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DE L’EXPRESSION ET DU LANGAGE

Le langage humain, ou la parole, n’est qu’une application supérieure de la faculté d’expression, que possèdent tous ou presque tous les animaux. Les oiseaux par leurs attitudes et par leurs chants, les cliienspar leurs aboiements ou leurs gémissements, les fourmis par le contact de leurs antennes agitées, certains poissons par des sons probablement en rapport avec leurs instincts de propagation, en un mot, la plupart des êtres animésse communiquent, d’espèce à espèce et d’individu à individu, par des signes oculaires, auriculaires ou tactiles, leurs douleurs ou leurs joies, leurs désirs, leurs amours, leurs colères Pour l’homme, pour les autres animaux, le langage a la même origine;

* Il m’a pas logique de réunir, dans cette quatrième partie de mon livre, au sens esthétique et au sens moral, facultés essenliellement pratiques, le langage, lui-même fonction pratique par excellence, et qui exprime et permet de mettre en œuvre, de perfectionner toutes les autres fonctions et opérations de l’esprit.

' Uu savant d’Amérique, dont le nom m’a échappé, a découvert récemment que les singes ont un langage parlé dont il a recueilli un grand nombre de mots à l’aide du phonographe. Ces mots reproduits par l’appareil devant des singes, éveillent chez eux des idées très précises (Cité par M. V. Meunier dans le Rappel du 9 janvier).

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origine complexe, et sur laquelle l’observation directe des petits enfants à l’époque de l’évolution linguale peut donner de précieuses indications.

Le langage, ou la faculté d’expression en général, a pour principe la correspondance de certains mouvements organiques très accusés à l’extérieur avec les sensations et les sentiments éprouvés. Les modifications intérieures de la machine sont révélées par des modifications périphériques aussi constantes que variées pour chaque espèce. Tels sont la plupart des mouvements, les cris, les sanglots, le rire, le gazouillement, machinalement exécutés par l’enfant dès les premiers mois. Il en a nécessairement conscience, après les avoir exécutés un certain nombre de fois, mais il ne leur attache aucune signification, et les produitd’abord sans la moindre intention. Ce ne sont ni plus ni moins que des actions réflexes de l’organisme. Mais, pour des êtres intelligents, ces manifestations doivent bientôt devenir des signes. Ce résultat est l’œuvre de l’association des idées. L’animal associe l’idée d’un phénomène organique, son guttural ou autre, mouvement des membres, cri, sanglot, rire, larmes, à l’idée des sentiments ou des sensations que ce phénomène accompagne. Une sorte de sélection naturelle rend ces mouvements et cos sons, de spontanés conscients, et de mécaniques volontaires. L’enfant qui les a produits par nécessité, bientôt les produit et les perfectionne par plaisir ou par utilité. L’enfant de trois mois qui fait avec ses petits bras des gestes intentionnels pour demander ou repousser un objet, sachant par expérience que ces gestes sont compris, exerce déjà personnellement la faculté innée, organique, héréditaire, de l’expression. Quand il pleure pour obtenir son biberon, pour être levé, pour être tenu sur les bras, pour refuser une médecine désagréable, cet effet, d’abord automatique, est désormais conscient, intentionnel; il est même passé à tel point en habitude, qu’on le dirait souvent réflexe. L’enfant, dont on écoute volontiers les

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pleurs, dont on satisfait trop complaisamment les désirs exprimés par gestes, cris ou mouvements, fait ensuite ces actes par caprice, par habitude, sans désir, sans intention : il ne pleure pas toujours sans motif, mais cela lui arrive très souvent.

Un enfant de sept mois, qui ne m’avait jamais vu, me sourit comme à une vieille connaissance, en m’entendant prononcer son nom. Voilà, tout au moins, un signe vocal, joint au souvenir des caresses qu’on lui fait en prononçant son nom avec douceur, sinon un signe associé à l’idée déjà confusément conçue de sa personnalité. Quand je l’appelais par son nom, que je lui donnais un objet demandé, ou que lui-même il se procurait une satisfaction bien désirée, il se retournait aussitôt vers sa mère en souriant ; étonné, inquiet, ou effrayé, il se retournait encore vers elle d’une façon très significative ; on aurait dit qu’il voulait que sa mère sût qu’il était joyeux ou chagrin. A neuf mois, il poussait de petits cris de plaisir et d’appel, dont quelquesuns évidemment imités, vers un chien, un chat, un oiseau, et même vers une mouche, qui avait d’abord marché sur le bord de son assiette, et qu’il suivit longtemps des yeux, quand elle se fut envolée. A onze mois, il comprenait le sens qu’on voulait donner à un grand nombre de mots, et même celui d’un certain nombre de petites phrases ; il gesticulait avec beaucoup d'expression. 11 produisait, en rapprochant ses deux mains, un geste intentionnel, que j’observai avec un très vif intérêt. 11 se tenait debout, en s’y appuyant légèrement, devant un fauteuil ; sa mère, à trois pas derrière lui, lui fit voir un morceau de pain, dont il eut envie. Comme elle ne le lui apportait pas, il remuait tout son corps, et faisait des gestes en avant, pour indiquer qu’on vînt l’aider à marcher. Sa mère se fit prier : il joignit ses deux mains à plusieurs reprises, tout en pleurant. 11 y a déjà quelque temps qu'il fait ce geste-là, quand il désire fortement une chose qu’il aperçoit de lui-même ou

