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CHAPITRE VI

LE JUGEMENT

Si juger, c’est croire, ou affirmer mentalement quelque chose de quelque chose, il est évident que les petits enfants, comme les petits animaux, ont conscience de leurs sensations, qu’ils les localisent ailleurs qu’en une partie d’eux-mèmes, qu’ils les apprécient, les différencient, qu’ils se connaissent, sans s’être vus, et connaissent leur mère, en un mot, qu’ils croient quelque chose de quelque chose.

11 suffit de passer quelques heures auprès d’un petit enfant de deux ou trois mois, pour s'assurer qu’il est capable déjuger. Le jeune Tiedemann, qui, voyant sa nourrice prendre son manteau, imagine la sortie en plein air, et s’en montre très réjoui, opère, en cette circonstance, plusieurs jugements : il croit que la personne qui, sous ses yeux, s’approche de l’armoire, lève les bras, et tire le manteau, est sa nourrice ; il croitqu’elle faittous les actes qüe je viens d’énumérer ; il croit, en vertu d’une association d’idées familière, que ces actes seront suivis d’autres bien connus, la sortie hors de la maison, la véhiculation au grand air, au milieu de grandes lignes de maisons, au bruit de voitures, de chevaux, de chiens, sous des arbres, etc. . . Toutes ces choses qu’il croit être et qu’il voit, toutes ces choses qu'il croit devoir être parce qu’il lésa vues suivre ordinairement les premières, ce sont des modes, des manières d’être, des formes de personnes et de choses, qu'il se rappelle et ima-

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gine coexistant ou se suivant : ce sont autant de jugements synthétiques a 'posteriori, comme Kant aurait pu dire.

Lorsque la petite Marie, à trois mois et demi, distingue plusieurs parties de son corps, qu’elle joue avec sa mère, lui caresse le visage ou le sein, quelle jase aux jolies fleurs, qu’elle tend ses mains frémissantes et pousse des exclamations admirativesvers les belles couleurs, qu’elle se tourne du côté de la cage quand sa mère lui dit : « Écoute koko », qu’elle comprend les gestes, le tonde voix, la physionomie de ceux qui lui parlent, et rit quand on la flatte, pleure quand on la réprimande, qujelle détourne tristement la tête pour ne pas voir un petit enfant placé sur le sein desamère, qu’elle souffre de voir sa sœur porter le biberon à ses, lèvres, tandis qu’elle ne s’inquiète nullement lorsque sa mère en fait autant, est-il besoin de démontrer que tous ces faits impliquent des jugements très caractérisés ?

Ainsi, pour le petit enfant, comme pour les jeunes animaux, le débat ne pourrait porter que sur le degré auquel ils possèdent la faculté de juger. Ils ne font pas des jugements abstraits, ou prétendus abstraits, comme l'homme adulte. Mais, ainsi que lui, à la vue d’une personne, d’un animal, d’un fruit, d'un jouet, d’un meuble, ils le reconnaissent comme déjà perçu, ils lui reconnaissent telle ou telle qualité, ils le distinguent des objets qui l’entourent, ils saisissent en lui une ressemblance, une différence, ils le rangent dans tel ou tel groupe, et toutes ces opérations supposent le jugement, ou sont le jugement lui-même.

Si toutes les opérations intellectuelles, même la plus simple, impliquent, dans une certaine mesure, l’opération de juger, c’est l’association des idées, qui, jointe à l’action prenante de la personnalité, influe le plus sur la formation et sur la nature des jugements. « Deux esprits, qui seraient constitués exactement de même et, placés dans un milieu exactement identique, se développeraient de la même manière et produiraient les mêmes pensées... Dans la généra-

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tion d’une idée, il y a deux sortes de causes ; l’état de l’organisme, comme dépendant des impressions antérieures, et ce même état, comme affecté par les conditions physiques i. »

Or, ces deux sortes d’états sont très-variables d’individu à individu. Les régions du cerveau où s’élaborent les idées ne sont pas également lâches en éléments nerveux ; ces éléments ne sont pas doués d’une aussi puissante vitalité, ne 6ontni aussi impressionnables, ni aussi bien combinés entre eux, chez un individu que chez un autre, De là des supériorités et des aptitudes d’organisation cérébrale qui se traduiront par la variété des jugements. Ajoutons que si, chez un même individu, les appareils sensoriels, conducteurs des incitations extérieures, ne possèdent pas tous les mêmes énergies, il en est ainsi à plus forte raison pour les appareils de plusieurs individus, et ce s différences amèneront une rapidité ou une perfection très-variable dans les opérations individuelles du jugement.

