Dupaigne, Confèrences pedagogiques
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de la voix et son exercice continuel ont beaucoup contribué à ce progrès. L’enfant d’un an peut utilement commencer à entendre de la musique juste, simple, modérément expressive, surtout gaie en elle-même ou chantée gaiement : ce sont là des plaisirs propres à lui former l’oreille. Mais sa véritable éducation musicale, celle dont il retirera les fruits les plus manifestes, ne commence presque jamais avant cinq ou six ans. Encore à cette époque, son meilleur modèle, pour la musique vocale, ce ne sera pas l’homme adulte, qui chante une octave plus bas que lui : ce sera la voix douce et agréable d’une mère ou d’une nourrice, ou la voix d’un enfant plus âgé, déjà formé. Pour la musique instrumentale, on sait ce qu’elle est, ce qu’elle peut être, et aussi ce qu’on voudrait qu’elle ne fût pas, à cet âge de virtuosité animale.
Dès la fin du premier mois ou vers le milieu du second, la fixité du regard, l’attention soutenue, le sourire, les gestes automatiques delà tête, des bras et des jambes, chez l’enfant mis en présence d’objets bien éclairés, vivement colorés, et surtout agités, ne paraissent pas exprimer autre chose que le plaisir résultant de sensations très excitantes. A cette époque aussi, ou du moins avant la fin du troisième mois, la vue d’une bougie, d’un objet à couleur tranchante, détermine des trépignements, des tressaillements, des gazouillements, qui sont l’expression ordinaire de la joie, de l’admiration, de l’envie. Depuis longtemps déjà, le sein de la nourrice, le biberon, la personne de la nourrice, celles de ses parents et amis ont fait produire à l’enfant, à peine vus, des cris, des gestes, des attitudes analogues. Ainsi, pendant les premiers mois, on peut croire que le ‘beau se confond avec le bon, que son idée est celle de l’agréable. L’enfant en est aux premières émotions tout animales, dont l’accu-
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mulation a produit l’instinct héréditaire dit esthétique. On peut déjà constater que l’intensité do ces plaisirs visuels est en rapport avec l’impressionnabilité individuelle, et peut-être prévoir vaguement le degré du développement futur do cette force. Le diagnostic du psychologue doit se tenir, il est vrai, dans la plus extrême réserve, car ces premières indications n’ontqu’unobjet très borné; ellesnemettent en lumière que les plus faibles des éléments dont se composera le sens esthétique, et l’on peut d’ailleurs se demander si les aptitudes héritées d'un enfant, surtout parce qu’elles se montrent avec précocité, ne sont pas condamnées à un développement médiocre.
Prenons-le à l’àge de dix mois. Un grand nombre de perceptions visuelles se sont associées dans son cerveau à l’admiration, à la joie, à la sympathie, au désir, qu’excite la vue de l'agréable et du bon : cependant, malgré les quelques progrès qu’il a faits dans l’habitude d’imaginer et do comparer, d’abstraire et de généraliser, il semble que le legs d’idéal hérité de ses parents ne soit guère encore amplifié. Le plaisir do l’admiration et les plaisirs sensuels semblent encore pour luise confondre. Je donne un gâteau à un enfant de neuf mois ; il rougit d’émotion, se trémousse, tend les mains avec avidité, et le porte à sa bouche avec une gaîté des plus franches. Je lui présente un joujou, la poupée de sa sœur, son admiration et sa joie se traduisent d’abord par les mêmes signes que tout à l'heure ; mais bientôt, voyant que cet agréable objet n’est bon qu'au regard et au toucher, il se borne à en jouir par ces deux sens, et bientôt même il m’invite à jouir du même bonheur. C’est là un sentiment moins égoïste, ou plutôt c’est de l’égoïsme en dehors, et que la nature même des objets a d’elle-même amené l’enfant à ressentir. On peut voir là un progrès, mais un bien faible progrès, du sens esthétique.