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qu’on lui montre. Ses parents ont voulu y voir le geste de la supplication, qu’il serait trop aisé d’expliquer chez lui par l’influence de l’hérédité, et qu’il est impossible de rapporter aux influences de l’imitation (on ne l'a jamais fait devant lui). Il m’a paru que l’habitude de rapprocher machinalement les deux mains pour appréhender ou retenir un objet a pu persister pour l’enfant, même quand on lui refuse un objet : en effet, dans la violence du désir, l’imagination tend à confondre l’idée, la vue et la possession d’une chose.

Ce geste, d’abord inconscient, peut devenir facilement intentionnel chez le petit enfant, et devenir le geste de la prière, pour peu qu’on satisfasse ses désirs quand il le produit. L’enfant dont je vous parle était sur le point d’en arriver là. Je crois devoir rapprocher ce geste si étonnant de mouvements analogues, qui s’observent fréquemment chez les jeunes animaux. Une petite chatte d’un mois et demi, voyant sa mère et ses deux grandes sœurs se dresser sur leurs pattes de derrière pour saisir avec celles de devant des aliments qu’on leur jetait, essaya de les imiter ; mais elle retombait gauchement sur le flanc, sans aboutir à rien. Elle se mit alors à grimper le long des pantalons et des jupes pour atteindre à nos mains. On la laissa faire. Quelques jours après, un peu plus solide sur son arrière-train, elle se relevait à demi, rapprochant les deux pattes de devant pour happer les aliments, comme elle voyait faire aux autres chats. Souvent, le morceau n’était pas encore tombé, ou l’était déjà, ou était saisi par des pattes plus agiles, que le mouvement de préhension était exécuté, et même persistait quelques secondes. Comme dans le cas du petit enfant cité plus haut, les idées de l’objet désiré et de la possession se confondant, le geste s’accomplissait dans le vide.

Voici un autre petit enfant, âgé de onze mois. Il a un petit cheval de carton à roulettes, qui lui tient lieu de souf-

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fre-douleurs. 11 le pousse, l’étrangle, lui serre le ventre de toutes ses forces, le fait marcher sur la tête ou sur le flanc, plus souvent que sur les pieds. Ces intéressants exercices sont habituellement accompagnés de ces exclamations, qu'il a apprises depuis un mois: hue! hue! Quand on lui dit : « Donne des coups au cheval ! », il prend sa pelle de bois, et frappe à coups redoublés l’insensible quadrupède. — Une dame de ses amies prend souvent l’enfant à califourchon sur ses genoux, en disant : broum! brourn!, mots que le cavalier imite de son mieux en caracolant. — 11 dit aussi distinctement : papa ! papa ! sans donner aucun sens à ces mots, puisqu'il n’a pas vu son père même en photographie. — On lui a appris à faire avec la main le geste qui accompagne les mots « au revoir » ; il ne prononce pas encore ces mots, mais il fait le geste, machinalement, par simple association d’idées, et seulement quand on l’y invite, pour toute personne qui s’éloigne. — 11 fait la comédie. Si on lui dit: prise! il renifle comme une personne sur le point d’éternuer, avec un plissement des lèvres et un redressement du bout du nez fort drôles. C’est là le premier acte, qui est suivi d’un second, plus compliqué, et non moins curieux : on lui donne une tabatière vide, il y fourre ses doigts, les porte à son nez, et recommence le jeu dont nous avons parlé. Plus on rit à le voir faire, plus il met d’entrain à faire voyager ses doigts de la tabatière à son nez, à renifler et à relever le bout de son nez. Si l’on prononce devant lui le mot grossier qui a pour tous les enfants la signification de chose dégoûtante, il devient tout-à-coup sérieux, même au milieu de ses plus grands divertissements. Ce mot, dit d’une certaine façon, lui rappelle, en effet, qu’il est corrigé, quand il s’est sali. — Lui dit-on d’embrasser un objet, il s’en acquitte en conscience. 11 connaît le sens de ces formules : « Donne ceci » j « Prends cela » ; « Bois cela » ; Mange cela >., etc. 11 n’a donc pas seulement l’intelligence de signes représentant des objets individuels.