Trois petits enfants, de huit à neuf mois, sont établis pour jouer sur un tapis, au milieu de la chambre. Je parle très haut, pour attirer leur commune attention, et je m’empresse de poser sur le tapis, à un mètre de l’endroit où ils sont assis, un petit cheval blanc à roulettes. L'un d’eux, A. pousse aussitôt un cri d’admiration ; B. ouvre la bouche et a les yeux fixés sur le jouet ; G. le regarde d’un air indifférent. Cinq secondes se sont écoulées : A. agite les deux bras et tend la tête en avant ; B. tend aussi les bras, mais un peu plus tranquillement, et comme par imitation de ce qu’il lui voit faire ; C. les regarde s’agiter, et pousse à son tour un espèce de cri ou de gazouillement (quatre secondes). A. n’y tient plus, il se précipite en avant, et tombe par côté, la tête contre le parquet ; il pleure, je l’aide à se relever, et aussitôt il recommence les mêmes gestes et les

» Draper, Les conflits de la science et de la religion, p. 05,

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mêmes mouvements en avant, et il essaie de marcher à quatre pattes vers le cheval ; B. n’avait pas perdu l’animal de vue, il me regarde, et méfait des gestes de désir ou de supplication, il est sur le point de faire la grimace du pleureur ; quant à G., il regarde A. marchant à quatre pattes, et il parait plus préoccupéde cela quedu cheval. Cet exemple suffit pour montrer, en rapport avec les différences d’impressionnabilité et de réaction personnelle, des aptitudes à juger, différant, et quant à la rapidité, et quant à la qualité du processus judiciaire. Plus l’enfant avance en âge, plus ces différences se notent avec facilité ; mais aussitôt qu’il arrive à la période d’initiation linguale, elles frappent les yeux de l’observateur le plus vulgaire.

Quelque différence que les variétés d’organisation et les accidents de la vie intellectuelle produisent entre les jugements formés par les divers esprits, il est cependant des analogies communes à l’espèce, et des rapports généraux, des jugements universels, qui constituent proprement le sens commun, ou la raison. Il n’y a pas d’intelligence humaine sans les idées, plus ou moins claires, que certains philosophes appellent encore idées innées ou premières, et qui seraient mieux désignées par le nom d’essentielles. Ces catégories d’Aristote, ces formes subjectives de la pensée, ces idées de qualité, d’être, de nombre, de lieu, de temps, etc., correspondent à la fois à la structure du cerveau, à la constitution de l’esprit humain, et aux propriétés permanentes de la nature. Tout homme, en présence des phénomènes extérieurs, les doit avoir de bonne heure : nous naissons tous avec une intelligence apte à les tirer, avec plus ou moins de rapidité et d’énergie, de nos premières impressions. C’est ainsi que l’innéité des idées peut très bien se concilier avec la théorie delà table rase. 11 y aune raison des choses, qui correspond à la raison humaine, mais dont celle-ci n’est que le produit et l’image. La raison, faculté de production des idées pures, n’existe pas,

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Nous avons vu que l’enfant âgé de trois mois jugedéjà, dans bien des cas, tout comme l’homme fait. Il nous faut montrer par quels degrés il arrive à développer cette faculté qui commence par être une simple aperception d’existence, passe du concret à ce qu’on appelle l’abstrait, devient jugement comparatif et s’étend jusqu’à la conception de ressemblances plus ou moins nombreuses.

