‹ Les trois premières années de l'enfantChapitre 47 sur 65 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

l’abstraction.

Les sensations produisant nos idées, on peut dire que toutes nos idées distinctes ont pour condition l’analyse. « Aucun sens ne représente toutes les qualités que nous apercevons dans un corps. La vue représente les couleurs ; l’oreille les sons, etc... En nous servant séparément de nos sens, les corps commencent donc à se décomposer : nous observons successivement les parties d’une montre. Le toucher est de tous les sens celui qui nous découvre le plus de qualités ; mais lorsqu’il en représente plusieurs à la fois, il ne les fait cependant remarquer que l’une après l’autre 1 ». Cette nécessité d’analyse, en rapport avec notre constitution organique, peut être considérée comme ayant- deux formes ou deux degrés principaux, l’analyse qui aboutit aux notions d’individus, et celle qui aboutit aux notions de modes ou de qualités, qu’on est convenu d’appeler idées abstraites.

Les progrès les plus sérieux de l’enfant s’opèrent lorsque déjà le sens de la vue et de l’ouïe viennent en aide au goût et au tact. C’est alors que l’on peut commencer à saisir quelques-unes des manifestations de cette jeune intelligence en voie de développement. On se ferait une fausse idée des premières perceptions visuelles du petit enfant, si on l’as-

1 Condillac, Cours d'Eludes, T. I, p. 47. Édit. Dufart, an II de la Rèp.

PSYCHOLOGIE DE L’ENFANT

similait à l’aveugle que Cheselden avait opéré de la cataracte, et qui ne percevait des différents objets placés devant ses yeux qu’un amas do couleurs répandues sur une surface plane. D’abord le tact n’a pas encore fourni à l’enfant la conception d’une surface plane, et puis le champ de la vision nette ne s’ouvre pour lui que graduellement. A mesure que les organes visuels de l’enfant s’exercent, et que son champ de vision s’accroît, c’est surtout par parcelles lumineuses ou colorées que lui viennent les perceptions de la vue. Dans ce qui ferait pour l’adulte un tableau , il ne saisit que les points les plus saillants. Son œil ne distingue que peu à peu les diverses couleurs, et le défaut d’accommodation de sa vue ne lui permet de saisir que quelques objets saillants, ou même quelques parties de ces objets. C’est d’abord le mamelon de sa nourrice, la flamme ou l’éclatant reflet d’un flambeau, le relief d’un meuble, d’une fenêtre, ce qu’il y a de dominant dans les formes et les couleurs (formes et couleurs sont tout un pour l’enfant), qui frappent sa rétine et se gravent dans ses souvenirs. Ainsi, c’est couleur à couleur, c’est morcelées, comme celles de tous les autres sens que les impressions extérieures paraissent arriver, dès le principe, aux yeux de l’enfant. Or, percevoir distinctement des sensations, en conserver le souvenir distinct, en dehors de la complexité vague des impressions concomitantes qui n’ont que très peu affecté les sens, c’est là un travail de séparation, que l’on peut considérer comme une sorte d’abstraction rudimentaire.

Aux perceptions primaires, morcelées, isolées, que nous avons considérées comme de premiers abstraits, se joignent peu à peu les perceptions secondaires, dont l’ensemble va former les premiers concrets. Maintenant, il lui suffit d une de ces perceptions dominantes, pour qu’elle lui rappelle et lui fasse induire tout un groupe de perceptions secondaires qui lui sont associées. Telle couleur, telle nuance, tel son, telle ifnpression tactile ou sapide, lui suggèrent instantané-

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