‹ Les trois premières années de l'enfantChapitre 53 sur 65 · TT · texte numérisé non relu

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nous, qui vivons de la vie de l’enfant, que pour l’enfant, que nous devons préparer lui-même à vivre.

Examinons d’abord les erreurs auxquelles donne lieu l’exercice de nos sens. Les illusions de la vue portent sur la couleur, la localisation dans l’espace, la forme, les dimensions, la distance, la nature, le nombre des objets éclairés par la lumière. La sensation de lumière produit la notion ou le jugement de couleur : la réalité nous apparaît sous des couleurs que nous lui prêtons nous-mêmes, en vertu de jugements antérieurs. Que de temps il doit falloir au jeune enfant pour s’habituer à reconnaître les couleurs propres des corps environnants, ces couleurs à peu près constantes, mais susceptibles de mille variétés, de mille transformations, selon leur action réciproque, l’action des milieux différents, la distance et la position ! Un enfant de six mois dirige obstinément son regard, et tend ensuite ses mains avec insistance vers un bouton aplati d’espagnolette, qu’il a pris pour la balle suspendue avec laquelle on l’amuse au berceau ; il a pris un cercle plat diversement ombragé et éclairé pour un globe de couleur uniforme, comme il pourra prendre plus tard une boule pour un carré. Pour le moment l’erreur qui transformé en volumes les surfaces apparentes lui est plus familière. 11 veut avoir dans ses mains tout objet dont le vif éclat l’intéresse : c’est que, dans sa connaissance bornée de la perspective, il ne juge pas de la distance des objets en comparaison des distances relatives des objets qui l’entourent ; son échelle de grandeur et de longueur est toute circonscrite aux environs de sa personne et aux quelques lieux bien connus de lui, comme sa chambre ou quelques parties desa chambre.

Même à dix mois, même à un an, il nous semble que la lune à son lever et le soleil à son coucher le captivent par la solennité de leur apparition : cette illusion n’existe que pour nous. L’enfant, qui n’a pas l’habitude de contempler ces deux astres dans leur zénith, ne leur prête pas à l’occa-

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sion la volumineuse apparence que nous leur prêtons. J’ai même remarqué que l’attention de 1 enfant est difficilement attirée sur la clarté beaucoup plus induite que réelle des étoiles : leur scintillement pour un œil qui les voit comme des objets rapprochés est de très petite importance. Sur la forme, sur la distance, sur la grandeur, sur le nombre des objets, l’enfant commet chaque jour des illusions singulières. La montagne, la forêt, l’horizon maritime, que nous voyons, que nous estimons à deux ou trois lieues de nous, l’enfant, même à quinze mois, ne les croit pas plus grands et plus éloignés de lui que tel arbre ou telle maison voisine. Il rapproche, en les rapetissant d’après nos appréciations, les objets éloignés; il aune tendance à rapprocher encore et toujours à grandir les objets non éloignés.

Les illusions les plus fréquentes de la vue, j’entends les illusions normales, non les illusions pathologiques, sont relatives au relief des objets embrassés par la vue. Longtemps le petit enfant se refuse à croire au plein des objets ; il palpe toutes les surfaces pour y chercher un creux ; il cherche à mettre toutes sortes d’objets les uns dans les autres. Un enfant de quinze mois, qui aimait fort à se hisser jusqu’au deuxième palier de son escalier, dans un autre escalier grimpa seulement jusqu’au premier repos, parce que le palier se trouvant assez large, il croyait que l’escalier s’arrêtait là. Nul doute que l’enfant ne fasse à tort et à travers, même après un certain nombre d’expériences, la distinction que nous établissons à première vue entre le surplomb d’une cheminée, d’un toit, d’un pan de mur, lerevêtement d’un pont et les surfaces planes qui leur sont contiguës. Nous nous expliquons aisément qu’un enfant même âgé d’un peu plus de trois ans, et ayant quelque idée des quantités numériques concrètes, se trompe souvent dans l’estimation du nombre des objets qui s’offrent à lui. N’en est-il pas de même pour les adultes? On

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sait que pour chacun de nous, quand nous portons nos regards vers le ciel pendant une nuit brillante, le nombre des étoiles visibles est toujours immensément exagéré. On peut se rendre compte du nombre beaucoup plus restreint d’astres que l’œil nu voit distinctement à la fois, en examinant une carte stellaire. C’est là encore une illusion toute mentale. Une illusion de ce genre se reproduit pour l’enfant, quand il veut se rendre compte du nombre des objets rapprochés entre eux, même à peu de distance de lui. Aussi, à l’âge de trois ans, il saura, s’il est bien précoce, compter jusqu’à quatre ou cinq arbres placés tout près de lui ; passé cette limite précise, le nombre devient beaucoup d’arbres, le nombre croît avec l’éloignement des objets. Ce qui est vrai des grandeurs numériques l’est de toutes les grandeurs étendues. Une flaque d’eau paraît une mer à un enfant de deux ou trois ans ; et la mer lui paraît beaucoup, beaucoup d'eau ; mais cette idée d’indéfini vague est bien autrement restreinte pour lui que pour nous.

