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CHAPITRE X

LE RAISONNEMENT

Si le raisonnement n’est pas autre chose qu’une série de jugements consécutifs ordonnés entre eux selon la loi des associations habituelles, il est évident que le petit enfant, comme l’animal, raisonne.

Un enfant de sept mois a très bien associé dans son esprit l’idée des mouvements de mastication à celle des agréables sensations qui en résultent. Quand il voit sa nourrice porter un aliment à sa bouche, et jouer des lèvres et des mâchoires, il juge qu’elle mange, que ce qu’elle mange est bon pour elle, et le serait pour lui-même ; et il sait par expérience que sa bonne pourrait le faire participer à ce plaisir, s’il le demandait d’une certaine manière irrésistible, c’est-à-dire en pleurant ou faisant mine de pleurer, et il agit en conséquence. On peut ici voir tout à la fois l’origine du raisonnement analogique qui lui a fait étendre tous ces jugements consécutifs, et du raisonnement déductif, qui lui fait appliquer à la circonstance présente ces expériences par lui généralisées. Le même enfant, à l’âge de huit mois, faisait entendre un gloussement guttural très bizarre, et de son invention, qui, lorsqu’il voulait satisfaire à une nécessité familière, signifiait pour ses parents: « Venez à mon aide, puisque, si je ne vous avertissais pas, vous vous fâcheriez. » Cette formule résume tout un ensemble de jugements et d’associations d’expériences, qui ont abouti à des actes de généralisation et de déductiôn. Ainsi raisonnent, d’une façon concrète et synthétique, le petit en-

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fant qui no parle pas encore, et l’animal qui ne parle pas, mais qui n’en ont pas moins, l’un et l’autre, une certaine puissance d’expression très significative. Avant de revenir à l’examen delà faculté de raisonner chez le petit enfant, étudions-en les manifestations analogues chez l’animal.

Dans des circonstances semblables à celle où se trouvait le petit enfant cité plus haut, et je demande pardon au lecteur d’insister sur des détails qui n’ont rien de choquant pour la science, voici comment se comportait un chien d’environ six mois, qui m’a appartenu. Pour lui donner des habitudes de propreté, que son premier maître avait négligé de lui faire prendre, je le cravachais chaque fois qu’il avait sali une chambre, voisine de mon appartement, où il couchait. Bientôt l’idée d’un châtiment, associée à celle d’un besoin trop facilement obéi, excitait chez lui, avec un vif désir de n’être pas battu, l’idée d’accomplir des actes qu'il savait dénaturé à prévenir ce désagrément. Il me réveillait presque toutes les nuits par des cris lamentables, lorsqu’il n’avait pas réussi à m’éveiller en grattant énergiquement la porte de ma chambre. Tous les jugements qu’il produisait en cette circonstance étaient enchaînés par des liens si rigoureux, qu’il n’y a guère qu’à les traduire en paroles, pour y retrouver les éléments de parfaits raisonnements. Essayons de parler sa pensée. « Mon maître me fustige d’importance, quand je m’oublie à gâter ma chambre à coucher (premier raisonnement inductif). Mais quand , m’ayant ouvert la porte, il me fait sortir quelques instants et descendre dans la cour, il est content de moi, et loin de mecorriger,ilme caresse et me flatte (seconde induction). — Or, quand je hurle d’une façon lugubre, il s’éveille et vient m’ouvrir (troisième induction). — Donc, aboyons à tuetète, réveillons-le, et nous ne serons pas battu (raisonnement déductif). »

Nous voyons donc chez l’animal une foule d’opérations intellectuelles et d’actes intelligents, qu’on ne saurait rap-