La première forme du jugement est l’appréhension pure et simple d’un concret avec une ou plusieurs de ses qualités. Ce concret peut être notre propre personne ou les êtres qui l’avoisinent. On ne saurait dire par laquelle de ces deux sortes d’aperceptions l’enfant débute : il est probable qu’il exerce primitivement toutes les deux à la fois. Les premiers jugements ne sont pas autre chose que l’application immédiate de son esprit à son être et aux autres objets, c’est-àdire, aux sensations dans lesquelles il se sent lui-même et sent ou infère ces objets. Mais de même que les premiers jugements sont sans distinction du subjectif et de l’objectif, de même ils sont aussi sans distinction de sujet et d’attribut. Il y a longtemps pour lui, comme pour l’animal inférieur, une double fusion de ces termes. L’huître a, d'un côté, quelque sentiment d’elle-même, et dé l’autre, quelque sentiment des objets extérieurs ; elle n’affirme pas son existence, mais elle la sent, elle y croit fortement; elle croit fortement aussi à l’existence, c’est-à-dire, à la réalité des objets extérieurs. Ce sont là des jugements d’existence, de modalité, d’extériorité, implicitement produits. De même son existence et l’existence d’autres corps étrangers s’affirment pour le fœtus dès les premières sensations conscientes : ce sont là des jugements implicites, confus, mais réels. Dans la première période’qui suit la naissance, les jugements de l’enfant commencent à s’accuser un peu plus,

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sans sortir longtemps de la sphère des concrétions individuelles. Cette période peut durer jusqu’au second mois inclusivement, mais avec une tendance plus ou moins marquée à passer du concret à l’abstrait, de l’individuel au général, autrement dit, au semblable. Un progrès notable s’est opéré dans la faculté déjuger quand l’enfant reconnaît des images, et un plus grand quand il attend certains faits ou certaines sensations à la suite de certaines représentations. C’est ce qui a lieu dans tous les exemples cités au commencement de ce chapitre. Le jugement primitif, dans sa première phase, est un discernement de perceptions ; la seconde phase est une association d’images, une suggestion accompagnée de croyance.

Le vrai jugement se trouve déjà, toutes proportions gardées, dans un enfant de trois mois. Quand il applique mentalement une idée de qualité à telle forme ou à telle couleur d’objet, par exemple, quand il distingue un aliment d’un autre, un animal d’un autre, il s’est déjà établi dans son esprit une tendance à reconnaître le semblable et à distinguer le différent. C’est là une manière de juger, très pauvre en fait de comparaisons, absolument vide de généralités, mais qui n'en ressemble pasmoins aux jugements ordinaires de l’adulte. Un enfant de dix mois commence môme à ébaucher ce jugement, je ne dis pas abstrait, au sens des philosophes, mais séparé, mais distinct, tout en restant concret, de l’existence. En effet, quoi qu’on en ait dit, les jugements d’existence ne font pas exception à la règle générale : ils ont aussi pour origine, pour condition et pour occasion ces rapprochements d’images et de réprésentations, qui produisent en nous des idées accompagnées d’évidence, de croyance, de reconnaissance. Pour l’enfant même encore muet, la présence et l’absence d’un être ou d’un objet sont déjà des faits bien distincts ; être, c’est pour lui se trouver là ; ne pas être, c’est avoir disparu. Aussi comprend-il trèsbien ce qu’on veut dire par ces mots a-pu

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(il n’y a plus), qu’il répétera bientôt lui-même, ainsi que les motspcMÉ^u, peudu, etc. Le jugement d’existence se confond primitivement avec celui de présence et d’absence, et se rapporte toujours à quelque chose de concret. L’enfant en est capable.

