édition
* M. Buisson, dans un remarquable article sur l'abstraction (Dic-
tionnaire pédagogique), où il donne d’excellents conseils pour l’em-
ploi de l’abstraction, dans renseignement, dit que l’enfant doit y
procéder par trois degrés, en passant de l'individu à l 'espèce et au
genre.
CIIPITRE VIII
LA. COMPARAISON
Bien distinguer deux individus, semblables ou différents, comme étant deux, ce n’est pas encore comparer, mais c’est un pas fait vers la comparaison. Pour être effective, la comparaison, ou l’attention successivement portée sur deux ou plusieurs objets, sur deux ou plusieurs parties d’objets, doit se doubler d’une certaine abstraction, et de la plus difficile, l’abstraction modale. Elle doit aboutir à la conception d'un rapport, qui est une ressemblance ou une différence constatée entre ces objets ou parties d’objets. La comparaison proprement dite n’existe donc pas pour le petit enfant, au moins pendant plusieurs semaines, et elle n’est possible que lorsque son intelligence peut joindre à une vision déjà assez nette du détail une force d’attention suffisante pour se porter coup sur coup, dans un court espace de temps, sur divers objets. Il n’a pas l’idée précise des rapports, et il n’en cherche pas. Les comparaisons se font en quelque sorte d’elles-mêmes sous ses yeux, les termes s’en rapprochent dans son esprit, et y restent même associés sous forme d’intégration et de désintégration, de ressemblance et de différence concrète ; mais il n’achève pas l’œuvre ébauchée par le hasard, il ne perçoit pas précisément le rapport, il ne conclut pas.
Un petit enfant d’un mois hésite à boire de l’eau sucrée en place de lait; il refuse de boire de l’eau pure, et s’irrite,
LA COMPARAISON
crie et gesticule comme un désespéré, après avoir avalé une gorgée de médecine amère : ce sont autant de sensations bien différentes pour lui ; mais que d’expériences analogues sur un grand nombre d’objets devront se répéter, avant qu’il ait l’idée nette de la qualité qui en fait la différence, et qu’il examine si tel objet a ou n’a pas cette qualité ! De même, le jeune animal, par exemple, un chien ou un chat de deux mois, si on jette près de lui quelques morceaux de viande, prend l’un ou l’autre indifféremment, et de préférence celui qui se trouve le plus rapproché de lui ; mais un peu plus âgé, il court instinctivement au plus gros, parce que la sensation visuelle la plus forte détermine chez lui le désir le plus puissant. Mais beaucoup plus tard, ces expériences s’étant souvent reproduites, la qualité de grosseur, et même celle de goût meilleur, s’étant bien précisées dans son intelligence, c’est par habitude réfléchie qu’il volera au plus gros et au meilleur, et qu’il essaiera de le disputer à ses camarades. 11 devient progressivement apte à la comparaison.
A trois mois, l’enfant parait saisir un grand nombre de ressemblances et de différences, mais encore comparer trèspeu, ou même point du tout. Je présentai, comme je l’ai déjà dit, à une petite fille de trois mois, d’abord un biberon rempli de lait, et ensuite un biberon vide: elle porta le second à sa bouche avec autant d’empressement que le premier. Je les lui présentai tous les deux à la fois, trèsrapprochés l’un de l’autre, en sorte qu’elle pût voir le liquide blanc s’agiter dans l’une des fioles. Elle fit ce qu’aurait peut-être fait l’âne célèbre de Buridan, s’il avait eu deux mains, quand on l’aurait mis entre un seau d’eau et un picotin d’avoine ; il se serait emparé de l’un et de l’autre ; et la petite fille, autant que la maladresse de ses petites mains le lui permit, saisit tout d’un coup les deux biberons. Bientôt, sans lâcher le biberon plein, qu’elle tenait de la main droite, avec l’autre main elle porta le biberon
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vide à ses lèvres; ce mouvement provenait-il d’un simple hasard, ou de ce que le biberon vide était plus facile à élever? Peu importe à la questipn qui nous occupe ici. Elle essaya sur le goulot quelques aspirations infructueuses, plissa le front, fronça les sourcils, et se mit à pleurer, en laissant retomber la malencontreuse fiole. Elle ne tarda pas à s'apercevoir de ce qu’elle tenait à la main droite ; elle l’appliqua promptement à ses lèvres, et aspira quelques gouttes du contenu avec les marques d’une complète satisfaction. Jusqu’ici la petite fille n’avait donc vu dans ces deux objets aucune différence, et peut-être même son attention n’ayant été que superficiellement dirigée sur eux, n’avait-elle vu qu’un seul objet dans ces deux objets presque semblables. — Je voulus varier sur elle mon expérience. Je la savais très-friande des couleurs brillantes: je plaçai devant elle successivement des gravures de plusieurs sortes. Je commençai par les nuances faibles : l’enfant, en les voyant, sursauta, poussa des exclamations joyeuses, et tendit les piains en avant. Mais sa joie devint de l’exaltation, quand je plaçai devant