait mieux, en s’attaquant au centre même des fonctions intellectuelles. Le D' Lannelongue a institué une opération chirurgicale, aussi bienfaisante qu’audacieuse, dans l'intérêt des enfants microcéphales : c’est la craniectomie. La microcéphalie, ou petitesse anormale de la tête, causée par la soudure prématurée des os crâniens, ne va pas sans l’idiotie. L’opération consiste à pratiquer dans le crâne une ou deux ouvertures de dix ou douze centimètres de long sur deux ou trois centimètres de large, et à donner ainsi du jeu à LorganecérébraLque son oppression empêchait de s’exercer et do s’accroître. Le succès de l’opération est merveilleux : l’état intellectuel et moral du sujet se trouve amélioré tout d’un coup. « Lecoup de scalpel, ditM. V. Meunier, qui raconte une expérience de ce genre, due à M. Prengrueber, a eu l’effet d’un coup de baguette. Dès le lendemain de l’opération, la salive ne s’écoule plus de cette bouche habituée depuis si longtemps à la laisser échapper, et si parfois elle mouille les lèvres du petit opéré, de lui-même, sans y être invité, il l’essuie. 11 ne s’était jamais mouché ; dès le lendemain, il le fait. La veille, il ne savait se servir d’aucun joujou, si simple qu’en fût le mécanisme ; il ne savait pas même le tenir entre ses mains: le lendemain, il peut jouer d’une petite trompette et manœuvrer un de ces petits canons qui lancent des bouchons de liège. Enlin son aspect général paraît meilleur et son jugement on progrès, son langage est plus compréhensible. 1 11 y a d’autres infirmités de l'attention, qui ne sont pas autre chose quedes infirmités propres ducerveau ou des organes en rapport direct avec lui. On sait que « les mouve-
1 Victor Meunier, Revue scientifique du Rappel, du 2 février 1802.
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de la face, du corps, des membres, et les modifications respiratoires qui accompagnent l’attention, en sont les conditions nécessaires, les éléments constitutifs, les facteurs indispensables. » 1 C’est souvent aux organes de ces fonctions qu'il faut imputer les défaillances d’attention. Je n’en citerai qu’un seul exemple, se rapportant à un cas d’anomalie plus fréquent qu’on ne pense, celui de l’obstruction nasale. Guyé a montré les troubles intellectuels qu’elle peut engendrer. 2 L’inspiration, trouvant dans l’obstruction nasale un obstacle au passage de l'air, contraint l’enfant à un effort considérable, et la respiration se fait en grande partie par la bouche. Les vaisseaux lymphatiques de la muqueuse nasale sont en communication avec les vaisseaux des membranes cervicales, et, dans leur ressort, accomplissent l’élimination des produits de la combustion ; cette muqueuse étant tuméfiée, oppose un obstacle, si léger que ce soit, au cours de la lymphe, qui ne peut accomplir son œuvre de dépuration, le cerveau s’encombre de produits excrémentiels, il subit une sorte d’intoxication qui se traduit par une diminution d’activité des centres d’attention. Ce sont là des anomalies intellectuelles, qui ne sont incurables que lorsqu’on y apporte trop tard remède, et le remède dépend, non de l’éducation, mais de la chirurgie ou de la médecine. On peut en dire autant de beaucoup d’autres.
Terminons par un simple rappel d’observations que nous avons présentées ailleurs. « L’attention, dit M. Ribot, dépend d’états affectifs, les états affectifs se réduisent à des tendances, les tendances sont au fond des mouvements ou arrêts de mouvements, conscients ou inconscients. L’attention, spontanée ou volontaire, est donc liée à desconditions
1 M. Ribot, Pscychologie de V Attention, p, 32,
* Deutsche mcdic. Wochensch, n°. 42, 1887.
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motrices dès son origine » C’est dire que les qualités diverses des mouvements, exprimant directement le degré d’énergie nerveuse dont le cerveau dispose à un moment donné ou à l’état ordinaire, doivent nous renseigner, bien plus que l’observation cranioscopique, sur les qualités diverses de l’attention chez tel ou tel sujet. L’attention a ses vifs, ses lents, ses ardents, ses énergiques, ses équilibrés, comme la motricité, et comme le.s caractères de la motricité nous l’indiquent1 2.
1 Psych. de l'attention, p. 175.
* V. mon livre sur le Caractère, de l’enfant à l’homme, passim.