On aurait tort de croire que le jugement, pour s’exercer avec l’évidence qui fait la puissance de l’affirmation même implicite, exige le concours de généralisations très étendues. Une image très vive et très nette, qui s’accouple pour l’enfant à une représentation actuelle, a pour lui toute la force de vérité qu’elle aurait pour l’adulte. Elle est pour lui la réalité même. Il n’est pas nécessaire que le concept de toujours ni le grand nombre de ressemblances connues ajoutent à cette évidence : quelques expériences bien faites, quelques ressemblances, une seule ressemblance bien nette, cela suffit pour constituer le jugement dans sa pleine valeur. Aussi voyons-nous que les esprits limités dans leurs idées, contenant peu d’images, peu d’associations variées, sont les plus entiers et quelquefois les plus ardents dans leurs affirmations. Si l’on y regarde de près, la généralité des pensées comporte, si ce n’est un certain vague, au moins une certaine indécision, qui peut simuler la largeur de jugement, qui l’annonce quelquefois, mais qui s’impose comme une nécessité avant d’être une vertu intellectuelle : plus la généralité est étendue, plus les ressemblances connues sont nombreuses, plus elles suggèrent des idées de différences réelles, et partant de différences, c’est-à-dire d’affirmations possibles. Aussi le savant, l’homme d’expérience, hésiteront, retiendront leur jugement et leurs actes, lorsque l’ignorant, l’homme inexpérimenté, l’animal adulte, l’enfant s’empresseront de juger et d’agir '.

C’est pour ignorer la marche propre à l’esprit du jeune enfant que nous nous imaginons que sa logique est en défaut, quand elle est en opposition avec celle que nous pratiquons et dont nous lui inculquons les principes tout faits

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avec noire langage. Comme nos jugements se rapportent à des concepts relativement généraux, en tout cas plus étendus, plus nombreux, tout autres que ceux de l’enfant, les mots qu’il emploie n’ont pas la signification que nous leur prêtons arbitrairement. Ils représentent pour lui des faits, etnousleur faisons signifier des collections de ressemblances, des rapports généraux, etc. 11 applique une de ces idées générales, c’est-à-dire un terme particulier et empirique de ressemblance, à une sensation donnée, et comme son jugement devait exprimer pour nous, non pas une relation entre deux faits, mais une relation entre une idée et un fait, nous le trouvons faux. Ce jugement est la vérité pour lui, l’erreur pour nous. Les observateurs etles éducateurs du premier âge devraient être convaincus que les progrès de la pensée sont en rapport avec ceux de la faculté d’analyse portant sur les objets, plutôt qu’avec les progrès de la parole. Trop souvent, il est vrai, noiis exagérons cette vérité en nous figurant, à l’exemple de Condillac, que l’enfant est capable d’observer, « jusqu’aux plus petits détails », non seulement les objets extérieurs, mais les opérations de l’esprit elles-mêmes. D’après cette vieille théorie, naguère encore en honneur, en apprenant à exprimer ses jugements par les mots, l’enfant apprend à les observer partie par partie ; l’art de penser n’est, pour ainsi dire, que l’art de parler. Oui, si l’enfant parlait sa parole à lui, et non la nôtre. Cependant, Condillac, par une légère contradiction avec lui-même, admet que l’enfant juge et raisonne avant d’avoir appris à parler. A la vérité, réduit « aux seules impulsions de la nature », l’enfant tombe dans des erreurs graves et fréquentes. L’animal, qu’on veut bien aussi regarder comme un produit brut de la nature, commet souvent les plus grossières erreurs, même en ce qui touche à son intérêt. La faillibilité de l’instinct est un' fait acquis à la science. Mais à la somme d’erreurs qui proviennent de l’usage spontané de ses facultés, il s’en ajoute pour l’enfant

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un grand nombre qu’il faut attribuer à l’interprétation non moins défectueuse que nous faisons du sien.