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mais, comme on le voit, de signes représentant des idées et des actes assez complexes, signes qu’il comprend chez les autres et dont il parvient déjà à imiter un petit nombre. Il sait la valeur de la parole, et il apprend tous les jours à parler.

Nous voyons donc le langage mimique et le langage oral se développer parallèlement, mais le premier un moment refoulé par les progrès abondants du second, qui devient l’instrument nécessaire, universel, en quelque sorte officiel de l’expression humaine. Cette sorte de langage est aussi la plus intéressante à étudier pour le psychologue, et il convient de lui accorder ici une attention plus spéciale. Revenons un peu sur les premières lignes de cette étude, et, contrôlant nos propres observations par celles d’observa- 'eurs éminents, essayons à grands traits une esquisse de glossologie enfantine.

Il s’agit tout d’abord de constater le double rôle, et de l’instinct, de l’organisation, de l’hérédité, et de l’éducation, c’est-à-dire de l’imitation, dans l’acquisition du langage par le petit enfant. L’homme, comme les autres animaux, émet des sons et produit des mouvements spontanés, signes bientôt conscients et volontaires de ce qu’il éprouve : dès le premier jour, il commence à parler le langage de la nature et peut-être le langage de ses aïeux. « Les connexions intimes éntre le cerveau et la faculté du langage, telle qu’elle est développée chez l’homme, ressortent nettement de ces affections curieuses du cerveau, dans lesquelles l’articulation est spécialement atteinte, où le pouvoir de se rappeler les substantifs disparaît, tandis que la valeur d’autres mots subsiste intacte. Il n’y a pas d’improbabilité à ce que les effets de l’usage des organes de la voix et de l’esprit soient devenus héréditaires, qu’il n’y en a à ce que l’écriture, qui

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dépend à la fois de la structure de la main et de la disposition de l’esprit, soit aussi liéréditaire.ce qui est certain1.»

Cette part faite à l’hérédité dans le langage à côté de celle de l’imitation, qui nous paraît si considérable, est déjà démontrée par le chant et le gazouillement instinctif des premières semaines. Bien que les hommes ne parlent que comme on leur a enseigné à parler, il est hors de doute qu’ils commencent par émettre spontanément, et en dehors de toute imitation, des voyelles et des essais de consonnes, véritables sons expressifs, bientôt significatifs, en un mot, un vrai langage. 11 ne faudrait pourtant pas exagérer le rôle de l’hérédité.

L’enfant, selon M. Taine, commence à exercer son organe vocal en un continuel essai de cris et d’exclamations variées : pendant plusieurs mois, il n’aboutit qu’à des voyelles ; a par tâtonnements et essais perpétuels, par sélection graduelle, aux voyelles se sont ajoutées des consonnes, et les exclamations sont devenues de plus en plus articulées. » A douze mois, l’enfant paraît avoir acquis le matériel du langage, n’attachant aucun sens aux sons qu’il émet. « Toute l’initiative lui appartient ; c’est l’invention personnelle, accidentelle et passagère qui lui ont fait trouver et répéter des sons comme mm, kraaau, papapa; l’exemple et l’éducation n’ont guère servi qu’à appeler son attention sur des sons qu’elle ébauchait ou trouvait d’elle-même. » Qu’il me soit permis de considérer la liste des sons ébauchés par l’enfant comme bien restreinte, et peu propre à étayer un raisonnement sûr, touchant le rôle respectif de l’initiative personnelle et de l’imitation dans l’acquisition du langage. On aimerait à voir la notation plus ou moins précise des voyelles et des articulations ébauchées par l’enfant 2.

1 Darwin. La descendance de L’homme et la sélection sexuelle, p. 160.

* Étude, à coup sùr, tort intéressante, mais qui implique une

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Plaidant toujours la cause de la spontanéité d'invention ou de réinvention, qui précède chez l’enfant le travail d’assimilition, M. Taine affirme, sans doute avec raison, que ce ramage est d’une flexibilité étonnante : il est persuadé que toutes les nuances d’émotion, étonnement, gaîté, contrariété, tristesse, s’y traduisent par des variétés de ton ; en cela, dit-il, il égale ou même surpasse une personne adulte.

