CONCLUSION
Il faut résumer en quelques mots le caractère des trois races.
L'Anglais a le sens positif si développé, qu'il en devient matériel ; l'Allemand ne l'a pas assez, il en devient idéaliste.
Le premier est de ceux que peint le philosophe, « qui se préoccupent tellement des éléments des choses qu'ils négligent les composés; le second de ceux qui de-
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meurent tellement en extase devant les composés qu'ils ne peuvent pénétrer jusqu'aux éléments (1). » L'un a besoin de perdre, l'autre d'acquérir : le Français n'absorbe pas comme l'Anglais, il ne perd pas par tous ses pores comme l'Allemand ; il reçoit et il donne, c'est un corps complet. « L'Allemagne fournit les matériaux des idées, la France en tire les idées, l'Angleterre applique les idées (2). »
L'Anglais ne connaît que lui et son pays, il est l'ennemi de l'humanité ; l'Allemand, par son vague amour de l'humanité, devient le plus cruel ennemi de sa patrie; le Français aime sa patrie et sert l'humanité. L'Allemand est un sauvage, l'Anglais un animal politique (5), le Français l'être social.
(1) Bacon.
(2) Jouflroy.
(3) Swift.
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En Allemagne la vie intime; en Angleterre la vie confortable ; en France la vie sociale.
On crie, la nuit, dans la rue : A l'aide !
à l'assassin ! disait un voyageur qui a parcouru toute l'Europe ; l'Anglais prêle l'oreille : si c'est la voix d'un homme dont il a touché la main, qu'il a appelé son ami, il descend, se met à ses côtés, se bat froidement, vaillamment, et se fait tuer sans mot dire. Mais est-ce un étranger, il se tient coi ; il ne lui doit rien :
que l'étranger s'en tire comme il pourra !
L'Allemand, aux premiers cris, commence à s'émouvoir; il veut aller au secours de ce malheureux et il se demande quel est le meilleur moyen de le protéger : appellera-t-il la garde, ou ira-t-il lui-même ? Il ira ; il se lève avec mesure, et, après s'être chaussé, vêtu, avoir pris ses armes, il se
croit en demeure de sortir de sa maison :
mais, quand il arrive, les assassins sont loin , et le pauvre diable mort. Le Français, lui, ne pense à rien, ne combine rien; ami, étranger, ennemi même, peu lui importe 1 un homme est en danger, cela suffit ! fut-ce la première nuit de ses noces, il saute à bas de son lit, s'élance au dehors et épouvante tellementles agresseurs par cette viveattaque inopinée, qu'ils prennent la fuite, croyant voir arriver toute une escouade de sergents.
« A vingt ans, a-t-on dit, on veut; à trente ans, on peut ; à quarante ans, on
a : quine veut pas à vingt ans, qui ne peut
pasà trente, n'aura jamais à quarante (1). »
Les Anglais ont tout de suite quarante ans ;
ils ont et ils peuvent aussitôt qu'ils veu-
(4) lipauinarcljais.
lent; les Français passent régulièrement par le vouloir, pouvoir et avoir ; les Allemands veulent toujours et n'ont jamais ; ils ont toujours vingt ans.
Le Français ramasse ses forces pour agir, l'Anglais étend ses bras pour saisir, l'Allemand se déchire de ses propres mains : plus les siècles ont avancé, plus il y a eu de morcellement en Allemagne, d'unité en France, de force en Angleterre; l'empereur d'Allemagne n'a fait que perdre, le roi de France que grandir, l'Angleterre que gagner.
« La sentimentalité des Anglais est humoristique et dure; celle des Français, populaire et larmoyante; celle des Allemands, naïve et réelle (1). »
L'Allemand aime la discussion, parce qu'il a du plaisir à parler; l'Anglais la soutient quand il y doit trouver avantage;
(1J Goethe
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le Français s'y anime, parce qu'il veut faire triompher la raison.
« En Allemagne, pays d'études, on raconte l'histoire de petits enfants pauvres qui ont pris rang parmi les savants les plus illustres ; en Angleterre, pays de l'industrie, celle de petits indigents qui ont gagné des millions ; en France, pays belliqueux, l'histoire de paysans ou d'artisans qui sont devenus généraux. »
Enfin l'Anglais connaît mieux les choses, l'Allemand les idées, leFrançaisles hommes. Aux Françaisl'action pour lancer une affaire, aux Allemands pour la concevoir, aux Anglais pour la suivre dans ses détails. Si j'étais roi, j'aurais un premier ministre Français et des sous-ministres Anglais : quant aux Allemands, je les consulterais quelquefois (1).
Et maintenant il nous faut prendre une
(l) Voy. Note XIV.
ferme et décisive résolution : notre avenir dépend du choix que nous ferons. Si nous laissons dominer chez nous les Anglais , nous aurons la destinée réservée au pays où ils dominent, l'Angleterre. Les hommes qui s'élèvent par l'argent ne fondent rien qui n'ait une chute rapide, abjecte, effroyable : la fin des peuples est la même que celle des individus. L'Angleterre tombera comme sont tombés tous les peuples qui lui ont ressemblé, Tyr et Carthage, tout à coup, ignoblement, fatalement.
C'est chez eux que les socialistes triompheront : déjà une voix lugubre et vibrante a couru au-dessus de leurs usines et de leurs ateliers, revendiquant les droits sacrés de l'humanité (1). Ces orgueilleux aristocrates verront s'élever contre eux la masse de leurs victimes, ces ouvriers
(1) Dans les sanglants soulèvements de 1816, 1820, 1832, 1839.
