‹ Les trois premières années de l'enfantChapitre 61 sur 65 · LA TENDANCE CONSTRUCTIVE · texte numérisé non relu

LA TENDANCE CONSTRUCTIVE

avec un entrain, des éclats de voix, des gestes d admiration, des trépignements de joie, qui, en même temps que le besoin impérieux d’exercer ses forces physiques et de satisfaire une curiosité toujours renaissante, et le besoin d’imiter, de répéter des actes facilement appris, manifestaient aussi le besoin intellectuel et moral de réaliser un idéal en rapport avec ses facultés, « de produire à sa manière du neuf et du beau. » Ainsi l’homme ènfant construit et détruit, en se jouant, mais avec un sérieux, une conviction, qui rappelle la manie des patriciens de Salluste, lesquels ne cessaient de construire pour démolir, et de démolir pour construire.

La faculté esthétique peut recevoir, dès cet âge tendre, une sorte de culture appropriée, par le développement de l’instinct constructeur. Donnez à un enfant de vingt mois ou de deux ans une pellette et un petit seau, asseyez-le, ou laissez-le à lui même sur une allée sablée, et vous admirerez ses efforts de démolisseur et de rebâtisseur, multiples, infatigables, indescriptibles. Son imagination dépasse la nôtre, en ce qu’elle ne sait pas ou ne peut pas se limiter. Je voyais l’autre jour, dans un des squares que je visite le plus souvent, une petite fille assise à côté de sa bonne, qui, pendant un quart d’heure, n’a pas cessé de remplir et de vider, en le retournant, son petit seau, son moule à monticules. Avant de le relever, elle le frappait de quelques coups de pelle : c’était le moyen, enseigné par la bonne, de former une éminence de sable assez régulière. L’enfant ne réussissait pas toujours à produire une oeuvre sans défaut : elle se tournait encore vers sa bonne, lui tendait la pelle, le petit vase, et l’invitait à collaborer à son poétique travail. Mais la bonne, soit quelle fût bien stylée, soit qu’elle s’occupât plus de bavarder avec une amie assise auprès d’elle que de favoriser le développement esthétique de l’enfant, consentait rarement à ce qui lui était demandé : laisser

PSYCHOLOGIE DE I.’ENEANT

travailler les enfants à ce qu’ils savent et qui leur plaît, me paraît d’ailleurs chose excellente.

Gardons-nous toutefois de surfaire, tout en le favorisant, 1 instinct constructeur de l’enfant, qui est aussi imitatif qu’inventif, et aussi maladroit qu’irrésistible.

Un jour, croyant beaucoup intéresser un de mes neveux/ âgé de trois ans et quatre mois, et fort intelligent pour son âge, je lui dis, dans le jardin, que nous allions faire l’ Adour, avec le pont et les peupliers de la rive. Du bout de ma canne, j’écartai les cailloux, et je traçai sur le sol une longue ligne creuse, large de quelques centimètres. Je détachai quelques branches d’arbuste, et je les enfonçai des deux côtés de cette petite tranchée ; quelques cailloux entassés servirent de piles au pont improvisé avec le couvercle d une boîte. Toutes ces constructions terminées, je demandai à mon neveu si c’était joli. 11 me répondit : « Non, ce n’est pas bien joli. » Je ne me tins pas pour battu. J’emplis d’eau deux grands seaux, et le contenu, déversé lentement, en amont, produisit en aval un écoulement assez régulier, que je qualifiai de fleuve Adour. L’admiration de mon neveu se faisait toujours attendre. Je fis alors deux bateaux en papier, que je lançai sur un nouveau filet d’eau, et qui naviguèrent avec plus de rapidité que de rectitude entre les deux rives. Mon neveu qui aimait fort les bateaux, se hâta d’en saisir un et le mit lui-même sur le lit bientôt desséché du fleuve. J’épanchai un nouveau torrent, qui, trop impétueux et trop abondant, submergea la frêle embarcation. Mon neveu s’écria : « Mais il n’y a pas de bateaux sur l’ Adour ! C’est sur la Garonne ! Et il ne vont pas ainsi sur la Garonne ! Non ce n’est pas amusant, cela, tonton. » Je crus inutile d’insister, et je piétinai, en riant de moi-même, mon essai maladroit de construction enfantine. J’avais déjà lu dans maint livre, mais cette fois j'avais appris expérimentalement, que la libre initiative des enfants est toujours supérieure aux imitations que nous pré-

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