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porter à l’instinct. Les exemples cités plus haut ne sont pas de ces habitudes communes à toute une espece, qu’on puisse considérer comme dépendant de la constitution organique, mais des manifestations individuelles, dans des circonstances exceptionnelles, et variant avec les changements extérieurs. C’est le raisonnement humain dans toute son indépendance de l’automatisme. Il faut cependant se garder, soit à l’égard de l’homme, soit à l’égard de l'animal, de trop accorder aux influences directes de la spontanéité. Ne voit-on pas surgir tout à coup une faculté longtemps enfouie dans les profondeurs de l’automatisme héréditaire, et certains actes exceptionnellement accomplis par les animaux ne peuvent-ils pas provenir de cette source mystérieuse ? Par exemple, les inondations sont-elles de événements si rares dans la vie des espèces, qu’elles n’aient pu déterminer jusqu’à un certain point chez des oiseaux la faculté semi-instinctive de transporter leur nid en s’aidant de leurs becs? De même, dans le cas de l’enfant dont j’ai parlé plus haut, qui regardait manger avec envie sa nourrice, il devait nécessairement s’ajouter aux modifications conscientes, au pur raisonnement, des jugements et des mouvements réflexes, résultat, soit des habitudes individuelles, soit des habitudes transmises. La simple vue des mâchoires agitées ne peut-elle pas exciter des mouvements inconscients et involontaires, comme ceux d’ouvrir la bouche, de tendre les bras, de se pencher en avant, peut-être même de pleurer? Il est très difficile de faire la part de ce qui revientau conscientet à l’inconscient dans cet ensemble en apparence rationnellement ordonné de sentiments, d’idées etd’inpulsions organiques. Toujours est-il que la conscience y est pour sa bonne part.

En effet, tout mouvement instinctif, toute action réflexe, nous l’avons déjà dit, viennent à être perçus par leur agent d’abord inconscient, pour peu qu’ils soient importants en eux-mêmes, ou que leur répétition rapprochée les mette

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en quelque sorte en relief et en vue. Nous voyons chez les adultes la conscience accourir à ces coups de théâtre, qui ne la laissent plus indifférente, comme le font les événements ordinaires ou non persistants. De môme, si l’enfant est amené à reproduire ces mouvements d’abord passés inaperçus, ou à les produire avec une variante ou un surcroît d’intensité ou de complexité, il les remarque nécessairement, et ce qui le prouve, c’est qu’il les modifie sous le contre-coup de telle impression ou sous l’impulsion de tel sentiment de circonstance.

Un petit enfant de dix mois désirait vivement tenir un petit chat que sa sœur aînée faisait jouer sur ses genoux : il tendit les bras vers l’animal, regardant alternativement sa sœur et le chat, poussant des cris de désir semblables à un petithoquet. Sa sœur ne lui accorda pas ce qu’il demandait, ne voulant pas confier le joli animal aux caresses maladroites de l’enfant ; celui-ci commença à pleurer et à crier modérément. Sa sœur, qu’il ne cessait, en pleurant, de regarder dans les yeux, resta calme et impassible ; le solliciteur devint alors plus pressant, agita furieusement toutes les parties de son corps ; il se démenait, se tordait, hurlait, sanglotait. Sa sœur lui dit : « Tais-toi, tu n’auras pas Minet, tu lui ferais mal » ; la gesticulation du petit capricieux devint plus violente, les plaintes menaçaient, les larmes commandaient / la douleur s’était exaspérée à un tel point que la conscience disparut au milieu de cette tempête psycho-organique. L’enfant terrible finit par oublier la cause de sa douleur, tout à sadouleur elle-même. 11 tendait encore les bras en avant, sans savoir ce qu’il faisait, car le petit chat effrayé par cette scène désordonnée, était parti et était caché sous un lit. Pour calmer son frère, la sœur appela le chat, le prit et le lui apporta : immédiatement l’enfant se tut; mais il recommença cà pleurer.après une pause de trois secondes ; la jeune fille se mit alors à caresser et embrasser son frère, en l’invitant à se calmer et à

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toucher le minet. Quand il fut un peu tranquillisé, il ne fit plus attention au chat, et demanda à sa sœur un bonbon. On voit ici la marche ondoyante et capricieuse des jugements et des mouvements ordonnés déjà par la loi de l’habitude, mais qui se transforment de mille manières imprévues,au gré des impressions ou des associations d’idées intercurrentes, qui les présentent tour à tour ou les enlèvent aux prises de la conscience.

