‹ Les Trois racesChapitre 10 sur 12 · PB · texte numérisé non relu

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des mœurs est un sentiment profond de respect, de délicatesse et d'honneur; enfin , c'est un privilège particulier à ce grand siècle d'aimer sa patrie avec une passion généreuse, de l'aimer à la fois avec le roi, avec la famille, avec Dieu, de ne faire de ces amours qu'un seul, et de se sacrifier avec une si vive abnégation et une si chaleureuse ardeur, qu'il n'yavait, pour ainsi dire, pas démérite à se dévouer, tant le dévoûment était naturel à notre sang, à notre esprit et à nos cœurs.

Mais, après ce temps, commença la décadence ; la force humaine a de courtes limites : une race nouvelle apparut, matérialiste et vicieuse, une race anglaise.

C'est alors que naît Yesprit : les peuples, à mesure qu'ils se corrompent, font plus de cas de l'esprit ; le dix-septième siècle parle peu de l'esprit : Molière n'a pas d'esprit, Pascal n'a pas d'esprit ; leur

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rire est sérieux, il est profond. Ce qu'on entend par l'esprit dans le monde ne sert le plus souvent qu'à faire triompher l'erreur ; la vérité est si forte qu'elle n'a pas besoin de l'esprit; l'esprit est donc moins une qualité que la marque de l'absence de qualités : qui plaisante ne voit pas loin et haut : un style grave, sérieux, scrupuleux, a dit Labruyère, va très loin.

Veut-on juger si un homme a perdu, qu'on regarde s'il a gagné de l'esprit.

L'amour de l'argent envahit les plus hautes classes; la politique de l'intérêt est inaugurée par un vil ministre, et avec l'intérêt la lâcheté : on laisse démembrer la Pologne; le roi spécule sur les grains; les grands se livrent avec impudence au libertinage le plus effréné ; de cette pourriture sortent les sophistes : plus de croyances, on discute tout, on doute de tout, on nie tout, la société est une orgie : ce n'était plus la France ! Une ré-

volution était nécessaire; la nation française, depuis longtemps, y songeait, la voulait, et la fit.

C'était une vraie assemblée française que l'assemblée constituante, et un ?rai Français que Mirabeau. Aussi nerveux que musculeux, sa forte et poétique éloquence entraînait par la saine raison bien plus que par la vague imagination. A l'écart se groupaient, étroite minorité, les hommes de projets et d'utopies, les Allemands ; le grand sens français les dédaignait encore. Tentaient-ils d'élever leurs murmures, indigné, Mirabeau se tournait vers eux : a Silence aux trente voix ! » s'écriait-il, et les voix se taisaient. Protestation suprême de l'esprit de la France contre les rêveries déjà envahissantes d'un génie étranger !

La France ne l'emporta pas; il fallait

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un châtiment à nos désordres : la Convention a tous les instincts allemands.

Elle est emphathique dans sa verbeuse éloquence, panthéiste dans ses résurrections païennes, théoricienne, préoccupée de ce qui fut, non de ce qui est , elle imite. Elle oscille entre l'anarchie et la terreur : faible, elle se laisse lâchement insulter par la populace ; forte, elle verse le sang avec un mépris orgueilleux de la vie humaine. La monarchie avait été comprise par les constituants comme une organisation moyenne où s'équilibraient la puissance et la résistance, le pouvoir royal et la liberté. La république est conçue par les conventionnels comme un despotisme et exercée comme une tyrannie.

Il représente bien cette assemblée, Robespierre, le sectateur des fantasmagoriques révélations de Catherine Théos, l'ami deSt.Just, l'ennemi de Camille Desmoulins, de Danton, des Girondins, de

17G tous les Fiançais de la Convention, le ciietaleur sombre et fanatique, qui, dès qu'il faut agir, perd tout courage et tout espoir, et se tire un coup de pistolet !

Qu'elle soit maudite cette Convention si sauvagement louée, dont frémira la postérité, comme nos pères en ont eu horreur ! Elle nous légua, en partant, le Directoire, une réunion de matérialistes tels que Barras, et de mystiques tels que le théosopheLa Reveillière-Lépeaux, et l'on vit alors ce que devint la France.

Après les Allemands de la Convention et les Anglais du Directoire, la Frauce eut Napoléon. Sous lui, elle fut puissante et glorieuse ; elle l'admira et l'adora, car il avait, compris ses besoins et son génie, et il l'avait sauvée de l'anarchie pour lui rendre, avec tous les bienfaits de l'ordre, tout le prestige delà gloire.

Le retour des anciens rois, le gouvernement pondéré qu'ils tentèrent d'établir,

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leur expulsion en 1850, le règne positif et matériel d'une dynastie nouvelle , la conspiration patiente des républicains, leur succès, les entreprises des idéalistes radicaux rêvant le communisme, sont les phases naturelles et régulières de la lutte des races étrangères et de l'esprit français.