N’oublions pas ces hallucinations en*quelque sorte légitimes que produisent dans l’esprit de l’enfant un mélange indécis de lumière et d’ombre, un passage subit de la clarté aux ténèbres, la juxtaposition de certaines couleurs sur d’autres couleurs . Ce sont là des illusions optiques encore plus que mentales. Seulement, par la tendance qu’ont tous les animaux à objectiver leurs sensations un peu vives, à réaliser les images impressionnantes, l’enfant, comme parfois l’adulte, est porté à faire de ces spectres optiques des spectres chimériques, de vrais fantômes.

Les sensations de Y ouïe donnent lieu à des erreurs spéciales, mais ni aussi nombreuses ni aussi importantes que les sensations visuelles. Le plus difficile pour l’enfant n’est pas tant de localiser dans l’espace un son que de le rapporter à son objet réel, quoique ces deux choses paraissent souvent confondues ensemble. Comme il n’est pas essentiellement utile pour l’enfant de faire cette localisation

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en l’absence des données de la vue, il ne doit la faire qu assez tard, qu’après qu’il a fait un grand nombre d’expériences combinées de l’ouïe, de la vue, et du toucher, et que sa faculté de comparaison a pris quelque développement. Aussi voyons-nous qu’un enfant d’un an est très facile à s’abuser sur la distance d’un son d’ailleurs bien reconnu. Les personnes qui entourent l’enfant se font un innocent plaisir de hausser ou de baisser la voix, en se tenant cachées, pour lui donner à croire qu’elles sont tout près ou très-loin de lui. Quant aux erreurs portant sur la fusion en un seul tout de diverses sensations simultanées ou successives, quelque importance qu’elles aient pour l’éducation musicale des petits enfants, elles rentrent dans le cha- pitre de l'esthétique infantile, et nous n’avons pas à nous en occuper. Contentons-nous de dire que V oreille spirituelle ou la faculté déjuger des sensations sonores joue plus d’un tour, si elle rend bien des services à l’oreille matérielle. Une espèce d’erreur plus grave, c’est celle qui pourrait aboutir pour l’enfant à une hallucination effrayante.

On ne saurait croire quel mal font aux enfant les personnes, qui, par tempérament ou par habitude, ne se gênent pas d’exprimer tout haut et violemment devant eux leurs contrariétés ou leurs colères. A chaque instant, ils sont à se demander si ce ton de voix n’indique pas qu’on est mécontent d’eux, qu’on va les gronder ou les corriger. Ainsi font les chiens et les chats dont les maîtres se fâchent à tout propos ; quand ceux-ci se mettent à crier, ou même à jurer, les animaux vont se cacher avec terreur. J’ai connu un enfant de cinq mois que l’on grondait et fustigeait assez souvent, pour le corriger d’une habitude ou plutôt d’une infirmité contraire à la propreté ; souvent la vue d’une mine irritée, un geste ou un cri de colère suffisait, par je ne sais quelle association bizarre d’idées, de sentiments et d’actes, pour le faire retomber en faute malgré lui. Une fillette de quinze mois, que son père gron-

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dait, sans la battre, mais plus que de raison, chaque fois qu’elle entendait dans l’escalier un pas un peu dur, croyait reconnaître celui de son père, et accourait toute tremblante sur les genoux de sa mère.

L 'odorat et le goût sont sujets à d’innombrables causes d’erreur. On sait d’abord que l’excitabilité nerveuse de l’odorat s’émousse très facilement, au point qu’on ne peut jouir des odeurs le plus suaves et souffrir des plus désagréables qu'à l’occasion, et pendant des intervalles assez courts. Pour être ressenties normalement, les odeurs doivent succéder les unes aux autres dans un certain ordre.

On sait aussi que l’odorat et le goût trompent de concert- L’odorat nous fait attribuer une saveur à la eanelle pilée ; si l’on se pince le nez et qu’on goûte à de la cannelle, ou elle n’a pas de goût, ou le goût perçu est celui de sapin. Grand nombre de substances perdent leur saveur dans le même cas. Aussi voit-on les nourrices faire de la science sans le savoir, quand elles bouchent le nez des enfants pour leur faire accepter une médecine désagréable.