Si l’automatisme retourne à la conscience dans certains cas déterminés, la conscience cède avec la même facilité ses droits à l’automatisme. Un petit enfant de deux ans et trois mois a l’habitude de voir entrer chez sa mère, presque tous les matins, une locataire de la maison, qui revient du marché. Quand il voit sa mère revenir avec un panier au bras : « Où mê Gilé » ? dit-il, « Veu voi mê Gilé », « Appê mê Gilè ». Tous les jugements exprimés par ces phrases enfantines ne sont-ils pas enchaînés de façon à constituer des raisonnements concrets, mais effectifs ? Eh bien ! l’enfant en a déjà pris l’habitude, au point de les réitérer plusieurs fois par jour, n'importe à quelle heure, quand il voit prendre à sa mère un panier, et tout machinalement, comme un perroquet répétant des paroles n’ayant aucun sens pour lui. Le rationnel est devenu automatique, par l’effet de la répétition habituelle. On peut observer d'autres exemples du même fait dans le même enfant. Quand la dame en question vient faire sa visite matinale, au retour du marché, l’enfant de courir à elle, de se suspendre à sa robe, et de dire : « Maman chèGilé » ; puis il tire un coin du panier, et, sans savoir s’il y a pour lui quelque friandise, il fourre les mains, à tout hasard, dans les provisions, et, tirant n’importe quoi : « Veux ça, moi, te dis, moi, veux ça ». Tous ces jugements naturels arrivent dans un ordre auto-matique si constant, qu’on pourrait supposer que l'enfant n’en a pas conscience.

Mais voici deux exemples en sens contraire, fournis par

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le même enfant, et qui nous montreront l’ingérence de la conscience dans un ensemble de jugements et de mouvements opérés en grande partie d’une manière réflexe. Son père est un ouvrier qui va souvent à la pêche, et l’enfant est habitué à manger de la friture. L’autre jour, le père, revenu après l’heure du souper de la famille, mangeait seul du poisson. « Moi veut frit, papa, veut frit » ; le père fit un moment la sourde oreille ; « Moi veut frit», dit l’enfant, qui tournait autour de la chaise de son père, le prit par la manche, essayant d’attirer son attention. Le père continua à manger sans souffler mot (jusqu’ici tous les mouvements, toutes les paroles de l’enfant exprimaient des idées automatiquement associées et ordonnées, comme ses gestes et ses paroles). Mais l’enfant voyant que ses tentatives étaient infructueuses, se mit sous la table, et tirant une jambe de son père : « moi, veux frit, pas minet mon frit, moi veux frit» ; il avait tout à coup réfléchi que le chat se met ordinairement sous la table : l’enfant se faisait chat, par suite d’une illumination soudaine de la conscience, qui lui avait fait penser et exécuter des mouvements tout nouveaux pour lui. — La mère de cet enfant lui a donné l’habitude d’appeler, vers midi, madame Gillet, etdelui demander le journal, afin d’éviter à cette dame la peine de descendre. L’enfant s’acquitte de son rôle très sérieusement, et il n’entend pas qu’on s’en charge pour lui. « Mé Gilé, dô jouna! » 11 répète la formule, avec très peu de variantes, jusqu à ce que le journal lui soit jeté par la fenêtre. Un de ces jours, son frère voulut appeler pour lui la dame au journal. Le petit enfant devint rouge de colère ; on empiétait sur un droit acquis ; il se mit à crier de toutes ses forces: « Mé Gilé, dô jouna » 1 et puis, se tourne vers son frère : « No pas toi kié, faut pas kié toi, moi kié : mé Gilé ! » Sur ces paroles, le journal tomba et fut ramassé par le frère aîné ; le petit s’empressa de le lui arracher des mains. « Dô jouna, moi poté maman », dit-il. 11 y avait là ’ 19

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deux ou trois innovations accomplies dans sa pratique familière ; mais il y revint immédiatement, en secouant le journal tombé, et disant: « ne pas sal », ce qui était passé chez lui en habitude presque inconsciente.