Naguère, le bon sens fiançais résistait encore : les idées antisociales, antichrétiennes, n'avaient en France que des sectateurs isolés ; le socialisme n'était conçu que par quelque grosse tôte chevelue ou quelque front mal bosselé, et accueilli que par les ouvriers malheureux de cinq ou six villes industrielles, attachés à la chaîne du métier comme l'esclave romain à la porte de la maison, et tirant dessus pour la casser. Mais la masse était contraire à ces théories exotiques : dans un premier étonneraient et par une inspiration généreuse, elle n'a pas voulu les cou-

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damner sans les entendre; elle a appelé ces nouveaux prêcheurs, les a poussés à la tribune et leur a dit : Parlez ! Elle les a écoutés avec une patience qui passe les bornes de sa vivacité naturelle, et à la fin de toutes leurs périodes, elle leur a crié :

le moyen ! le moyen pratique! Et comme ils se taisaient, elle s'est détournée d'eux et les a laissés à leurs utopies.

A ce grand peuple si raisonnable il ne fallait qu'un guide et qu'un maître pour reprendre sa course droite et puissante.

Tel est le Français, esprit pratique, logique, n'excluant rien, laissant passer les excès comme un crible, appliquant le bon et le beau; mais de plus, cœur syrn-

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pathique, organisation harmonique, trait d'union entre les natures extrêmes, mis dans le monde pour réunir et pour rallier.

« Tout ce qui nous touche, tout ce qui nous a appartenu, a- t-on dit, se préoccupera toujours bien plus de nos émotions que de ses propres instincts (1). » Dieu lui a donné toutes les qualités propres à la mission qu'il a à remplir; il est placé au milieu de l'Europe, touchant à la fois aux peuples les plus opposés, par une mer en communication avec le vieil Orient, source des traditions et des croyances, par une autre avec le monde nouveau où se développe la force des temps modernes, l'industrie. Habitant d'un climat tempéré, sa constitution n'est pas excessive comme celle des hommes du Nord ou du Midi: bien proportionné de corps, vif, alerte, il ne marche pas raide et

(1) A. de Gallier.

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gourmé comme les Anglais, mou et défaillant comme les Allemands; sa figure mobile exprime les sentiments les plus divers, les plus énergiques et les plus doux; il a la physionomie d'un senteur et d'un penseur. Ses organes même les plus délicats semblent appropriés à son rôle d'initiateur: à volume égal de voix, on a remarqué que la parole française est celle qui porte le plus avant (1) : sa langue est la langue du peuple prêcheur.

« Un orateur français se fait entendre de plus loin qu'un Anglais, sa prononciation étant plus claire et plus ferme s, dit un Anglais (2). Variable et changeant, il avance donnant la mode au reste du monde, c'est-à-dire, les transformations et le mouvement des idées. Quand la Providence veut qu'une idée fasse le

(1) L'abbé Martinet.

(2) eu, Wren,

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tour du monde, elle la fait tomber dans une âme française. « Il ne peut vivre isolé, l'esprit de prosélytisme, le besoin d'agir sur les autres, est son trait le plus saillant : la nation entière n'est qu'une vaste propagande » (1). Il fait les révolutions.

Léger, saisissant la vie en sa plénitude, « sa gaîté produit le même effet que le stoïcisme » , a écrit ce Français qui, lorsqu'on lui disait qu'il tremblait devant l'échafaud, répondait: c'est de froid (2) !

Toujours animé, il anime les autres : « il ne remplit pas le temps, comme les Allemands, il le fait oublier (3). » « C'est toujours pourplairc qu'il change toujours; sa mobilité ne donne pas le temps qu'on se lasse de lui (4). » Il s'émeut vivement,

(1) J. de Maistre.

(2) Bailly.

(3) Madame de Staël.

(fi) Rivarol,

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chaleureusement; son impression est si passionnée qu'on ne^le peut traiter avec indifférence, i Les Espagnols, méprisant toutes les autres nations, font aux seuls Français l'honneur de les haïr (1) . » Ouvert à tous, il n'attire pas seulement, il retient : car « la France est le pays où les connaissances ont été portées aussi loin, et les agréments de la société plus loin que partout ailleurs (2). » « L'Allemagne est faite pour y voyager, l'Italie pour y séjourner, la France pour y vivre » (3).

Enfin, spiritualiste en philosophie, classique en littérature, monarchique en politique , pratique dans la vie privée , « le seul homme dont les mœurs peuvent se dépraver, sans que le cœur se corrompe et le courage s'altère, parce

(1) Montesquieu.

(2) Fontenulle.

(3) A. Hugo.

que ses vertus viennent du cœur, tandis que ses vices ne viennent que de l'esprit (1), » généreux, franc, chevaleresque (2), haut par l'honneur, « un Français qui joint à un fonds de vertu, d'érudition et de bon sens, les manières et la politesse de son pays a atteint la perfection de la nature humaine » (3). Il est la race la plus active, la plus pénétrante, la plus aimante et la plus aimable, un peuple choisi de Dieu.

(1) Duclos.

(2) ■ C'est le chevalier français qui me plaît,» disait l'empereur d'Allemagne, Frédéric I* r .

(3) Chesterfield. — Voyez note XIII.

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