La note de M. Darwin, dont il a été déjà question dans ce livre, se termine par quelques observations sur les moyens de communication mis au service de l’enfant. Ce sont d’abord des cris instinctifs, servant à montrer qu’il souffre, cris changeant, au bout de quelque temps, selon qu’il sont produits par la faim ou la souff rance ; et bientôt, à ce que suppose l’observateur, ce sont des pleurs intentionnels, traduisant à leur façon les désirs de l’enfant ; à l’âge de quarante-six jours, de petits bruits variés, produits comme par plaisir; à cent-treize jours, l’ébauche d’un sourire ; et peut-être, à la même époque, des efforts pour imiter les sons. Le son articulé da est formé à l’âge de cinq mois et demi. « A l’âge d’un an, il fit l’effort d’inventer un mot pour désigner sa nourriture, et l’appela mum ; » ce mot signifia dès lors pour lui : « Donnez-moi à manger. > C’est là le mot correspondant au ham dont se servait l’enfant de M. Taine, ditM. Darwin, qui a tout l’air de l’attribuer à la spontanéité propre et non à l’imitation, car il déclare

ouïe de détails arides et encombrants, si j’en juge par le spécimen que nous a donné le savant physiologiste l’reyer. Un simple résumé de ses recherches tiendrait trop de place dans une psychologie générale de l’enfant, et sans grand profit pour les lecteurs ordinaires de ce genre de livres. Du reste, ces documents recevront un surcroît de rigueur et d’intérêt, par les applications faciles du phonographe à des recherches si délicates. Ce qu’on a fait pour les singes, on ne tardera guère à le faire pour les enfants. Il sera facile alors d’instituer une étude vaste et comparative sur les manifestations phonétiques d’un grand nombre d’enfants de différents pays.

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qu’il ne sait pas « ce qui l’amena à adopter cette syllabe. »

M. Egger 1 note, à cinq semaines, la transition du cri à la voix. Le cri est le premier son que l’organe humain fasse entendre : il sort du fond du larynx dès le premier instant de la vie à l’air libre. Pendant plusieurs semaines, il est le seul que l’enfant fasse entendre, et cela quand il souffre. « Puis, vers cinq semaines, je vois la bouche et la langue s’agiter, même et surtout dans la joie, pour produire des sons que nos lettres ne peuvent exprimer, mais qui certainement sont moins gutturaux que les premiers. Cette seconde espèce de sons, en se perfectionnant, produira de véritables articulations... Chez Félix, cette voix distincte du cri douloureux ne s’est guère produite avant la fin du deuxième mois. » M. Egger émet, à propos de la voix enfantine, une observation dont l’exactitude ne me paraît pas garantie : « c’est que la voix des enfants, dans le premier âge, n’est pas caractérisée par un timbre individuel. La voix se caractérise en même temps qu’elle s’articule, en même temps qu’on y distingue des voyelles et des consonnes. » Je n’ai pas d’observation contraire à objecter à celle-ci, mais je lis dans un opuscule du Dr Laurent que a le timbre particulier du cri varie comme la voix des hommes. 11 offre dans chaque enfant des modifications particulières, que le langage ne peut exprimer, mais que l’oreille peut saisir ; aussi le cœur d'une mère sait-il distinguer le cri de son enfant de celui des autres s. » Ce point, plus intéressant pour le philologue et le naturaliste que pour le psychologue, appelle donc des informations nouvelles.

Remarquons que M. Egger, tout en rattachant l’imitation au premier éveil de l’intelligence, croit cependant qu’elle se montre très précoce chez l’enfant. Il la trouve déjà fort

1 Op. cit.

* Des soins a donner aux bêbcs, p. 207.

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développée vers neuf mois. Mais il n’aperçoit « nul effort sensible pour imiter les sons entendus. Certaines imitations passagères et accidentelles ne se reproduisent pas assez clairement pour être attribuées à un acte tant soit peu intelligent. » Rappelons-nous que Darwin n était pas bien sûr que son fils, âgé de quatre mois, tâchât d’imiter les sons, et qu’il ne nota le fait avec certitude que six mois plus tard.