C’est dans cette facilité à approprier les expériences passées à des expériences nouvelles, à étendre sans cesse la chaîne des inductions et des déductions, que l’enfant et l’animal montrent une force inépuisable d’invention, des ressources d’imagination, que l’adulte, plus porté en général à vivre sur les raisonnements tous faits, acquis ou appris, qu’à en édifier de nouveaux, pourrait souvent leur envier. Remarquons aussi, d’après cet exemple, que Locke et Stuart Mill ont avec raison soutenu qu’il y a un mode de raisonnement fondé sur le particulier. M. L. Ferri, dans son intéressante étude sur les trois 'premières années d'une enfant 1 a présenté des observations qui confirment cette opinion. Le petit enfant donne à chaque instant des preuves de la force d’invention, et de l’élasticité du raisonnement. Tous ses progrès intellectuels, moraux et physiques, ses jeux, ses caresses, ses ruses, tout porte la trace de sa raison pratique et ingénieuse.

A mesure que l'enfant grandit en force et en expérience, son jugement gagne en exactitude, sa raison s’affermit, se précise, s’affine, s’abstrait en quelque sorte, et l’expression de ses raisonnements, le plus souvent relatifs à ses désirs ou à ses appréhensions, arrive à la rapidité logique et oratoire. Tout enfant, mais plus âgé de deux ans qu’une de mes cousines (âgée de trois ans), j’avais abusé, au profit de ma gourmandise, du droit du plus fort, et je lui avais dérobé une magnifique poire, que notre grand’mère lui avait donnée en revenant d’un jardin situé à quelque distance de la maison. On devine les larmes, les cris, le désespoir de la pauvre victime. Elle fit son rapport très élo-

« Dans la Filosopa delle scuole italiane, octobre 1879.

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quent et très circonstancié à grand’mère. Celle-ci essaya de l’apaiser en lui donnant un joli grappillon de raisin. Quand je rentrai d’une cachette où j’avais été savourer les douceurs du fruit volé, la petite n’était pas encore au bout de sa grappe, ni de son chagrin. Ma grand’mère me gronda très sévèrement, et puis, s’adressant à ma cousine : « Consoletoi, mon enfant, je t’apporterai une très bonne poire, et ton cousin n’aura rien. » Cette promesse, mon air décontenancé, rendirent le cœur à ma jeune cousine, et, d’un air guilleret, elle s’en alla gambader dans la rue. Une heure s’était écoulée, et moi, je n’avais pas quitté la maison, sans doute pour voir si notre grand’mère aurait le courage d’effectuer sa menace, et de donner une poire à ma cousine devant moi, sans m’en donner une. De son côté, ma cousine n’avait pas oublié la promesse. Elle revenait toutes les deux minutes, rôdant autour de notre grand’mère, lui disant de petites choses aimables, lui demandant si elle avait besoin de quelque commission, lui parlant des légumes, de la soupe, etc. Mais le mot de poire ne venait jamais sur ses lèvres : elle savait, par expérience, que notre grand’mère n’aimait pas les obsessions, surtout à l’égard des choses de bouche, et elle se gardait de la mécontenter en paraissant trop pressée d’avoir le fruit attendu. Enfin, au bout d’une heure et demie, excitée peut-être par les taquineries de son estomac, elle prit son courage à deux mains, et se risqua à lancer son va-tout. Elle arrive tout à coup en sautillant, du fond de la cour, et, frappant d’une main caressante l’épaule de ma grand’mère, qui était assise près d’une table, elle dit, d’un accent convaincu : « Elle sera bonne, oui t » Ma grand’mère comprit la signification de cette formule astucieuse. Mais elle se la fit répéter, et la petite fille, encouragée, précisa davantage : « Elle sera bonne, oui, grand’mère, la poire ! » Notre grand’mère trouva le procédé charmant, elle appela notre grand-père, qui travaillait dans une chambre voisine, et lui dit : « As-tu le

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temps d’aller au jardin? Va donc chercher une belle poire, que j’ai promis de donnera la petite. » Mon grand-père prit la clef du jardin ; ma cousine l’accompagnait en lui tenant la main. Inutile de dire que je lis partis du cortège, tout en me tenant avec respect derrière mon grand-père. Je crois que ce fut moi qui entrai le premier au jardin, à peine la porte fut-elle ouverte. Ma cousine eut une belle poire, et la savoura avec tant de plaisir, qu’elle oublia de dire à mon grand-père qu il ne fallait pas que j’en eusse une. Nous mangeâmes tous les trois de concert un de ces beaux fruits, et puis, nous jouâmes dans les allées du jardin avec notre bon grand-père, deux petits et un grand enfant.