La nature fait en grande partie, sans que nous puissions ou sachions y prendre notre part, les premiers frais du développement des facultés enfantines. Elle le détermine par ses besoins qui sont la condition de leur exercice utile. Un enfant apprend surtout parce qu’il y a plaisir et utilité pour lui. Ses idées distinctes viennent du besoin qu’il a de les démêler. 11 les acquiert de lui-même, par la simple manière dont il conduit ses sens. Mais son erreur ne vientelle que de ce qu’un besoin pressant lui fait porter à la hâte un jugement ? Cela peut arriver ; cela même arrive souvent. 11 a donc conduit mal ses sens ; mais l’erreur peut n’êtreque momentanée. « Trompé dans son attente, il sent bientôt la nécessité de juger une seconde fois, et il juge mieux : l’expérience qui veille sur lui, corrige ses méprises. Croit-il voir sa nourrice, parce qu’il voit dans l’éloignement une personne qui lui ressemble ? Son erreur ne dure pas. Si un premier coup d’œil l’a trompé, un second le détrompe, et il la cherche des yeux. » Je trouve que Condillac surfait outre mesure la faculté judiciaire de l’enfant, et surtout du tout jeune enfant, sa puissance de réflexion et de réaction sur ses premiers jugements de sensations. Cette correction des erreurs des sens par des observations renouvelées, se fait dans l’enfant à son insu : il juge et se déjuge tout machinalement.

Ce qui me paraît encore excessif dans cette théorie, adoptée en partie par Rousseau et reproduite avec éclat par Herbert Spencer, c’est de supposer que l’enfant s’aperçoit clairement que « la douleur vient à la suite d’un jugement faux, comme le plaisir vient à la suite d’un jugement vrai. » Que l’enfant, non pas au début, mais lorsqu’il a cinq ou six mois, il ait acquis déjà, dans une mesure très restreinte, il est vrai, la faculté de comprendre et d’utiliser quelques avertissements de l'expérience, c’est de toute évidence.

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Mais il est insoutenable que le plaisir et la douleur, « ses premiers maîtres », lui donnent des leçons sûres, « parce qu’ils nous avertissent si nous jugeons bien ou si nous jugeons mal ». Le plaisir et la douleur sont des maîtres de la plus incontestable autorité, mais qui onteux-mèmes besoin d’ètre redressés. 11 serait aussi hasardeux de s’en tenir absolument à la conclusion qui ressort naturellement de ces prémisses, c’est que dans l’enfance nous faisons des progrès rapides et étonnants, parce que nous les faisons sous la direction de ces merveilleux maîtres de science. En vérité, la force de réceptivité et de rétentivité inhérente à nos jeunes organes si élastiques et à peu près vides d’impressions, la nature môme desimpressionsde cette époque, qui se rapportent principalement aux besoins de première nécessité, et qui sont relativement peu nombreuses, et faciles à discerner, en un mot, la puissance d’absorption supérieure à la puissance de digestion et de combinaison, sont bien pour quelque chose, avec les avertissements de la

nature, dans ces progrès rapides, mais superficiels. 11 faut dire aussi que l’enfant, à peine âgé d’un an, dont les facultés et les prétentions sont accrues, se trouve en présence d'une œuvre plus vaste et plus difficile, et il est donc naturel qu’il se mesure avec elle avec une infériorité relative. A toutes ces causes d’erreurs qui lui sont propres, puisqu’elles dérivent de la nature des choses et de la nature de l’esprit, aux causes mêmes plus particulières de faux jugements qui résultent de ses prédispositions organiques ou de sa complexion psychique, il faut ajouter, pour une part considérable, celles que l’imitation forcée de notre langage et de nos pratiques intellectuelles lui impose à chaque instant.

Toujours est-il que la nature donne de sérieux avertissements pour redresser un grand nombi’e d’erreurs commises malgré elle, ou même avec son aide. Mais c’est surtout aux adultes qu’elle les donne. Les mères intelligentes sa-

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vent combiner leurs leçons avec ces avertissements, au moins dans la mesure où la chose est possible. J’en ai connu une qui, pour empêcher son petit enfant de s'approcher du feu, le laissa se brûler légèrement l’épiderme avec un fer chaud quelle tenait exprès à la main. L’enfant qui devait faire par lui même cette expérience souvent dangereuse, la fit ainsi, comme de lui-même: il pleura, la mère le consola, et lui dit à plusieurs reprises, en lui montrant le fer: « C’est chaud, cela brûle Edmond. » L’expérience renouvelée et variée, et toujours avec la même innocuité, lui avait appris bien vite, à l’âge de douze mois, à se défier du feu, des instruments qu’on en retirait, de la lampe, de la soupe trop chaude, etc. Ces deux mots chaud et brûle, ou la simple action de souffler, qui est un signe visuel et auditif tout à la fois, s’appliquant à quelques objets bien définis, lui avaient appris ce qu’ils signifiaient. 11 s’habitua même, quand il se trouvait rapproché d’un objet fumant ou qui lui paraissait chaud, à faire un geste de répulsion en imitant avec ses lèvres le bruit d’une personne qui souffle avec force. On peut ainsi, par des répétitions d’expériences bien déterminées et par le simple jeu de l’association des idées, amener l’enfant à bien juger d’un grand nombre de choses et à se conduire conformément à ces jugements. La nature et l’enfant font aux trois quarts les frais de cette éducation naturelle: nous pouvons faire le reste.