M. Egger, comme M. Taine, fait une large part à l’invention et à l'initiative personnelle dans le développement du langage. Outre les pleurs, les cris, le rire, les gestes, langage naturel « qui devient un commencement de langage artificiel quand il s’y mêle une intention », il admet des jeux de voix involontaires, qui, dès l'âge de six mois, varient à l’infini des ébauches de sons et d’articulations. Il y aurait là un langage instinctif, naturel, commun à tous les temps, à tous les peuples, qui se restreint peu à peu par les progrès d’un autre langage inventé par l’enfant et susceptible d’une foule de variétés individuelles. M. Egger, pas plus que M. Taine, n’a noté les formes de ce langage, d’après eux, spontané. Leurs observations ont donc un caractère trop vague et trop général, pour que leurs conclusions soient définitives. Sans doute, il faut admettre, même pour la première époque du gazouillement enfantin, un instinct héréditaire de langage qui pousse le nourrisson, comme le jeune oiseau, à essayer sa voix, selon les faibles ressources de ses organes, par plaisir plutôt que par besoin, et au hasard plutôt que par imitation volontaire. Mais déjà même à cette époque, il y a une part à faire à l’imitation involontaire, à la sympathie d’organisation, à la contagion musicale. Quant à cette première période d’un langage naturel, particulier à chaque enfant, utile pour ses communications avec les autres enfants, et surtout avec sa nourrice et ses parents, il me parait risqué d’affirmer, qu’ « il n’y a pas un seul de ses besoins pour lequel il n'invente un ou

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plusieurs sons articulés, sans qu’aucun exemple volontaire ou involontaire lui soit proposé ».

11 convient de rappeler ici quelques-unes des observations que Preyer a faites sur le développement général du langage, chez l’enfant, et particulièrement sur son fils. Tout ici est faits ou interprétations de détail, et qui ne font le plus souvent que confirmer des faits établis par d’autres. Il suffit de résumer les conclusions de l’illustre professeur. L’enfant, dit-il, comprend plutôt les mots prononcés devant lui qu’il ne répète de lui -même, par imitation, les sons, les syllabes et les mots qu’il entend. Il produit de lui-même, avant de parler ou d’imiter correctement les sons vocaux, tous ou presque tous les sons qui existent dans sa future longue : il en produit même beaucoup d’autres qui n’en font pas partie (c’est l’opinion de Taine), et se plait beaucoup à cet exercice. L’ordre dans lequel il les produit varie selon les enfants, mais il n’est, au début, nullement déterminé par la loi du moindre effort. Il dépend de plusieurs facteurs (cerveau, dents, dimensions de la langue, acuité auditive, motilité, etc.) Le moindre effort entre plus tard en ligne de compte, quand l’enfant commence à imiter les sons et cherche à parler avec intention. Les acquisitions des mouvements musculaires compliqués exigent un effort de volonté considérable ; les combinaisons d’effets viennent en dernier lieu. L’hérédité n’y joue aucun rôle : chaque enfant peut apprendre n’importe quelle langue, et très bien, à condition qu’il l’entende parler de bonne heure. La plasticité de l’appareil du langage est considérable durant la première enfance

M. Pollock, avant Preyer, a essayé de systématiser, dans l’ordre phonétique en même temps que dans l’ordre logique, les premiers tâtonnements du langage. Son étude

1 Preyer, loe. cit., chapitre XV1IF.

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intéressante sur les progrès d'un enfant dans le langage comprend la période entre le douzième et le vingt-quatrième mois. Nous nous contenterons d’en résumer les observations essentielles.

a A l'àge de douze mois, mm, était souvent répété, comme indiquant le désir ou le besoin de quelque chose ; bd, bâ, un nombre indéfini de fois, comme une sorte de démonstratif général. A treize mois, l’enfant employait dd, dâ, comme un vague démonstratif, qui ne tarda pas à devenir le propre nom du père. 11 disait wa, wa, pour exprimer les idées d'eau et de boire; wah, wah, un peu guttural, en présence des figures d’animaux, par exemple, des chiens qu’il reconnaissait dans des tableaux ; fait curieux, dit M. Pollock, si on le rapproche de l’inaptitude que les adultes sauvages, ainsi que l’ont rapporté quelques voyageurs, montrent à rien comprendre aux plus simples représentations des objets. Nâ, nâ, représentait le sens propre, et non générique de nourrice. A quinze mois, mm, était continuellement prononcé ; bd, bd quelquefois, et quelquefois un simple cri annonçait que l’enfant désirait un objet wah, wah, est devenu le nom générique du chien et du chat, et peut-être de la brebis. Nyâtn, nyâm, mot trouvé peut-être par l’enfant, désigna bientôt le chat ; le conventionnel gee, gee, employé pour le cheval, fut très vite compris par l’enfant, quoiqu’il ne pût point former le son j. Il reconnut un zèbre dans une peinture et par ge, ge, marqua qu’il savait ce que c’était. Tous ces sons étaient monosyllabiques; le premier dissyllabe prononcé fut babxj (ou plutôt bé-bi), prononcé d’ailleurs comme un monosyllabe redoublé.

Du seizième au dix-huitième mois, le vocabulaire de l’enfant est encore très restreint, et beaucoup des mots proposés à son imitation ne sont reproduits qu’avec peine et impar-

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