L’enfant est donc capable de raisonner dès le berceau, sans quoi il n’acquerrait jamais cette faculté, selon la remarque de Laromiguière : « Son âme, réduite à de pures sensations, qu’elle ne pourrait ni démêler, ni comparer, ni réunir, ni diviser, serait privée de toute idée et ne prendrait jamais rang parmi les intelligences 1 ». Mais la logique naturelle de l’enfant est très limitée dans ses prises et très incertaine dans ses allures. Si elle va droit au but, comme par un coup d’œil imaginatif, dans la sphère des relations analogiques ; si elle se laisse aller au coursquelquefois assez régulier des associations psychiques, dans les relations un peu plus complexes des ressemblances particulières qui le poussent vers l’induction ; si elle applique assez résolument quelques-uns de ses concepts analogiques et inductifs à des cas nouveaux, le raisonnement qui lui convient le mieux est le raisonnement primitif, enveloppé, irréfléchi. Ce raisonnement se confond avec les actes les plus élémentaires de discernement et de classement ; il n’est souvent qu'une

1 Discours sur la langue du raisonnement, p. 185.

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ressemblance appliquée à un fait passager, que l’adaptation la plus simple des mouvements aux représentations. Plusieurs des exemples développés plus haut en fournissent la preuve. Mais je suis heureux de voir mon interprétation continuée par des observations analogues aux miennes. Darwin, quoiqu’il n’ait constaté qu’à cinq mois la fixation certaine des associations d’idées dans l’esprit de l’enfant, note cependant le raisonnement pratique dans son lils âgé de cent dix jours, faisant glisser la main le long du doigt qu’on lui tend pour l’introduire dans sa bouche '. Un enfant qui ne parle pas encore et commence à marcher a-til trébuché en passant du parquet sur le tapis ? un moment vient où il a l’idée de lever le pied à une hauteur suffisante pour franchir le bord du tapis sans accident. Il y a là un moyen terme intercalé entre le but conçu et le point de départ *. « Une petite fille d’un an et sept mois voulait avoir son chapeau placé sur une table trop haute pour qu’elle y put atteindre ; impatience, pleurs, cris; je me lève et je le lui donne. Son premier mouvement est de le mettre sur sa tête ; puis, après quelques instants où elle paraît méditer, elle va prendre son propre chapeau, posé sur une chaise à sa portée, et me le présente d’un air fort sérieux. Etait-ce un remerciement ou une invitation à la mener promener, peu importe ; il y avait là évidemment un raisonnement analogique ou même inductif1 * 3. »

Voilà, même quand l’enfant déjà parle, les raisonnements où il excelle. 11 parait moins sûr de lui dans ceux qu’il fait d’après nous et grâce aux analogies et aux inductions qui lui sont comme imposées par notre langage. Il juge, à tort

1 Esquisse biographique d'un petit enfant, Revue scientifique, juillet

* Voir sur l’étude de L. Ferri déjà citée, la Revue philosophique, avril 1880.