L’observation attentive de l’enfant nous fournit une foule d’indications non-seulement sur la genèse des facultés qui font la véritable force de l'adulte, mais sur la direction à donner à ces facultés naissantes. Ainsi l’enfant, de lui-même, juge après comparaison : à nous de le voir faire, pour l’aider à la tâche sans qu’il y paraisse trop. A force de tourmenter un chat ou un chien, il en reçoit un coup de grille ou

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un coup de dent, et il dit: « Vilain Minet, vilain Médor. » C’est à nous de lui faire reproduire le jugement par lequel il a affirmé le rapport saisi entre l’idée de chat ou celle de chien et celle de coup de dent ou de coup dégriffé. Quand il dit: « Gentil bébé » ou « vilain bébé », il fait encore un jugement comparatif portant sur le rapport saisi entre tel de ses actes et la qualification qu’il reçoit d’ordinaire.

, C’est à nous de le mettre fréquemment en situation de renouveler de tels jugements, avec la môme formule, à propos d’actes et d'événements dont nous ne pouvons pas toujours amener la présentation, quoique nous puissions toujours la mettre à profit. Nous accroîtrons ainsi, autant qu’il est en nous, et sans étouffer l'initiative de l’enfant, son trésor d’observations, de termes de comparaison, de traits de ressemblance, en un mot, son domaine intellectuel.

Mais ici le grand écueil à craindre, c’est de. vouloir développer les enfants, non pour eux, mais pour soi-même. Que de personnes prétendent leur inculquer desjugementset des pratiques de grandes personnes, sans s’être demandé ce que ces frêles esprits pouvaient en comprendre et en retenir 1 Je ne citerai qu’un seul exemple, dont j’ai été témoin à une table d’hôte de Luchon. Il est d’usage dans les bonnes familles espagnoles de laisser toujours quelque chose dans son assiette, afin de ne pas paraître trop grand mangeur. On habitue les enfants à cet usage, en leur disant quelquefois : a La politesse exige qu’on laisse un peu dans l’assiette ; n’oublie pas cela, c’est la politesse. » A la table où j étais assis, une petite fille de deux ans et demi avait laissé à regret une parcelle de je ne sais plus quelle friandise. Elle se pencha vers sa mère, et lui dit à l’oreille, mais d'une voix entendue par tout le monde : « Permettez-vous, maman, que je mange la politesse aujourd’hui?» C’est ainsi que nous sommes compris des enfants que nous ne prenons Pas la peine de chercher à comprendre. Nous leur prêtons toujours trop ou pas assez d’intelligence ou même d’esprit.