Enfin, quant aux erreurs du toucher , elles sont la plupart du temps faciles à redresser par l’usage attentif des organes tactilo-musculaires. Il en est du moins ainsi pour la majeure partie des impressions de surface, concernant le poli ou le raboteux, le creux ou le relief des objets, etc... L’exercice pur et simple de nos organes redresse plus ou moins vite et plus ou moins complètement les erreurs de l'enfant en cette matière : inutile de dire que l’intelligence du sujet et l’intelligence de l’éducateur font beaucoup pour avancer cette sorte de progrès.

L’appréciation des divers poids n’est pas' chose aisée : si nousprenons en main deux objets, nous ne pouvons dire lequels des deux est le plus pesant; et, si les poids sont à peu près égaux, nous ne pouvons déterminer s’ils le sont ou non tout à fait. C’est ce qui nous explique la confusion faite par un enfant âgé de trois mois, entre un bibe-

les erreurs et les illusions de l’enfant

ron plein et un biberon vide. C’est ce qui nous explique aussi que l’enfant un peu plus expérimenté, ou bien s’attaque indifféremment à tous objets pour les soulever, ou bien hésite à se mesurer avec les objets les plus légers, se ügurant qu’ils sont pesants.

Le sens auquel on rapporte les sensations thermiques, est sujet aussi aux erreurs les plus fréquentes, quand il s’agit d'apprécier les degrés de chaleur qui se trouvent dans les corps à toucher. Mais ici l’enfant a pour excuse les erreurs nécessaires de l’adulte lui-même. Les physiciens nous apprennent que la chaleur qui se trouve dans un corps à l’état latent ne nous affecte pas. La température de notre corps restant la même, ainsi que celle des objets extérieurs différents objets nous affectent thermiquement d’une manière inégale. Lorsqu’on prend un bain froid, on considère l’eau comme plus froide que l’air, et l’air plus froid que les vêtements, quoique tous ces objets soient à la même température, parce que tous les corps n’ont pas la même facilité à communiquer la chaleur. De même encore, l’enfant qui sort d’un bain chaud et qui passe dans un appartement ou que l’on met dans des serviettes ayant la même température, est saisi par le froid : c’est que l’air et les étoffes transmettent de la chaleur plus lentement que l’eau .

Nous n’avons jusqu’ici considéré que les illusions ou erreurs à causes physiologiques ou purement intellectuelles '. Mais il y a aussi, pour l’enfant, comme pour nous,

1 M. IC. Maillet signale, chez l’enfant, les erreurs d’ignorance, de

crédulité , de naïveté, de candeur, de simplicité ou de niaiserie, de lé-

gèreté, (Y étourderie, d’ irréflexion, d’observation défectueuse, et enfin

comme nous-môme, les sophismes d’intérêt et d’amour vrovre (Loc

cit. pp. 550-558). 1 * * * V

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des causes morales d’erreur. Autant do sentiments et d’in clinations, autant de sources d’erreurs. Comme il serait trop long de les passer en revue, contentons-nous de citer quelques exemples saillants.

Une cause fréquente d’erreur pour les enfants, c’est leur fièvre de mouvement, leur besoin impétueux d’agir, leur instinct passionné de l’exercice et dujeu. Us voient souvent très bien, mais jusqu’à un certain point seulement, ce qui les intéresse, parce qu’ils y font attention. Mais ce n’est pas la recherche du vrai qui les intéresse, c’est le besoin d’agir vite, pour arriver à tel ou tel but. Aussi prennent- ils leur parti comme d’inspiration, lis ne s’embarrassent ni de la vraie portée, ni deslimites, ni des conséquences éloignées des choses : ils ont vu ou entrevu ce qu’ils voulaient voir, le moyen de produire tel effet, et c’est assez pour eux : ils croient, ils agissent. Trop de précipitation nuit à l’action comme à la pensée, et souvent ils s’en aperçoivent à leurs dépens, mais pour retomber bientôt après dans les mêmes erreurs. L’expérience vient lentement. Voici un exemple de ce genre d’erreurs, qui marque en même temps « l’intime connexion de la pensée et du langage, et le secours qu’ils se prêtent réciproquement. Chez les enfants et chez les animaux, des actions qui nous paraissent sensées, nous les font supposer plus développés intellectuellement qu’ils ne le sont. Quand un enfant, par exemple, s’aperçoit que la cheville qui retient la roue de son petit chariot est branlante, il en vient bientôt à prévoir que la moindre secousse la fera tomber, et que la roue tombera aussi. Dès lors l’idée de raffermir la cheville se présente à lui naturellement, mais on n’est pas bien sûr qu’il y ait autre chose dans son esprit qu’une simple succession d’images. Son action réalise le tableau d’une cheville et d’une roue bien affermies, parce qu'il ne veut pas laisser subsister cet autre tableau où ces mêmes objets, en paraissant chanceler, présageraient un événement malheureux. Pour qu’il s’occupât de la recher-