3 Paul Rousselot. Pédagogie à l’usage de L’enseignement primaire p. 246.

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souvent, sur de simples ressemblances, sur des analogies forcées. « Déteste-t-il une personne qui lui a fait du mal, toute personne qui a les mêmes traits du visage lui sera suspecte. Il poserait volontiers cette loi : toutes les personnes qui ont tel visage sont méchantes. Induction hâtive et non scientifique, et pourtant elle est au fond de même nature que celle des savants ». » 11 n’est même pas bien certain que la plupart des raisonnements que l’enfant aime et réussit le mieux, dépassent en général, de deux à trois ans, la moyenne intellectuelle d’un animal adulte. J’avais une chatte qui, dès l’âge d’un an, lorsqu’on avait servi le dîner dont elle devait prendre sa part séance tenante, allait frétillant de la tableà moi, et de moi à la table, et cherchait par ses mines persuasives à m’y attirer. Trouve-t-on quelque élément supérieur dans les raisonnements attribués à son fils par M. Egger*? Des l’âge de dix-huit mois, son fils, « au moment du repas, sait appeler les absents et tirer par leurs vêtements ceux qui doivent s’asseoir à la table de famille... A vingt-huit mois, je vois s’étendre la portée de son raisonnement. 11 devine que la personne qui prend son chapeau se prépare à sortir, que, sortant, elle traversera la cour, qu’il pourra l’y voir passer ; dès qu’elle prend son chapeau, il se dirige vers la fenêtre pour assister à son départ. » Il n’y a rien là, quoi qu’en pense M. Egger, qui indique une limite de séparation eutre l’intelligence enfantine et l’intelligence animale.

La faculté de raisonnement est toujours fort limitée dans son extension logique, pendant toute la période triennale dont nous nous occupons.1 * 3 Si le langage apporte à l’en-

1 Henri Marion, Leçons de psychologie appliquée à l’éducation, p.

* Observations et réflexions sur le développement de l'intelligence et du langage çhez les enfants.

3 « De plus, son raisonnement ne porto que sur les objets particuliers et sensibles qu’il perçoit tous les jours. Ne lui demandez

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faut de nouveaux éléments d’induction, et de nouvelles facilités, et, surtout sous l’influence de nos exemples, la faculté nouvelle pour lui de la manie raisonneuse, il ne fait le plus souvent que mettre mieux en relief son infirmité intellectuelle : résultat d’ailleurs utile pour nous et pour l’enfant, pour nous qui pouvons par là mieux contrôler les progrès de l’enfant, et pour l’enfant qui en a occasion de prendre conscience de lui-même, d’apercevoir les limites et la portée de son intelligence naissante. Personne n’a mieux montré que M. Egger ces faits caractéristiques de l’infirmité intellectuelle de l’enfant, qui nous étonne si souvent par la sagacité de son jugement et la précocité de sa raison. Les exemples que nous pourrions lui emprunter en grand nombre ont d’ailleurs un double intérêt, l’observation psychologique et morale n’y étant pas facilement séparable des considérations lexicologiques.

« La sœur cadette d’Emile nous dit : « Je porterai Emile quand il sera petit. » Elle a vu que, de deux personnes, la plus grande seule peut porter la plus petite ; d’autre part, on lui a dit qu’elle deviendrait grande... le conditionnel et le futur se confondent pour son esprit. » Cette observation est d’une réelle valeur, à tous les points de vue. J’en dirai autant des deux suivantes : «Le renversement des rapports est très-familier aux enfants dans cette période de la vie. A quatre ans, à cinq ans encore, l’enfant prendra l’une pour l’autre les idées corrélatives, comme celles de prêter et Remprunter : « Veux-tu m’emprunter ton cachet ?» « 11

pas de raisonner sur des idées abstraites. C’est à une logique instinctive qu’il obéit quand il saisit les analogies du langage. L’entant de trois ou quatre ans s’obstinera à dire à le cheval, à le jardin, parce qu’il a entendu qu’on disait : à la vache, à la promenade ; il supprimera la diversité des conjugaisons, prononcera batter au lieu de ballre, parce qucla plupart des verbes qu’il a appris tout d’abord se conjugnent sur aimer ( G. Compayré. Cours théorique et pratique de pédagogie, p. 168). »

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me dit un jour : « Je suis très généreux aujourd’hui », voulant dire : « Tu as été très généreux pour moi. » Il convient pourtant de remarquer que ces confusions enfantines portent plutôt sur les mots que sur les choses . Etudions les limites naturelles et les défaillances les plus ordinaires de la raison enfantine, dans des circonstances à peu près indépendantes de tout mélange importé par la parole.

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