ses yeux des couleurs plus éclatantes: elle les palpait, les heurtait de ses mains frétillantes, les froissait, les tiraillait, les portait à sa bouche, les contemplait en extase. Je variai une seconde fois l’expérience. Après quelques minutes consacrées à un autre divertissement, je lui plaçai sous les yeux deux images à la fois, dont l’une aux couleurs très-vives. Elle se précipita vers les deux, comme vers un objet unique. Je les lui représentai ensuite séparément: ella éprouva un grand plaisir à regarder l’image aux couleurs sombres ; mais à l’égard de l’autre, elle manifesta une joie et un enthousiasme indescriptibles. Si fortement impressionnée qu’elle eût été par des différences notables, ce n’avait été pour elle que des impressions plus ou moins vives, sans retour d’attention sur les objets qui les lui procuraient, sans le moindre soupçon de qualité différente, ou de même qualité
LA COMPARAISON
possédée à des degrés différents, sans la moindre velléité de comparaison. J’ai conclu de ces expériences que la comparaison, telle que nous la comprenons et l'exerçons, n’est pas encore possible à un jeune cerveau de trois mois. L’est-elle un peu plus tard, et dans quelle mesure ? Je laisse encore à cet égard la parole aux faits, sans me hâter de conclure.
J’avais, il y a quelques années, deux chats gris, la mère et le fils, de même taille, de même nuance et de même apparence. Un jour, un enfant de huit mois, apporté dans ma chambre, aperçoit la chatte à quelque distance de lui, et la réclame avec force gestes et cris de circonstance. J’appelle le placide animal, qui entre aussitôt en relations amicales avec l’enfant. La chatte élève la tête et le dos pour se faire caresser, ronronne, passe et repasse en frottant sa robe contre l’enfant; celui-ci la serre à deux mains, la tourne et retourne à plaisir. Pendant qu’il est ainsi occupé avec elle, le chat survient, s'approche de l’enfant, le frôle en ronronnant, et demande sa part de caressses. Voilà notre enfant tout étonné d’apercevoir à sa gauche l’animal qu’il venait de voir à sa droite. Il se tourne d'un côté : un chat gris ; et puis de l’autre côté : le même chat gris. Il semble n’en pas croire ses yeux, et ne pouvoir se résoudre à voir deux objets, son esprit étant absorbé par la vive conception d’un seul. Que se passait-il alors dans cette jeune tête ? Les yeux, les mouvements des bras, les attitudes penchées et expectantes, parlaient seuls, et ne témoignaient que d’un très fort ébahissement. Mais l’incertitude de son jugement ne fut pas longue, et, avant la fin de la visite, ayant vu les deux chats devant lui, à côté, et loin de lui, dans différentes poses, il emporta le souvenir de deux animaux semblables, sans se dire à lui même qu’ils étaient semblables. Des ex/ériences de cette nature souvent répétées, et elles se répètent tous les jours, préparent de riches matériaux à l’abstraction, lui permettent de dégager des
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perceptions semblables ou différentes la conception de qualités analogues, et excitent l’enfant à la comparaison.
Un petit enfant de dix mois voyait une très grande différence entre les gâteaux et les pommes de terre qu’il aimait beaucoup, et le pain qu’il aimait moins, et aussi entre la viande et le pain, le lait et le vin, le vin et l’eau. Je le soumis à l’expérience suivante. On lui montra d’un côté un gâteau, et de l’autre un morceau de pain ; sans tergiverser, il saisit le gâteau, et il le porta à sa bouche. On le lui retira : il fallait entendre ses cris d’écorché vif, voir ses trépignements, ses mouvements énergiques de bras, sa figure empourpré et contractée, et de quels yeux attentifs il suivait les mouvements de la main qui lui avait ravi sa friandise. Bientôt, en manière de plaisanterie, on lui présenta un morceau de pain: il donna dans le piège, il prit le pain ; mais, avant d’y mordre, il avait reconnu son erreur, et rejeté le pain avec les marques d'un violent dépit. — Il ne faut pas qu’on lui laisse entrevoir des pommes de terre, de la viande, ou un fruit, si l’on veut qu’il mange de la soupe. Il se comporte aussi différement avec ses jouets et ceux des autres enfants. 11 se permet bien de mettre la main sur ceux de ses camarades, de les empiler avec les siens, d’en user en vrai propriétaire, uti et abuti \ mais si quelqu’un touche aux siens, il les lui retire violemment. Ainsi, des objets étant rapprochés devant ses yeux, il aperçoit très distinctement que l’un n’est pas l’autre, et en quoi l’un n’est pas l’autre. Il compare presque sans le savoir ni le vouloir : c’est déjà un progrès accompli ! De ces rapprochements fournis par le hasard, éclairés par l’expérience, précisés par les influences éducatives et surtout par l’influence du langage, naîtront des similitudes et des différences de plus en plus tranchées, isolées, abstraites, de vraies idées de rapport, et l’enfant comparera comme l’adulte.
