LA TENDANCE DRAMATIQUE
tendons en faire. En outre, cette expérience, et d’autres pareilles, m’ont appris que leur force créatrice ou poétique est beaucoup plus faible qu'on ne l’a dit.
L’imitation des gestes, des sons, des cris de l’animal indique aussi, chez tous les enfants, un premier éveil du sentiment esthétique. Un enfant de onze mois rapprochait ses mains, comme il l’avait vu faire, pour exprimer letonnement, la joie. Il imitait tout ce qui lui faisait plaisir chez les autres, et souvent l’imitation seule était pour lui un plaisir. Je lui avais donné un petit seau, qu’il tenait à la main en se promenant avec moi dans le jardin. Je jetai dans le seau un caillou : aussitôt l’enfant ramassaun autre caillou, qu’il jeta dans le seau, et il agita le tout avec un grand bruit. • — Il a suffi d’une fois pour lui apprendre un jeu qu’il répète assez souvent. 11 se couvre quelques instants la tête avec une serviette ou un châle, en disant : apu, et puis remontre sa figure joyeuse. — Son penchant à l’imitation s’est manifesté d’une manière curieuse ; jusqu’à ce jour, il lui fallait toujours une personne pour l’aider à marcher, mais rien qu'une seule : se trouvait-il avec son père, il m’appelait papa , dès qu’il me voyait, me demandait la main, et abandonnait celle de son père, aussitôt qu’il avait la mienne. 11 en faisait autant pour tous les nouveaux venus : il laissait la main qu’il tenaitpour la leur. Un jour, je remarquai qu’il avait toujours les yeux sur mes pieds en marchant, et, pour l’amuser, je fis de très longs pas, qui le firent beaucoup rire et sursauter. Je répétai cet amusement le lendemain : lui de chercher à m’imiter, et d’allonger ses jambes jusqu’à les rendre presque horizontales ; il perdait naturellement son équilibre déjà fort instable, et tombait à terre. Aussi réclama-t-il bientôt la main de la première personne qui parut, et, sans laisser la mienne, il recommença ses longues
PSYCHOLOGIE DE L’ENFANT
enjambées. Maintenant, s’il y a deux personnes auprès de lui, il lui faut toujours la main de chacune d’elles, pour exécuter cette marche bizarre, qui fait rire sa mère jusqu’aux larmes.
On sait avec quelle précocité les jeux des enfants se transforment en actes plaisants, en paroles bouffonnes et en scènes de moquerie. A trois ou quatre mois, il s'agitent des quatre membres et poussent des cris d'admiration, quand leur mère ou leur sœur se cache tout d’un coup derrière un mouchoir ou un tablier. Ils répètent devant les personnes en visite les jeux qui ont amusé leur parents. Chez presque tous se montre, à un degré variable, la tendance à faire des singeries, des drôleries, à dire des inepties, à prononcer des syllabes baroques, pour amuser le monde, et surtout pour se concilier l'admiration des étrangers qui les intimident. J’en connais deux, dont l’ainé a déjà plus de trois ans, que cette manie rend parfois insupportables ; la présence d’un visiteur les excite au point qu’on est obligé de les expulser du salon. L’aîné, en particulier, ne fait pas un geste sans regarder la personne étrangère ; il semble croire qu’elle n’a des yeux et des oreilles que pour lui, qu’elle n’est là que pour rire de ses petites farces.
Il faut s’attacher à laisser aux jeux plaisants leur caractère primitif d’innocente espièglerie. La moquerie, défaut odieux, touche de bien près à la plaisanterie, qualité charmante. Je crois qu’en général ce défaut, même en ce qu'il a d’héréditaire, ne se montre pas dans les enfants âgés de moins de trois ans, si les exemples et les encouragements ne l’ont pas développé. Le sentiment du ridicule paraît du moins bien faible à cet âge. Il ne faudrait pas croire que les enfants, pour être enclins de bonne heure à saisir et imiter les défauts physiques des personnes, les apprécient et les imitent comme des défauts. Ils sont souvent étonnés des aspects et des conformations bizarres; ils en demandent le pourquoi.