LA. TENDANCE CONSTRUCTIVE
« Elle est bien grande la mountane 1 Ce matin elle est toute blanche, hier toute noire, et l’autre hier toute rose. Oh 1 la belle mountane ! Elle est bien plus grande que notre maison, peut-être quatre fois plus grande t » D’un bel animal, ce même enfant disait qu’il était de telle et telle de couleur, et puis, bien grand, ou bien gentil, pas méchant, pas vilain du tout; d’un beau peuplier, qu’il était bien grand et bien joli, mais pas si gros que le figuier, le grand figuier du jardin de grand’mère.
Ainsi l’enfant commence à ressentir du plaisir et de l’admiration pour des objets isolés, et d’autant plus qu’ils lui sont, du qu’ils lui paraissent bons ou agréables. La mesure de l’agrément ne va guère au-delà de ses expériences familières. Des ensembles, il ne perçoit guère que la grandeur; des harmonies naturelles ou imitées, que les couleurs et les formes saillantes. L’idéalité transmise par les ancêtres se développe donc chez le petit enfant suivant les lois de l’évolution générale, s’adaptant aux objets de plus en plus éloignés, les analysant et les synthétisant de plus en plus. Plus les êtres et les objets lui rapellent des rapports vrais et des associations distinctes de sensations agréables et intenses, plus on peut dire que l’élément intellectuel du beau, que l’idéal a progressé.
L’imagination créatrice,sousformedemanieconstructive, ou destructive, « se montre déjà, dit le Père Girard, dans l’âge tendre ; car, si le petit enfant veut faire preuve de sa force en détruisant, il aime aussi à produire à sa manière du neuf et du beau. Voyez comme il range ses petits soldats, ses maisonnettes, ses moutons, etc., comme il se réjouit de ses combinaisons nouvelles ! Il appelle sa mère, pour
Psychologie de l'eneant
qu’elle en jouisse à son tour *. » L’instinct de l’imitation, si actif chez tous les jeunes animaux, concourt au développement rapide de cette faculté héréditaire. Tiedemann nous signale dans son enfant, âgé de treize mois, une rare aptitude à combiner des idées acquises en les appliquant à des perceptions actuelles, et avec l’intention évidente de représenter les premières par les secondes. Le 29 octobre, l’enfant prit plusieurs tiges découpées de chou blanc, et leur fit représenter diverses personnes qui se visitent. Le philosophe a vu là avec raison le germe de la force poétique, qui, dit-il, « semble consister à transporter des images connues à des étrangers. » il néglige toutefois de nous dire jusqu’à quel point cette opération était spontanée, et si l’enfant agissait ainsi pour l’avoir vu faire, plutôt qu’avec l’intention originale de représenter à sa façon des scènes bien connues. 11 est vrai que, môme dans la dernière hypothèse, la conscience ne tardant pas à intervenir dans ces actes d’imitation mécanique, ils ont bientôt revêtu un certain caractère personnel. Peut-être aussi un futur savant était-il exceptionnellement doué pour montrer des talents précoces.
Quoi qu’il en soit, cette imagination se manifeste plus ou moins puissamment chez tous les enfants, dès l’âge de huit ou dix mois. Un enfant de neuf mois, assis sur un tapis au milieu de la chambre, était comme un dieu créateur et despotique, au milieu de ses jouets et de tous les objets qu’on lui donnait, ou qu’il parvenait à saisir en s’allongeant sur le parquet. Les pantins, la trompette, le tambour, les balles, le papier, les livres, les fruits, les aliments dont il avait assez pour le moment, étaient, des heures durant, empilés, rangés les uns à côté des autres, séparés, remis pêle-mêle, poussés, repris, caressés, embrassés, mordillés
1 De l'enseignement régulier de la langue maternelle, liv. III,