la compakaison
Cette aptitude tardive à la comparaison proprement dite tient à la nature de l’attention. Elle est si courte et si mobile chez le petit enfant, qu’il n’observe guère que superficiellement les objets, les objets même qui l’intéressent, qui sollicitent vivement sa curiosité, c’est-à-dire sa sensibilité, et il ne les observe le plus souvent qu’au point de vue des émotions particulières qu’ils lui procurent à un moment donné. Un enfant de trois mois essaie d’appréhender, de palper, de soulever, de porter à sa bouche, de jeter un objet qui lui tombe sousla main ; et, soit curiosité, soit besoin d’activité satisfait, l’objet est immédiatement connu, et délaissé pour un autre, sauf à être repris dans quelques instants. Il est relativement si ignorant, qu’il a très peu de choses à voir dans un objet, surtout dans un objet qui n’a pas, comme les êtres animés, le don de se modifier et de renouveler à chaque instant la curiosité qu’il inspire. Il faut, pour bien observer, savoir et vouloir observer. C’est pourquoi le petit enfant qui ne parle pas se contente de noter au passage des analogies et des différences grossières. Le passé l’intéressant moins que le présent, il n’éprouve que fort peu le besoin de comparer.
Mais, dès l’âge de quinze mois, et surtout entrç vingt mois et deux ans, l’enfant, d’ailleurs aidé dans son travail intellectuel par le secours des mots, un peu spontanément, et beaucoup par l’elfet de l’imitation, use à sa manière, mais largement, de la faculté de comparaison. Il cherche fort peu les différences, bien qu’il en soit vivement frappé, mais il cherche partout des ressemblances. J’ai même noté le phénomène chez un petit garçon de treize mois. Comme un de ses cousins ressemblait à son oncle, avait même barbe, même taille, même voix, dès qu’il entra en relations avec son cousin, il le traita en vieille connaissance. Il l’appela toto, se fit amener à lui, lui fourra l’index dans les yeux,
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dans le nez et dans les oreilles; il voulut manger à côté de lui à table, vint le trouver à quatre pattes, dès qu’il fut éveillé, pour jouer sur son lit ; après le repas, il se fit mettre sur ses genoux, et, de là, sauta sur la table, où il se livra à mille petits jeux qu’il faisait avec son oncle. Son cousin tenant à la main un crayon, il le lui prit, le porta à sa bouche, et fit avec ses lèvres les mouvements et le bruit d’un homme qui fume et renvoie sa fumée dans l’air (l’oncle fumait). Une lois descendu, il prit la main du cousin, et, d’un air suppliant, lui dit : « lou lou , lou lou » ; on expliqua au cousin que ces articulations signifiaient qu’il fallait imiter le chien, ce dont l'oncle s’acquittait, paraît-il, au grand plaisir de l’enfant. Dans le jardin, il fit aussi à son cousin une prière que celui-ci ne comprit pas, ce qui sembla intriguer beaucoup l’enfant, habitué à être obéi par son oncle : il lui dit bon bon ou bô bô, ce qui signifiait qu’on eût à lui couper une fleur, et à la lui faire sentir. Ainsi cet enfant de treize mois raisonnait et agissait en vertu de l’analogie : de certaines ressemblances il concluait à d’autres ressemblances, et même à la ressemblance totale. 11 s’étonnait de ne pas retrouver ces dernières ressemblances à côté des premières, et il les cherchait avec une attention excitée par le dépit. Son cousin renseigné prit, autant que possible, la suite des habitudes que l’oncle avait rendues nécessaires à l’enfant : mais il en remplaça quelques-unes par ses habitudes à lui. Aussi, après un séjour de trois semaines auprès de son cousin, l’enfant chercha-t-il dans son oncle, les gestes, les sons de voix, les jeux, les càlineries, les actes d’obéissance, avec lesquels le nouveau loto l’avait récemment familiarisé. Les rôles étaient changés, mais l'intelligence, la sensibilité et la volonté de l’enfant, opéraient de la même façon.