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che des causes, véritable exercice du raisonnement, il faudrait que son esprit fit un pas de plus.

« Sans oser décider que ce cas dépende entièrement du langage, je dirai que les mots sont un moyen de le franchir. Demandez à l’enfant de vous rendre raison de ce qu’il fait quand il raccommode son chariot. Les mots dont il se servira en vous répondant l’amèneront à penser qu’il s’est conduit en conséquence de certaines lois qui pourront s’appliquer à toute autre chose qu’à son jouet. L’image particulière s’effacera en présence d’idées plus générales. Il vous dira que la cheville étant branlante, la roue ne pouvait manquer de tomber, et ce mot branlant, désignation d’une qualité séparable de l’objet même, applicable à mille autres objets et annonçant un événement infaillible, ce mot, dis-je, est déjà un germe d’idées générales. La notion des effets delà pesanteur, du frottement, enfin des lois invariables de la nature, ressortira un jour de l’explication si imparfaite qu’il vous a donnée (1). »

Que d’erreurs font commettre à l’enfant l’amour propre, le sentiment personnel, l’entêtement ! Marie est à la balançoire, où elle fait plus de bruit que les trois enfants qui la regardent faire et attendent leur tour. En cinq minutes, elle trouve le temps de produire plus de vingt phrases, toutes commençant ou finissant par le mot moi. « Regardez-moi, comme je me balance vite ! Personne ne pourrait monter aussi haut que moi ! Regardez, comme je vais toute seule ! » Elle croit tout cela vrai, et il n’en est rien. Illusion de jugement produite par le sentiment exagéré des faits personnels. Voici un second exemple, qui nous est offert par un enfant de trois à quatre ans, le fils d’un naturaliste, un peu collectionneur lui-même à ses heures, a Papa, j’ai un grand malheur... Je vais te le dire. Çà a commencé par la cuisse. Je portais, comme ça, la boîte au rhinocéros. La

• 1. M»* Necker de Saussure, l 'éducation progressive, t. II, p. 15.

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boîte est tombée ; la cuisse s’est détachée ; puis le ventre s’est décollé ; et tout le reste aussi. » Ses plaisirs, ses peines, ses malheurs, ses événements heureux, l’enfant exagère tout, par inexpérience, imprévoyance, et sens personnel.

Inutile d’insister sur les illusions et les erreurs où l’intérêt, et surtout l’intérêt gourmand, jette les enfants à tout propos. Tout le monde les a observés. Mais il est curieux de remarquer la facilité avec laquelle leurs tendances ou habitudes intéressées les reportent inconsciemment des meilleures intentions jusqu’à l’erreur, et jusqu’au sophisme pratique. Deux enfants, dont l’un a sept ans, et l’autre quatre, soit par jalousie, soit par distraction, sont souvent peu aimables l’un pour l’autre ; le plus jeune, un peu dominé autrefois, commence à ne plus redouter son aîné, et souvent il le provoque. C’est par lubies qu’ils sont gentils l’un pour l’autre ; ils se disent alors : « Veux-tu que nous soyons amis ? » Le traité conclu, cela dure ce que ça peut. L’autre jour, nous avons été témoins d’une petite scène très drôle. On avait promis, au dessert, qu'un morceau de sucre leur serait partagé. Le petit dit à sa mère, d'un bon mouvement, qui lui est d’ailleurs familier : « Maman, je veux être bon pour Charles ; tu luidonnerasde plus gros, » La mère cependant coupe les morceaux aussi égaux que possible, et l’on y voyait à peine une différence. Il y en avait peut-être bien une petite pourtant, que l’un et l’autre aperçurent. Néanmoins Charles dit : « Ils sont la même chose, » se disposant à prendre le plus gros. Mais Fernand l’avait devancé et lui présentait déjà le plus petit, en disant : « Tiens, Charles, voilà le plus gros. » Et Charles, n’osant pas se dédire, mais au fond vexé, l’a accepté sans rien dire.

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