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étiolés, ce peuple dégradé, corrompu, avili, descendu d'un degré dans l'échelle de l'homme, et les barbaries qu'il commettra seront en proportion de son abrutissement et de son hébétement; elles approcheront de celles des sauvages; car la corruption extrême du corps et de l'âme engendre l'extrême cruauté : comme par la destruction des Mexicains et des Péruviens au seizième siècle, la justice divine et humaine sera vengée par l'extinction de cette race de Mammon : la servitude paiera la servitude, et le sang paiera le sang.
Si, d'autre part, nous ne nous défendons pas des Allemands, ils engourdiront la France comme ils ont engourdi leur vraie patrie, l'Allemagne : ils la rendront impuissante; elle sera non active, mais passive, un instrument, non un bras. Nos Allemands de 1848 n'ont rien su faire, ils ont épuisé leurs bonnes intentions en ré-
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ves et en discours; ils ont été réduits à l'inaction, rejetés dans un dédaigneux oubli. L'Allemagne aura le même sort : elle demeurera dans l'état où elle est, subissant la destinée qu'on lui imposera, proposant, projetant, sans jamais appliquer, sans jamais vouloir, et ainsi jusqu'au jour de l'Eternité. « A ce moment, dit un de leurs poètes, Dieu appellera chaque nation pour les juger : tous arriveront, moins les Allemands. Dieu envoie un ange : allons ! ne voulez-vous pas vous lever? Voici que l'Éternité commence!
Mais, avant qu'ils eussent pu se réunir, le dernier jour était passé depuis longtemps, et ils furent exclus de l'enfer et du ciel ! » (1 ) Ils n'ont pas de volonté, en effet, pour faire le bien ou le mal ; ils n'auront mérité ni récompense ni châtiment.
Nous avons fait, nous, Français, l'é-
(I) Georges Herwpgli.
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19G preuve des Anglais et des Allemands ; quand les esprits Anglais ont dominé en Fiance, ils l'ont poussée au lucre, à la corruption, à l'avilissement; quand ce furent les Allemands, à des entreprises insensées, aux révolutions, à l'inconnu et à l'anarchie.
Lorsque la France, au contraire, a été dirigée par des Français, noble et pratique, fière et désintéressée, elle s'est développée dans toute sa force, et elle s'est fait respecter, admirer, aimer : elle couvrait ses fautes de la générosité de ses sentiments; elle avait toujours, pour se faire absoudre, les extrêmes du génie et de la vertu. En la combattant même, ses ennemis ne pouvaient s'empêcher de l'estimer, parce que ses actions étaient inspirées par l'honneur.
Repoussons donc, secouons ces Anglais matérialistes, cesAllemands rêveurs ! que les Anglais retournent a leurs usines et
les Allemands à leur poésie : le gouvernement d'un peuple n'est ni une machine, ni une idéalité. Il nous faut être exclusifs par raison : ils sont seuls de notre famille, de notre sang, les esprits français! Aimonsles, soutenons-les, suivons-les ! Nous n'avons besoin de personne (1) : il nous suffît d'obéir à nos instincts et à notre génie.
« Français, s'écriait un orateur illustre.
ce qui vous perd, c'est que vous ne vous estimez pas assez vous-mêmes ; c'est que vous voulez imiter les étrangers, lorsque vous êtes assez riches de votre propre tonds (2) !» Nul peuple en ce moment encore ne nous vaut : nul n'a ce jet soudain, ce dévouement héroïque, cet oubli de la partie matérielle de l'homme. Dès
(1) Tout le monde a besoin de la France, écrivait Rivarol, quand l'Angleterre a besoin de tout le monde.
(2) Le P. Ventura. V. note XV.
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que la France se montre, dès qu'elle parle, dès qu'elle agit, le monde s'écrie :
c'est le grand peuple (\ )! En toutes choses, à la bataille, dans les sciences, dans les lettres, en révolution, elle donne un coup si violent qu'elle fait jaillir la lumière !
« Rien de grand, j'ose le dire, ne se fait, ne se fera sans elle (2) ! /> Les étrangers mêmes le reconnaissent : « la France, le plus beau royaume après celui du ciel » , disait Grotius. « Rome et Paris, dit une Allemande , sont les deux plus grandes villes du monde, l'une dans l'ancien, l'autre dans le nouveau ; Paris est le type de la Cité (5), » « Paris est le centre du monde, écrivait un Anglais; lorsque la source qui est en France sera obstruée ou souillée, les eaux qui en partent et
(1) V. note XVI.
(2) Bonald.
(3) Rachel de Varnaghem.
qui coulent sur toutes les autres nations seront bientôt taries (1). » « C'est une nation qui marche toute seule ! » s'écriait Pierre-le-Graud. Elle marche toute seule, parce que, selon le mot d'un pape, elle est un royaume gouverné par la Providence ; la France, a dit le poète, est le soldat aîné de Dieu (2) !
Débarrassée de ces étrangers , de ces ennemis qui enserrent de mille liens ses membres robustes, la France se relèvera plus énergique, ainsi qu'un homme jeune et sain, après la maladie qui l'a arrêté, se redresse beau et fier, sentant couler en ses veines un sang riche et nouveau. Elle se retrouvera encore la glorieuse France, la France de nos pères, la France de saint Louis, de François I er , de Henri IV, de Louis XIV, de Napoléon, la France une
(1) Burke.
(2) Shaskespeare.
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par ses opinions, par ses mœurs, par ses croyances, la France défenseur des faibles, espoir des opprimés, vengeur des injustices, et dont le nom, chez les barbares, en Orient, dans tout l'univers, était donné comme un honneur à tous les chrétiens, parce qu'il représentait la civilisation, la générosité, la grandeur d'âme, toutes les nobles vertus.