A l’àge de deux ans et demi, l'enfant compare beaucoup. 11 use fréquemment de phrases comme celles-ci : arbre bébé (petit arbre), arbre papa (grand arbre), maman canard, bébé
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canard, pour exprimer qu’un objet, une plante ou un animal est plus grand ou plus petit qu’un autre. Un enfant de cet âge me disait : Toi pas vilain, bébé beaucoup pas vilain. voulant dire qu’il n’était pas méchant, mais qu’il l’était encore moins que moi. Il employait beaucoup de métaphores pour faire rire : « Vous êtes... disait-il en faisant attendre la suite, pour exciter la curiosité ou pour trouver une idée qui ne venait pas, vous êtes un canard, ou bien une feuille, un acacia, un couteau, etc... » C’étaient des inepties, mais qui indiquaient sa préoccupation habituelle de chercher des assimilations, si bizarres fussent-elles. A trois ans, voulant dire quelque chose d’aimable à une petite fille qu’il affectionnait beaucoup, il lui disait : « Tues un rat, un vrai rat, un joli petit rat 1 » Déjà depuis plusieurs mois, il regardait fort attentivement et fixement les visages nouveaux, pour faire connaissance avec eux, et, après les avoir étudiés quelques instants, il disait : « Barbe comme papa, robe bleue comme maman, montre comme grand-pè... ». A cet âge, il connaissait les noms de plus de vingt arbres, dont il savait indiquer les caractères spécifiques les plus apparents, ce qui indiquait un grand progrès dans les facultés d’observation et de comparaison.
L’aptitude à saisir des différences, le discernement, paraît-il impliquer l’aptitude à remarquer des ressemblances ? Ce n’est guère chez le jeune enfant qu’on peut constater la prédominance ou la faiblesse de l’une ou l’autre. Cependant il est permis de rapprocher, à ce point de vue, un enfant de trois ans d’un idiot ou d’un imbécile. Plus il rappellera l’un de ces derniers, moins on pourra augurer de sa future intelligence. Or, chez l’idiot « c’est manifestement l’appréciation des ressemblances qui prédomine. L’idiot simple peut comparer, mais ne saisit que des rapports grossiers superficiels. Ce qui frappe le plus l’enfant, c’est la couleur et la forme. Nous avons vu que c’est même souvent la couleur, de sorte qu’on comprend qu'il juge bien mal si, pour
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comparer deux objets, il s’en rapporte d’abord à cette qualité tout à fait accessoire dans la majorité des cas. Il confond très facilement les personnes. Toutefois, c’est elles qu’il apprend en premier à différencier. Quant aux objets, il ne saisit que les grosses ressemblances et appelle, par exemple, pomme tout ce qui y ressemble. 11 en est de même pour les différences. Sous ce rapport, c’est le sens de la vue qui est le plus développé... Le discernement,base véritable de nos conceptions intellectuelles, est donc très défectueux chez l’idiot. Chez l’imbécile, on observe de même une aptitude beaucoup plus considérable à saisir les ressemblances que les différences. C’est ainsi qu’ils apprécient souvent le côté grotesque des personnes, ce qui se traduit par des comparaisons quelquefois assez drôles, ou le plus souvent saugrenues, et, en général, triviales, grossières » ‘.
Qu’il s’agisse, au surplus, de ressemblances ou de différences, on ne trouve guère chez i’idiot, ou chez l’imbécile, et, par suite, chez l’enfant peu intelligent, peu attentif, ou peu impressionnable, ce qui est souvent tout un, qu’une curiosité courte et sensitive. C’est la surprise, heureuse ou contrariante, de trouver une ressemblance ou une différence inattendue, qui, par sa fréquence et sa durée, dénote l’intelligent. « L’étonnement est le père de la science, dit Platon. Quant on passe au milieu des choses distrait, indifférent, sans songer à chercher des points de comparaison, sans s’étonner de rien, on perd pour ainsi dire sa qualité d’être pensant, et l’on n’a aucune chance de faire des progrès scientifiques »
1 Sollier, loc. cil. p. 227.
- H. Marion. Leçons de psychologie appliquée à l'éducution, p. 320.