Je vois un enfant de dix mois tout joyeux de ce qu’on vient de de lui mettre sa belle robe et ses souliersneufs. Mais
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je vois qu’en les lui mettant, on prononce le mot : joli, qui s’applique pour lui à tout objet bon, agréable ou convenable ; je songe aussi que tout changement relatif à sa personne le rend heureux, surtout quant on parait partager la joie qu’il éprouve; je me dis encore qu’il se trouve si bien dans sa robe et dans ses souliers de tous les jours ! Je ne puis, dès lors, attribuer sa bonne humeur du moment à un sentiment, sinon très obscur, de la beauté de sa parure. La couleur de l’étoffe lui plaît sans doute, comme celle d’une fleur, ou d’un papier peint ; le froufrou caresse agréablement son tympan ; le toc-toc des petits souliers neufs l’amuse, comme tout bruit nouveau ou excitant: mais voilà tout peut-être.
Un autre enfant, âgé de dix mois, et sa cousine, âgée de treize mois, distinguent fort bien, entre cinq ou six espèces d’aliments, le gâteau et la friandise préférés, et s’ils y portent les mains, c’est à bon escient. Mais je leur présente tout à la fois plusieurs jouets et plusieurs poupées d’inégale beauté : quand il s’en saississent, c’est le plus souvent au hasard et sans choix ; ou la cause qui détermine leur choix n’est rien moins qu’esthétique : c’est la grosseur, l’éclat, la nouveauté, qui les captivent un moment.
Pour ce qui est de la beauté animale, et de la plus belle à notre jugement, celle de la figure humaine, il y a une sympathie d’origine et de ressemblance, jointe à l’influence des expériences familières, qui prédisposent l’enfant à les regarder avec un vif plaisir. Mais il n’v a guère autre chose.
J’ai beaucoup étudié les petits enfants en présence des animaux, au Jardin des Plantes de Paris ou aux jardins publics d’autres grandes villes. Leur attention est grande, et leur plaisir évident, à voir tous ces animaux, petits ou grands, beaux ou laids, et surtout ceux qui ressemblent à ceux qu’ils connaissent. Mais je cherchais dans leurs yeux, sur leurs visages, dans leurs gestes et leurs accents.
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quelque distinction faite, tout au moins en vertu de l’instinct héréditaire, entre les dilférents représentants des espèces zoologiques, et j’avoue qu’à mon grand étonnement, je n’ai saisi rien de tel. J’ai été presque choqué de voir ces enfants s’ébaudir aux cabrioles du singe comme aux gambades de l’ours, ou aux attitudes solennelles de l’éléphant, admirer des mêmes yeux le rutilant cacatoès, le hideux vautour, la bizarre autruche, le gracieux ichneumon, et regarder avec un plaisir non mêlé d’horreur les boas effrayants et les lézards squameux. L’enfant en est encore aux perceptions isolées, incapable de conceptions d’ensemble, et voilà pourquoi l’idée du beau, et l’idée corrélative du laid, sont chez lui si incomplètes, si variables et si passagères.
La notion tout intellectuelle de proportion et de convenance met plus de temps à se former que la distinction presque entièrement sensible de l’expression. L’attitude de ces petits enfants en présence des personnes dont le visage leur est inconnu semble l’indiquer. Ils sympathisent à première vue avec certains visages, qui d’ailleurs nous plaisent aussi ; certains visages qui nous dépiaissent paraissent aussi les effrayer ou les rebuter. Mais la facilité avec laquelle il se réconcilient avec ces derniers, pour peu qu’ils y remarquent des signes de bienveillance, la facilité avec laquelle ils se désintéressent des autres, s’ils n’y voient que froideur, autorisent à supposer que si l'hérédité, et jusqu’à un certain point les expériences personnelles, disposent l’enfant à sentir le charme d’un beau visage, d'un arrangement convenable de formes etde couleurs, une plus forte tendance le rend capable de comprendre ou de ressentir l’expression vraie des sentiments peu complexes. Dans l’adulte lui-même, le sentiment de l’expression prime ordinairement l’idéal de la proportion. La figure la mieux proportionnée, si elle manque d’expression, ne nous dit rien, et la plus irrégulière, même la plus repoussante, s illumine
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pour nous des pensées et des sentiments qu’elle exprime, ou dont nous lui prêtons l’expression. 11 n’est donc pas étonnant que les éléments intellectuels du beau soient subordonnés chez l’enfant à ses éléments sensibles, ou même que les premiers paraissent complètement absents chez lui.