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Je dois signaler, à ce propos, une erreur assez commune chez les moralistes et les éducateurs, et sans doute aussi chez les parents. On dit l’enfant observateur et bon juge des caractères. Ceci demande une explication. Sa faculté de discernement, très limitée dans sa portée, est toujours subjectivement renfermée dans des limites assez rapprochées. 11 ne dirige, comme l’animal et le sauvage, sa faculté de discernement que sur les qualités extérieures les plus saillantes, celles surtoutqui lui présentent un intérêt quelconque, actuel ou prochain. L’attention, éveillée par l’intérêt, fait donc saisir à l’enfant une foule de différences pleines d’importance pour lui, souvent nulles pour autrui. Ce qu’il saisit bien, en général, et du premier coup, c’est l’expression dans les gestes, la physionomie, le ton, la voix, des sentiments simples et communs, la brute signilication plus que les délicates nuances même des émotions qui touchent de près à la sympathie. L’enfant de six mois sait très bien à qui il a affaire, mais pour quelques actions seulement, quand il est en présence d'un père sévère ou gàteur, d’une mère ferme ou molle, d’un oncle joueur ou d’une tante maussade, d’un camarade espiègle ou endorfni, gai ou triste, doux ou brutal. 11 sait fort bien, à cet âge, mais surtout quelques mois plus tard, ce qu’il peut se permettre avec les uns et pas avec les autres. Ainsi les animaux connaissent de loin leur proie, et s’y prennent avec elle d’une autre façon qu’avec d’autres animaux. Ainsi les' sauvages ont une acuité de sens, ou plutôt une judiciaire sensible, exclusivement limitéeau genre de perceptions qu’ilsont eu le plus d’intérêt à discerner. Ainsi un ouvrier imprimeur * reconnaît au simple toucher la lettre qu’il cherche, et la lingère distingue d’un coup d’œil, entre un grand nombre d’autres, l’aiguille ou le lil du calibre qu'il lui faut. Ainsi encore l’entomologiste ou le botaniste dit d’emblée le nom de l’insecte ou de la plante que leur éloignement ou leur petitesse rendent à peine visibles. Cette faculté de

le jugement

discernement est affaire d’habitude intéressée, et pourtant encore sujette à un grand nombre d’erreurs '.

On peut quelquefois noter dans le tout jeune enfant des jugements aussi concrets, aussi peu généraux que possible, qui dans l’adulte passent pour des jugements généraux. Je n’en citerai qu’un seul exemple, relatif à la pluralité dans la répétition, qui se confond presque avec celui de quantité déterminée dans le temps. Je me promenais avec mon neveu Charles, alors âgé de quatre ans. Nous longions un canal aux bords plantés de saules et d’aulnes. Charles, apprenti naturaliste, qui avait l’œil à tout, sans cesser de causer avec moi de la façon la plus intéressante, me montra tout à coup une libellule aux ailes de gaze bleue qui venait de s’envoler à notre approche. « Généralement, se mit-il à dire (et j’écoutais attentivement, me demandant ce qu’annonçait cet adverbe considérable dans une bouche de quatre ans) ... généralement, répéta-til une seconde fois, les libellules se mettent sur les feuilles, au soleil ; mais pas toujours, non. » J’avoue que je fus surpris de voir un si jeune enfant faire ainsi acte d’abstraction appliquée, ou du moins manifester une tendance à l’abstraction générale à propos de faits concrets qu’on avait interprétés devant lui, dont il avait compris l’interprétation.

11 n est pas jusqu’à ce genre d’abstration aboutissant à des jugements pratiques dont on ne puisse trouver le rudiment même dans un enfant âgé de vingt mois. Assurément il ne laut pas s’attendre à lui voir faire la part du bien et du mal, des qualités et des défauts dans les personnes et dans les choses ; ou s’il le fait, c’est comme tant d’hommes peu instruits ou peu sagaces, sans le savoir, et dans une

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forte petite mesure. Il est pourtant certain que les idées qu’il a de son père, de sa mère, des siens, des animaux qu’il connaît, ne sont pas des idées simples ; qu’il s’en est formé des conceptions générales et dominantes, des tous mentaux dans lesquels il tranche à chaque instant des abstractions proportionnées à sa capacité judiciaire. Ceux qu’il connaît peu sont bons ou méchants, tout d’une pièce, comme les héros de la tragédie pseudo-classique ; ceu x qu’il connaît bien ont, à sa connaissance, tantôt ceci, tantôt cela, et surtout selon sa propre conduite: et il le sait très bien. Dans de très étroites limites, il est vrai, son jugement va donc jusqu’à l’abstrait et au général.