Nous voici à une nouvelle étape de la lente évolution esthétique. L’enfant a dix-huit mois, il est pourvu d un nombre considérable de perceptions tant bien que mal différenciées et généralisées ; il a fait, il a entendu faire quantité de jugements impliquant le concept du beau, et ce terme très souvent employé par lui, ou devantlui, a pu se spécialiser dans un abstrait élémentaire. Que cette idée est pourtant encore indécise et flottante! Pour lui, le beau c’est toujours le joli : c’est aussi le bon, et, dans l’un et l’autre cas, l’expression concrète du connu. 11 rapporte tout à lui dans ses appréciations esthétiques: joli est tout ce qui est lui, qui est à lui, pour lui, près de lui : sa personne, ses vêtements, ses jouets, ses parents, ses amis, ses animaux, ses fleurs et ses arbres. Cependant tout cela cesse quelquefois d’être joli : l’enfant quant il s’est mis en colère, qu’il a désobéi, qu’il a fait de la peine à quelqu’un ; ses jouets, quand il en est las, qu’il les a salis ou endommagés; ses amis, quant ils lui ont fait quelque peine. Nous voyons donc toujours entrer, comme éléments dominants, dans le sens enfantin du beau, les jugements et les sentiments premiers, ou immédiatement dérivés, dont est faite sa jeune personnalité.
Quelques exemples montreront combien son idéal, en ce qu’il a de rationnel, et de quasi-universel, est confiné dans d’étroites limites. Les images d’Épinal le rendent fou de joie, même à trois ans, et les toiles d’un maitre ne lui disent rien. Les belles statues d’un parc le laissent indifférent, et il suit des yeux, des gestes, le chien qui passe, l'oiseau qui vole, le bateau qui fuit. Devant les tableaux du
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Louvre, une petite lille de vingt mois, qui depuis l'âge de dix mois reconnaissait avec plaisir les personnages des gravures, glissait des mains pour échapper aux obsessions de son père qui voulait la forcer à regarder les personnes et les animaux représentés dans ces tableaux. Son bonheur était de courir, en riant et m’appelant très haut, entre les jambes des visiteurs, toute seule et dans tous les sens. — Un autre enfant, âgé de trois ans, après avoir regardé, moitié par imitation, moitié par obéissance, une toile italienne aux vivantes couleurs, exprimait ainsi son admiration : « C’est bien joli, papa I 11 y a beaucoup d’or, beaucoup de rouge, et beaucoup de bleu aussi ; et puis, là-bas, il y a un papa et une maman ; il n’y a pas de bébé ; et il y a un arbre papa, et une maman canard. »
Pas plus que les beautés picturales ou sculpturales, l’enfant ne peut apprécier réellement la nature champêtre. Voici, en pleine Touraine, un site et un horizon à souhait pour le plaisir des yeux. Un enfant de vingt-deux mois passe un quart d’heure à ne s’apercevoir que de lui-même et de ses parents. Ceux-ci amènent adroitement la conversation sur le beau paysage ; l'enfant répète machinalement quelques lambeaux de leur entretien. Enfin, les parents s’étant assis sur un petit tertre, invitent l’enfant à regarder ce qu’ils admirent. Son tour d’admirer est bientôt venu : « Oh ! oui, c’est bien beau, bien beau ! il y a beaucoup de grands arbres, beaucoup plus que chez nous, et que chez grand’maman aussi. » Devant une cascade irisée et tonnante, un autre enfant du même âge s’écriait : « Pourquoi maman, dis, la cascade du moulin de Tarbes n’est pas grande comme çà ? » Un autre enfant d’environ trois ans admirait tous les jours, à l’exemple de sa mère, ce beau Pic de Ger, qui domine de loin les montagnes entourant les Eaux-Bonnes. Cette montagne, située à peu près au sud de la ville, change d’aspect suivant les heures de journée ; l’enfant l’avait entendu dire, et il le répétait à sa façon;