Il est quelques autres des qualités du jugement chez l’adulte, qui se montrent déjà, pas de bonne heure, par intervalles, chez quelques enfants. Ges qualités sont la promptitude, la décision, la justesse, la fermeté, l’indépendance, la souplesse ou docilité, la clarté, la distinction, la réflexion ou délibération. Ges qualités se trouvent souvent opposées les unes aux autres chez l’adulte, à plus forte raison chez l’enfant. 11 en est môme quelques-unes d’entre elles qui resteront toujours incompatibles, ou du moins dont la conciliation artificielle sera très difficile et très rare. On observe beaucoup de différences individuelles sous tous ces rapports.

La promptitude indique, avant tout, la vivacité, ou la rapidité de l’impression produite sur le cerveau : elle peut marquer aussi la décision du caractère. Mais elle est aussi trop souvent l’indice d’une volonté faible, d’une attention molle ou glissante, d’une plus ou moins grande incapacité de réflexion. Pour toutes ces raisons, chez l’enfant le mieux doué, et même le moins impressionnable, ou le plus lent dans ses opérations intellectuelles, nous devons trouver en

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prédominance la forme impulsive du jugement. Au surplus, chez les enfants les plus capables d’attention, la réflexion est toujours courte : ils jugent plus ou moins tout d’un coup, et l'important c’est d’abord la justesse et en second lieu, la netteté et la précision du jugement,

La justesse dépend surtout de l’aptitude àcomparer, c’està-dire, à distinguer et assimiler. Plus l’enfant montre, et montre de bonne heure, ces deux qualités essentielles d’un bon esprit, plus il sera, l’expérience venue, capable de former des jugements vrais et étendus. Pour peu que ses organes d’audition et de phonation fonctionnent régulièrement, sa parole, lente ou facile, ne manquera pas de précision, et cette précision même de la forme ne pourra qu’ajouter à celle de la pensée. Cette précieuse faculté est déjà manifeste chez des enfants de trois ans, pour ne pas dire chez des enfants un peu moins avancés en âge. Chez d’am très elle est d'exception, quand il s’agit d’expériences nouvelles à interpréter, de cas où la routine et le psittacisme ne suggèrent pas des jugements impersonnels.

Pour la fermeté du jugement, elle dépend autant de la ténacité de la mémoire que de la netteté et de la précision des impressions. Deux enfants de trois ans, d’égale intelligence, auront le jugement d’autant plus ou moins juste, qu’il sera plus ou moins ferme, et réciproquement. Quand on a bien vu, et qu'on s’en souvient, à moins d’être une volonté faible et indécise, on s’en tient à la chose jugée: cela est vrai pour l’enfant comme pour l’adulte. Au surplus, la lénacitê d’un esprit ferme, même dans les premières années, ne ressemble en rien à l’absurde entêtement d’un esprit borné et dépourvu de souplesse. Certains enfants, comme les idiots, par apathie, par édourderie peut-être, se montrent si indifférents à ce qu’on leur demande, s'ils n’y ont pas un intérêt évident, que le moindre doute qu’on émet suffit à les ébranler dans leurs convictions. Mais il en est qui sont très tenaces dans leurs jugements.

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Pour ce qui est de l’indépendance dans le jugement, on perdrait son temps à chercher quelque chose de tel dans l’enfant des trois premières années. 11 est naturellement forcé de croire, et de croire beaucoup, de croire aveuglément, les adultes sur parole. Que deviendrait-il autrement, et que seraient ses jugements théoriques, et surtout ses jugements pratiques, s’il lui fallait décider sur la plupart des choses qui l’entourent ou qui s’offrent à lui, borné exclusivement à sa propre expérience? C’est déjà beau pour lui de s’assimiler les jugements d’autrui, et d'en faire un petit nombre d’exacts, sur son propre fonds d’expériences et d’associations d’idées, fonds très pauvre en comparaison de celui d’un adulte intelligent ou non, mais très riche eu égard au petit nombre de jours qu’il a vécu, regardé, écouté, appris et retenu. Un bon observateur saura bien démêler ce que tel ou tel enfant vaut intellectuellement parce qu’il saura reproduire desjugements émis devant lui, par la façon dont il répétera et étendra à des cas nouveaux les jugements suggérés par autrui ou spontanément portés.

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